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Petite noblesse et grands tracas

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Message Ven 15 Mar 2013 - 1:48

La sentence va tomber. J'ai confié mon secret terrible, les mains moites, le ventre noué. Je suis si nerveuse que je crois que je pourrais en vomir si la chose perdurait. L'air pèse du poids de ma confession, je peine à relever la tête vers le visage de mon juge, bourreau, et lord ; je rassemble mon courage. Ça y est, nos yeux se croisent. Il lâche.

« Je sais. »

Je hoche la tête face à mon père, hésitante comme face au Roi. Il ne me dit rien de plus, je peine à ne pas trouver ma propre respiration bruyante dans le silence qui s'est abattu. Il me considère de bas en haut, et je sens presque son regard appuyer sur tous les reproches que je peux trouver à me faire sur ma tenue, mon maintien, mon allure. Je grimace un sourire malgré tout, ses narines se dilatent brièvement. Je gomme mon sourire. Un bref signe du menton me libère du sommet de la tour, et je dévale les escaliers menant au nid de mon père avec un soulagement que je regrette, mais qui est très réel. Bon sang, je suis une femme faite à présent, j'ai fréquenté la cour d'un lord suzerain ! Pourquoi me sens-je toujours aussi petite face à mon père ? Je passe mes mains sur mon visage à mi hauteur des marches, un instant persuadée que ce secret que je viens d'éventrer aux pieds du lord Racin – ah ! Comme on se moquerait de ma terreur ! Quel pauvre domaine a-t-il ! – se lira sur mes traits et que tous me pointeront du doigt en hurlant : femme indigne ! Sœur perverse ! Ecoutez ce qu'elle a osé dire, contemplez l'intrigante ! Et pendez cette gourgandine ! Je souffle entre mes doigts, lisse mes traits, mon humeur, ma chevelure – cette dernière en vain – et reprends une descente moins rapide, plus posée, plus noble enfin. Je parviens au bas des marches, après avoir croisé une servante qui m'a simplement saluée, à qui j'ai rendu sa politesse à la hauteur de mon rang. A ma grande surprise, elle n'a pas tiqué à mon passage, pas plus qu'elle n'a poussé de hauts cris en jurant que je suis une traîtresse. Un rien plus confiante, je passe par le salon, puisque j'ai besoin d'un garde précis que mon père m'a dévoué, et que je le crois y être ; dans mon sang coule un ruisseau glacé tandis que j'entends la voix de Fionella, qui minaude et qui murmure, juste avant d'entrer. Au moins la porte aura-t-elle tut mon sursaut.

J'entre, je les vois, elle et Dudley, l'héritier de mon père, je les salue de la tête, d'un mot et d'un sourire. Ma sœur tourne son visage aimable de peste perfide vers moi, détaillant ma robe qu'elle doit trouver trop élégante pour moi – elle est d'un jaune très doux, avec une ceinture haute et ample mettant en valeur ma gorge et ma poitrine – et me lance d'une voix sucrée. « Oh, voilà notre dame de compagnie. Tu t'es entretenue avec notre père ? » Mon frère esquisse un sourire retenu, dans lequel je crois lire un soupçon de mépris – ou de colère, mais dont l'origine m'est à peu près inconnue. Je glisse en retour, d'un ton tout aussi suave. « Tout à fait, ma chère. Je dois aller trouver celui qui va nous apporter le cheval. _Le cheval, » fait Dudley, circonspect. « Oui, la dot pour Paige, » reprends-je avec douceur. Il lâche un rire bref, repris par ma sœur. « Ah oui ! J'avais oublié qu'elle valait une mule. Hé bien, va, et tâche de choisir une monture qui soit plus futée qu'elle. _Oh, Dudley ! » Glousse ma sœur, avant de lui taper le bras, puis de lui serrer la main. Leur complicité m’écœure brusquement, mais je n'en montre rien. Je lance avec une auto-dérision très fausse, ainsi qu'un air d'enfant espiègle qui couvre assez bien l'aigreur qui me monte dans la gorge. « Si je sens le foin en fin de journée, rappelez-moi de me laver avant que nos invités n'arrivent. _Oh, on peut déjà faire chauffer le bain. _Faites, oui. A tantôt. _Va, va. » Je fais signe au garde qui, marmoréen, nous écoutait nous lancer ces amabilités on ne peut plus fausses, et très insuffisantes pour camoufler l'hostilité qu'elles tentent d'habiller ; il se décolle du mur et hoche la tête. Sa patience est louable – à moins qu'il ne soit, à force d'entendre des palabres empoisonnées, devenu parfaitement sourd à nos échanges. Je passe ma mante, contemple le contenu de ma bourse, la tapote ; nous sortons enfin.

L'air qui était frais à Vivesaigues est, ici, froid et chargé d'une odeur de vase, venue des bras très peu profonds entourant notre maison et sa tour. Cette odeur de boue trop faite, pourtant désagréable sans doute, m'apporte un sourire plein de nostalgie infantile malgré tout. La raison de mon retour n'est pas belle, la saison où je me permets de quitter la présence de ma lady ne l'est pas davantage. Elle a été blessée il y a encore peu de temps, les plaies ne sont pas refermées, quant aux miennes... Je refuse d'y penser. Je suis un gouffre béant, j'ai maigri, j'ai pâli, j'ai vieilli ; tout le monde s'accorde à me dire que la chose me va à ravir. Ils doivent me flatter. Je me trouve affreuse avec mon air malade, mais peut-être que ça rehausse mes yeux, dégage mon cou. Je n'en sais rien, ça m'est assez égal. Margot est mourante, voilà pourquoi je suis de retour à Herpivoie. La plus âgée de mes sœurs ne quitte plus sa chambre, elle articule peu de choses, et ces dernières sont délirantes – elle parlait de dragons mangeant des chiens hier je crois – et la chose atroce que j'ai confiée à mon père il y a quelques minutes est la certitude infâme que j'ai depuis une poignée de lunes maintenant sur l'origine de ce mal qui frappe mon aînée, après avoir manqué de me tuer, moi, il y a quelques années. Ce mal s'appelle poison, et celle qui distille le maléfice est Fionella. Ah ! Fionella ! Et mon père de se contenter de répondre devant cet aveu qui m'a tant coûté : « je sais ». Il sait. Grands dieux, s'il sait, c'est qu'il prépare quelque chose. Et s'il prépare quelque chose plutôt que de céder à son tempérament colérique que je lui connais pour en avoir hérité, c'est que... Que je ne sais pas. Je ne l'ai jamais vu réagir ainsi. Ca me terrifie bien davantage que s'il m'avait giflée. Oh oui, bien davantage.

Enfin ! Nul besoin de s'inquiéter ! La maladie de Margot a fait céder mon père, qui veut bien marier Paige avant son aînée ; Fionella est la suivante après elles. Peut-être que ce fait suffira à tout tempérer, et que rien de grave n'arrivera ? N'est-ce pas ? Hé, je n'arrive même pas à me convaincre moi-même, ni à me débarrasser de cette impression collant tant à mes épaules qu'à mes entrailles que quelque chose de terrible, de vraiment terrible, se prépare. Je balaye mes pensées dans le vent qui cingle et j'avance vers la place où je dois retrouver le maître dresseur d'Harrenhal. Je me demande brièvement quelle allure il va avoir – sans doute celle d'un monstre s'il sort de cet endroit maudit – puis me morigène, m'efforçant de bien présenter, d'avoir déjà le sourire, d'être polie, concise, bref ! De faire honneur à mon nom et à mon père. Je fouille des yeux la place et, ah ! Je crois bien avoir trouvé mon homme, puisqu'il tient par la bride un cheval. Je m'avance vers lui, esquissant un signe – étant la seule demoiselle accompagnée d'un garde et vêtue en lady, j'imagine qu'il sera très facile de déterminer qui je suis, ou du moins qui puis-je représenter. Je lui souris, avec cette légèreté aimable que j'ai toujours, malgré les événements, bien qu'elle soit davantage circonstanciée que sincère, et l'examine à la dérobée. Ma foi, il n'est pas si désagréable à voir, bien que je l'imaginais plus grand ; son visage a quelque chose de volontaire, de dur et de franc qui me rappelle mon père, et que j'aime ainsi assez rapidement. Je lui souffle. « Le bonjour, je suis lady Emilia Racin, je suis là au nom de mon père. J'imagine... » Flûte, son nom m'échappe. Je croyais pourtant l'avoir lu quelque part. Je poursuis en faisant mine d'avoir été absorbée par la contemplation de la monture. « … Que vous venez pour lui. Avez-vous fait bon voyage ? » Je croise les mains sous ma poitrine, revenant à son visage, le mien étant paré d'aménité juvénile. Mon père n'est pas homme de grande hospitalité, aussi ce voyageur devra se contenter de l'auberge du village, je crois qu'il le sait ; un son étrange me fait hausser les sourcils. C'était un petit couinement, quelque chose rappelant un très jeune enfant, ou un chiot, peut-être, je ne sais. Je cherche du regard brièvement, mais ne vois rien, et ne m'en préoccupe pour l'instant pas davantage. J'ouvre la main vers le lieu de repos pour lequel j'ai eu la prévenance, à la place de mon père, de faire préparer une chambre pour laisser à ce brave homme au moins un jour de repos confortable, et l'incite à suivre mon pas lent tandis que j'ajoute. « Venez, je vous offre un petit rafraîchissement, si c'est à votre convenance ; nous discuterons du cheval et de son prix en même temps. » Ah, mon pauvre père, si tu n'avais pas tes filles, tu ne te compterais que des ennemis ! Je songe un instant à Lyra, mon adorable dornienne. Sans doute que la compagnie de cette homme sera moins riante. Je glisse un regard à son visage, à ses lèvres. Ah, oui. Sans aucun doute.


Dernière édition par Emilia Racin le Mar 26 Mar 2013 - 23:58, édité 1 fois
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Message Mar 19 Mar 2013 - 22:34

« Arrête toi, Thoman » lança brusquement Olivir. L’homme de tête, un soldat corpulent portant sur son tabard la chauve-souris des Lothston, ne s’exécuta pas, répondant en riant : « Tiens, tu es sergent maintenant ? ». Mais le maître-dresseur ne plaisantait pas. Plutôt que d’entamer un débat, pourtant gagné d’avance si l’on se référait aux consignes de Lord Tybolt, sur la chaîne de commandement au sein du petit détachement venu d’Harrenhal, il répéta : « Arrête-toi, Thoman, ou je m’arrange pour que tu fasses ta prochaine sortie monté sur Terreur. » La menace porta ses fruits, et le soldat immobilisa sa monture en maudissant dans sa barbe le chantage auquel il était soumis. Terreur était un étrange cas de monture qui s’était à merveille adaptée à son nom, un étalon râblé et infatigable, mais au tempérament proche d’une bête sauvage. Seuls les cavaliers les plus autoritaires ou les plus intrépides le montaient de leur propre chef, et Thoman et sa bedaine n’était ni l’un, ni l’autre. La seule raison pour laquelle ce cheval n’était jamais passé sous le hachoir d’un boucher était son ascendance de qualité le rendant précieux lors des saillies - même s’il fallait le surveiller étroitement pour éviter qu’il ne blesse la jument.

Olivir descendit de sa monture et en donna les rênes au soldat qui le suivait, un garçon efflanqué nommé Terek. Il lui transmit également la longe de la jeune jument qu’ils escortaient jusqu’à Herpivoie pour affaires. Le Maître-Dresseur aurait tout à fait pu être excusé du voyage, cinq soldats armés étant largement capables de conclure une transaction sur le territoire d’une maison voisine, mais il aimait présenter en personne les fruits de son labeur, en artisan orgueilleux et fier de ses compétences, en plus de s’assurer que personne ne dégraderait son travail par négligence sur les routes du Conflans. Qu’il ne soit dit nulle part que le Maître-Dresseur de Harrenhal livrait des chevaux avec des atteintes et des sabots fendus.

« Que se passe-t-il ? » demanda Terek en mettant à son tour pied à terre pour se faciliter la tâche. « Oublié quelque chose ? Ça prendrait trop longtemps de faire demi-tour, il faudrait reporter à demain. » Olivir secoua la tête, le regard fixé sur le sol. « Non, des traces de sang. Je veux savoir d’où il vient. De quelle bête. » Les quelques éléments qu’il avait identifiés excluaient que le blessé soit humain, mais mieux valait en être certain. Rien n’était plus dangereux qu’un animal blessé, un voyageur malchanceux passant sur cette même route pouvait en faire l’amère expérience, et si le peuple accuserait une fois de plus la malédiction d’Harrenhal, Lady Danelle regarderait sans doute plus dans la direction de ceux qui s’occupaient quotidiennement de la faune sauvage, Ser Tybalt ou lui-même. Olivir saisit donc son arc et son carquois, attachés sur la selle de sa monture. « Attendez-moi ici, je ne serai pas long. Et faites attention à la jument. » ajouta-t-il en guise d’avertissement tandis qu’il s’éloignait vers le bosquet à pas décidés, les yeux à l’affût des traces du passage de l’animal.

