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Mauvais corbeau, bel oiseau rare

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Général
Feuille de Personnage


Message Ven 30 Nov 2012 - 19:53

Quelques jours se sont écoulés depuis les prémices de l'automne. Lady Eleanor est toujours à Vivesaigues, et rien de dramatique n'est arrivé encore jusque là.

L'eau chaude se déverse sur mon dos et j'essaie de ne pas trop remuer. La servante tenant le seau repasse devant moi, me sourit, et reprend le charmant babil que nous partageons depuis le début de la matinée. Il n'y a qu'une heure ou deux que le soleil s'est levé, mais ce dernier, caché derrière les épais nuages annonçant la saison des moissons et de la maturité ne se montre guère autrement que par la lueur orangée qui perce parfois d'entre les gouttes de pluie. La vitre chante de la rumeur de l'averse discontinue, nous, nous échangeons nos banalités communes. Je l'aime bien, cette servante. Elle me parle du ménage, des corvées, des cuisines, de tout ce que je ne fais pas mais dont je profite, en échange je lui parle des danses, des enseignements, des rumeurs de ci de là. Nous dansons parfois ensemble, d'ailleurs, pour nous amuser, quand l'humeur y est : j'aime incarner un beau soldat et elle la jouvencelle qu'elle n'est plus depuis quelques temps déjà. Elle a à peine plus que mon âge, mais déjà deux enfants. Le premier est né l'année passée, le prochain viendra bientôt et manifeste déjà sa présence par tous les coups qu'il lui donne dans son ventre rond. Elle ne me parle jamais de l'homme avec qui elle partage ses nuits, je crois bien qu'ils ne s'aiment pas, et que c'était une histoire d'honneur à conserver qu'il y avait derrière tout cela. Je n'ai guère envie d'alourdir ses épaules et elle a déjà les joues assez creusées comme ça. Elle tend un linge devant moi, je m'y éponge les mains avant de relever mes cheveux encore secs et tout à fait ébouriffés, puis je me lève pour me rouler dans ce grand drap. « J'ai une belle allure de dornienne ainsi, non ? » Lui lance-je en prenant la pause et en sortant de mon baquet. « Je ne suis pas sûre. » Répond-t-elle en me mirant d'un œil critique. « Je pense que ça manque de voiles, tout ça, et de soleil, aussi. » Nos deux regards dérivent vers la fenêtre, et nous soupirons de concert. « Elle est bruyante, cette saison. Vivement l'hiver. » Je prends un air espiègle qui lui fait plisser une mine conspiratrice, et souffle. « Il paraît qu'il vient. _Ah ! Oui, c'est ce qu'on dit. Vous pensez qu'il est beau ? _Je pense qu'il sera au delà ! » Je lève les yeux au plafond en remuant les doigts. Comme si j'allais un jour trouver un seigneur qui ne soit pas à mon goût ! Elle prend un air dépité et revient à ses préoccupations ménagères. « Je vois d'ici toutes ces traces de pas dans l'entrée à frotter. » A cet instant, ma servante commence justement à me passer les mains sur le corps au dessus du drap, pour m'aider à sécher, et je minaude vers elle. « Si ça peut vous faire plaisir, j'éviterai de marcher dans la gadoue. » Elle s'esclaffe et me glisse alors. « Il me semble que vous m'aviez déjà dit ça, juste avant de m'amener une robe en piteux état. » Sinistre histoire de chute récente, alors que j'imitais un cavalier sans cheval, pour faire rire le petit lord Tully. J'avais défait les boucles de mes chausses pour que mes petits sursauts clapotent comme les pas d'une monture, je n'aurais pas du me croire si habile. C'était un accident affreux, bien que, effectivement, nous avons ri à loisir alors que je trempais dans ma boue comme une petite laie. J'ai beaucoup moins souri lorsqu'il a fallu rentrer au château et que j'ai passé ces grandes portes devant les regards ou goguenards, ou moqueurs de quelques gardes alignés. Je m'exclame en retour. « Nous avions juré de ne plus jamais évoquer ce désastre ! _Ce n'est pas comme si vous aviez du gratter de la dentelle ! _Ah ! La prochaine fois, je vous marcherai sur le pied quand j'imiterai un ser. _Vous n'oserez pas ! » Elle me tire l'oreille, la langue coincée entre les lèvres. « Hé ! _Vous êtes un goujat, lady Racin. » Je lui adresse une œillade torve, et murmure : « Ce sont vos charmes qui me font perdre mes manières. » Puis nous rions de nouveau, alors que la pluie se renforce et bat toujours plus fort aux carreaux.

