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Les pleurs d'Automne.

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Message Mer 23 Jan 2013 - 20:23

Le jour n'était levé que depuis peu et le soleil tentait vainement de percer dans le ciel à travers la masse de nuages qui s'étaient amoncelés durant la nuit. Ce début de matinée était des plus frais, comme s'il annonçait l'hiver à venir et, tandis qu'Eleanor marchait emmitouflée dans une cape doublée de fourrure qu'elle tenait fermement contre elle, elle pouvait sentir le vent souffler autour d'elle, contrastant avec les journées clémentes qu'ils avaient pu avoir dernièrement.

La jeune femme n'avait presque pas fermé l'œil de la nuit, ayant passé en revue la discussion qu'elle avait eue avec Edwyn au coucher du soleil. Elle lui avait raconté tout ce qui s'était passé ou presque, omettant volontairement les détails concernant la mort de Ser Norbert. Ca, elle n'avait été encore capable de le raconter à personne même si les images ne cessaient de défiler dans son esprit. La jeune femme s'était ensuite contentée de fixer le mur de sa chambre, refusant tout dîner et serrant la main d'Emilia durant des heures, trop fatiguée même pour pleurer ou pour lui dire quoi que ce soit. Sa chère dame de compagnie avait fini par s'endormir au petit matin, Eleanor en profitant alors pour prendre un peu l'air et essayer de se vider l'esprit, sans grand succès.

Sans qu'elle ne s'en rende compte, ses pas l'avaient conduite en direction de la courtine supérieure, tout près du Bois Sacré. Elle s'arrêta quelques instants, ne prêtant aucune attention aux deux gardes chargés de veiller sur elle constamment, même au cœur même de sa propre demeure. Eleanor n'avait même pas essayé de discuter la décision d'une lady Charissa complètement bouleversée par les récents évènements et qui l'avait serrée dans ses bras comme jamais encore elle ne l'avait fait, tandis que sa fille était restée presque immobile, ne lui rendant qu'une brève étreinte, plus pour donner le change qu'autre chose. Si tous n'avaient montré que joie et soulagement en voyant l'ainée des enfants Tully retrouver le chemin de la maison, Eleanor était persuadée que les gardes lui en voulaient, qu'ils étaient persuadés qu'elle était coupable de la mort de ce compagnon qui leur avait été si cher à tous. Elle n'osait même pas se demander ce que sa famille pensait d'elle.
Avait-elle déshonoré la Maison Tully alors même qu'elle n'avait rien fait de répréhensible ? Quelles seraient les conséquences pour Edwyn et sur les possibles alliances qu'il souhaitait conclure grâce à elle ? Si elle pouvait affirmer que sa vertu était toujours intacte, restaient les rumeurs qui ne manqueraient pas de se répandre tôt ou tard, qu'elle le veuille ou non. Avait-elle raison ou tort ? Lui en voulait-on réellement ? La vérité n'avait guère d'importance à dire vrai, ce qui comptait était qu'Eleanor se sentait de plus en plus rongée par la culpabilité et, à mesure que passaient les heures, elle avait parfois l'impression que cet afflux de sentiments finiraient par la faire éclater, d'une façon ou d'une autre.

Hésitant un bref instant, elle se décida tout de même à continuer sa marche, savourant le silence qui régnait en ces lieux. Son regard passa des rubecs aux splendides ormes, que la récente sécheresse ne semblait avoir en rien affectés , avant de s'arrêter sur l'Arbre-cœur, la mine pensive.

Le visage mélancolique du barral semblait faire écho aux propres sentiments de la jeune femme. Peut-être était-ce pour cela que ses pas l'avaient guidés ici-même, ou peut-être était-ce simplement le besoin de voir un peu de verdure alors qu'elle se savait cloîtrée dans le château pour une durée indéterminée. Et, quand bien même Eleanor aurait eu la permission d'aller à sa guise, elle avait l'impression que plus jamais elle n'aurait envie de sortir de Vivesaigues.

Après un bref instant d'hésitation, elle s'installa au pied de l'arbre, genoux repliés sous elle-même, sa main valide effleurant doucement l'une des racines qui se trouvaient à portée. La jeune femme n'était pas particulièrement pieuse. Elle avait bien appris ses leçons auprès de Septa et du Mestre de Vivesaigues mais n'avait jamais vraiment ressenti d'attirance pour la religion, que ce soit celle des Sept ou celle des Premiers Hommes. Mais, pour la première fois de son existence, Eleanor ressentait ce besoin de paix que seuls pouvaient apporter les lieux sacrés.

La jeune lady ferma les yeux quelques instants, tiquant sous l'effet de la douleur émanant de sa joue et elle prit une profonde inspiration, essayant d'ignorer les tremblements nerveux qui la gagnaient de nouveau. Resserrant sa cape de plus belle tout contre elle et contractant les mâchoires, elle finit par lâcher prise et laissa libre court à ses larmes, acceptant pour la première fois depuis qu'elle avait remis les pieds à Vivesaigues de pleurer sur tous les évènements qui venaient se produire, sur tout ce qui avait été irrémédiablement gâché, perdu et qu'elle ne retrouverait jamais.

Elle avait totalement occulté le monde autour d'elle et tournait le dos à l'entrée du Bois Sacré, tout sauf curieuse à l'idée de voir les lieux accueillir un nouveau visiteur, surtout en cette heure si matinale.
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Message Sam 26 Jan 2013 - 13:33

Après des jours éprouvants, entre la maladie d’Edwyn et la disparition de sa sœur, Melara aimait à s’octroyer quelques heures pour se recentrer et se ressourcer. La septa se voulait une figure égale et rassurante, un repère. Aussi l’exigeante discipline qu’elle s’infligeait ne lui permettait ni pleurs, ni fatigue, ni faiblesse. C’est pour cela que lorsqu’elle sentait l’accumulation et la fatigue devenir pesante qu’elle cherchait du réconfort et une consolation solitaire. Elle faisait une chose qu’une jeune femme ne devait pas faire, elle se hissait sur la fourche basse d’un orme et y lisait ou y rêvassait. Ces moments d’intimité lui permettait de se calmer, de retrouver une sérénité. Ce matin là, réveillée avant l’aube, elle décida qu’une promenade lui ferait du bien. Elle avait donc quitté sa chambre après son rituel matinal et avait enfilé une cape. C’est qu’il faisait froid et humide, un temps à vous geler l’âme. C’est donc calfeutrée contre la branche de son orme favori qu’elle vit passer Lady Eleanor.

Elle se souvenait très clairement du regard de la jeune Lady pendant la soirée. Elle n’avait pas eu l’occasion encore de lui parler mis à part quelques banalités courtoises et un sourire discret. Il faut dire qu’il y avait eu un tel engouement autour d’elle que la septa avait préféré battre retraite. Lady Charissa était tout de même venue lui glisser une demande à l’oreille pour qu’elle veille sur sa fille. Bien sûr, avec un tel regard, il fallait être aveugle pour ne pas deviner à quel point la jeune Lady avait été marquée et blessée par cette mésaventure dramatique. Bien sûr, Melara avait acquiescé en silence, et la régente avait été rassurée. C’était pour cela qu’elle se devait de rester ce repère inflexible. Pour qu’un hochement de tête ou un mot puisse réconforter les angoisses, pour qu’une parole puisse dénouer les peurs. Elle savait que la Lady avait été apaisée de lui en avoir touché un mot et que cet unique fait était déjà une bonne chose en soit.

Après être descendue de son perchoir, elle se mit en route. Ce furent les sanglots qui achevèrent de la guider vers la petite silhouette recroquevillée. Si elle avait pris le soin de se réfugier ici, c’est qu’elle désirait sûrement être seule. Mais la septa y voyait là un signe. Et elle ne pouvait décemment pas laisser sa jeune protégée seule avec sa peine et ses doutes. Elle avança à pas mesurés. Elle portait sa traditionnelle tenue blanche. Ses cheveux soigneusement coiffés faisaient un contraste frappant avec la pâleur de sa peau et de ses vêtements. Elle s’accroupit doucement, jusqu’à s’assoir à ses côtés. Elle la frôlait sans vraiment la toucher.
« Bonjour, Lady Eleanor. » Sa voix était emplie des mêmes inflexions qu’elle avait toujours eues depuis l’enfance de la jeune femme. Et par les Sept, elle espérait avoir toujours cette tendresse privilégiée qui permette à la jeune femme de s’ouvrir à elle. Qu’elle lui fasse confiance, encore et qu’elle lui permette de lui offrir un avis éclairé.