La traque ne fut ni longue, ni difficile. La bête était blessée ; le sang gouttait de ses plaies et elle semblait diminuée au point de ne pouvoir éviter de se frotter à certains buissons épineux. Olivir fut d’ailleurs surpris de retrouver autant de poils arrachés par la végétation, alors qu’un bref détour lui aurait permis de trouver un chemin plus sûr et moins piquant. Les poils lui indiquèrent d’ailleurs qu’il poursuivait un loup gris, selon toute vraisemblance. Leur couleur était peu répandue chez les bêtes sauvages.

Trace après trace, il parvint à proximité d’un rocher massif, aux profils érodés par les siècles. Il se baissa et ferma les yeux, cherchant à identifier une respiration ou un halètement qui lui indiqueraient la proximité de l’animal. Il ne perçut rien d’autre que le doux murmure du vent dans les feuilles – mais les taches de sang qui s’agrandissaient laissaient peu de doutes sur la présence de sa proie dans les environs.

Il se redressa prudemment, et l’aperçut après quelques pas qu’il voulut délicats. Une grande louve grise était étendue sur le flanc, dos à lui, totalement immobile. Les poils autour de son jarret brillaient d’un rouge carmin. Elle était morte, pas de doute là-dessus. Et comme elle était seule, cela signifiait que le mâle l’était sans doute lui aussi ; dans le cas contraire, Olivir l’aurait rencontré bien plus tôt dans sa traque. Rassuré à l’idée que personne ne serait attaqué par cette bête, le chasseur s’en approcha sans plus prendre de précautions particulières. Avant de rejoindre sa petite troupe, il voulait voir ce qui lui était arrivé, car si rien n’interdisait de tuer les loups, sans eux les paysans du Conflans seraient forcés de passer leur vie à chasser lapins et lièvres. Olivir s’accroupit près du cadavre et inspecta la blessure, écartant les poils collés par le sang pour tenter d’accéder à la plaie. Sa taille et sa forme laissaient croire à un encornage, sans doute par un cerf. La louve s’était attaquée à plus fort qu’elle.

Le bruit qui retentit soudain fit bondir Olivir en arrière tant il était concentré sur son étude, sa main se plaçant instinctivement sur le couteau à sa ceinture. Il s’agissait d’un faible gémissement semblant provenir du rocher lui-même. De nouveau aux aguets, il sortit l’arme de son étui et s’approcha à pas lents de la source du son, prêt à poignarder tout ce qui semblerait trop menaçant à son goût.

Il n’eut pas à s’en servir. Il repéra rapidement les boules de poils cachées dans un recoin sombre, sous le rocher. Rien de surprenant à cette époque de l’année, où les mises bas étaient nombreuses. A leur allure, Olivir ne donnait pas plus de deux semaines aux louveteaux.

Ils n’étaient que deux, et commençaient seulement à manifester leur angoisse face à l’inactivité de leurs parents. Le retour de leur mère avait du les rassurer, mais la faim commençait à faire son effet, et les petits étaient sans défense. C’était la première fois qu’Olivir se retrouvait seul face à une portée de loups. Il en avait croisé d’autres, lors de chasses ou de battues, mais la mort des animaux y était un but, une finalité. Dans le cas présent, il n’était pas tenu par de tels objectifs, et savait que tourner les talons était tout autant synonyme de mort que leur trancher la gorge.

Il resta immobile pendant de longues secondes, tandis que les deux louveteaux s’agitaient, conscients de la présence de l’intrus. Il n’avait jamais songé à recueillir un animal sauvage, et avait déjà fort à faire avec les chiens, les oiseaux, les chevaux et les chauves-souris de la forteresse. Mais ses nouveaux apprentis étaient tous efficaces à leur manière, et sa charge de travail s’en était trouvée allégée depuis leur recrutement. Dresser des louveteaux pourrait-il contribuer à leur éducation ? Après tout, la vie sauvage faisait également partie des responsabilités d’un Maître-Dresseur.

Olivir haussa finalement les épaules, et attrapa délicatement les deux petits par la peau du cou après avoir rangé son couteau. Ils s’agitèrent, mais la poigne du chasseur et leur extrême jeunesse les calmèrent rapidement. Ce furent des soldats stupéfaits qui le virent sortir du bois avec un louveteau dans chaque main.

« Donne-moi ta besace, Thoman. » ordonna Olivir en s’approchant du gros cavalier qui avait profité de la pause pour s’asseoir à terre et casser la croûte – il n’allait nulle part sans se munir d’une petite réserve de nourriture. « Sans le pain », soupira-t-il en voyant son regard hostile. « Seulement la besace. » Il installa les deux petites bêtes dans le sac de cuir, et le passa autour de son épaule avant de se remettre en selle et de donner le signal du départ. Les quatre hommes obtempérèrent une fois que Thoman eut rangé les restes de sa miche de pain dans les affaires d’un de ses camarades avec pour instruction formelle de ne pas y toucher.

« Que veux-tu en faire ? » lui demanda Terek alors qu’ils repartaient. « Un cadeau pour la Dame ? » « Je n’en sais rien », répondit sincèrement Olivir. « Les éduquer, peut-être. Je n’ai pas réfléchi jusque là. Et si Lady Danelle veut s’en débarrasser, je l’en débarrasserai. Ce ne serait pas la première fois que je mettrai un chien à mort, ni la dernière. »

La fin de la chevauchée se déroula sans interruption, les plaines fertiles succédant aux forêts à mesure que le groupe se rapprochait d’Herpivoie et de la Ruffurque. Les hommes n’avaient pas posé de questions sur l’adoption effectuée par Olivir, sans doute parce que des loups de moins d’un pied de long ne leur paraissaient bien menaçants. A intervalles réguliers, le maître-dresseur vérifiait si tout allait bien dans la besace, et donna aux louveteaux un peu de son eau, mais savait également qu’il lui faudrait au plus vite trouver du lait pour les nourrir. Peut-être Lord Racin serait-il assez bon pour lui en fournir s’il se montrait suffisamment satisfait de son achat.

Au contraire d’Harrenhal, Herpivoie n’écrasait pas le visiteur approchant de ses tours vertigineuses et de ses remparts massifs. C’est un bourg tranquille et un passage de choix pour les commerçants et les voyageurs, aussi paisible que peut l’être le Conflans en temps de paix. Olivir savait très peu de choses des Racin : il n’avait jamais rencontré Lord Deklan, et contrairement aux Darry ou aux Lychester, son territoire n’était pas directement voisin des terres des Lothston. Tout au plus savait-il qu’il n’était pas l’hôte le plus agréable du monde, mais tant qu’il était honnête et franc, le dresseur ne voyait nulle raison de s’en alarmer. La petite troupe de cinq hommes, six chevaux et deux louveteaux trotta jusqu’à la Tour qui dominait la ville sans attirer d’attention particulière. Herpivoie était sur la route Royale, et cinq hommes portant la livrée d’Harrenhal étaient loin de constituer des voyageurs d’intérêt pour ces gens qui voyaient défiler les Grands des Sept Couronnes à un rythme régulier.

Olivir prit la place de Thoman en tête du cortège, puisque c’était à lui que revenait désormais le rôle de communicant, les soldats n’entendant que très peu aux questions de race et de robe. Dès qu’ils rentraient à la forteresse, ils oubliaient jusqu’à la couleur de leur monture, pendant que le maître-dresseur et ses aides soignaient et pansaient. Il mit pied à terre face à une jeune femme fine vêtue de jaune qui l’accueillit et se présenta.

« Mes respects, Lady Emilia. Je suis Olivir, maître-dresseur de la forteresse de Harrenhal, » répondit-il en inclinant la tête - ce qui était visible au tabard rudimentaire orné sur la poitrine des armes des Lothston. Il allait ajouter quelque chose, mais un jappement sortant de sa besace l’interrompit. Ses petits passagers avaient toujours faim, forcément. « Un instant, je vous prie. » Olivir se tourna vers Terek et Thoman et leur demanda de s’occuper de sa monture et de la jeune jument, avant d’accorder toute son attention à son hôtesse.

« Je vous remercie de votre proposition, mais… » L’air gêné, il ne savait pas trop comment présenter son problème. Recueillir des louveteaux était une chose, les introduire dans les quartiers d’un seigneur n’appartenant pas à la Maison qu’il servait en était une autre, bien plus gênante. Et il n’osait pas les confier à un de ses hommes dont la délicatesse leur serait très certainement létale. Il regarda la jeune Dame, qui ne lui donna pas l’impression d’être une harpie sans cœur. Il décida d’être franc et direct. « Il se trouve que j’ai recueilli deux louveteaux en chemin, près de leur mère morte » dit-il en montant sa besace en bandoulière. « Je ne suis pas certain que leur présence soit acceptée dans vos quartiers, même s’ils ne représentent aucun danger. Du reste, » ajouta-t-il, « je gage qu’il sera plus simple de discuter du cheval si vous l’avez vu au préalable. »

Il fit signe à Thoman, qui tenait sa longe, de s’approcher. La jument, plutôt grande, avait une belle robe isabelle, avec une crinière et une queue noirs et des pieds sombres. Elle paraissait calme, mais Olivir savait d’expérience qu’elle ne manquait pas de tempérament – contrairement à Terreur, elle savait aussi bien se tenir. Ne sachant pas ce que Lord Racin souhaitait en faire, le dresseur ne l’avait pas officiellement baptisée, même si Ked l’appelait Lumine, parce qu’apparemment « sa présence illuminait sa vie ». Il arrivait au gamin d’être lyrique.

« La voici », annonça-t-il simplement, sa phrase étant ponctuée par un nouveau jappement dans sa besace. Olivir aurait volontiers demandé du lait pour ses petits compagnons, mais il ne voulait pas outrepasser ses droits. Lady Emilia n’était absolument pas tenue de lui offrir le couvert.
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Message Mer 27 Mar 2013 - 1:41

Olivir, Olivir, Olivir... Non, ça ne me dit rien. Soit j'ai confondu quelques écrits que j'ai lus un peu vite ces derniers jours, et ai cru savoir, soit j'ai simplement oublié jusqu'à la sonorité approximative de son nom. Il est assez peu étonnant que j'en ai été distraite, bien que je n'ai été dans le petit bureau de mon père que pour lire une seule missive, celle-là même qui concernait Paige. Celui qui oserait affirmer que j'ai espionné les courriers de mon lord serait infamant. Pas menteur, mais infamant. J'incline toutefois la tête légèrement, lui réservant un sourire que je veux chaud et qui l'est à peu près, puis j'inspire un peu d'air, tâchant de ne pas trop laisser mon imagination et ma mémoire s'en aller gambader ensemble sur mes nerfs, à voir le blason d'Harrenhal s'aligner sur les quelques poitrails qui me font face. A relever la tête, je distingue mieux la petite cohorte, qui m'avait échappée au premier regard, et après un second hochement de tête, je leur souffle un « bonjour également » amène. Je m'apprête alors à ouvrir la voie vers l'auberge proposée, mais le maître-dresseur me demande un instant. Docile, je replie sur ma poitrine la main qui présentait la porte abritant le repos de ces voyageurs fourbus – je crois qu'il y en a un, un peu gros, qui vient de soupirer – et, froissant du bout des doigts une petite mèche rêche pour la faire crisser entre mon index et mon pouce et passer sur mes cheveux ma très légère nervosité, je considère l'homme, lequel s'est brièvement tourné.

Lorsqu'il me refait face, c'est pour me présenter le visage contrit de celui qui a déjà un service à demander à l'hôte qui le reçoit, à peine arrivé ; je m'attends à mille et un petits désagréments comme on peut en trouver sur les routes, comme une outre percée, un mestre à trouver pour une plaie mal séante, une roue voilée, des lanières à changer, ou d'autres choses plus amusantes. Aussi, je lui adresse une moue plus bienveillante encore, nez légèrement plissé, lèvres entrouvertes, déjà avide de m'amuser de cette anecdote à venir ; son regard refroidit légèrement mon enthousiasme – oui, je suis impressionnable, mais lui, il est barbu – toutefois, sitôt qu'il m'a présentée sa requête, je lâche mes cheveux, j'arrondis yeux et lèvres, je cille une fois, puis deux. Pour finir, je ne dis rien sur le coup, digérant le résultat de cette somme très simple : deux loups, mon père. Ma bouche se referme un peu vite et je m'en mords la langue, tandis que je hoche la tête en reprenant un air naturel très faux et parfaitement exécuté, retrouvant ma posture à la fois juvénile et avenante, toutefois sans plus maltraiter le crin qui couvre ma tête, mais plutôt le rebord d'une couture. « Oh, oui, certainement. Où avais-je la tête. » Je glisse dans mon ton de la légèreté et un brin de séduction sans pesanteur, pour diluer mon étourderie sous une pincée de charme, ce que ma voix profonde sait bien imprimer, même en quelques mots rapides. Mon regard tombe sur le cheval qui m'est présenté, sans trop le voir et sans parvenir à s'y intéresser. Il a l'air vivant, je lui compte quatre pattes, il présente assez bien pour ne pas avoir l'air trop malade. Sur le coup, la dot de Paige ne m'intéresse plus du tout. Pauvre maître-dresseur – un autre jour que celui-ci, j'aurais pu tomber en pâmoison, mais là, mes pensées tournent, affolées, autour de cette pomme de discorde qu'il vient de jeter au milieu de mon petit bourg faussement tranquille. Maudits d'Harrenhal ! Un jappement achève de me tirer un sursaut, mais toujours pas de commentaire. Reste concentrée, Emilia ! Tu représentes ton père.