Coiffée et parée de frais, je sors le nez de cette chambre que j'habite depuis quelques années déjà, guettant dans le couloir l'ombre d'un mestre ou d'une septa. Ma servante favorite s'éloigne avec ses seaux et une petite chanson s'affadissant à mesure de ses pas, personne ne se trouve pour l'heure dans ce recoin là. Un nouveau coup d’œil, une inspiration, je m'élance d'abord un peu trop rapidement avant de lisser mes jupons ocre et d'avancer avec une fausse décontraction. Non ! Je ne suis pas très gaie aujourd'hui, bien que le motif en soit parfaitement futile. C'est que je dois rejoindre ma lady pour ses leçons, on lui enseigne encore un peu de cette affreuse héraldique aujourd'hui, et ce sujet est pour moi une corvée bien moins avenante que l'idée d'aider ma roturière préférée à nettoyer les marches des escaliers. J'appréhende, je rechigne, je renâcle même comme une mule indocile. Si seulement j'avais tout autre chose à faire ! Alors je traîne, très volontairement, mais sans discrétion aucune. Je m'en veux un peu, quelque part, de délaisser une poignée d'heures ma lady tant aimée, mais ces savoirs la passionnent tant qu'elle en sera vite absorbée. J'ignore par quel miracle elle peut trouver du charme à ces blasons aux couleurs que je juge, disons, parfois discutables, quand ils ne sont pas tout à fait cryptiques. Certains se ressemblent tellement, et ces familles mêlées ! Ces maisons de chevaliers ! Ah ! Et nous n'avons même pas étudié ma famille à ce que j'en sais – c'est peut-être là une petite part de la raison de ma répugnance quant à cette discipline là. Nous sommes si mineurs – bah ! Je le sais bien, et j'en suis la première agacée ! Quand serais-je mariée, quand serais-je dans ce joli rôle de danseuse au bras d'un beau garçon que mon père aura enfin réussi à me trouver ? Il faut marier Margot, mon laideron de sœur, qui semble vouloir épouser les pierres et l'ennui, et qui n'a aucun charme derrière son visage ingrat pour en gommer le manque d'éclat. Ensuite, il faudra trouver preneur pour Paige, laquelle pourrait faire meilleure figure, si elle n'était pas si sotte qu'on pourrait croire que les malheureux qui l'écoutent ont l'esprit embrumé sitôt qu'elle commence à parler ! Et enfin, avant moi, il y a Fionella. Ah, Fionella, Fionella la belle, Fionella la perfide, Fionella mon ennemie ; je pourrais l'aimer un peu si elle ne me détestait pas. Mais, non, je ne trouve pas grand chose d'aimable dans toutes mes sœurs, et le désespoir m'étreint lorsque je laisse mes idées vagabonder autour de mon ventre qui restera stérile et vertueux. Je ne vous trahirai pas, mon honneur, et mes dieux ! Mais si la virginité fait un bel habit pour les jeunes filles, les Sept ne m'entendent pas. Je les prie peu. Suffit ! J'aurais bientôt l'humeur des nuages si je continue à songer ainsi, il me faut me divertir. Je guide mes pas au travers des couloirs, allant avec une moindre lenteur, mais sans toutefois me précipiter, vers ma lady, vers ses leçons, vers tout ce que je ne veux pas apprendre mais qui m'occupera la tête un moment à défaut d'y rester. Ingrate vie. Et dire qu'elle se plaignait des escaliers !