« Vous savez que vos mots, seront conservés au fond de moi. Comme toujours. Pleurez, vous serez mieux d’avoir pu laisser s’écouler toute cette douleur avec vos larmes… j’ai toujours aimé penser que les larmes étaient un cadeau de la Mère et non une faiblesse inutile. »

Une main délicate vient repousser une mèche de cheveux collée contre le front de la jeune lady. Si elle désire se blottir contre elle, elle était prête à la lover dans son giron. Ou à la laisser sécher ses larmes et garder contenance si elle le désirait. Ou de ne rien faire de cela. La septa était l’intruse, aussi ne voulait-elle rien imposer à la jeune femme. Elle avait préparé un mouchoir en tissu blanc, celui qu’elle avait avec ses statuettes à sa taille. Elle se tenait également prête si la jeune femme voulait choir dans ses bras. Et se préparait à accepter un refus et qu’elle lui demande de partir pour la laisser seule. Ce qui n’était assurément pas une idée brillante, mais la septa n’avait pas pour vocation d’imposer quoique ce soit. Elle serait tout de même blessée si la jeune femme lui demandait de la laisser. Bien qu’elle comprenne le chagrin ou l’envie de solitude, elle serait blessée. A quoi servirait-elle si elle ne pouvait pas même venir au secours de ses pupilles ? Ce ne serait pas se montrer très méritante. Mais elle était bien placée pour savoir qu’être impuissant est souvent une fatalité. Il faut simplement garder espoir et foi. Se retrouver en soi, affronter les épreuves avec sérénité.

Elle se souvenait encore du temps où par un après-midi d’été elle veillait sur les trois enfants avec quelques dames de compagnie. Edwin courrait dans tout le jardin et vociférant contre des ennemis imaginaires tandis que les deux sœurs parlaient avec animation, des jeux propres à l’enfance. Ce jardin là était baigné de soleil et de rires. La vie n’avait pas été tendre avec elle. Et cela lui permettait d’imaginer un soupçon de la douleur que pouvait ressentir la mère, la sœur face à ces étés qui ne sont plus que des souvenirs colorés qui ne rendent plus dur que la réalité de l’absence. Elle se souvenait également des craintes plus présentes d’Eleanor à se trouver un mari. Tout comme le poids des responsabilités pesaient trop lourd sur les épaules d’Edwyn. Mais ce n’était pas raison au découragement. La septa se sentait pleine d’optimisme et de sagesse vis-à-vis d’un futur obscure. Et elle le partagerait avec la jeune Lady. La mèche de cheveux est glissée derrière une de ses oreilles. Elle reste ainsi silencieuse à ses côtés. Elle sait que simplement être là sera une source de réconfort.

Et le temps cicatrisera tout.
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Message Lun 18 Fév 2013 - 22:53

Rien ne serait plus comme avant. Rien, rien, rien ne pourrait être comme au temps où je pouvais caresser du regard le sourire innocent de ma dame et celui, si chaleureux, si vibrant, du chevalier que je ne reverrai plus. Si l'attente sans savoir et l'angoisse du manque de nouvelles m'avait étreint, je m'étais refusée à songer au pire. Moi qui souris toujours, moi qui n'évoque jamais les nuages, et qui voit pourtant toujours tout en noir, au fond de mes entrailles, je n'avais pas voulu y songer. Peut-être parce que j'avais senti la gravité des événements qui se déroulaient loin de moi alors que j'aurais du être là, auprès de ma dame, en chevalier à jupons dévoué – et impuissant, mes dieux ! Qu'aurais-je pu faire devant ces fer-nés, à part être déshonorée ou offerte à l'onde ! – peut-être aussi, peut-être surtout... Parce que c'étaient eux, et que je les aimais trop, et que je savais, oui, je ne le savais que trop bien : j'allais périr s'ils étaient morts tous deux. Je n'allais pas survivre au silence de ces deux cœurs qui font battre si tendrement le mien. Je souriais lorsque je lisais, enfant, ces mots de poètes vantant l'amour et prévenant de ses dangers. Je me méfiais des amants trompeurs, des hommes pleins de promesses vérolées, mais je me trompais de menace ! Je n'aurais jamais cru, et aucun conteur ne m'avait chanté à l'oreille qu'il fallait également se durcir contre la plus grande des douceurs, car lorsqu'on vous l'arrache, ce sont vos entrailles qu'on dénude, et qu'on offre au froid hivernal.

Je ne voulais pas savoir. Je ne voulais pas comprendre. A mesure que s'égrenaient les heures, je songeais à tout, à rien, surtout à des choses idiotes : aller manger, aller dormir, aller prier, aller m'enivrer, me lancer dans l'apprentissage sans maître aucun de la harpe et faire tant résonner mes oreilles d'une cacophonie de mes doigts née que je n'entendrais plus l'agonie de mon âme. Je n'aurais pas cru tant souffrir d'une attente, je n'aurais jamais pensé être aussi profondément poignardée par une vérité non dite – un seul regard m'a suffit pour comprendre. Ma lady à moi m'était revenue, blessée, mais intacte de vertu. Ser Norbert, par contre, ne reviendrait pas. Il ne sourirait plus. J'ai tenu – les Sept m'en soient témoins que j'ai tenu ! Je n'ai pas pleuré, non, j'ai refusé de m'effondrer, pour elle, rien que pour elle, pour personne d'autre – ni l'honneur de mon père, ni la présence de mon lord Edwyn, ni ces dieux injustes ni quoique ce soit au monde n'aurait pu me faire tenir d'autre que le besoin d'Eleanor de ne voir que des visages qui avaient foi en elle. Je sais, je ne sais que trop bien ce qu'elle peut ressentir, comme elle doit se sentir coupable, comme elle doit s'en vouloir, comme elle voudrait échanger sa vie contre une autre scène, un retour au point de départ, n'importe quoi pour que ces deux jours ne soient plus, et n'aient jamais été. Je le comprends parce que je le ressens moi-même. Assurément, elle serait morte elle aussi, je me serais offerte à la rivière. Mais elle est ici. Alors je dois être forte pour elle – et personne d'autre. Parce que je l'aime, et que je sais à quoi elle pense. Parce que je l'aimais, lui – et que je n'ai jamais pu lui dire, ni même eu le courage de me l'avouer à moi-même. Je l'aimais. Et il est mort.

Je n'ai pas mangé depuis deux jours – ma servante favorite s'en est inquiétée, mais elle n'a pas insisté, et je l'ai à peine vue. Quand ma lady est rentrée, je l'ai accompagnée, présente, silencieuse, réceptacle de ses paroles rares et de ses regards nombreux, lui tenant la main et voulant lui serrer le cœur du mien au travers de nos doigts – pourquoi est-ce si dur de dire à quelqu'un qu'on l'aime, pourquoi ? – et il a fallu qu'elle parle à son frère, que le petit lord sache toute l'horreur de ce qui s'était déroulé. Et je n'ai pas écouté, oh non, surtout pas, je n'en ai pas besoin. Je n'ai nul besoin de savoir qui a tué, qui a parlé, qui a sauvé, je ne le veux pas – ça ne m'est pas égal. Ca m'est insupportable. Je ne veux pas seulement avoir une idée, parce qu'il faudrait que j'imagine, et, non. Non, ser Norbert ne mourra pas une nouvelle fois, ne serait-ce que seulement en moi. Ma lady ne sera pas blessée encore, ne serait-ce que dans mes songes. C'est dérisoire, c'est inutile, mais si une seule plume de tristesse tombe encore sur mon cœur affaibli, je crains qu'il ne se perce, se vide, et que je n'en tombe terrassée net, les yeux au ciel et l'esprit perdu entre deux tombes imaginaires. Nul n'a ramené son corps. Je ne sais que trop bien ce que la chose signifie. Norbert, mon cher Norbert – poissons ou loups, les ventres de bêtes seront sa dernière demeure. Il ne méritait pas ça. Oh, non, il ne méritait pas ça... C'est si cruel, dieux insensibles ! Pourquoi ? Pourquoi lui, qui vous avait toujours servi avant son bien-être même ? Pourquoi lui, pourquoi elle, ils vous priaient, tous deux, ils vous étaient fidèles ! Et moi, je suis restée là, par un instant de paresse, par quelque chose de laid, par un simple retard quant à mon éveil. Moi, je me suis prélassée dans mes draps, moi, j'ai passé des heures à me pomponner, et voilà, je vais bien ! Et eux, parés, vertueux, vous les avez oubliés. Dieux impies ! Je vous hais.