Je m'approche de la monture, me rappelant après un temps de retard qui doit me faire paraître sotte qu'il serait bon que je m'efforce au moins de feindre me sentir concernée, à défaut de l'être encore. J'ai monté plusieurs fois, je sais reconnaître une jument d'un étalon sans avoir à trop lui regarder l'en bas, je distingue le cheval qui va ruer de celui qui restera calme, aussi puis-je aviser la créature sans sembler être une oie blanche, sans toutefois m'improviser experte. Je lui touche le crin, lui flatte l'encolure, glisse une main sur ses flancs pour en tâter la chaleur, donne une petite tape sur l'une de ses pattes pour la voir avec plaisir décaler son appui avec une nervosité appréciable, sans être ni paniquée, ni agressive ; elle n'est pas trop mauvaise, semble-t-il. Posant une main sur sa croupe, sans l'appuyer, je me tourne vers celui qui s'est désigné comme porteur de deux loups – oui, enfin, comme Olivir en premier lieu – et je hoche la tête à mes pensées, tout en soufflant. « A-t-elle déjà été montée ? A quel genre de cavalier conviendrait-elle ? » Puis, mes doigts tapotent, agacés, le flanc équin, ma langue fraîchement mordue cogne contre mes dents, agitée par une série de questions inquisitrices et quelque peu agressives qui s'en veulent surgir.

Je peine à me contenir, je vais finir par céder, et puis il faudra bien que je me décide quant à ces loups horribles ! Si ça se trouve, ce sont ces bêtes là qui ont déchiqueté la pauvre dépouille de mon pauvre ser Norbert, disparu loin, parti à jamais, dépourvu de tombe ; je ne puis le supporter. Allons, soyons lady, soyons ferme ; je vais les regarder droit dans les crocs et nier à ces bêtes féroces le droit de prétendre être inoffensives, puis je lui demanderai de sortir de la ville pour les tuer. Voilà, ainsi fait, ce sera très bien ; mieux vaut renfrogner la fantaisie d'un servant de cette demeure maléfique plutôt que de risquer de provoquer l'ire de mon père. Je force mon sourire, m'approche du Maître-Dresseur et de sa besace, lâchant mon tissu des doigts pour préférer poser un index autoritaire sur le cuir de ce sac odieux. En dessus, ça remue ; ils doivent renifler ma chair tendre. Ah ! Non, je ne dois pas paniquer ! Mon bras reste tendu, mon doigt appuyé, et je murmure avec ma courtoise et tendre aménité. « Mais votre petite histoire de loup, je dois confesser être surprise. Il n'est pas ordinaire, vous en conviendrez, d'amener ceci... » Je veux ouvrir la besace en grand, découvrir l'infâme spectacle d'un coup et d'un seul pour appuyer ma diatribe, sachant très bien qu'une petite dame n'est impressionnante que si son verbe est très habillé, mais alors que mes yeux se laissent choir avec une terreur tapie au fond de mon ventre sur ce que je m'attends à être une volée de dents, de griffes et de poils - ça me rappelle Margot, en ce moment... - ma phrase m'est volée, mon allant s'envole, ma crainte est chassée. Et voilà que, sans pouvoir m'en retenir, je presse mes deux mains à mon cœur, et je m'écrie presque, d'une voix plus haute qu'à l'accoutumée. « Oh, comme ils sont mignons ! » Misère de misère, ma résolution est défaite ! Ah non, oh que non, pitié pour eux ! Je n'aurais pas les tripes de les vouer à la mort ! Ces petits yeux clairs qui me regardent sont si doux, ces grosses pattounes sont si délicieuses, ces petites truffes qui hument l'air avec appréhension semblent si aptes à recevoir bécots et mamours ! D'un geste spontané, je viens caresser la gueule de l'un des monstres, lequel paraît s'en effrayer et couine à loisir, ce qui me fait pousser un nouveau gémissement attendri ; je retire mes doigts, le cœur pincé. Je réalise juste après que j'aurais pu y en laisser quelques uns, s'ils avaient décidé de mordre. Bien, bien. Des adorables petits mangeurs de ser, donc.

Je m'éclaircis la gorge, dardant un regard fiévreux vers la tour qui abrite mon père, m'attendant presque à le voir me rendre un regard courroucé qui m'imposera de prendre un couteau par moi-même et d'égorger ses deux pauvres petites douceurs, mais il n'y a personne aux fenêtres comme aux portes, et le soldat qui me garde semble toujours aussi indifférent à ce qu'il se passe, tant que personne ne pointe le fer. Je déglutis, et lance d'une voix posée et élégante, qui tranche assez avec mes éclats derniers. « Vous pouvez les garder, donc. » Est-ce que j'ai entendu l'un des compagnons du Maître-Dresseur rire ? Je leur jette une œillade, deux d'entre eux font mine de tousser. Bien ! J'en reviens à mon porteur de petits sacs de crocs à câliner, et ma voix fond à nouveau. « Mais les pauvres amours, ils doivent être affamés. Je vous avais offert de vous rafraîchir, je puis bien faire quelque chose pour ces petites tru-truffes là. Oh, si elles ne sont pas mimi-mignonnes ces tru-truffes ? Oui, elles le sont ! Alors, alors, qu'est-ce que tu manges, mon chéri ? Qu'est-ce qu'il te faudrait ? Oui ? » Je risque mon doigt à portée d'un de ces petits museaux et, cette fois, le plus curieux des deux vient renifler mon index et va jusqu'à le laper, me faisant pousser un petit glapissement, suivi d'un rire soupiré. Si je suis ridicule ? J'en ai fichtrement cure ! Je me suis toujours assumée dans mes débordements, et ce d'autant plus qu'ils sont innocents et que je n'ai, malheur à moi ! Terriblement besoin. Il y a des lunes que je pleure, je peux bien rire un peu, fusse en croisant des prédateurs dans un sac de cuir.

Je porte ma main vers mon visage, inspire discrètement, le temps de trouver l'odeur passablement abominable et, tournant tête vers le soldat de ma maison, je lui glisse un « Votre mouchoir, je vous prie. Merci, » et, m'essuyant les doigts avec la même distraction délicate que je suis capable d'avoir lorsque je renverse la crème d'un gâteau ou moi-même dans la boue, je glisse vers l'homme au tabard funeste. « Par contre, il va sans dire. Serrez bien vos effets, gardez-les avec vous, que mon père ne les croise pas. Il le saura, mais s'il se contente de les savoir sans les trouver, et qu'il n'y a eu nul dégât, je vous assure qu'il ne vous sera rien reproché. Mais s'il pose les yeux sur eux, je ne donne pas cher de leurs deux jolies peaux toutes duveteuses. » Le considérant de bas en haut, lui, puis ceux qui l'accompagne, j'ajoute d'un ton badin, qui sait toutefois sous-entendre que je ne plaisante pas vraiment et qu'il s'agit d'écouter. « Et je ne pourrais alors vous garantir que votre assise serait des plus confortables pour la lune à venir. » Mon sourire s'élargit et mes sourcils s'élèvent, alors que je rends son mouchoir au soldat, et que ma main libre présente une nouvelle fois l'auberge d'Herpivoie. « Une petite bière vous goûterait ? » C'est que rire m'a rendu un début d'appétit que je croyais perdu. Il est temps de retrouver un peu de mes joues et de mon ampleur !
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Message Mer 27 Mar 2013 - 14:14

Le spectacle d’un client à l’œil critique cherchant à identifier les fautes qui auraient pu émailler le long processus d’élevage et de dressage était à la fois angoissant et exaltant pour Olivir. Le risque de l’insatisfaction existait toujours, blotti dans un coin de sa tête, confortablement enroulé sur lui-même, et prêt à bondir à la moindre faute d’inattention, à la plus petite erreur dans les soins, à la plus minime des négligences. Mais l’assurance venait avec les années, avec l’expérience, et si cette bête n’était peut-être pas l’animal le plus incroyable à avoir vu le jour dans les écuries d’Harrenhal, le maître-dresseur n’imaginait pas une seule seconde la voir provoquer l’insatisfaction. Oh, elle n’était sans doute pas taillée pour les champs de bataille, mais elle pouvait convenir à mille et unes autres tâches. Olivir la savait endurante, rapide si nécessaire, et très sûre dès lors que son cavalier avait fait preuve de son autorité. Elle n’était pas à réserver pour une première expérience d’équitation, certes, mais satisferait les exigeants. Il réalisa d’ailleurs qu’il n’avait jamais eu à dresser de monture destinée à l’initiation, faute de jeune noble à éduquer à Harrenhal. Même les Maisons voisines n’avaient jamais rien requis de tel, et il se demanda un instant si les méthodes d’apprentissage en vigueur dans le Conflans étaient « Reste en selle où brise toi le cou ». La fécondité de certains Lords prenait tout à coup tout son sens.

Il profita de l’inspection de Lady Emilia pour étudier la Lady et se faire une opinion à son sujet, sans chercher le moins du monde à dissimuler sa démarche ou à détourner la tête s’il attirait l’attention. Non seulement les manières masquées étaient-elles contraires à sa personnalité, mais il pouvait en plus profiter de l’opinion générale sur les résidents d’Harrenhal, qui allait suivant les endroits de « vaguement déséquilibrés » à « complètement ravagés du bulbe ». D’ailleurs, sous les manières parfaitement courtoises, il lui semblait déceler une pointe de malaise chez la jeune dame, en particulier après qu’il eut mentionné les deux petites bêtes dans sa besace. Un instant, Olivir s’inquiéta d’être jeté sans ménagement hors des murs d’Herpivoie pour avoir menacé la sécurité des lieux, mais le sentiment passa rapidement. Il songea que la réputation de Lady Danelle venait peut-être de lui épargner une difficile expérience. « Je l’ai déjà montée, ainsi que Ser Tybalt, qui est un bien meilleur cavalier que moi, à une occasion » répondit-il avec son sérieux naturel. L’avis du bâtard lui était souvent précieux. « Je ne pense pas qu’elle convienne à un complet débutant, mais dès lors que l’on sait la diriger, elle est très sûre et pleine d’énergie. » La Lady connaissait les principes de l’étude d’un cheval inconnu, mais ne semblait pas souhaiter les appliquer avec insistance. Il était déjà arrivé au maître-dresseur de rester immobile pendant un temps infini, les bras croisés, observant un Ser à la recherche de la moindre tension musculaire, du moindre poil imparfaitement coloré, en clair, de la plus petite raison qui pourrait justifier une diminution du prix. Certains tentaient malgré tout d’arguer d’une taille au garrot insuffisante, par exemple, et s’ils commençaient à se montrer une déplaisante insistance dans leur désir d’économie, Olivir n’avait aucune honte à proposer de faire mander Lady Danelle elle-même pour conclure la transaction. L’argument s’était montré à ce jour imparable : il n’avait jamais eu à déranger sa châtelaine pour de si triviales affaires d’argent.

L’examen rapide de la jeune dame lui convenait d’autant plus qu’il sentait ses deux passagers s’agiter contre son flanc, et qu’il ne souhait pas éterniser son étape à Herpivoie. Il lui faudrait leur trouver un coin à part dans la forteresse, suffisamment éloigné des chenils pour ne pas exciter les limiers – il avait la chance de résider dans ce qui était sans doute le seul castel suffisamment spacieux pour pouvoir éviter de telles gênes. Il faudrait aussi les nourrir, les laver, donner des consignes à ses assistants, et bien sûr demander l’aval de Lady Danelle. En espérant qu’ils seraient suffisamment adorables, et la Dame assez curieuse, pour qu’il ne reçoive pas l’ordre de jouer du couteau. La perspective ne l’enchantait pas du tout.