Soudain, mon visage s'illumine, mes pieds deviennent précipités. Là, devant cette porte scellant le destin morose de ma fin de matinée, je vois ser Norbert, mon très cher chevalier. Sitôt qu'il me voit, son vieux visage aimable se froisse de ce sourire qui me pince toujours au bas du ventre et que j'ai envie de peindre pour toujours le garder, je lui offre ma plus belle risette en retour, il s'incline devant moi. « Lady Emilia. _Admirable chevalier ! Comme je suis aise de vous rencontrer. _Hé bien, je croyais pourtant vous avoir vue hier. _Vous savez pourtant que vous me manquez toujours ! » Je lui presse une main, je crois l'avoir fait rougir. Ses doigts chauds et calleux s'apposent un instant à ma paume tendre, et il reprend une posture digne. « Vous êtes en retard pour la leçon. » Entame-t-il avec un ton légèrement sévère, que je chasse d'une petite moue d'excuse, décidée à le taquiner pour faire passer mon humeur brumeuse. « Je me faisais belle, je savais que vous m'attendriez. _Oh, ma lady... _Excusez-moi, mon ser, je suis parfois trop envolée. _Vous êtes toute pardonnée. _Toute ? Vous me ravissez ! _Par ailleurs, au propos du retard, le mestre m'a laissé quelque chose pour vous avant de commencer ses œuvres. » Je tends le dos et le cou, le visage de Norbert redevient rieur, et son ton se fait mystérieux. « Oui, quelque chose pour vous, lady Emilia. Vous le désirez ? _Pour sûr ! Enfin, si ce n'est pas une leçon privée, pour rattraper mon retard. _Le savoir est précieux, vous le savez. _Oui ! Mais les présents le sont parfois davantage. Qu'est-ce ? _Serait-ce de l'impatience que je vois là ? _Vous me faites languir, comme je languissais au devant de mon miroir. _Ma lady ! _Mon ser ! Vous vous êtes empourpré. _Vous vous jouez de moi. _Vous me le rendez. Épargnez-moi ! _Ci fait. » Il s'écarte du mur, passe l'une de ses larges mains abîmées sur sa joue rendue plus rose que hâlée par mes derniers dires, puis enfin, il produit de ses effets un pli. « Une lettre ? » Souffle-je alors. « Pour moi ? _Certes oui ! _Allons la lire ! _Hé, je viens avec vous ? _Hé ! Je vous garde avec moi. » Avant que ce preux vieillard ne puisse trop protester, je l'entraîne derrière moi, vers une autre des salles du château, dont je laisse la porte largement ouverte avant de m'installer sur l'une de ses petites tables. Il sait tout comme moi que nous ne faisons que jouer à nous courtiser, comme je l'ai toujours fait depuis que je suis ici, mais si on badine avec les hommes, il ne faut guère s'y aventurer en dehors des regards de tous, sous peine d'être jugé coupable d'avoir oublié le théâtre et d'en avoir souillé sa vie. Il tient son honneur comme un étendard, je ne me pardonnerai jamais de faire un accroc à sa vertu si longtemps gardée intacte. Il reste debout, le dos droit alors que je décachette le pli qui porte effectivement mon nom, joliment calligraphié, mais la main qui l'a tracée ne m'est pas amicale et, si je garde un sourire de façade et une impatience ravie, je ne suis plus tellement en joie. C'est Fionella qui m'a écrit.

    « Ma délicieuse petite Emilia,

    Toutes mes prières vont vers toi en ces derniers beaux jours. J'espère que tu te portes bien, que tu es en paix et que tu donne bonne image des tiens auprès de cette prestigieuse cour que tu as rejoint. Le temps passe si vite en ton absence ! Crois-tu que j'ai déjà 19 ans ? Et toujours aucun mariage. Je sais bien que tu portes avec valeur notre nom, mais, je me dois te de le confesser, notre lord en doute parfois, devant cette peine qu'il a à nous trouver parti. Je ne partage pas cette foi, bien sûr ! Je n'oserai pas douter de toi, mais je me devais de te le dire. Ce n'est pas ce qui m'amène à prendre la plume pour toi, mais j'ai vu tes lettres qui s'accumulent sur le côté du bureau de Père, et j'en ai du chagrin pour toi. Il n'a pas même ouvertes les dernières, j'ai bien peur qu'il n'aie cure de toi. Pourquoi t'échiner à si souvent lui écrire ? Ton frère aîné se languit de tes nouvelles et de ces si beaux récits que tu fais de la vie des Tully. Si seulement tu voulais bien nous en dire davantage ! Ne voudrais-tu pas avoir pitié de nous et nous rendre cette affection que nous concevons pour toi en ta dure absence ? Comme tu dois être devenue une belle femme. Devrons-nous être vieilles filles ?

    Pardonne-moi mes égarements, c'est la douleur qui me fait dilapider de l'encre. Notre chère Margot n'est pas au mieux, je me devais de te le dire, il n'est pas certain qu'elle passe la saison. C'est un mal bien étrange qui l'a saisie, celui là même qui t'avait frappée juste avant que Père ne décide de t'éloigner. Je prie pour que ta rémission soit aussi celle de notre aînée. Si elle devait périr ! Ce serait tellement douloureux pour nous tous, tu l'imagines. Notre lord s'est muré dans les hauteurs de sa tour, j'ai peur de lui et de ses humeurs. Dudley fait de son mieux pour le contenir, mais il est comme il est toujours.