J'ignore ce qui m'éveille – la faim peut-être, ou une curieuse impression de froid, et de redite. Je regarde autour de moi, ai-je sommeillé longtemps ? Est-ce que le jour est neuf, suis-je revenue en arrière ? Est-ce que ces deux jours ont été arrachés aux pages du temps, est-ce que ma rage a été suffisante ? Je me redresse d'un bond : non. Je suis dans la chambre d'Eleanor, dont je tenais la main, et je me suis assoupie – faiblesse, faiblesse, maudite faiblesse ! Elle est partie, encore. Aussitôt, sans raison et sans nul besoin d'une raison quelconque par ailleurs, je panique. Je l'imagine déjà être en danger encore, je me sais à nouveau fautive. Ma lady, ma lady ! Je dois la secourir ou, puisque je sais que je n'en aurais pas la force, au moins être là avec elle, pour elle, souffrir à sa place si je le puis ! Ma lady, où est-elle ? Mon seul amour encore en vie, où est-il parti ? Je cours dans la chambre, m'empêtre dans ma robe d'hier – il y a trois jours, j'aurais été effarée de me voir ainsi maltraiter un tissu, tout comme j'aurais grimacé à l'idée de paraître en public aussi défraîchie. Mais je n'en ai cure, on pourrait me juger folle. Ma lady ! Rendez-moi ma lady !

Je cours, dévale des marches, me fais suivre par un garde que je veux congédier, mais à qui je ne trouve rien à dire. Et qu'ai-je au bord des lèvres ? « Vous n'êtes pas mon ser Norbert, déguerpissez ! » Je serais injuste. Et cruelle. C'est pourtant la seule chose dont j'ai envie – ça, et le lit vaseux et englobant d'une rivière froide, où une de mes sœurs avant moi était partie se coucher un soir. Je frissonne soudain, comme happée par un fantôme. Et je me mords la langue à sang, pour me rappeler à mon devoir, tandis que ma servante favorite vient poser d'autorité un châle sur mes épaules. Je marmonne quelque chose que je ne comprends pas moi-même, je m'arrange par réflexe, elle me coiffe avec patience, le visage blanc, le ventre lourd ; je voudrais m'apaiser et être moins brutale, mais mon sang n'est pas patient, et mon tourment sans égal. J'avance au hasard, suivie par les deux roturiers indulgents et gênés, ce qui m'agace, mais que j'oublierai ; elle finit par me souffler : « elle allait vers le Bois Sacré. » Je sursaute. « Il y a longtemps ? » Ma voix me paraît lourde, j'ai l'impression de ne pas avoir articulé depuis cent ans. « Non, » souffle-t-elle avec une lassitude poignante. « Je l'ai vue par la fenêtre. » A regret, elle ajoute. « Vous pouvez sans doute la rattraper. »

J'aurais sans doute été ridicule, si j'avais péri suite à une mauvaise chute dans les escaliers, pourtant je les ai dévalés vite, ces fichues marches dont elle se plaignait tant, ma servante. Je sens son regard sur mes épaules alors que je file au travers des portes, mal chaussée, mal peignée, mal tout court. Derrière moi galope un garde qui doit sans doute m'injurier à voix basse. Je le lui laisse ! Je l'ai bien mérité.

Je file droit vers le bois et je voudrais courir toute ma vie restante sans prendre garde à ce corps un peu lourd que je juge bien maladroit, mais mon souffle devient court et je dois serrer les mâchoires pour ne pas pleurer, alors que je dois ralentir, mais que je crois l'avoir aperçue, elle, ma lady, ceinte de deux gardes qui ne m'importent que dans la mesure où je peux me dire qu'on ne lèvera pas la main sur elle sans les avoir passé par l'épée eux aussi – eux aussi... Je me mords encore, je serre mon châle sur ma poitrine, j'accepte avec amertume le bras qu'on me propose en appui – je jette un regard envers l'homme qui vient à mon secours peu aimable. Il est jeune, il a pourtant les yeux rougis. Je détourne des iris moins durs, plus humides. J'ai honte de moi. Beaucoup ont pleuré cette nuit. Je presse son bras, il effleure le mien de sa main, je tourne la tête vers le lointain ensuite. Je ne veux pas montrer la larme qui m'a échappée, pas toute de suite. Je l'essuie sans trop d'illusion ; le geste trahira le chemin de sel sur ma joue. Tant pis.

Nos pas pressés parviennent aux alentours du barral, et tout est silencieux soudain – même mon pas sans trop de grâce en ce jour me paraît plus feutré, comme si mes pieds eux-même s'entouraient de respect. Je franchis la silhouette des gardes restés en retrait, abandonne le bras du mien, dans un signe muet et mutuel ; la voix de Melara me parvient, ainsi que le son plus étouffé et plus meurtrier des sanglots de ma dame. J'avance encore un peu, la marche toujours plus lente, plus légère, alors que les battements de mon cœur se font lourds, comme si ce dernier voulait jaillir de ma poitrine et rejoindre celui de ma si chère Eleanor. Ah, si je pouvais lui offrir ceci contre l'assurance que son cœur à elle ne soit jamais brisé ! Je demanderais un poignard sur le champ. Mais il n'y a personne pour me proposer une telle chose. Je suis maintenant à leur portée, croise le regard de la septa – le mien est un ravage d'émotions contraires, mal contenues, et de larmes silencieuses qui refusent de ne plus couler, à présent que la première s'est frayé un chemin jusqu'à ma gorge. Je m'agenouille auprès de ma lady, là où j'aurais du toujours être, là où j'aurais du souffrir et endurer, là où je n'aurais pas manqué à mon devoir, et je lui frôle le poignet du bout des doigts, pour lui proposer ma main en soutien – ma main, mon bras, mon épaule, toute mon âme ! Et je ne dis rien. J'en suis incapable. Nous sommes trois femmes, une sage, une éplorée, et moi qui ne sais que faire, que dire, qu'être pour gommer cette honte que j'éprouve de ne pas être fendue en deux par ce qui arrive ; il y a trois hommes silencieux en arrière. Un coin de mon esprit me souffle qu'il ne manque qu'un étranger, et nous serions bons pour la prière. Je déglutis un râle d'agonie montant en ma gorge à cette pensée. Mon si cher Norbert. Si tu avais su combien j'ai pu t'aimer.


Dernière édition par Emilia Racin le Ven 15 Mar 2013 - 0:41, édité 1 fois
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Message Sam 23 Fév 2013 - 16:34

Etre forte, faire honneur aux siens et à sa famille en toutes circonstances. Eleanor avait été élevée en suivant ces paroles, comme un fil rouge, malgré les drames qui avaient pu subvenir au cours des années. Mais, si elle avait toujours bravement fait face, jamais encore elle ne s'était sentie aussi responsable dans les évènements qui étaient arrivés.

Elle aurait pu raconter ce qu'elle voulait, personne à part elle n'était là pour témoigner de ce cauchemar mais c'eût été déshonorer la mémoire de cet homme qui était mort pour elle et qui avait bravé les dangers pour remplir son devoir. L'ombre bienveillante de Ser Norbert lui manquait à un tel point qu'elle n'avait pas encore prononcé son nom, refusant de donner corps à ce qui lui était arrivé. Quant à la mort de son ravisseur… elle n'était pas encore décidée sur ce qu'elle ressentait à ce propos et elle n'en avait pas la moindre envie.

Pour l'heure, la jeune Tully avait juste besoin de laisser de coté cette force, cette assurance inhérente à son rang pour pleurer la perte de celui qui avait toujours veillé sur elle. Elle n'arrivait pas à faire face et encore moins à remplir son devoir auprès des siens. Edwyn avait besoin qu'elle se reprenne rapidement, ne serait-ce que pour l'image qu'elle donnerait de la Maison, mais pour l'heure, Eleanor s'en sentait totalement incapable.

Alors qu'elle laissait échapper les sanglots qu'elle n'avait que trop longtemps contenus, elle entendit une voix familière, rassurante. Cette voix qui était là depuis des années, qui la rassurait lorsqu'elle était inquiète, qui la consolait lorsqu'elle était inquiète et qui avait toujours été là pour partager son savoir et ses connaissances. Depuis son retour, Eleanor n'était pas allée voir la Septa, angoissée qu'elle était à l'idée de lire de la déception ou un jugement défavorable dans le regard de sa chère Melara. Mais son soutien lui manquait, non pas qu'elle ait eu besoin de se tourner vers la religieuse qu'elle était mais plutôt vers l'amie qui veillait discrètement sur eux depuis si longtemps.