Un peu perdu dans ses réflexions, Olivir mit un instant à réaliser que Lady Emilia avait changé de sujet, et s’était approché de lui avec d’autres considérations que l’évaluation du prix de la jument. « Ma Dame… » fut tout ce qu’il parvint à articuler pour la dissuader de s’approcher de sa besace, et ce fut logiquement fort insuffisant pour faire reculer la jeune femme déterminée, qui plus est agissant avec l’autorité conférée par les lieux. Le maître-dresseur s’immobilisa, pendant que l’inévitable survenait : l’attendrissement. Les deux boules de poil étaient parvenues à charmer un chasseur expérimenté et rompu aux combats avec les bêtes sauvages, aussi les voir faire fondre le cœur d’une jeune Lady n’avait-il absolument rien de surprenant. La lutte n’était pas équitable. Olivir leva rapidement les yeux au ciel pendant que son hôtesse s’extasiait dans un langage qui lui aurait sans doute valu l’éternelle réprobation de la gouvernante chargée de son éducation. Il en profita d’ailleurs pour rappeler silencieusement à l’ordre les soldats qui avaient du mal à se retenir d’éclater de rire. Terek n’y parvint d’ailleurs pas, mais Lady Emilia était trop absorbée dans son admiration pour les louveteaux pour y prêter attention – ou bien n’en avait-elle cure. L’incident diplomatique fut donc évité, ce qui était pour le mieux, car même le sérieux du maître-dresseur se trouvait ébranlé par la brusque transformation de l’attitude de son hôte. Un petit sourire se dessina sur son visage lorsqu’il reçut l’autorisation de les garder. « Je vous remercie. Je craignais que vous ne souhaitiez les mettre vous-même à mort ».

Olivir ne fut pas surpris de voir l’invitation à se rafraîchir confirmée malgré les deux passagers clandestins, car tel était le pouvoir d’attraction des bébés animaux. Loin de vouloir faire la fine bouche, il jugea qu’il s’agissait d’une occasion en or de nourrir les petits affamés, dont il ne savait combien de temps ils pouvaient encore jeûner. La mort de leur mère était récente, mais peut-être n’avaient-ils pas eu droit à un dernier repas. Même si les carnivores pouvaient se passer de nourriture pendant longtemps, ils avaient leurs limites. Après une nouvelle transition entre admiratrice attendrie et Dame d’Herpivoie, Lady Emilia lui signifia que la sécurité des louveteaux, ainsi que la sienne propre, passait dans l’ignorance du maître des lieux. Olivir hésita un instant, pas certain de souhaiter risquer le confort de son séant, mais finit par craquer à l’idée d’une bière bien fraîche, car chacun avait ses faiblesses. Et si les petits mangeaient, ils étaient d’autant moins susceptibles d’être bruyants. « Difficile de dire non » avoua-t-il. Avant de se rendre dans l’auberge, il retourna vers sa petite troupe. « Vous pouvez venir, vous aussi. Sauf toi, Terek le drôle » précisa-t-il avec un rictus. « Avant, tu vas t’arranger pour trouver une stalle à la jument. Va voir avec les soldats, et pas de boisson avant qu’elle ne soit confortablement installée. » Il inspira. « Soyez… » Sobres ? Dignes des couleurs d’Harrenhal ? Cette dernière proposition incitait plus à la débauche qu’à la retenue si l’on se fiait à la réputation. « … adultes. » Il rejoignit Lady Emilia, suivi à quelque distance par les trois soldats qui promettaient en riant à Terek qu’ils essaieraient de ne pas épuiser les réserves en son absence.

Il suivit sa gracieuse hôtesse dans l’auberge, en la rassurant sur les capacités de destruction des deux monstres. « Ils seraient bien incapables d’attenter à la vie de quiconque, je vous rassure. A moins qu’ils ne causent des mouvements de panique, vous ne devriez pas vous inquiéter de dégâts potentiels. » L’intérieur était confortable et cossu, signe d’une affaire qui fonctionnait. Pour un lieu de passage, être situé sur la Route Royale et dans les murs d’une bourgade devait être une bénédiction, conciliant nombreux voyageurs et sécurité contre les malandrins. Quelques clients y avaient pris place, et Olivir alla s’installer à une table isolée, car quitte à attirer l’attention par ses goûts en matière d’animaux de compagnie, autant le faire à distance respectable. Il commanda au tenancier une bière et un grand bol de lait, ravi de pouvoir agir avec l’autorité tacite conférée par la présence de Lady Emilia à ses côtés, et, avant de s’asseoir, déposa délicatement la besace sur la table qu’il avait choisie. Ses pans de cuir remuaient de plus en plus, marquant faim et agitation. Le maître-dresseur en rabattit délicatement les bords pour libérer les deux louveteaux, étalés l’un sur l’autre. L’un d’eux, sans doute plus éveillé, se dressa sur ses pattes et commença à marcher d’un pas hésitant. Olivir l’intercepta avant qu’il n’approche du bord de la table : il en profita pour voir que le plus dynamique était une femelle, alors que le calme était un mâle.

Pour la forme, il invita sa charmante hôtesse à s’asseoir à ses côtés pour pouvoir profiter des deux louveteaux – il savait pertinemment qu’elle serait venue même s’il l’avait mise en garde. « Vous comprenez pourquoi je n’ai pas eu le cœur à les tuer, je suppose » lui dit-il sans se départir de son mince sourire. « Leur mère s’était faite encorner, et leur père était sans doute lui aussi mort, puisque je n’en ai pas vu la trace. Seuls, ils n’avaient aucune chance de survivre. » Il reposa la petite femelle près de son frère qui se réveillait à son tour. « Si vous souhaitez en prendre un… » dit-il avec une fausse innocence. « Ne vous inquiétez pas, ils ne savent pas encore mordre. Ils n’ont guère plus d’une demi-lune, leurs crocs ne sont pas une menace. Vous pouvez les prendre par la peau du cou, c’est ce que font les louves pour les transporter. Ou bien vous pouvez passer la main sous leur ventre. Ce sera salissant, » prévint-il en montrant la manœuvre sur la femelle qui s’agitait de nouveau. Olivir était curieux de voir si leur aspect pelucheux serait suffisant pour pousser une dame bien élevée à s’encrasser les mains. A une table voisine, les trois soldats d‘Harrenhal s’étaient installés, mais la perspective d’un rafraîchissement les intéressait bien plus qu’un duo d’animaux sauvages, aussi mignons soient-ils.
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Message Jeu 28 Mar 2013 - 18:18

Les loups n'ont pas bonne réputation dans les belles campagnes du Conflans, à Herpivoie comme ailleurs, et si la trutruffe d'un loupiot tout mimi pouvait émouvoir le coeur tendre d'une jeune demoiselle ou d'un fin connaisseur des bêtes sauvages, il n'en allait pas de même pour le commun des mortels. Dans la salle d'auberge où avaient pris place le maître dresseur d'Harrenhal et son interlocutrice de haut rang, de loin on les épiait, on les couvait d'un œil plutôt mauvais. La présence de soldats armés tempérait l'humeur des clients, mais certains les voyant affairés à commander leur boisson ne se gênaient pas pour dévisager le duo et les louveteaux avec une franche animosité, ou, à tout le moins, une désapprobation tacite.

Sans doute enhardi par la quantité déraisonnable de piquette qui coulait dans son sang vif, un pâtre au pif pareil à une betterave se leva de son banc, timbale à la main, et pointa sur les bestioles un index aussi imprécis qu'accusateur. Rolph le Putois, comme on le surnommait affectueusement, était un personnage asocial qui préférait la compagnie des moutons à celles de ses semblables, encore qu'aux dires de certains, ses semblables ne fussent peut-être pas ceux que l'on pensaient, à en juger par son odeur et l'acuité douteuse de son jugement...

"Misère d'misère, z'amenez le malheur sur nous avec ces bêtes ! Y en a qu'y m'ont boulotté trois agneaux la s'maine dernière, pt'êt ben qu'ceux-là étaient d'mêche, tout innocents qu'y z'aient l'air ! Faut pas s'y fier, m'dame ! Faut les abattre avant qu'elles vous attrappent à la gorge, ces bêtes-là elles vous chopent sans pitié, avec leurs crocs, comme ça, gnap !"
Il appuya son propos en agrippant sa propre gorge d'une main maladroite, toutefois l'idée générale était suffisamment claire pour se passer d'une illustration fidèle et quelques mentons s'abaissèrent dans une vague d'approbation. Rolph n'avait peut-être pas les yeux bien en face des trous, mais le danger représenté par les loups était réel et redouté dans les fertiles terres du Conflans où l'élevage était une des principales activités - tout particulièrement à l'approche de l'hiver, et avec la menace de la disette consécutive à la sècheresse. Les paysans avaient de solides raisons de craindre et détester les prédateurs qui s'en prenaient à leurs troupeaux, et la joliesse de ces minuscules créatures n'y pouvait rien : bébés ou pas ils représentaient une menace potentielle, ils étaient l'ennemi atavique dont la vue suscitait appréhension, haine et colère.

"Rolph est p't'êt rond comme un marron, mais faut bien dire qu'il a pas tort ! Les loups, c'est un fléau ! Si on les laisse proliférer, ils déciment nos troupeaux, et quand l'hiver est là ils peuvent être assez affamés pour nous manger, nous autres qu'avons pas d'château ni d'soldats... mon vieil oncle avait perdu une main en essayant d'protéger ses chèvres d'un énorme mâle noir comme un démon ! Il vaut mieux les tuer, m'dame ! Vous allez les faire tuer hein ? "
approuva un autre client attablé, aussitôt salué par une volée de "Tue ! Haro ! Tue !" et autres "Il a raison ! Mort aux loups !" plus revendicatifs que réellement menaçants, nul n'ayant très envie de se frotter aux soldats, et ponctuée de sifflements n'ayant d'autre vocation que d'ajouter au raffut. Le tenancier commença à râler, à lancer des "Holà !" qui se perdirent dans le brouhaha montant, avant de se prendre la tête entre les mains d'un air las. Ce n'était sans doute pas la première fois que sa clientèle se répandait en éclats de voix. Les louveteaux, eux, devenaient nerveux...
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Message Lun 1 Avr 2013 - 1:05

Les mettre moi-même à mort ! L'idée m'avait fait frémir, ce que j'avais pu assez bien cacher, mais j'en avais tout de même exprimé une petite moue contrite : non, décidément non, je n'avais pas le cœur ni la volonté de voir ces adorables petites boules de poil aussi inertes qu'ensanglantées. L'invitation est acceptée, j'en souris, presque parfaitement détendue, hochant la tête avec un rire soupiré alors que le Maître-Dresseur confesse qu'il est difficile de me refuser ce petit rafraîchissement – ça a toujours été un plaisir pour moi d'inviter. J'aime autant dévorer des pâtisseries moi-même que de voir d'autres s'en régaler. Ah, je n'aurais pas été une lady, j'aurais été une tenancière de taverne accomplie ! Combien de fois me suis-je imaginée, encore jeune, déjà moult fois mère, avec des marmots dans les jambes et de grands plats dans les mains ? Trop pour être raisonnable ! Je souris tant à mes pensées qu'à Olivir et les hommes en arrière, suivant distraitement leurs échanges, lesquels trahissent une complicité de fait, forgée davantage par le temps et la proximité forcée que par des affinités sincères. La chose ne me choque pas, le mariage comme le labeur sont des concepts se rapprochant beaucoup par ici. Finirais-je par être liée d'amitié avec l'époux que les années finiront peut-être par me trouver, à défaut de me voir gratifiée d'un amour véritable qui ne sont, aux dires de ma vieille septa, que des histoires contées par des être mal intentionnés pour loger des idées malsaines dans les âmes tendres des jeunes filles ?