    Penses à nous, pense à ton frère, pense à tes sœurs. Nous pensons fort à toi. N'oublie pas de m'écrire.

    F. Racin, qui t'aime, crois-le bien. »

Je froisse un coin de la missive et déglutis avec lenteur la montée d'acide qui me vient aux lèvres. Je tente de ne pas trop montrer le trouble qui est le mien, alors que je reviens en arrière sur cette page unique, ornée de si peu de mots, mais pourtant si perfide. J'ai envie de renverser cette table, de hurler comme une damnée, de réclamer ici et maintenant qu'on m'apprête une carriole pour partir céans vers Herpivoie. Et là bas, là bas, hé bien, je l'étouffe ! Je la noie ! Je lui déchire ce visage dont elle est si fière et qui est presque le mien, sans le sourire, sans la moindre paix ! Ah ! Si je ne la revoyais pas chaque fois que je brosse ma chevelure, je l'aurais oubliée, cette infâme ! Cette traînée ! Elle ne m'atteindra pas avec son poison fétide, je me le jure !

Et l'instant d'après, je me suis parjurée. Je repose le pli, écriture contre bois, alors que mes yeux se perdent dans les tapisseries couvrant les murs face à moi. Ainsi donc, mon père n'a pas ouvert tout ce que j'ai pu confier aux corbeaux ? Non ! Je ne dois pas le croire, elle m'a simplement menti ! Mais alors, pourquoi n'a-t-il jamais répondu ? Pourquoi cette indifférence ? Pourquoi ce terrible silence ? Ah, je l'ai aimé mon père, moins que j'en ai eu peur, et moins que je le crains toujours, mais mon devoir me commande, et lui... Lui, en ces trois années, n'a jamais cru bon de m'écrire en retour. C'est Fionella, cette perfide Fionella qui l'a fait. Je la hais de toute mon âme, les dieux m'en soient témoins. S'ils ne devaient regarder que ça, s'ils ne devaient me juger que sur cette haine que j'ai envers mon propre sang, qu'ils le fassent ! Mais elle me répugne, Fionella ! Elle me répugne, cette femme à qui je suis si semblable, si ce n'est dans la vilenie qu'elle possède ! En suis-je réellement épargnée, moi qui ne songe pour l'heure qu'à sa mort – et pourvue qu'elle soit longue, et pourvu qu'elle soit laide ! Je dois me lénifier. Je ferme mes paupières sur des yeux que je surprends humides, voulant trouver de l'apaisement dans l'ombre. Je sens une main me frôler. « Lady Emilia ? _Ser Norbert, » fais-je d'abord, marrie de ma pauvre mine. « Avez-vous des nouvelles ? _Des nouvelles ? » Reprend-t-il, visiblement partagé, alors qu'il efface ce contact qu'il avait initié et dont je suis envieuse, sitôt qu'il l'a coupé. « Des nouvelles, oui, de n'importe où, de qui que ce soit. Je voudrais juste qu'elles soient bonnes, ou au moins amusantes. _Elles étaient mauvaises. » Ce n'était pas une question, mais un constat. Je hoche la tête, sans vouloir m'en cacher devant lui, et j'enfouis ma figure entre mes mains un instant. « Oh ! Pardonnez-moi, » murmure-je entre mes doigts, « je ne suis pas très convenable. _Qu'importe, ma lady. Vous avez le cœur lourd. Vous voulez m'en parler ? » Je redresse l'échine, affiche un meilleur sourire, bien qu'il soit faux. Je reste silencieuse un bref instant, considérant ces propos, cette lettre, ces nouvelles immondes. Rien ne me certifie qu'elle n'aie pas fait que mentir, la vile ! Rien ne me jure qu'elle ne m'a pas seulement dit une vérité nue quant aux faits, à défaut d'être franche quant à elle-même. Je me sens soudain minuscule, et anéantie. Je devrais avoir honte ! J'ai l'honneur d'être tous les jours auprès de l'aînée des Tully, et je suis de mauvaise compagnie pour un seul chevalier. « Vous êtes la gentillesse même, ser Norbert. _Allons, confiez-vous. _Rien qu'un peu de méchanceté, ce n'est pas grave. _De la méchanceté ? Mais de qui ? _Oh ! Je ne devrais pas l'évoquer. Non, je ne devrais pas même le dire. C'est tout aussi méchant de ma part de le juger ainsi. Rien, ce n'est rien, mon beau ser, c'est simplement ma sœur qui m'écrit. _Fionella, sans doute. » Je pince les lèvres. Me suis-je déjà tant confiée à lui ? J'en suis gênée et ma conscience en devient pointue, ballottant contre mes flancs, m'accusant d'être une traîtresse envers ma propre famille. Je souffle du bout des lèvres. « Parlons d'autre chose. Des rumeurs de ville, alors ? _Rien qui ne me vienne, j'en suis navré. _Ah ! » Lance-je en me relevant, sans oublier cette maudite missive. « J'oublie parfois que vous avez un cœur d'or et qu'il n'est pas enclin aux futilités. Ne vous excusez de rien, c'est à moi de le faire. » Il hésite, et je regrette ce sourire que j'ai arraché de son visage, ce qui accuse ses traits et son âge. « Si je peux faire quelque chose pour vous plaire... _Vous m'avez déjà conquise, vous le savez, ser Norbert. Allez ! Je vais manger quelques fruits, la bile passe mieux avec du sucre frais. _Aux dieux, ma lady. _Aux dieux, mon ser. Ne soyez pas trop loin, je pourrais vous revenir. »