Elle leva les yeux, fixant longuement la Septa sans rien dire, ne trouvant pas la force de répondre à ses propos alors que ses hoquets venaient juste de se calmer. Eleanor respirait doucement, tout du moins elle essayait, pour retrouver un semblant de calme et essayer de tarir ces larmes qui ne semblaient plus vouloir s'arrêter quoi qu'elle fasse.

Au bout de longues secondes, elle laissa échapper, d'une voix à peine audible.


"Les mots restent aussi au fond de moi. Ils ne veulent pas sortir. Ce serait donner corps à tout ce qui s'est passé, leur donner une réalité que je ne me sens pas prête à affronter. Pourtant, je sais que c'est mon devoir de le faire, de réussir à passer outre et de me tenir auprès des miens mais… comment faire si je n'arrive même pas à les regarder dans les yeux ?"

La jeune femme savait qu'elle n'aurait jamais pu dire ces mots à haute voix avec une autre que la Septa. Mais, comme elle le disait si bien, elle savait que tout ce qu'elle pourrait lui confier ne serait pas répété. La confiance qu'elle portait en cette femme qui lui effleurait doucement les cheveux était sans limites, bien plus élevée que celle qu'elle avait en elle-même.

Pourtant, les mots ne venaient pas. Ils se bousculaient dans son esprit mais refusaient de sortir, de former des phrases qui se voudraient logiques et qui arriveraient à lui faire exprimer ce qu'elle ressentait en son for intérieur. Alors qu'elle s'apprêtait à essayer, elle entendit du bruit et une silhouette aussi familière que sa propre ombre se dessina non loin.

Emilia avait fait preuve elle aussi d'un dévouement sans failles depuis son retour à Vivesaigues et la Tully n'avait pas la moindre idée du degré d'attachement qui la liait à Ser Norbert. Si elle l'avait su, elle n'aurait probablement pas pu accepter tant de prévenance et de sollicitude, se sentant déjà tellement coupable de la garder auprès d'elle sans arriver à discuter comme elle le faisait si bien en temps normal.

Elle fixa longuement Emilia qui s'agenouillait auprès d'elle, sans rien dire une fois de plus, son désir de confession quelque peu entravé une nouvelle fois par la peur de ce qu'elle pourrait lire dans le regard de celle qui était à ses cotés depuis quelques années. Puis, d'un geste doux, elle attrapa les doigts de sa dame de compagnie et les serra de sa main valide avec bien plus de force qu'elle ne l'avait jamais fait. La jeune femme laissa alors filtrer, d'une voix légèrement éraillée qu'elle essaya sans succès de contrôler.

"Je suis tellement désolée… tout est ma faute."


Dernière édition par Eleanor Tully le Sam 2 Mar 2013 - 16:49, édité 1 fois
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Message Sam 2 Mar 2013 - 16:06

Les yeux noisette sont calmes. Un étrange miroir qui s’opposa à ceux de la dame de compagnie et de ses émois. Ce n’est pas que la septa n’était pas touchée par la détresse et la tristesse des demoiselles. Mais elle savait que tout cela avait un sens, un rôle et que le sien n’était pas de verser de larmes inutiles et injustifiées. Elle ignorait beaucoup des éléments déroulés, n’avait eu que des échos incomplets. Des ombres de mots, des ombres de vérités inquiétantes. Celle qui avait ces mots là, ces mots cachés était la jeune lady qu’elle tenait par les épaules. Elle remarqua que l’arrivée avait provoqué un changement dans l’intention de parler de la jeune noble. Bien sûr, Emilia n’était pas une gêne réelle mais elle se doutait que sa présence ne ternisse les confidences qu’elle aurait pu obtenir seule. Elle masqua un soupire d’une expiration plus profonde. Avant de parler, elle se remémora chacun des mots de la jeune Lady.

Il est vrai qu’exprimer en mots les faits tendaient à leur rendre leur véritable place. Voir même en exagérer l’importance mais le déni était une attitude qui ne pouvait perdurer sainement. Le devoir fatigué, les larmes qui masquent ce qui avait été et surtout ce qui sera. La culpabilité. La jeune Lady avait toujours été vive et intelligente, appliquée. Si Edwin avait été souvent été turbulent, Eleanor s’était toujours montrée sage. Ce sens du devoir, elle le lui connaissait bien sûr, jusque dans leur discussion à propos d’un mari. Elle l’avait toujours écoutée et avait toujours pris ses décisions en pensant au bien de sa famille. C’était une jeune Lady dont la famille devait être fière et heureuse. Ce n’est pas toujours que la famille est honorée de si jolie et si dévouée enfant. Lady Charissa lui en avait souvent parlé ainsi de sa chère fille. Parfois des inquiétudes qu’elle avait à son sujet, pourtant jusqu’à présent, la jeune fille ne s’était jamais montrée fragile ou touchée. Elle se voyait à travers les yeux des autres, ce qu’on voulait d’elle, elle s’efforçait de le donner. Un sens du dévouement toujours admirable mais qui aussi plaisant soit-il avait toujours inquiéter la septa.

Elle se souvenait au septuaire d'Harrenhal d’une septa d’une quarantaine d’année qui s’occupait des élèves. Elle avait été la tutrice de nombreux jeunes religieux. Cette femme là, prenait sur elle tous les malheurs de ces enfants déracinés. C’était ses enfants, elle était dévouée envers eux déraisonnablement. Disponible à toute heure, prête à ne pas dormir pour rassurer les cauchemars. Un jour, il y avait eu une jeune enfant de dix ans. C’était une enfant très joyeuse d’origines très modestes. Elle avait trouvé en la septa une mère et confidente. Melara avait une quinzaine d’année à cette époque et aida aux cours. Il s’avéra que l’enfant tomba malade, une fièvre qu’elle avait prise avec elle sur la route. Tous les soins et les prières n’avaient rien pu faire. Elle était morte quelques semaines plus tard. Et cette septa responsable des jeunes et du dispensaire se tint pour responsable de sa mort. Elle qui avait pour devoir de tous les protéger avait failli avec elle. Elle s’était effondrée. Une femme si forte que sa volonté avait abandonnée rongée par la culpabilité. Elle s’était retirée dans un septuaire du nord. Bien plus tard, elle avait appris sa mort. Depuis ces jours, Melara se méfiait comme du fléau de la culpabilité. Elle aveugle et ronge le corps et le coeur.

« Peut-être. Ou peut-être qu’il en est autrement. Vous ne pouvez en décidez seule. Les chemins de la vérité est une route difficile et opaque. Pourtant, derrière un brouillard et des brumes épaisses, il y a toujours un rayon de soleil chaud près à vous caresser la peau. »

Elle repoussa délicatement une mèche de cheveux collés aux joues humides, la passa derrière son oreille. Un geste dont elle avait l’habitude. Ajuster un col, ajuster une mèche, soigner son apparence. Aujourd’hui c’était un geste tendre. Elle tamponna de son mouchoir blanc les joues et les yeux.


« Sur notre terre, il n’existe qu’un à travers sept qui soient légitime pour juger actes et âmes. Je ne pourrais pas vous apporter de réponses catégoriques, mais je peux vous aider à comprendre ce qui est arrivé. Car tout à un sens. La mort autant que la vie. Une simple passerelle vers un monde qui Leur appartient, un monde où les justes et les croyants sont récompensés de leurs efforts terrestres. »

« Vous rappelez-vous de ce que je vous disais à propos de la trame que tisse l’Aïeule ? Elle tisse votre chemin, mais vous en choisissez les contours, et vos chemins s’entremêlent à travers d’autres, des choix qui se heurtent, se croisent, vont ensembles, se séparent. Ne regrettez pas la mort de votre protecteur. Ce n’est pas vous qui en avez décidé ainsi, mais les Sept. Ce n’est pas vous qui l’avez conduit, mais l’Etranger. A travers vous et le monde, à travers chaque chose c’est Leur Volonté qui s’exprime. Et vous ne pouvez juger leur dessein. Aucun humain ne pourrait comprendre les subtils rouages des volontés divines. »

« Vous ne pouvez donc pas vous accuser de sa mort. Elle faisait partie de son chemin à lui. Pas du vôtre. Vous étiez sur un chemin parallèle, un temps. Mais sa destinée lui était propre. Et vous devez apprendre de lui et ne pas vous en rendre coupable. Donnez-moi une bonne raison qui me prouverait que vous l’êtes. Je vous montrerai que ce n’est pas ainsi. »


« Vous commettriez une erreur si vous continuiez à pleurer une responsabilité qui ne vous échoit pas et en vous détachant de nous tous. »

« Dans un village modeste vivait un couple de jeunes mariés. Ils étaient paysans et travaillaient durs la terre pour vivre. Ils étaient simples et pieux. Leur attachement honorait les Sept et leurs familles. La jeune femme tomba bientôt enceinte et chacun se réjouit. Un fils ne serait pas de trop pour agrandir et pérenniser la famille.