L'huis est passé, Olivir me gratifie de quelques précisions sur ces si mignons petits monstres qu'il a jugé bon de nous apporter en surprise. Je hoche la tête, coupant là mes songeries inutiles, toutefois encore assez réservée, et je salue tant le tavernier que l'assemblée d'un hochement de tête ainsi que d'un sourire. Quelques visages se tournent, bien peu me reconnaissent, je crois. Il y a longtemps que je suis partie. Seul le propriétaire de la confortable auberge me remet, à ce qu'il me semble, et sans doute parce que j'ai hanté de tous temps son établissement pour monnayer quelques douceurs interdites à la table de mon père lorsque nous avions trop battu la campagne environnante et essoufflé nos gardes avec mon frère. Il s'exclame : « Lady Emilia, faisait longtemps, vous avez bien grandi ! » Son ton est très chaud, et je joins les mains sous ma poitrine, le remerciant de son petit mot par un : « vos gâteaux m'ont manqué, servez m'en un, je vous prie ! Et une bière pour le soldat qui m'accompagne, s'il lui plaît. » J'acquiesce ensuite à la commande que passe Olivir, lequel a profité de ma distraction pour s'installer à une table excentrée. Dardant une œillade brève à ces visages qui, pour la plupart, ont peuplé de loin une enfance qui n'est pas encore exactement révolue chez moi, malgré mon âge de femme – quinze ans, déjà ! – je retiens un soupir qui me ramènerait trop loin, dans un temps où mon frère vivait et où quitter Herpivoie me semblait improbable, puis je rejoins l'arrivant d'Harrenhal. Cheminant entre les grandes tables et les petites chaises, je retrouve ce grand comptoir de bois, avec ses casseroles innombrables, perchées haut pour la plupart, ses tonneaux emplis, ces brocs de lait prêts à être versés, l'odeur de cette bière fameuse que j'ai très peu goûtée ; sur ma voie des voix s'élèvent, ne prenant guère la peine de murmurer. « C'est la p'tite Emilia, vraiment ? _ Qui tu veux d'autre que ce soit ? _Je sais pas. Elle est pas si replète. J'm'en souvenais bien grasse, moi. _P'têt qu'on la nourrissait pas, là où elle était ? _Et elle était où, au fait ? _J'la croyais mariée, moi. _Mariée ? Ha ! Faudrait déjà qu'lord Deklan arrive à marier sa Margot, et noble ou pas, même moi j'en voudrais pas. _Avec ta gueule, tu pourrais pas soulever la jupe d'une vache. _Elle était pas malade, la Margot ? _Qu'est-ce que j'en sais, moi ? _Beh mon frère il est soldat, y paraît qu'elle est mal. _Elle s'est p'têt vue dans un miroir, hé ? » Olivir découvre les louveteaux, me faisant échanger un petit agacement amusé à ouïr ces propos contre une appréhension de bon aloi ; si j'imaginais bien qu'il n'allait pas s'asseoir sur ces petiots pour les dissimuler, j'aurais pensé qu'il n'allait pas les découvrir de sitôt. Qu'entendais-je par « bien serrer ses effets » ? Ah, ces fantaisies d'Harrenhal !

Il a la petite galanterie de m'inviter à m'installer, ce qui ne change pas mon humeur, mais me fait retrouver ma gentille désinvolture : après tout, ce sera su, autant que ce soit assumé. Tant que mon père reste haut perché dans sa tour, je puis espérer qu'il n'entende pas les chuchotements dans la cour, quand bien même ces bêtes-là sont du genre à savoir grimper les escaliers, ou à trouver comme porteur les lèvres des servants fidèles affiliés au service direct du lord des lieux. Je replie ma robe sous moi, afin de ne pas être inconvenante, geste mille fois répété à Vivesaigues et qui rendrait ma vieille septa approbatrice de ces manières si péniblement inculquées à l'enfant brouillonne et vive que j'étais. Ces deux petits amours s'ébattent sur la table, l'un plus que l'autre, j'écoute les mots d'Olivir comme s'il était le grand septon et moi son ouaille la plus dévouée. Comme ils sont touchants, ah, comme ils ont l'air tendre ! Comment de si jolies créatures peuvent-elles avoir des dents si tranchantes ? C'est à n'y rien comprendre, à moins que la nature n'ai attribué aux petits des prédateurs les plus sanguinaires des minois à même de retenir jusqu'au loup le plus solitaire de dévorer sa propre progéniture. Peu étonnant que j'en sois déjà folle, en ce cas. Relevant les yeux vers le visage légèrement plus souriant, donc plus agréable à mes yeux, du Maître-Dresseur, je réplique à sa première remarque : « si je vous comprends ! Regardez-moi ces petites pattes énormes et maladroites, on dirait qu'ils tremblent quand ils marchent ! » Puis je hoche la tête, peinée pour eux du destin de leur mère, mais me souvenant qu'elle était une louve à part entière, donc un monstre assumé ; quand il me propose de but en blanc d'adopter l'une de ces petites choses duveteuses, mon cœur se serre tout autant que mes mains sur ma poitrine. Le malheureux ! Le tortionnaire ! Sait-il sur quelles eaux tumultueuses d'expectative et de rêves il m'entraîne ? Je me vois déjà, le louveteau et moi, gambadant de concert au travers des mille forêts qui nous entourent, lui gardant mon pas, moi flattant son museau à loisir ; et nous parcourrions les bois de concert, lui s'ébrouant, moi riant, sans plus craindre aucun danger, seulement un peu de salissure, et au milieu de mes songes j'entends tonner mon père, qui d'une voix pleine d'alcool et de maladresse dirait... Hein ? Mais ce n'est pas mon père !

Mon garde, qui s'était accolé à la table sans s'y asseoir, et que j'allais inviter à se détendre, bouge les bras, une main effleurant le pommeau de son arme. J'en suis piquée, je me raidis et tourne tête vers le malotru qui vient de nous interrompt d'une diatribe fleurant l'ivresse, alors même que mon invité d'honneur – mon approbation lui a fait prendre quelques galons dans ma façon de le considérer – m'expliquait que ces petites créatures si délicieuses étaient bien jeunes, et bien incapables de mordre ; je reconnais ce bon vieux buveur de ragots et de mauvaise ale, éleveur de chèvres, en présentant l'odeur partout par devers lui. Je suis saisie d'angoisse alors que lui se saisit la gorge, appuyant sa démonstration éthylique d'un geste théâtral qui n'est pas là l'origine de mon inquiétude, laquelle trouve plutôt source dans sa façon d'être bruyant, et d'être écouté ici. Je vois soudain qu'au milieu de mes songeries, je n'avais pas pris garde à ces visages scrutateurs, à ces mentons qui se hochent, approuvant la mise à mort. Des voix s'élèvent bientôt, on réclame la vie de mes petits louveteaux, lesquels, semblant comprendre, s'agitent. Ils vont les écraser de leurs grosses mains calleuses, ici, devant moi si je les laisse s'enflammer ! Ah non ! Ah ça non ! Je ne le puis !

Voilà que le sang de mon père en mes veines ne fait qu'un tour, voilà que je me redresse de toute ma petite stature, poing fermé, l'autre à l'index tendu, accusateur, et j'entends ma propre voix clamer avec une autorité forte dont je suis la première surprise. « Il suffit ! » Mon ton claque mieux qu'une paume sur une table, et pour l'une des premières fois, je me félicite de posséder un timbre suave et grave pour autre chose que la crème que cela ajoute à mes phrases, mais bien ici parce que cet atout habille fort bien ma digne colère, là où une petite voix fluette l'aurait rendue ridicule. Je suis lancée, voilà, je poursuis. « Est-ce là une façon de s'adresser à une dame ? A des hommes en tabard ? » Je pointe le torse de l'éleveur de cabris, m'avançant d'un pas furieux vers lui, tandis que mon garde me suit, semblant craindre que je ne revienne vers mon père avec la vilaine marque d'une chope de bière lancée en plein visage. « J'amènerais le malheur ici ? Avec deux petites bêtes ? Erreur, Rolph ! Je le fais fuir ! » Oui, je m'emporte, mais hé ! Je suis une Racin, et les Racin ne sont guère connus pour avoir la moindre tempérance dans leurs excès. C'est décidé, je me suis érigée en protectrice de ces bêtes, et même devant mon père – très, peut-être devant tous, sauf mon père – je serai la lame et le bouclier de leur cause. Mon index tance quelques voix élevées dans la foule. « Ils seront tués s'ils deviennent dangereux, mais écoutez ! Écoutez donc, vous qui n'avez pas de château, ni de soldat ! » Vite, une inspiration ! Je happe de l'air. Allons-y ! « Nous allons les dresser. Parfaitement ! » Un petit silence se fait. J'humecte mes lèvres, et poursuis d'une voix plus lente et plus basse, que le brouhaha retombant me permet. « Quoi de mieux qu'un loup contre un autre loup ? Car oui, cet homme que vous voyez avec moi est un fameux dresseur, et il en a dressé, des bêtes sauvages, ah ! Des redoutables, des dangereuses ! » Je les sens sceptiques, mais j'ai un joli coup d'estoc dont les estourbir. Je glisse avec une petite gourmandise. « Il vient d'Harrenhal. Vous n'aviez pas remarqué ces tabards ? _Harrenhal » Reprend une voix dans la foule. « C'est sûr que les bêtes vont manger nos enfants dans la nuit ! _Pas tant que mon père vivra. A moins que vous ne le remettiez en doute ? » Mon menton est levé, mes mains, cette fois, sont ouvertes. J'attends l'argument, je guette l'audace, les têtes s'abaissent. Si je ne sens personne être acquis à la défense de mes petits chéris, les grognements sont plus bas et les œillades moins déterminées. Ça grommelle encore : « n'empêche qu'ils seraient mieux morts, » puis ça retombe. L'ambiance chaleureuse des lieux est brisée, toutefois, et j'aurais assez de rumeurs sur mon compte pour la journée, si ce n'est pas la lune. Aïe, aïe ! Mon popotin va m'en cuire si mon lord apprend tout cela. Je continue mon chemin au travers de la foule maintenant hostile et, faisant signe au Maître-Dresseur en arrière de m'attendre et de ne point partir, j'approche du tenancier atterré, et, lui glissant trois belles pièces d'argent sur le comptoir, je lance sur un ton assez fort et clair pour être entendu de beaucoup. « Une pour le dérangement, une autre pour l’accueil et la commande, celle-ci est pour servir une bière à chacune de ces bonnes gens, au nom de leur confiance. Le merci, » et je m'éloigne, revenant à la table, presque triomphante.

Le nom de mon père et l'alcool offert feront sans doute mieux que mes quelques mots, mais je ne suis pas trop mécontente de mon effet. Me réinstallant avec dignité, les joues toutefois échauffées et le regard brûlant, j'en reviens à mon invité, ainsi qu'à ses deux petits amours paniqués. Je soupire par le nez, agite un peu les mains, tempère ma nervosité ; en arrière, ça parle encore, mais ça ragote moins. Ça m'ira pour l'instant. Je darde un sourire ravageur à Olivir, plein de ce charme juvénile que je sais avoir, et, croisant les mains sur le bord de la table, je lui souffle. « Nous disions ? Ah, oui. Les tenir. Oh, » fais-je en voyant le plus timide des deux louveteaux se terrer contre le cuir, « on dirait que tout ce bruit ne lui a pas donné des envies d'aventures. Allons, viens là, mon chéri... » J'avance prudemment mes mains vers lui, avec la plus grande des douceurs, pour ne pas qu'il s'effraie ; relevant le nez vers Olivir, je lui glisse d'un ton aussi murmuré que sérieux. « J'espère, pour nous deux, que je n'ai pas exagéré vos talents quant à vous faire obéir des bêtes. Ce sont nos deux assises qui sont en jeu. » Le tavernier approche, avec lui, le plateau, le lait, les deux bières et mon gâteau sur celui-ci. Le visage du tenancier est moins ouvert qu'à notre entrée, et c'est là un gentil euphémisme. Je lui réserve un sourire désolé, passe finalement les mains sous le louveteau effrayé et sens du bout des doigts la présence d'une onde parfumée dont j'aurais beaucoup aimé ne savoir être que de l'eau. Je grimace, le tenancier rit, le petit loup couine. Je marmonne tout bas, « oh, c'est dégueulasse, » avant de m'éclaircir la gorge, et de tourner tête vers le soldat qui est revenu à mes côtés, lequel regardait encore davantage la salle que la bière qui lui est destiné. « Vous auriez encore votre mouchoir ? » L’œillade sidérée et décontenancée qu'il me rend me fait partir dans un long rire, plus nerveux qu'hilare, mais que je ne peux plus contenir. Reposant très délicatement la petite bête sur la table, lui flattant l'échine de ma main encore propre, je veux parler, mais mes épaules sont secouées par un amusement fatal qui ne s'interrompt plus. D'un geste de mes doigts souillés, je veux m'excuser, tant auprès de mon invité que de ceux qui m'entourent, et je ne parviens qu'à glapir. « Si ma septa me voyait ! » Que ses Sept s'occupent de cette guerre à venir et assèchent moins les rivières ! Je n'en puis plus, et peine à m'apaiser. Il faut faut encore de longues secondes, alors que mon garde arbore toujours une expression franchement unique, surtout sur un visage aussi marmoréen que le sien ; je finis par recevoir le mouchoir qu'il me tend de nouveau et qu'il m'enjoint de garder à l'avenir. Si j'avais su qu'il suffisait de petits prédateurs pour autant rire, j'en aurais aussitôt invoqué une cohorte auprès de ma lady !