Il fait froid dans les cuisines, ou bien est-ce moi qui frissonne de rage, tout en mâchant avec vigueur de malheureuses pâtisseries. Rien ne parvient jusque là à me passer cet arrière goût rance que j'ai entre les lèvres depuis cette lecture atroce. Rien ! Je tourne et retourne ces mots que ma main gauche presse contre mon ventre, et que je me figure un instant percer le tissu de ma robe et mon épaisse peau pour distiller dans mes entrailles un poison incandescent. Margot ! Je ne l'ai jamais estimée, certes, c'est un tort, mais la savoir mourante – et qui serais-je pour ne pas croire que le drame comble ma sœur ennemie ! Non, je ne la crois pas assez mauvaise pour l'avoir instigué, mais ce mal étrange qui avait rongé ma poitrine et qui maintenant menace la plus âgée des filles de mon père est une fortune inespérée pour celle qui ne brûle que d'une chose : enfin se marier. Suis-je réellement différente ? Dans quatre années, ne pourrais-je pas me réjouir à mon tour, toute vilaine, toute gaie, de savoir que Paige ou Fionella – ah, Fionella ! – est au fond de son lit, à souffrir mille tourments, et à bientôt en être soulagée par l'Étranger ? Hélas, non, je ne me crois pas capable d'être meilleure qu'elle, et puis – peut-être ai-je mal lu. Je repose ma friandise, pourlèche mes doigts, parcours une douzième fois cette missive, au point que des mots m'en restent gravés. Ses mots sont trop doux, et comme ils sonnent faux ! Jamais je ne l'ai connue candide, jamais je ne suis parvenue à la croire affectée par le plus grand des malheurs qui pouvait nous frapper, non. A moins d'avoir singulièrement changé durant cette poignée d'années, elle reste cette peste taciturne, au caractère trop semblable à celui de notre lord pour ne pas s'y opposer. Parfois, je vais même jusqu'à penser que s'il n'y avait pas eu Dudley, notre frère et l’héritier, pour l'aimer avec une telle tendresse, elle serait déjà exilée, si toutefois notre père ne l'avait pas tuée. Il avait de telles fureurs envers elle, les mêmes que les siennes envers lui, mais contenue par sa naissance, sa féminité et sa moindre force... Devrais-je l'en plaindre ? Jamais. Puisse-t-il la défigurer !