L’hiver vint. La femme en était à son quatrième mois et tout se présentait au mieux. Au printemps, son mari tomba malade, une fièvre dont il mit plus d’un mois à se remettre. Le printemps est la saison de l’éveil et du labeur. Il faut retourner la terre, semer, sortir les bêtes. Son mari alité et chacun ayant fort à faire avec sa ferme, la jeune femme travailla. Elle laboura la terre, elle sema. Elle s’en occupa avec soins. Mais elle était fatiguée, courbée par le poids de l’enfant. Elle devait également s’occuper de son mari et le soigner. Son mari se remit et se félicita d’avoir une femme si forte et courageuse. Jusqu’au jour où, épuisée, elle perdit l’enfant.

Cette femme, on l’accusa d’avoir tué la vie sacrée qu’elle portait en elle en s’étant montrée inconvenante. En ayant trop travaillé alors que ce n’était pas son rôle. Son mari fut chagriné et noya sa peine dans le travail et la taverne.

C’était une épreuve terrible, la jeune femme lorsqu’elle allait au marché devait subir le regard de toutes et le poids de son ventre vide. Mais elle avait sauvé leur exploitation, la récolte fut magnifique et bénie des Sept. Le mari, touché par la tristesse de son épouse, la consola. Ils remercièrent les Sept d’avoir préservé leur vie, offert une récolte magnifique qui leur assureraient un hiver confortable et pensait à l’avenir. Le mari se promit cette fois de tout faire pour ne pas tomber malade et offrir à son épouse un environnement parfait pour porter leur prochain enfant.

Le lait ne fut pas perdu. Dans la ferme voisine, était nez une petite fille pleine de vie. Mais sa mère n’avait pas assez de lait pour la nourrir. C’est ainsi que la jeune épouse devint sa mère de lait et sauva assurément la vie du jeune bébé.

L’année suivante, elle eut un fils. Les récoltes furent toujours bonnes. Personne n’oublia l’enfant perdu, mais ils savaient tous qu’il avait rejoint le royaume des Sept. Et son départ avait permis de sauver de nombreuse vie. Celles de ses parents, du bébé des voisins, la récolte, une récolte qui permit à de nombreuses vies de se nourrir.

Voilà pourquoi il faut savoir ouvrir sa conscience. Car si la mère s’était laissée abattre par le chagrin et les regards méchants. Si le mari avait abandonné son épouse qui l’avait sauvé lui et sa récolte. Si elle n’avait pas su surmonter sa peine pour offrir ce que son corps avait préparé pour son propre enfant à un autre… s’ils s’étaient fermés aux enseignements des Sept et n’avaient pas voulu voir ce terrible malheur que sous l’aspect de leur responsabilité coupables à tous et qu’ils n’avaient su pardonner.
Leurs vies aurait été à tous perdues. »


Elle déposa un baiser sur le front d’Eleanor.
« Vous avez toujours été pardonnée pour moi. Je sais que vous serez une jeune femme digne et généreuse. Que vous rendrez votre famille plus fière encore. Et que vous saurez vous aussi pardonner. Il suffira de paroles, oui, il faudra que vous regardiez cette situation en face trésor, que vous affrontiez votre honte et vos peurs. Il faudra que vous les acceptiez pour pouvoir pardonner et avancer. Vivre. Ne jamais oublier, non, apprendre de tout cela. Se souvenir de tout ce qui a été offert et remercier. »

« Vous avez le droit de pleurer, d’être triste ou en colère. Laissez-vous le temps d’accepter ce que vous avez vécu. Vous ne pouvez pas être plus forte que tous, vous n’êtes qu’une jeune fille et vous avez le droit de vous sentir blessée et mal. Vous n’avez pas besoin d’être forte. Personne ne vous demandera l’impossible et s’ils le font… c’est qu’ils seront comme les commères ou ce mari d’abord ingrat qui laissa sa femme seule. Comprenez-vous ? »


Plus bas encore. « Laissez au soleil le temps de percer la brume pour venir réchauffer votre peau. »
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Message Ven 15 Mar 2013 - 0:41

La main de ma lady qui serre mes doigts se pose sur mon âme. La force qu'elle met dans notre maigre contact noue mes tripes, me fait pencher sur son désespoir ; je lui rends sa force, essayant d'en mettre dans mon regard. Oh, la pauvre tête que je dois avoir. J'ai envie de l'entourer de mes bras, de l'enrober de mon étreinte, de faire reposer ce front que je sais lourd, sous lequel doit rugir une tempête de douleur, contre mon sein chaud et, comme une mère, une amie, la bercer jusqu'à ce que le sommeil et l'oubli nous prennent. Car il n'y aura que ça pour nous consoler, pas de belles paroles, pas de tendre vérité, juste le froid du sépulcre et de la pluie qui tombera sur nos têtes bientôt, et que j'appelle de tous mes vœux. Les paroles qui tombent des lèvres d'Eleanor me fendent les tripes, me font hoqueter, lui répondre, empressée : « non, non, » sans trouver quoique ce soit de plus convainquant à lui dire, sans parvenir à percer mes propres émois pour repêcher ces phrases que j'avais cru préparer, que j'avais jugées plutôt bonnes, en tous cas peut-être pas si mauvaises... Je poursuis, d'une voix basse et étranglée, levant la main qu'elle ne tient pas vers son épaule, l'enserrant faiblement comme je le fais parfois pour la réveiller. « Rien, rien n'est votre faute, rien, s'il vous plaît, ma lady... » Mais je dois m'interrompre. Parce que je ne suis pas assez forte, parce que mon cœur s'effondre, parce que si je soupire encore une fois – encore une seule fois – je vais m'étouffer avec mes propres larmes. Et ça ne l'aiderait pas. Alors je déglutis mots et sanglots, je ravale ma tristesse et mon pauvre ego, lequel m'avait laissé croire un instant que je pourrais servir cette fois enfin. Je ne fais plus que lui frôler l'épaule, lui prendre la pression de ses doigts sur les miens. Comme je voudrais être forte...

Melara parle, et je la hais. Je la déteste, c'est injustice, je le sais, mais c'est ce que je ressens de plus pur et de plus fort en cet instant, et cet émoi flotte en moi comme un îlot de certitudes auquel je me raccroche malgré moi, avec une vigueur rare. Sa sérénité me répugne. Sa tranquillité m'insupporte. La régularité de son timbre griffe ma patience, injurie la peine qui broie ma voix propre. Comment, comment peut-elle être si sobre ? Comment ose-t-elle se tenir droite ? Pour qui se prend-t-elle à nous mépriser de la sorte – oui ! C'est du mépris, voilà ce que j'en dis ! – en donnant sa petite leçon, en déclamant sa morale pratique ? Elle me dérange quand elle passe ses doigts dans la chevelure de ma lady, je sens ma peau frémir lorsque sa manche l'effleure, non pas de froid, mais de dégoût. Elle ne peut pas rester de marbre, elle ne peut pas. Monstresse ! Peut-être, peut-être ! Elle a eu l'audace de répondre un « peut-être » à la détresse de ma lady ! Et que peut avoir à faire une leçon sur la religion des Sept ici ? Devant un barral, elle devrait avoir l'idée de se la fermer, si ce n'était pas celle de partir. Va-t-en, vilaine ! Va-t-en ! Du vent, dégage ! Je me mords le bout de la langue, encore – il est presque tout à fait endolori, j'y suis allée trop fort – et je ne peux retenir un regard bien trop hostile envers la septa. Je voudrais la gifler. Je voudrais lui enfoncer les yeux dans le crâne jusqu'à les faire éclater. Ah ! Je suis la fille de mon père, et la moitié de mon sang me hurle de me lever et de chasser cette femme indigne, irrespectueuse des morts, de la douleur, de... De la plus petite décence !