Oh ? Une idée vient de germer dans mon esprit. Une idée folle, une idée sotte, une idée impossible, mais une idée qui fait son chemin dans mon esprit, et qui refuse d'en être si facilement chassée. Bien sûr que je ne pourrais pas garder l'une de ces petites boules de poil sous le toit de mon père, d'autant que je devrais le quitter, tout comme je ne pourrais imposer une telle fantaisie qui me serait affiliée dans la demeure des Tully lorsque j'y reviendrai, mais... Et si je l'offrais à ma lady ? Ah ! C'est complètement insensé, Emilia ! Oublie !
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Message Jeu 4 Avr 2013 - 9:49

Olivir n’avait pas besoin d’assister en personne à une nouvelle démonstration des ravages des vapeurs éthyliques sur les esprits sains et impressionnables, tant il avait vu, dans sa vie, assez de combats d’ivrognes et de querelles sorties d’une bouteille. Grâce à l’alcool, un effleurement devenait une agression, un lézard se transformait en dragon, et un louveteau nouveau-né se métamorphosait en une bête sauvage, assoiffée de sang, et désirant plus que tout pénétrer dans les chaumières pour en dévorer les enfants. Le Maître-Dresseur n’avait pas lui-même expérimenté de pareilles hyperboles, car il avait depuis toujours eu le godet somnolent : à peine vidait-il le verre de trop qu’il lui fallait lutter pour garder les yeux ouverts. Et il s’était fait suffisamment de fois subtiliser sa bourse pour être désormais attentif à tout ce qu’il ingurgitait. En l’occurrence, il pouvait tout à fait se permettre la bière généreusement proposée par la jeune dame de Herpivoie.

Mais ce n’était pas le cas d’un petit groupe de locaux, qui commencèrent à pérorer sur la menace lupine pour les troupeaux, et même pour leur propre chair à l’approche de l’hiver. Olivir regrettait que les buveurs du moment soient des bergers : les cultivateurs avaient une bien moins mauvaise opinion des prédateurs, qui les débarrassaient de leurs propres fléaux, lapins, daims et autres sangliers. Eux préféraient un carnivore en liberté, auquel jamais ne viendrait l’idée d’aller abîmer des récoltes ou semer la terreur dans un potager, et qui s’avérait parfois un gardien fort efficace. Il l’avait d’ailleurs remarqué sur les terres de Lady Danelle, à force d’années passées à gérer chasses et battues. Plus on abattait de loups et de renards, plus les fermiers étaient nombreux à venir se plaindre des dégradations de leurs récoltes – et plus les battues étaient fructueuses. Le dresseur n’y voyait ni mal, ni bien. Il s’était détaché des affections animales, et se contentait d’obéir aux ordres que lui donnaient sa Dame ou Ser Tybolt, se contentant de prévoir quelques lunes à l’avance les complaintes qui ne manqueraient pas de venir résonner au portail de la forteresse et dans les tavernes de Ville-Harren.

Olivir se savait particulièrement incompétent dans la résolution des conflits, puisque sa méthode consistait à établir son opinion et à ne pas en bouger d’un iota quoi qu’en disent les parties adverses, il fut soulagé de voir que la Dame prenait les choses en main, et exhibait l’autorité de la noblesse avec assez de tact et de fermeté pour se faire écouter sans pour autant braquer la populace contre elle. Il songea d’ailleurs que cette auberge était un excellent exercice pour une jeune Lady, qui se trouvait dans une situation houleuse bien réelle, mais à la portée limitée et avec suffisamment de forces à sa disposition, entre son garde et la petite escorte de soldats d’Harrenhal, pour mettre un terme très rapide à toute tentative de violence. L’autorité était un art comme les autres, qui requérait assurance, conviction, stature, et pratique. Tant que ces préceptes n’étaient pas mis en application, la poigne de fer n’était que gant de velours, songea-t-il. Silencieux, il laissa donc Emilia expliquer à la populace en quoi il serait judicieux que leurs conversations se limitent à leurs propres petites affaires, et pas aux siennes, tout en goûtant la bière plutôt agréable qui venait de lui être apportée. D’un geste de la main, la chope aux lèvres, il fit signe à son escorte de laisser faire et de ne pas intervenir.

Il manqua néanmoins s’étouffer lorsque la Dame annonça de but en blanc qu’ils allaient désormais s’affairer à dresser les deux monstres, et que lui, Olivir, avait une immense expérience dans l’éducation des bêtes fauves. Son hoquet lui fit avaler sa bière de travers. Une quinte de toux plus tard, il s’essuya la barbe et reprit rapidement contenance, prêtant d’autant plus attention à la conversation qu’il en était devenu un élément majeur : les regards alternaient entre la jeune Lady au centre de la taverne, et lui assis au second plan, pleins de ce mélange de peur et de dégoût que suscitait la vue de la chauve-souris des Lothston et contre lequel il était depuis longtemps immunisé. Il avait le sentiment de se faire forcer la main, même si les intentions d’Emilia semblaient absolument louables.

Terek ouvrit la porte de l’auberge à cet instant, sa tâche achevée, mais fut rapidement incité par ses camarades à les rejoindre et à la boucler. Le soldat avait visiblement l’air de ne pas comprendre ce qui se passait, et décida donc de boire dans une des chopes sur les tables, s’attirant un regard noir du véritable propriétaire du breuvage – l’aubergiste n’avait bien sûr pas pu anticiper l’arrivée ultérieure d’un membre supplémentaire de l’escouade, et n’avait donné qu’une bière par personne.

Le conflit cessa tant par conviction que par l’usage de méthodes moins honorables, Lady Emilia jugeant bon d’acheter par l’alcool le silence des bonnes gens dans l’auberge, une méthode éculée mais qui avait de tous temps fait ses preuves. Elle revint s’asseoir et, leur conversation à peine entamée, découvrit par l’expérience les conséquences d’une angoisse sur un très jeune animal. Le louveteau qu’Olivir avait gardé près de lui n’avait pas encore imité sa sœur, mais un peu de calme lui ferait le plus grand bien. Un peu gêné, le dresseur attendit avec une pointe d’appréhension la réaction de la dame face à se désagrément, se demandant s’il ne serait pas un choc suffisant pour qu’il se fasse manu militari reconduire aux portes de la ville. A son grand soulagement, elle le prit avec le sourire, et même avec le rire.

« Ce sont des choses qui arrivent » commenta-t-il platement. « Les chiots ne sont pas différents, même s’ils créent moins d’angoisses chez les petites gens. » Il lui avait été demandé si les compétences qui lui avaient été attribuées lors du petit discours n’étaient pas imaginaires : Olivir tâcha de répondre avec la plus grande honnêteté possible. « Je n’ai jamais dressé de loup, Lady Emilia » avoua-t-il « aussi je ne puis garantir mon succès. Mais, » ajouta-t-il à voix basse en caressant le petit mâle devant lui pour continuer à le calmer, « je ne pense pas que cela soit très différent d’un chien, même s’il faut certainement prendre garde à leurs instincts. »

Son projet venait d’être partiellement validé par les déclarations de la jeune Dame, aussi son esprit commença-t-il à s’affaire autour des aspects pratiques d’un tel projet. Où les installer dans la forteresse. Comment s’assurer de leur bien-être. Quelles tâches donner à Thia, qui était la plus apte à prendre soin d’eux. Et surtout, surtout, comment annoncer la nouvelle à Lady Danelle. Olivir n’avait pas peur de sa suzeraine, il appréciait de vivre sous ses ordres, mais il considérait toujours son esprit et ses humeurs comme imprévisibles, et il se serait bien gardé de tenter de deviner quelle serait sa réaction. C’était le seul élément qu’il ne contrôlait pas dans cette ambitieuse entreprise, et il décida de ne pas le garder secret.

« Le principal risque serait que Lady Danelle refuse de me laisser les élever, et je doute que le bien-être de la Maison Racin s'avère être une justification suffisante pour la convaincre en l'absence d'une autorisation » avoua-t-il donc sans ambages. « Dans le cas contraire, je ne vois pas de raisons d’échouer. Mais êtes-vous certaine de souhaiter en faire les gardiens d’Herpivoie ? » C’était ce qu’il avait retenu des promesses de la dame à ses éleveurs. L’idée était louable, mais Olivir ne savait pas si Emilia concevait l’étendue des contraintes liées à la garde d’un animal, sauvage qui plus est. Il était tout à fait prêt à se lancer dans une ambitieuse et originale expérience, mais il souhaitait avant tout avoir des garanties que tous ses efforts ne seraient pas inutiles, et que les loups qu’il aurait passé des mois à dresser ne finiraient pas abattus par des villageois mécontents ou abandonnés et livrés à eux-mêmes sans expérience du monde sauvage. « Je pense qu’une telle tâche requerrait la présence à plein temps d’un maître chargé de s’occuper des animaux. » Il dressa le petit mâle sur ses pattes arrières en le soulevant avant de conclure avec respect : « Ce ne sont pas de vulgaires chiens. » Olivir savait que son ton sérieux et ses préoccupations matérialistes trancheraient avec la bonne humeur de la jeune Lady, mais il préférait évacuer les sujets les plus problématiques aussi tôt que possible.
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Message Lun 6 Mai 2013 - 10:48

La taverne, le bruissement des hommes et des chopes, la barbe d'Olivir qui frémit légèrement alors qu'il parle et le mouvement du chiffon sur ma main : tout cela me ramène quelques lunes en arrière, vers Vivesaigues, où entre une Dornienne et Ser Norbert, je vivais des instants aussi insouciants que graves. Margot m'était annoncée malade, Fionella – ah ! Fionella ! – me devenait plus clairement coupable, mais les cieux étaient pluvieux et mon chevalier, lui était vivant – ma lady heureuse. Sereine. Loin de tous ces soucis. Une boule de regrets aussi inutiles qu'implacables vient me saisir la gorge, et j'ai l'envie subite de crier, de pleurer, de m'en aller m'enfermer dans ma chambre et de n'ouvrir qu'à la voix dure et sévère de mon père, qui serait le seul à frapper à mon huis, et quelque part, le seul à savoir franchir les cohortes de nuages tempêtant au dessus de ma tête. Suffit, Emilia, tu es une femme, maintenant. Une femme en deuil certes, mais un deuil secret, qui ne doit jamais déborder sous peine d'affliger le défunt que tu voudrais honorer.

Aussi je hoche la tête, le cœur redevenu lourd, le rire éteint, le sourire resté là, en spectre, et cette urine sur mes doigts est bien le dernier de mes problèmes. Je m'essuie, j'écoute le maître dresseur, je note mentalement tous les détails qu'il me cède et l'ombre de reproche qu'il y a dans sa confession à propos de son manque d'expérience envers les loups, et des promesses qu'il ne peut pas me faire. Fixant sa moustache et désirant presque consciemment en excaver toutes les différences d'avec celle de Norbert, afin de chasser son image de mon esprit – sotte que je suis, l'effet n'est qu'inverse – je lui lance avec un humour réel mais un amusement parfaitement feint. « Il ne fallait pas proposer à une jeune lady d'en garder un, alors. Leurs idées s'enflamment vite, et elles prennent tout pour acquis dans l'instant. » Je repose le mouchoir sali et jaunâtre sur un coin de la table, tandis que le tavernier revient entre deux services de bières, armé d'un chiffon très moite. Il en nettoie brièvement le support de nos verres, je soulève délicatement l'assiette contenant mon gâteau en me fendant d'un « merci » auquel il répond d'un hochement de tête. Lorgnant ensuite vers le soldat affilié à ma garde, je prends une mine faussement sévère, et le tance d'un ton amène. « Mais allez-vous cesser de veiller ce coin de table ? Installez-vous, enfin, et buvez-moi cette ale ! » Il darde un regard lointain vers le mouchoir qu'il possédait, et que le tenancier des lieux entraîne maintenant vers le feu ; il soupire, roule brièvement des yeux, puis s'assoit lourdement, enfin, sans commenter, mais en obéissant. J'affiche alors un sourire de matrone contentée et en reviens à mon dresseur de monstres.

Il nomme lady Danelle, j'incline la tête avec élégance, presque admirative de moi-même et de cette façon que j'ai gagnée avec le temps de ne rien montrer de ma répugnance – il y a deux ou trois ans, son évocation m'aurait tirée une grappe de glapissements que les louveteaux auraient sans doute repris. Je reviens flatter l'échine et les grosses papatounes toutes choupinettes de mon prédateur duveteux – qu'il est mignon, qu'il est pataud, qu'il est velu ! Oh, je le papouillerais le jour durant si je le pouvais – et, d'un ton bas, chaud et confiant, presque badin, tout à fait mignard, je lui glisse doucement. « Mais je n'avais nullement l'intention d'en arriver jusque là. » Mon sourire s'accentue. Ai-je l'air en cet instant d'une mauvaise menteuse, d'une vile manipulatrice abreuvant les foules pour leur faire passer ses caprices ? Peut-être. Je reprends sur le même ton, trempant mon doigt dans le lait qui nous a été apporté, avant de le poser sur la truffinette chérie toute tendre de mon louveteau affamé. « C'est à dire, je connais assez bien mon père, et il ne l'acceptera jamais, je le sais. Eux, le savent moins, mais si vous ne vouliez pas voir nos deux petits garnements être jetés céans dans l'âtre des lieux, il fallait bien leur imprimer une autorité autre que la mienne propre. » Je relève un instant les yeux, alors que le dit prédateur minuscule me renifle le doigt avec une application prudente. « Je ne crois pas être tout à fait effrayante. Et, ne vous en faites pas, ils mettront l'incident sur le dos d'un de mes caprices, et ils seront soulagés de ce qu'ils estimeront être la décision de mon père... » Soudain, un éclat de voix franchit mes lèvres, long, crémeux et suave, savouré, empli d'une joie sincère et d'un attendrissement renouvelé : non content de commencer à me lécher l'index,voilà que mon louveteau semble vouloir le téter ! « Ooooh ! Mais regardez comme il est adorable ! Oh, comme il doit avoir faim, hé ! Allons, allons, attends. » Je détache ma main de sa petite gueule édentée, riant faiblement à ses couinements frustrés, et, après avoir humecté mes doigts et déposé un peu de lait dans le creux de ma paume, je lui rends ma main.