A la place, une fois que la septa s'est un peu redressée, je tends le cou pour frôler de mon nez l'épaule de ma précieuse amie, les yeux presque clos, m'efforçant de faire abstraction de cette voix qui refuse de se taire, malgré les cris acides venant des tréfonds de mon âme ; pire, elle poursuit sur sa voix atroce. Vous commettriez une erreur, dit-elle ! Une erreur ! N'en a-t-elle pas assez de l'accabler ? Et cette histoire de chemin, pour Norbert – comme s'il l'avait mérité. Comme si c'était justice. Je sursaute, inspire de l'air, mais ne remue pas davantage, et refuse d'ouvrir les yeux, par respect pour ma lady avant tout – elle n'a pas besoin de ma colère. Si l'une d'entre nous deux doit être digne et que ce n'est pas la septa, je m'y ferais. Je m'y plierais. Mais que ces maudits Sept m'en soient témoins, c'est si pénible. Et là voilà qui repart dans son récit, bavant cette histoire insipide de grossesse et de travail. Comme s'il y avait quelque chose de comparable. Comme si l'enlèvement d'Eleanor avait quelque chose à voir avec l'imprudence d'un labeur quotidien ! J'ai maintenant presque envie de rire. Mais je me tais, encore une fois. Ce n'est que pour la femme qui me tient la main que je reste aussi sage, juste pour ça, rien d'autre ne me retient. Si Eleanor part, incommodée ou désirant rester seule soudain, je pense que j'obéirais à mon envie première et écraserais le visage de Melara contre l'écorce de l'ancien arbre. C'est sans doute horrible à penser, mais je crois bien que ça me mettrait en joie.

Melara se penche et je perçois, entre les yeux clos et mes oreilles qui voudraient être fermées, le souffle du parfum léger de sa peau lavée, ainsi que le bruissement doux d'un baiser. J'inspire lentement, maîtrise mon ire, me concentre sur une image rassurante, celle de mon frère qui dormait, et que je regardais sommeiller quand je lui racontais une histoire. Mon père trouvait ça trop infantile et il fallait nous cacher, mais après la mort de notre mère, c'était la seule manière de lui faire avoir des nuits tranquilles. Je le revois doucement respirer, et cale mes inspirations sur ce doux souvenir. Les derniers mots de la septa achèvent de graver un profond mépris en moi, que je sais sans doute injustice, qui est parfaitement ingrat, mais j'ai assez vu comment est récompensée la vertu par ses dieux pour n'avoir plus qu'envie de danser sur les cendres de la gratitude qu'elle évoque – ah oui ! Remercions les dieux de sacrifier les plus dévoués d'entre nous, et dans des morts atroces ! Merci ! Je rouvre les yeux sur ma lady, décide de ne plus me vouer qu'à elle, pour l'instant, de ne surtout pas réagir trop vite, de ne pas risquer de l'égratigner seulement, et lui murmure avec, dans la voix, autant de sanglots que d'amour. « Personne ne vous reproche rien. Personne. Et... Et si quelqu'un ose le faire, je... Je le gifle, voilà. Mais je n'aurais pas besoin de le faire. P-parce que rien n'est de votre faute. Rien. Et nous vous aimons tous, toujours autant. Et moi, je vous aimerais davantage si c'était possible de le faire. » J'embrasse sa main, avec une infinie délicatesse. Mes cils, trop humides, laissent tomber une larme sur le tissu voilant son poignet. « Vous... » Une nouvelle oeillade féroce se glisse, malgré moi, vers la septa ; mais je secoue la tête et reviens à ma lady. « Vous êtes déjà une femme digne et généreuse. Vous êtes la femme la plus digne que je connaisse. Vous nous êtes revenue intacte. C'est tout ce qui importe. » J'ai l'impression de m'effondrer sur moi-même, et je répète d'une voix morte. « C'est tout ce qui importe... » J'esquisse une grimace qui est l'ombre d'un sourire, alors que mes yeux luisent de larmes futures, que je ne parviendrai plus à retenir.
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Message Lun 18 Mar 2013 - 20:48

Eleanor écoutait Melara, comme elle l'avait si souvent écoutée lorsque celle-ci prenait le temps de lui donner une leçon sur l'un des multiples sujets qu'elle maitrisait si bien. La Tully avait toujours été avide de connaissances et avait toujours bu ses paroles le regard pétillant, prête à en apprendre toujours plus mais cette fois-là, tout était différent. Elle n'arrivait pas à fixer Melara et gardait son regard baissé, rivé sur la main de sa chère Emilia qu'elle continuait de serrer de toutes ses forces.

Elle qui s'était promis de ne pas alourdir la peine de sa dame de compagnie, de pas lui donner l'occasion de verser des larmes supplémentaires alors qu'elle n'avait déjà que trop pleuré depuis son retour, voilà qu'elle s'accrochait de nouveau à elle comme un naufragé s'accrochant à la planche qui serait peut-être son salut.

Les paroles de Melara la faisaient réfléchir. Celles d'Emilia lui mettait du baume au cœur et lui donnaient presque l'impression que les choses n'allaient pas si mal que ça, qu'elle n'avait pas failli à ses devoirs et à l'image qu'elle devait donner de sa Maison et de sa famille.


"C'est parfois tellement difficile de savoir ce qu'il y a derrière ce voile opaque. Comme si quelqu'un avait posé ses mains sur mes yeux et m'empêchait de regarder devant moi, me rendait aveugle à ces gens dont l'affection et l'amour serait pour moi le soutien qui me permettrait d'avancer."

A ces mots, elle avait regardé sa dame de compagnie avec un mélange de tendresse et de tristesse, comme pour s'excuser encore une fois de tout ce qui s'était passé, reportant ensuite son attention sur la Septa qui commencer à lui raconter un des contes dont elle avait le secret.
Elle se contenta alors de hocher la tête la tête, se laissant bercer par l'histoire tandis qu'elle appuyait sa tête contre celle d'Emilia, fermant les yeux quelques secondes sans pour autant omettre la moindre parole qu'elle prononçait.

Malgré la sagesse des propos de Melara, il était difficile, pour ne pas dire inconcevable pour la jeune femme qu'elle arrive un jour à se dire que la mort de Ser Norbert aurait un sens, un but précis que seuls les Sept connaissaient. Pourtant, la Septa semblait si sûre d'elle et Eleanor se sentait tellement désemparée qu'elle n'osa rien dire, ses sourcils se fronçant imperceptiblement tandis qu'elle se redressait légèrement, son regard passant de l'une à l'autre, quelque peu indécise.


Elle laissa alors échapper, la mine pensive et le regard toujours aussi triste, même si les larmes ne coulaient plus réellement. Elles se contentaient juste de rendre ses yeux brillants et sa respiration quelque peu saccadée même si la jeune femme essayait, avec un succès tout relatif, de garder le semblant de calme que la présence apaisante de la Septa et l'amour de son Emilia lui apportaient.

"Vous voulez dire que… je peux faillir mais que si j'en tire les leçons, ce ne sera pas totalement perdu ? Mais comment... comment je peux accepter que la mort d'un être cher puisse servir un dessein que je ne comprends pas ?"

Eleanor avait du mal à saisir cette idée et à admettre les propos qu'elle venait de tenir. Et, avant qu'elle n'ait le temps d'ajouter quoi que ce soit, les paroles d'Emilia, censées lui apporter une nouvelle fois l'apaisement qu'elle recherchait en vain depuis plusieurs jours, lui firent l'effet d'une poignée de sel sur une plaie à vif. Elle ne méritait pas tant d'amour, pas en cet instant où elle était incapable de se pardonner elle-même. Effleurant la joue de la jeune femme, elle murmura, d'une voix à peine audible.

"Ma douce, ma tendre, ma chère Emilia. Parfois, je me dis que je ne vous mérite pas. Si j'avais été moins naïve, moins crédule, si j'avais été méfiante, rien de tout cela ne serait arrivé. Si je ne m'étais pas tant attachée à un souvenir qu'il m'était devenu impossible d'être objective à son propos, nous ne serions pas là, à verser encore des larmes encore et encore, comme s'il nous était impossible de nous arrêter."

Les deux jeunes femmes qui l'entouraient se rejoignaient en un même point. Personne ne lui en voudrait jamais ou en tout cas, personne qui pourrait avoir de l'importance dans l'existence d'Eleanor. Seules les mauvaises gens lui feraient des reproches et il ne fallait pas leur prêter la moindre attention. Et Emilia disait juste, elle était revenue intacte, c'était le plus important pour l'honneur de sa Maison. A ces paroles, la Tully laissa échapper, la mine horrifiée.

"Je n'aurais jamais pu revenir si cela n'avait pas été le cas. Je n'aurais pas pu laisser une telle situation déshonorante porter ombrage à ma famille, plutôt mourir."

Prenant une profonde inspiration, elle continua, le regard dans le vide, fixant un point invisible, comme si elle essayait d'entrevoir quelque chose au loin.