Le petit loup me pince la peau sans force, plus qu'il ne me la mordille, il lape, il tâte, il grimpe sur mon poignet en s'y appuyant des pattes, et je ris, et je fonds, et mon cœur s'épanche en bulles d'affection qui franchissent ma gorge en l'agitant de brefs petits commentaires, plus ou moins articulés. Mon garde attitré boit une grande lampée de bière, secouant lentement la tête, détournant le regard vers la salle, sans doute très loin d'être touché par la scène adorable – je lui en laisse le droit, il doit avoir assez vu de tempêtes d'émois dans la tour des Racin pour rester parfaitement froid devant le plus adorable des dangers. Je garde un temps de silence, me mordillant la lèvre inférieure tandis que mon idée folle continue de me trotter en tête, de plus en plus convaincante : après tout, si ce petit animal parvient à me faire tout omettre de ma si grande peine et de mes immenses tracas, peut-être, oui, sans doute même, que le miracle s'opérerait également pour ma lady tant aimée. Au moins autant que moi, elle a été touchée, et cent fois plus que moi, elle a le devoir de ne rien en dire, de ne rien en montrer ; l'animal pourrait être la discrète fenêtre qu'il faut à son âme pour s'aérer et l'échappatoire idéal de ses funestes pensées. Je darde vers le maître dresseur un regard appuyé, passablement fort, orageux malgré moi, presque l'égal de ceux dont je ne croyais que mon père capable. Puis je souris, d'une moue tout à fait adorable.

« Par contre... » Entame-je avec un délice sournois, ainsi qu'une mimique au charme encore davantage déployé – vile femme – « je ne refuse pas d'emblée votre proposition. A dire vrai, elle me séduit bien et, oui, je garderai volontiers l'une de ces deux merveilles grises. Mais certes pas pour moi. » Dois-je lui dire d'emblée tout le poids de la Maison que je sers, et à qui je voudrais adresser ce présent ? Peut-être pas, non, après tout sans doute ne sait-il pas à qui j'ai été affiliée, et même si je suis une dame de compagnie ou une noble toujours attachée aux pas de mon père redouté. « J'ai une bonne amie, avec laquelle, je crois, je partage quelques goûts et quelques... Attendrissements, » continue-je, prudente, alors que je souris amplement à l'animal qui me lape la paume avec une véhémence terriblement touchante. « Et je voudrais vraiment lui faire un cadeau sortant de l'ordinaire. Quelque chose capable de la garder, tout en lui donnant quelques sourires, ce serait absolument parfait. Oui, oui, vraiment parfait, » fais-je en hochant la tête, ancrant en moi-même la conviction que ce caprice improbable que d'offrir un loup à lady Tully est un trait de génie. « Pensez-vous pouvoir dresser l'un ou l'autre à une telle tâche ? Qu'il soit réellement efficace, ou qu'il se contente de faire peur, j'ignore ce que vous saurez faire. Mais je crois bien qu'ils ont quelqu'un pour s'occuper des bêtes, eux aussi. » Oui, j'en suis certaine, pour l'avoir croisée, mais je préfère éviter de lui commenter trop longuement l'importance de cette Maison dont je tais le nom jusqu'ici. « Aussi, son confort et sa place ne seraient pas un si grand problème, tant qu'il pourrait accepter d'avoir un maître. En l'occurrence, une maîtresse. » Je poursuis après un temps de réflexion que je destine à la prudence et à mon souffle, puis reprends, d'un timbre à la fois chaud, lent et enveloppant. « Je ne vous réclame pas, bien évidemment, de jurer que votre Dame permettra que vous accomplissiez vos œuvres, soyez-en rassuré si telle était votre inquiétude. Mais vous avez durablement piqué mon intérêt. » Je lui réserve une expression chafouine, espiègle, et un rien cruelle peut-être, comme peuvent l'être les tendres caprices des femmes. « Aussi, je ne compte pas vous épargner la responsabilité qui vous échoue dans ce projet qui vient de naître en moi. »

Ah, pauvre homme ! Et mon pauvre père, que ne lui ferais-je pas – moins que Fionella, certes. Ah ! Fionella ! Pourquoi faut-il toujours que je pense à cette sorcière enroulée de taffetas ? Il faudra que je me glisse dans sa chambre, tiens, que je fasse pisser mon louveteau dans chacun des recoins de son antre – mais à quoi en arrive-je à penser ? Je lève brièvement les yeux au plafond – laissant une interprétation très vague de cette expression à Olivir, sans doute – et je câline le louveteau à pleines mains encore, lorgnant sur mon gâteau. Tournant très gentiment la tête vers le soldat qui m'est affilié, je lui susurre avec une délicatesse adorable, et un ton appuyé. « Oh, s'il vous plaît. Ne pourriez-vous pas me chercher un second mouchoir ? Je ne voudrais pas manger de la fourrure à la crème. » Il me guigne une œillade terrassée, je lui réponds d'un sourire adorable, et le voilà qui se lève, vaincu. Ah ! Pauvres hommes. Comme les femmes sont terribles, de ce côté du Conflans.
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Message Mer 8 Mai 2013 - 19:02

L’esprit pratique d’Olivir s’était curieusement mis en veille entre la capture des louveteaux – qui ne constituait pas exactement son plus extraordinaire fait d’armes de chasseur à ce jour, il l’avouait volontiers, et tenait plus de la chance et de l’opportunisme que de l’exploitation d’irréels talents dans la traque et le suivi de pistes – et son installation dans la taverne face à Lady Emilia. Dans d’autres circonstances, il aurait passé le reste du trajet jusqu’à Herpivoie à pondérer les difficultés à venir, la façon de présenter le projet à Lady Danelle, s’il s’agissait réellement d’un projet et non d’un simple coup de tête, et les détails plus fonctionnels de l’entreprise, tels que le lieu où installer les louveteaux (pas trop près du chenil, ni des écuries), comment les nourrir, comment se comporter vis-à-vis d’eux… mais non, les deux boules de poils dans sa besace n’avaient pas réellement occupé ses pensées, du moins, pas de façon constructive. A croire que la perspective de livrer une bête aux terrifiants et imposants Racin de Herpivoie l’angoissait terriblement. Ou que son cœur s’adoucissait avec l’âge. Il leva rapidement les yeux au ciel en se demandant si cette subite miséricorde n’était pas une œuvre de la Mère, qui préférait que ses enfants soient compatissants qu’impitoyables. Peut-être était-ce simplement l’œuvre insidieuse de ses trois petits assistants, dont l’empathie excessive déteignait sur lui, alors même que son objectif était de les endurcir et de les préparer à prendre sa suite ? Si c’était le cas, il lui faudrait prendre garde, même si Olivir reconnaissait volontiers que leur enthousiasme et leur dynamisme l’empêchait d’être trop rude avec eux. Après avoir passé des années en compagnie de bons à rien, les gamins étaient un don des Sept.

Toutefois, la conversation avec Lady Emilia avait remis la cervelle du chasseur dans la bonne direction. Même s’il était toujours attendri par les deux jeunes loups qui angoissaient sur la table, il n’éludait plus tous les obstacles entre ces peluches vivantes et des animaux adultes capables de ne pas égorger les habitants d’une forteresse, à moins bien sûr que l’on ne leur en donne l’ordre. Et cela, même s’il n’arrivait pas à se défaire de l’impression d’avoir été quelque peu manipulé par sa charmante interlocutrice. Ce qu’il lui fit d’ailleurs remarquer, pince-sans-rire : « Je n’ai que peu de connaissances sur le fonctionnement de l’esprit d’une jeune lady, M’lady. » Il n’avait jamais eu l’occasion d’observer de jeunes femmes de la noblesse à Harrenhal, puisque Lady Danelle était de quelques années son aînée, et que, pour rester dans l’euphémisme, elle ne fonctionnait pas exactement comme ses semblables, et ne constituait donc en rien un exemple de référence. Ceci fut d’ailleurs confirmé lorsque Emilia affirma qu’il n’était pas dans son intention de garder un loup à Herpivoie, et donc qu’Olivir avait tapé complètement à côté. Il était plus doué avec un arc et des flèches qu’avec des intuitions, lorsqu’il s’agissait de frapper au centre d’une cible. Même aussi évanescente que celle-ci.

Un instant, le maître-dresseur se demanda s’il n’était pas revenu à son point de départ, à savoir : deux louveteaux, un sac, quoi en faire, que dirait Lady Lothston ? La jeune dame de Herpivoie semblait dire qu’il lui serait impossible d’en prendre un, même déjà élevé, car Lord Racin n’accepterait jamais de laisser des bêtes sauvages, même dressées, aller librement sur ses terres. Si c’était le cas, Olivir songea que l’étape la plus difficile pourrait être de réussir à détacher le petit animal de ses bras, tant elle semblait attendrie. Il était exclu d’user de la force, mais quelque chose disait au chasseur que la séparation ne serait pas sans difficultés. Il voyait bien le temps infini que mettait Thia à se séparer des chiens à la fin de sa journée, surtout des petits, et aurait pu dire que c’était un comportement typiquement féminin si Ked ne faisait pas de même avec les chevaux. Même les plus vieux, ou les moins susceptibles de passer pour mignons.

Puis vint l’explication de ce retrait subit : le jeune loup serait un cadeau pour une amie. Olivir ne put s’empêcher de froncer les sourcils. « Êtes-vous certaine de cela ? » demanda-t-il, « Que votre amie apprécierait un tel cadeau ? Je doute qu’après leur dressage ils soient si attendrissants. Ils seront âgés de plusieurs lunes. » Ils resteront de jeunes animaux, mais plus aussi maladroits et perdus qu’ils ne l’étaient sur cette table, cherchant désespérément à retrouver la sécurité de la proximité de leur mère. Et ils seraient aussi bien plus dangereux, leurs crocs tranchant plus qu’ils ne mordillent. Les Racin étaient des voisins de Harrenhal, si quelque chose leur arrivait à cause d’un loup venant de la forteresse maudite, cela n’aurait rien de gravement dommageable, tant la réputation de Lady Danelle était déjà, à tort, affreuse. Mais si une autre Maison était victime ? Cela dépasserait le cadre de la proximité. Olivir n’était plus tout à fait à l’aise ; l’idée d’affronter un nouveau défi était très séduisante, mais pas celle de causer une complexification des relations diplomatiques au sein du Conflans.

Mais il y’avait de l’enthousiasme chez Lady Emilia, qui ne semblait pas feint – encore une fois, le maître-dresseur n’était pas un spécialiste des esprits féminins, nobles de surcroît, et peut-être était-il simplement manipulé comme un jouet par un esprit bien plus roué aux joutes verbales que le sien. Il était prêt à laisser le bénéfice du doute, en sachant toutefois que le dernier mot en reviendrait quoi qu’il arrive à Lady Danelle. « Il me faudra me dire de qui il s’agit. Il est exclu que Lady Danelle ne soit pas au courant. Je trouve que ma tête est parfaitement à sa place sur mes épaules » précisa-t-il.

« Mais leur dressage consistera à les rendre obéissants, assez pour qu’ils ne mordent ou n’attaquent pas de façon intempestive. Je ne livrerai quoi qu’il arrive pas un animal dangereux, ce serait contraire à la sécurité la plus élémentaire », et, ne précisa-t-il pas, rejaillirait immanquablement sur la qualité de son travail, ce qui l’inquiétait bien plus que les potentielles victimes des canidés. « Je ne puis dire quel sera l’étendue de leur apprentissage. Les loups sont rusés et intelligents, mais aussi sauvages. » Quoi que l’on puisse en penser à la vue des deux adorables boules de poils sur la table, qui commençaient petit à petit à prendre leurs marques – celui qu’Olivir avait tenu dans ses bras avait enfin repéré la petite écuelle de lait, et apaisait ses sens tourmentés en remplissant son estomac, même s’il n’était visiblement pas habitué à boire ailleurs qu’au ventre de sa mère.