"Comment savoir que le soleil est là, derrière les nuages ? Cette brume est tellement omniprésente que j'ai peur de me perdre, malgré votre présence à tous."
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Message Lun 6 Mai 2013 - 12:37

La moindre confession de ma lady me fend le cœur un peu plus. Est-ce donc seulement possible ? Jusqu'à quel point ce maudit organe peut-il être percé, foulé, pressé, sans cesser pour autant de battre, sans vouloir un instant s'arrêter ? Je ne peux m'y résoudre – je me dois de tenir pour Eleanor. Elle a vécu bien pire que ce que je n'ai subi moi, qui n'a pas su me tenir à ses côtés, qui n'ai pas pu être sur ce maudit navire avec elle... A quoi bon soupirer ? Je n'aurais rien pu faire. J'aurais été incapable de tout arrêter. Ce savoir ne me console pas, non, pas le moins du monde. J'en ai plutôt les jambes coupées. Cette impuissance me ronge, ce regard désolé me terrasse. Riez, ma lady, riez ! Riez, je vous en conjure, riez – je vous donne mon poignet à troquer contre le vôtre, je vous donne ma voix pour porter tous vos sanglots, je vous donne mon âme, tout, tout ce que vous voudrez, mais riez...

Elle ne rit pas. Elle détourne les yeux, appuie sa tête contre la mienne, et je savoure cette pépite d'affection dont je voudrais tant rendre le centuple, si ce n'était pas brusquer sa pudeur qui a déjà trop subi dernièrement. Je voudrais tant pouvoir saisir cette peine, affronter ce destin, le saisir à bras le corps, lui éclater le visage comme je rêve de le faire avec cette septa trop bavarde ! Mais je ne le peux pas. Personne ne le peut – pour le destin du moins, je ne jure de rien quant à Melara – et c'est ainsi que sont les choses pour chaque homme, chaque femme, qui s'efforce de vivre sous le regard des barrals ou des dieux. Maudits dieux, maudits ! Les propos de ma lady résonnent en moi avec un écho d'agrément : oui, comment ? Comment accepter la mort de ser Norbert ? Comment pouvons-nous avoir une confiance assez idiote, assez aveugle, assez dévote envers ces êtres inconséquents et veules qui réclament qu'on les serve pour jeter aux loups les restes des plus dévoués des hommes ? Moi, je ne suis pas une sainte, pas même une convaincue, je tiens presque de mon père des croyantes autres, secrètes mais connues, et je n'ai rien. Là bas, non loin, je suis certaine qu'il y a de mauvais bougres, des voleurs, des pendards, des malandrins, qui ne font que cuver un vin dérobé auprès d'une fille de joie, et ils n'ont rien de plus que des bourses un peu plus légères – celles des poches ou celles d'en bas. Et les dieux ne les châtient pas ! Je peux hurle, je veux mordre, je me contiens ; je voudrais insuffler sans paroles que je sais d'avance maladroite tout ce que je ressens envers cette femme que j'aime tant et qui n'est que trop affligée. Elle m’effleure la joue, je rouvre des yeux que je voudrais moins dévastés. Je puise la force je ne sais où de lui glisser un sourire doux, lourd, mais sincère ; ses paroles me crèvent les entrailles.

Elle ne me mérite pas ! Elle en vient à dire qu'elle ne me mérite pas ! Ah, voilà la réussite des morales de la religion des Sept, toujours à tancer le vertueux, préférant ignorer le lâche ; non, je ne peux pas lui laisser dire ça. Se voit-elle à ce point fautive qu'elle s'imagine ne pas valoir l'affection d'une petite cadette de minuscule famille, aux bottes crottées et aux joues grasses ? Je ne veux pas l'interrompre, ma si belle, ma si douce lady a trop besoin de s'épancher, d'enfin laisser choir un peu de la mélasse qui ne devrait pas l'encombrer, mais que je sais l'envahir pour être atteinte du même mal, mais j'en suis agitée. Je ne veux pas, je ne puis pas, sous aucun prétexte, lui laisser croire encore longtemps qu'elle en est à ce point ! C'est moi qui ne mérite rien, moi, qui n'ai rien pu garder, qui ai brillé par mon absence, ma paresse, et qui ose pleurer encore et encore et ajouter mes larmes à la peine de ma si chère amie. Je déglutis toute ma rage, je rassemble les pauvres bribes de mon courage. Elle en vient à affirmer qu'elle aurait préféré mourir que de revenir déshonorée. Bien sûr, l'idée même me lacère d'épines glacées, mais je ne peux que la comprendre, puisque je réagirais de même : si j'étais enlevée, si un brigand venait dérober ce que mon père estime tant, je préférerais lui faire apporter la nouvelle de ma mort plutôt que de lui faire subir la honte d'être vivante encore, mais souillée. Et je me tuerais moi-même si ce voleur de virginité avait la cruauté de me laisser vive après m'avoir dépouillée de ma valeur.

J'en viens à penser, fugacement : aurais-je eu le courage, aurais-je eu assez d'amour pour porter la main sur ma lady et l'alléger d'une vie de misère, ainsi que d'un nom marqué de charbon sale dans les pages de l'Histoire, si elle était revenue ainsi souillée, et qu'elle m'avait demandé de le faire ? Sans doute, oui, sans doute. Sans doute aucun, même, et avec l'affection la plus grande. Et je me serais tuée juste après, si le chagrin ne s'en serait pas chargé dans la seconde.

Elle se tait, mais mon cœur est trop lourd, et au bord de mes lèvres ; avant que la septa ne puisse revenir à ses diatribes fétides et pesantes, je lève la main la plus douce que je puisse avoir vers l'épaule de ma lady, que je cajole avec une délicatesse prudente, comme je le ferais d'une biche à l'agonie – n'en sommes-nous pas assez proches – et je lance d'une voix faible dans l'intensité, mais forte de toute ma conviction. « Ma lady, ceux qui sont à blâmer, ce sont les mauvais hommes qui vous ont... Ce sont eux, les fautifs. Ce sont eux, simplement eux, et personne ne pourra me convaincre jamais du contraire. Personne ! Ni le Grand Septon, ni même mon père, ni même... Ni même vous, ma lady. » Je déglutis, péniblement, voulant ravaler mes larmes et lui présenter un visage moins tourmenté, plus à même d'être le réceptacle de ses doutes et non une nouvelle pointe dans son cœur affligé, et reprends. « Votre erreur a été sans doute de faire confiance. De croire en la bonté. » Je glisse un regard gluant de haine vers Melara, avant de préférer fermer les yeux, plutôt que de lui sauter à la gorge pour la mordre à pleines dents, comme me le souffle quelque chose d'affreux et de séduisant, au creux de mon oreille. « Mais nous... Nous traverserons cette épreuve, n'est-ce pas ? » Ah, pauvre rire que je laisse là échapper. C'est un rire pour un pleur, il a la même saveur, et la même sonorité. « Dessein divin ou simple... Fatalité, vous êtes encore en vie. Vous êtes toujours intacte, » répète-je, m'accrochant à cette réalité sans laquelle je ne respirerais plus déjà. « Alors... Alors, un jour, ça ira mieux. Si la sagesse ne nous apprend pas ce qu'il y avait à voir dans les actes de ces salo... Sales hommes, le temps, lui, au moins, y mettra un baume, petit à petit. Ce n'est pas la première fois que nous pleurons, vous et moi. » Suis-je censée être rassurante ?

Je songe au Fléau, à toutes ces morts, à combien je ne pensais pas y survivre, à quel point j'étais persuadée de n'être plus qu'une ruine incapable de sourire. Et après deux lunes, je riais de nouveau. Je reprends, d'une voix un rien cassée par les hoquets qui voudraient la hacher et que je contiens comme je le puis. « M-mais je suis certaine que ser Norb... Qu'il voudrait que... Que vous soyez aussi fière de vous-même et de la lady que vous êtes que lui l'était. Il a foi en vous. » Je suis incapable d'en parler au passé. « J'ai foi en vous. Il faudra que nous soyons fortes, vous et moi... Mais nous y arriverons. Je le sais. » Je souris doucement. Et je mens éhontément. Si je suis réellement persuadée que ma lady y parviendra, je ne peux jurer sincèrement de moi – mais pour l'heure, peu importe. Je veux seulement lui donner un peu de cette conviction sereine que je feins d'avoir. Je lui soulève gentiment sa main intacte. « Venez. Allons prendre un grand bain, allons lire, allons manger, allons nous brosser les cheveux. Il faut bien présenter et nous reposer les yeux. Il faut rassurer votre frère et vos gardes. C'est notre devoir de femmes. » Je lui embrasse le poignet. « Et c'est le mien de vous y aider toujours. »

Je souris de nouveau, avec plus de chaleur, avec davantage d'allant. En dedans, je suis à l'agonie, mais je suis accrochée à cet espoir, à cette tâche que je me suis trouvée et autour de laquelle ma rage s'enlace – ce qui sera toujours mieux que de la lâcher contre la septa que je ne regarde plus – d'au moins occuper et apprêter nos corps, en attendant que nos esprits puissent être autre chose que peine et abattement. Le deuil est une chose terrible, mais il est de la condition humaine quelque chose d'affreux et de joyeux à la fois, quelque chose qui rend la vie possible, mais qui la rend aussi aigre : quoi que l'on fasse, quoi que l'on subisse... Tout passe. Et tout s'oublie. J'embrasse de nouveau les doigts de ma lady, les yeux bas. Tout passera. Et l'épée qui a percé le flanc de l'homme j'aimais deviendra rouille, puis poussière, que le vent emportera.