Olivir réfléchit, pendant que les hommes qui l’accompagnaient sortaient les dés afin de décompresser après la petite saute d’humeur générale. Selon toute vraisemblance, il allait partir pour Harrenhal avec les deux louveteaux dans ses bagages. Il allait les présenter à Lady Danelle. Celle-ci déciderait s’il pouvait essayer de les dresser, où s’ils devaient être séance tenante passés au fil de l’épée. Alors, il aurait une nouvelle occupation quotidienne, en plus des chiens, faucons, chevaux et chauve-souris. Mais il n’aurait pas pour objectif de les garder à la forteresse, aussi devait-il dès lors obtenir une information importante.

« Il me faudra aussi savoir quel nom lui donner lors du dressage, pour qu’il ou elle sache y répondre et y obéir une fois qu’il partira d’Harrenhal. Je vous laisse choisir, mais ne faites pas trop long. Les animaux répondent mieux aux noms brefs » conclut-il en regardant du coin de l’œil comment « son » louveteau se débrouillait avec son lapement. Les instincts reprenaient le dessus, et il valait mieux qu’ils apprennent vite à se nourrir seuls, leur sevrage facilitant grandement l’élevage. « Préféreriez-vous le mâle ou la femelle ? Je ne puis bien sûr m’avancer sur leur personnalité dès à présent, il s’agit donc purement d’une question de goût, ou d’appréciation de celle à qui vous comptez faire ce cadeau. »

Un bon marchand aurait également négocié un prix pour la peine que serait le dressage, mais Olivir préférait le défi dans un premier temps. S’il se montrait assez qualifié, et que l’occasion apparaissait de nouveau, alors il financerait ses services, car il serait sûr de son succès. Dans l’état actuel des choses, ce serait prématuré. Et il ne connaissait pas l’état des finances de la maison Racin, qui du reste l’accueillait plus que convenablement et avait offert une tournée à son petit groupe d’hommes. Il se gratta la barbe, pensif.
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Message Lun 3 Juin 2013 - 22:05

J'accentue mon petit sourire chafouin à l'encontre du chasseur, tandis qu'il réplique du tac au tac à mon trait d'esprit au sujet de ceux des jeunes ladies. Je veux bien le lui accorder, certes : je me suis un peu jouée de lui et n'ai guère hésité à user tant de son image que de ses faibles engagements pour mener la charge à ma façon. Ah, mais ! Je ne suis pas celle qui a tendu le flanc en arrivant, bouche en cœur, avec dans un sac deux petits prédateurs bien cachés, que j'ai ensuite pris la peine d'exhiber devant les plus avinés des paysans hantant ces lieux ! Petite famille mais grand caractère, voilà qui aurait pu être notre devise – je n'en prends nullement ombrage, toutefois, et lui accorde même un petit hochement de tête dont il ne comprendra peut-être pas parfaitement la portée. Je me dis, fugacement et au fond de moi, qu'il a beau être barbu, je l'aime bien, ce Maître-Dresseur. Il a quelque chose de piquant dans le caractère qui me réanime un peu. J'ai besoin d'être gentiment secouée, je crois.

En tous cas, mon agrément tout frais n'est pas un baume s'apposant sur sa raison ou ses décisions ; voilà qu'il objecte à mes intentions généreuses qu'un loup n'est peut-être pas le meilleur des présents à offrir à une lady. Oui, affirmé ainsi, c'est un peu plus qu'audacieux, je le conçois – disons qu'un parfum ou, à la rigueur, un petit oiseau font des cadeaux plus conventionnels – mais après tout, hé ! Il vient d'Harrenhal, un peu d'excentricité ne devrait pas tellement le surprendre. Et puis, plus j'y songe, moins je trouve mon impulsion idiote. Certes, ce n'est pas commun, et à première vu pas exactement approprié. Mais en dehors de ces petites papattes pataudes particulièrement patouillables, j'imagine les crocs futurs, mais aussi la fidélité. Les loups ressemblent bien un peu à des chiens, non ? Si quelqu'un de particulièrement doué dans son art du dressage – mon regard scrute de plus belle le brave homme face à moi – parvenait à tordre l'esprit de meute de ces boules de poils prédatrices que je cajole et à en faire les protecteurs de quelques jupons plutôt que d'une harde, hé bien... Hé bien les brigands casseurs de poignets se retrouveraient émasculés vivement par une gueule affamée de vengeance. Idée que me plaît – bien qu'il me terrifie quelque part d'en arriver à espérer témoigner un jour d'un tel déluge de sang. Ah, comme la tristesse me rend mauvaise, comme l'amertume me fait espérer la violence ! Si on change mes sourires en regards pesants, je ne suis rien de plus que l'image de mon père. Espérons que je ne sois pas aussi redoutée par les hommes, ou bien finirais-je, en plus d'être vieille fille, contée par les ménestrels pour enjoindre les jeunes filles à ne point rêver aux charmes des chevaliers !

L'homme affilié à ma garde nous revient, me sortant un rien de la conversation et apportant un peu d'air à mes pensées. Il me tend un torchon relativement propre que le tenancier a du lui céder pour moi ; je le remercie d'un mot, adresse un geste similaire du menton envers l'ombre familière venue retrouver les arrières de son comptoir et commence à me décider à relâcher mon petit loup. Cette adorable créature bientôt mortelle a fini de laper son lait, et est un peu plus apaisée, mais elle émets de petits grognements qui percent mon cœur et me mordille la paume avec une insistance gourmande qui ne me donne qu'une envie : l'enlever d'ici, là, et maintenant, le mener à mon père et m'écrier, cédez-moi le droit de le garder, ou je ne suis plus votre fille ! Je ne sais que trop bien ce que serait le résultat d'une telle manœuvre – ma joue m'en cuit d'avance et les chaises m'en semblent moins confortables rien qu'à la pensée – tout comme ma raison soupire devant un projet si insensé. Je le dépose sur la table, plus loin, vers sa sœur ; il revient vers moi une fois, je le repousse. Il revient vers moi une seconde fois, je le repousse encore, en riant. A la troisième il hésite, jappe, puis va pour agacer de ses quenottes l'oreille de l'autre petite boule de tendresse que je contemple avec un avant goût de la satisfaction que doivent avoir les femmes qui voient leurs enfants commencer à grandir. Je cille, chiffonne ces impressions curieusement douloureuses en fond en même temps que le torchon récemment confié, et entreprend une fois de plus de débarrasser mes doigts de la saleté à laquelle je viens de les confronter.

Une fois le tissu devenu velu et mes mains à peu près blanches, je saisis mon gâteau, lève ma cuillère délicate – il a toujours celle qui m'était réservée, si ce n'est pas chou, vraiment – et entreprends enfin de faire la lumière sur mes intrigues de pacotille. Non pas qu'elles ne soient pas fines, mais au contraire de beaucoup – hélas – je ne cherche rien d'autre qu'à soulager des malheurs autour de moi. Ah, Fionella – il suffit ! Elle a assez empesté mes pensées. Une cuillerée de crème sucrée pour me débarrasser la gorge de mon aigreur, et j'y vais. « Hé bien ! Je vais répondre à vos questions par une franchise à la hauteur de mon entrain. Oui, je suis sûre de moi. » Ah ! Voilà qui pose une femme, n'est-ce pas ? Ma septa me disait, lorsque j'étais enfant et que j'accompagnais mon frère dans nos jeux innombrables et que nous nous disputions à propos de leur conclusion, que l'essence de la noblesse était surtout celle-là : décider et faire suivre ses choix. J'avais été surprise qu'elle ne m'évoque pas les honneurs, la sagesse ou la dignité en premier lieu, et avais mis du temps à comprendre ce qu'elle entendait par là. Oh, évidemment, elle m'a expliqué la place du Père, du jugement et de tout ce tralala auquel je n'ai jamais pris grande garde, mais j'ai surtout saisi, à œiller mon père puis lord Tully que cette noblesse, cette vraie noblesse, non point celle du cœur, mais celle du terrain, celle qui avait les mains sales et les souliers crottés, était la noblesse qu'on détestait parfois et qu'on enviait beaucoup, parce que c'était celle qui faisait les choix. Ce n'est pas tant l'essence du pouvoir qui est en jeu, mais plutôt de celui qui sait lui donner la bonne impulsion. Et il est étonnant de constater qu'il suffit parfois de simplement parler de façon absolue pour être entendu et cru capable.

J'en reviens à lui, cachant mes lourdes considérations sous un sourire léger. « Ne vous en faites pas pour votre tête. Nous irons à votre rythme, et, si d'aventure les loups ne devenaient pas suffisamment dociles, hé bien ! Je renoncerais. Je destine ce petit protecteur à une personne qui m'est très chère, et je ne voudrai jamais lui nuire. » Je prends une petite inspiration, touille la crème du bout de mon couvert et souffle sur un ton plus bas, qui n'est pas celui d'une honte, mais celui d'une brève confession. Je ne veux pas cacher qui je sers, mais je ne veux pas enflammer les oreilles d'ici en leur jetant un nom trop brûlant pour elles. « Je suis la dame de compagnie de lady Eleanor, la sœur de notre suzerain. » Un fragment de gâteau trouve mes lèvres, les gardant au silence le temps que l'information se développe et trouve tout l'écho que mon vis à vis voudra lui donner. C'est un petit peu trop chargé en miel mais, hé, pour le coup, ça m'ira très bien : j'aurais volontiers joué un sort à un pot tout entier. Préférant – évidemment ! – ne pas m'épancher sur les raisons exactes qui me font me soucier de sa sécurité, j'élude. « Vous devinez fort bien qu'un tel statut peut laisser l'imagination s'enflammer quant au nombre de personnes mal intentionnées à son encontre. Ah, je vous l'avoue, j'aimerais bien croire que personne, jamais, ne voudra rien tenter, mais hé ! La vérité est là. Et vous m'avez donné une idée. » Je lui adresse un sourire tout sucré, tout mignon, tout irrésistible, de ce genre de mimiques qui agace mon père sitôt qu'il les voit. « Si un homme peut faillir, on ne peut que difficilement tordre l'esprit d'une bête avec des mots ou de l'or. Alors, à vous entendre... J'ai rêvé un instant... » Une nouvelle bouchée de mon dessert, et m'en voilà lassée. Décidément, mes nerfs entament ma gourmandise à un point qui devrait me rendre soucieuse ; bientôt je pourrais mesurer mon humeur au serrage de mon corset. Dardant un regard passant à mon homme de garde, lequel descend sa chope offerte avec une indifférente régularité, j'en reviens à la barbe d'Olivir, levant la paume et soufflant d'une voix que le sérieux rend doucereuse et suave. « Je ne veux pas vous tendre un piège, ni à vous, ni à quiconque. Je garderai cette idée pour moi jusqu'à ce qu'elle se révèle réalisable, ou qu'elle soit un échec. Quoiqu'il arrive, vous serez payé. » L'argent est le nerf de la guerre, quoiqu'on en dise, et chez tout le monde. « Bien entendu, je serai plus généreuse si tout ceci est un succès. Dans le cas contraire, ce sera une simple compensation du temps perdu. »

Je m'estime généreuse, mais après tout, je puis bien l'être. Rien n'engage cet homme à être motivé quant à mes petits caprices tous personnels et à mes espoirs fous dans lesquels je l'ai assez volontairement plongé, bien qu'il ne soit pas innocent quant à leur naissance ; désireuse d'ancrer ma proposition comme déjà acceptée et poussée par mes désirs, je noue mes mains sous ma gorge et susurre encore, d'une voix cette fois épicée d'une bribe de joie par avance. « J'ai pensé à Cannelle. Je ne sais pas trop pourquoi, ça m'est venu à l'instant ; sans doute parce que nous aimons cette épice toutes deux. Ce serait mieux pour une fille, pardon, une femelle, j'imagine. Ça adoucira peut-être sa menace première, et puis... Non, plus j'y pense, plus je me convaincs que ça sera une charmante fantaisie. » Je m'arrête enfin, peut-être un peu sèchement, et le considère un peu longuement. Comme piquée par une pensée soudaine, je me mets à sourire plus amplement et, sur un ton très féminin, très gourmand, je lui souffle. « Je vous maltraite un peu, n'est-ce pas ? Ah, excusez-moi. C'est que tout ceci, les animaux, la chasse, les loups, est tellement loin de mes pensées mais proches des petits contes dont je me fais un régal que j'ai fait de vous la victime toute désignée de ma curiosité. J'espère que vous me pardonnerez. » Et je ris, un peu, avec légèreté. Ah, pauvre homme. Il doit avoir fort à faire déjà avec les caractères des femmes pour que je ne l'afflige pas – pas trop – de mes désirs cachés. Au moins ceux-ci sont-ils tout à fait vertueux, bien qu'ils puissent paraître moins que raisonnables. Mais hé ! Il faut bien avoir des défauts, et surtout assumer ces derniers. Qui prétend être parfait et ne jamais se céder est un mauvais menteur, je pourrais le jurer devant tous les dieux. Et même ceux que je ne prie pas.
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Petite noblesse et grands tracas

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