Je déteste l'automne. Je le déteste tellement.

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Message Dim 12 Mai 2013 - 18:58

Pendant des années, le silence avait été un baume apaisant pour Eleanor lorsqu'elle avait du chagrin. Ce silence complice, compatissant, qui lui permettait de reprendre une contenance, de redevenir la lady qu'elle se devait être et d'avancer de nouveau, le menton fièrement dressé tout en laissant les épreuves derrière elle.

Et elle avait rencontré Emilia. S'épancher auprès de quelqu'un, d'elle tout particulièrement, ne lui avait brusquement plus semblé inapproprié, indigne de son statut et elle n'avait jamais hésité à lui faire part de ses doutes, de ses faiblesses, leurs discussions se prolongeant souvent bien après que la dernière chandelle ait été mouchée et la dernière servante partie dormir. Seule sa dame de compagnie avait été le témoin de tous ses petits malheurs, de ces contrariétés qui faisaient la vie d'une jeune lady choyée et protégée du monde extérieur.

Mais, après ce drame qui rendait tous ses petits tracas bien ridicules en comparaison, Eleanor avait décidé qu'il était plus judicieux de tout garder pour elle, de ne pas laisser son chagrin gagner son entourage. Après tout, elle n'avait pas pu leur épargner ce qu'elle considérait comme une honte et la jeune femme considérait qu'il ne fallait pas leur imposer en plus cette tristesse qui lui serrait le cœur depuis son retour. Malheureusement, le visage ravagé par les larmes d'Emilia avait enfin fini par lui faire comprendre que la chose était impossible. Sa famille, ses proches, tous ne pouvaient qu'être touchés par ce qui lui était arrivé et elle ne pourrait pas garder cette pseudo-distance qu'elle s'était imposée.

Les larmes s'étaient remise à couler de plus belle aux propos d'Emilia, Eleanor n'essayant plus de les retenir et ayant curieusement l'impression de sentir son cœur s'alléger légèrement alors même que les sanglots l'empêchaient parfois de respirer convenablement.
Elle n'arrivait plus réellement à faire la part des choses tandis que, face à elle s'entrechoquaient les paroles raisonnées de la Septa et celles pleines d'amour de sa chère dame de compagnie, réalisant seulement que chacun des mots prononcés étaient à la fois une baume apaisant et lui faisait l'effet de sel sur une plaie béante.

Il lui fallut un long moment pour que les sanglots s'apaisent enfin. Combien de temps ? La Tully aurait été incapable de le dire et n'aurait même pas essayé. Si elle avait levé les yeux au ciel, elle aurait pu voir que le soleil avait continué inexorablement sa couse à une vitesse folle et la matinée était bien avancée, mais elle n'en avait cure. Une journée aurait pu passer sans qu'elle ne s'en rende compte, cette impression de vide l'envahissant peu à peu à mesure que son souffle redevenait un peu plus régulier. Eleanor n'avait toujours pas bougé, blottie de nouveau contre Emilia, son regard fixant toujours le lointaine et finissant par se poser sur le mur qui leur faisait face, s'arrêtant sur chacune des pierres et les détaillant sans bien savoir pourquoi.

Prenant une profonde inspiration, elle lâcha dans un souffle à peine audible.


"Il faut que j'apprenne à être moins crédule. Je ne peux plus prendre le risque de déshonorer les miens, je ne pourrais pas le supporter une nouvelle fois."

Elle hocha alors doucement la tête comme pour confirmer le reste des paroles de sa chère Emilia, ses mâchoires se contractant brusquement tandis qu'elle essayait de garder ce semblant de calme tout juste retrouvé et déjà envolé une première fois sans qu'elle n'arrive à le garder plus d'un petit instant.

"Nous … Je crois que je ne pourrais jamais assez remercier les Sept de vous avoir amenée à Vivesaigues. Sans vous je me sentirais encore plus perdue. Et vous avez raison, nous avons déjà partagé nos larmes plus d'une fois."

Un bref regard à Melara, un peu honteux peut-être à l'idée de se montrer aussi vulnérable, comme si la Septa pouvait représenter à elle seule ce jugement qu'elle craignait tellement et ce, quels que soient les mots réconfortants qu'elle avait pu prononcer depuis qu'elles étaient installées à l'ombre de l'arbre cœur. L'affection sans limites d'Emilia était plus simple à gérer pour Eleanor que toute la douceur raisonnée dont faisait preuve leur ainée et les sentiments de la jeune femme s'entremêlaient et se contredisaient à chaque instant.

Lorsqu'Emilia évoqua Ser Norbert, ou tout du moins lorsqu'elle essaya, Eleanor ferma les yeux de toutes ses forces, luttant contre les larmes qui affluaient de nouveau à ce souvenir encore si vif dans son esprit. Elle garda une nouvelle fois le silence, longtemps, trop peut-être, avant de répondre, d'une voix légèrement éraillée tandis qu'elle continuait de serrer la main de sa dame de compagnie et que son regard croisait celui de Melara durant quelques secondes, comme pour y puiser le calme et la sérénité dont elle avait tant besoin.

"Avoir Foi en moi… Je vais encore avoir besoin de vous pour cela parce que, pour l'heure, je n'arrive plus à le faire toute seule."

Hochant la tête aux reste de ses paroles, elle soupira longuement. Il fallait qu'elles soient toutes les deux fortes, pour honorer la mémoire de leur cher chevalier, il était hors de question qu'il soit oublié et qu'elle puisse songer une seule seconde qu'il pourrait avoir honte de ce qu'elle était devenu. Cet homme avait donné sa vie pour elle et Eleanor ne devait jamais l'oublier, quoi qu'elle fasse à l'avenir.

Les derniers mots d'Emilia sonnèrent doucement aux oreilles de la jeune femme qui, pour la première fois depuis des jours, avait l'impression qu'elle pourrait dormir des heures sans se réveiller, si la jeune femme était à ses cotés, cela allait sans dire. Se relevant un peu et relâchant la main d'Emilia pour essuyer tant bien que mal les traces qu'avaient pu laisser les larmes qu'elle pouvait maintenant retenir avec plus de facilité qu'elle ne l'aurait cru, elle glissa un regard à Melara avant de reporter son attention sur sa chère dame de compagnie.


"Je… je crois que j'ai faim. Un peu."

Bien présenter, rassurer les gens qui tenaient à elle. Emilia avait parfaitement raison, c'était son devoir, ce qu'elle devait faire. Elle était la fille ainée de la maison Tully et, en tant que telle, elle avait un rôle à tenir et ferait tout pour porter fièrement la devise des siens, quoi qu'il lui en coûte.

"Tant que vous serez à mes cotés, j'y arriverais."

D'un geste, elle effleura le front de la jeune femme d'un baiser et, pour la première fois, un léger sourire incertain se dessina sur ses lèvres. La peine était toujours là, la culpabilité aussi. Tous les deux ne disparaitraient jamais totalement mais les deux femmes avaient raison, elle ne pouvait pas rester éternellement dans cet état, ne serait-ce que pour honorer Ser Norbert qui avait perdu la vie dans cette histoire et pour se tenir fièrement auprès des siens, quoi qu'il arrive.

Et puis… L'automne finirait bien par passer. Il laisserait sa place à l'hiver qui leur permettrait de panser leur blessures loin de tout. Et cette horrible aventure ne serait bientôt plus qu'un souvenir, tout du moins Eleanor l'espérait du plus profond de son âme.


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Les pleurs d'Automne.

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