J'achève ma gourmandise sans y avoir trouvé la moindre consolation, et prends le temps d'inspirer le calme frais des lieux, bientôt terrassé par le repas du zénith qui ne devrait pas tarder à sonner, avant de décider d'en revenir au moins à ma chambre et d'y abandonner cette lettre pour cesser de me blesser les yeux sur cette écriture si élégante et si parfaite. Je la hais, je la hais, je la hais ! C'est tout ce que je me répète en gravissant les escaliers. J'ai beau m'imaginer les dévaler toute boueuse, rien ne peut me dérider. Tant pis ! Derrière moi, la porte de ma chambre a claqué. Une fois dans mon antre, je me sens plus libre de m'écouter et, froissant la missive pour faire une boule de papier et de tendresses sordides, je la lance au travers de la pièce, espérant presque qu'elle en fracture la fenêtre. Elle fait un petit arc de cercle et tombe misérablement à mes pieds. J'en serre les poings, file vers mon lit pour en saisir un coussin, que j'applique contre mon visage. Et je hurle, de toute mes forces, de toute ma peine, de toute ma rage. La porte s'ouvre derrière moi et je ne m'en rends compte qu'en entendant la voix de ma servante favorite hésiter. « Hé bien, hé bah ! Ma virile Emilia, qu'est-ce qu'on vous a fait ? » Prise en faute, je sursaute, je ris de nervosité, lançant à son tour l'oreiller dans l'espoir déjà vain de faire oublier ce que je viens de commettre. « Oh rien du tout ! » M'exclame-je en écartant les bras, avec une joie d'autant plus éclatante qu'elle est forcée, et que je m'y raccroche avec toute la force de ma volonté. « Vous m'excuserez, ça n'a pas l'air de rien, mais si vous insistez... _J'insiste, j'insiste tout fort, tout tout fort, croyez-le bien, hein ? _D'accord, je le crois ! J'en suis persuadée ! _Vous jurez ? _Ah ! Ne me demandez pas de le faire ! _Il est vrai, vous jurez déjà de garder des secrets. » Elle se renfrogne aussitôt, je suis sidérée de ma méchante maladresse. Me précipitant vers elle, je lui saisis le bras, glissant un rire tendre pour enrouler d'humour ma remarque blessante. « Pardon, je vous taquinais. Ne jurez de rien. Si nous allions nous promener ? _C'est qu'il pleut dru. _C'est que, ah, oui, la boue. » Maugrèe-je en me remémorant cette pénible enfant de la terre et de l'eau. « C'est contraignant, » indique-je avec un remarquable sens de l'à propos. Ma souillon me pousse vers mon lit, m'imposant du geste de m'y asseoir, avant d'aller fermer l'huis. Une fois seule avec elle, et après qu'elle m'aie regardée avec un œil passablement sévère, elle soupire et vient s'installer à mes côtés. « Permettez, je froisse vos draps. _Comme vous y allez, ma mie ! » elle cille, part d'un rire confus et maladroit, avant de balayer l'air et de s'éclaircir la gorge. « Oui, non, enfin : voilà. Vous êtes contrariée, lady Racin. _Je ne peux nier, vous m'avez prise en train de manger un coussin. _Et à votre haleine, je crois bien que vous avez aussi touché au dessert qui était réservé. _J'en mangerai moins à table, » bougonne-je, un peu vexée. « Ce n'est pas bien grave, on en fait toujours une belle part de plus contre votre sourire, ma garçonne. Mais bref ! Qu'est-ce qui vous froisse comme ça ? _Oh, rien de bien grave. _Ça a l'air de vous peser. _L'une de mes sœurs m'a écrit. _Ah ! Fionella ? » C'était à peine une question. Je lui darde un regard aigu, elle hoche la tête d'un air entendu. Par les Sept, ai-je donc tant parlé, et à tant de personnes différentes, de cette femme que je croyais avoir si bien occultée derrière mes rires et notre éloignement, tant en années qu'en lieues ? « Fionella, donc, » reprend-t-elle d'un ton grave. « Vous savez, toute agile qu'elle soit, elle peut pas vous mordre à cette distance. _Elle n'est pas si agile, elle dansait moins bien que moi. _Ah ! On dirait qu'on arrive sur les faits. Elle a trouvé un fiancé ? _ Non ! » M'écrie-je, outrée, et très surprise de l'être autant, ce qui me fait bredouiller d'une voix confuse. « Je veux dire, non, elle m'a écrit, c'est tout. _Et qu'est-ce qu'elle a pu vous écrire ? _Des banalités. _Des banalités, vraiment ? _Oui ! Enfin, la plupart des choses étaient banales. Bonjour, comment vas-tu, tiens toi droite, et ces choses là. _Mais encore ? _Vous êtes trop curieuse, ma mie, » tente-je d'un ton chafouin qu'elle chasse d'un mouvement négatif du menton. « Non, non ! Je commence à vous connaître bien, et vous tirez la même tête que moi devant les marches du château tout à l'heure. _Oh ! On vous a sali le perron ? _Vous changez de sujet ! » Je regarde mes mains, touchée de l'accusation, comme de son insistance. Je compare un instant nos doigts : les miens, bien que piqués par mon aiguille mille fois durant mes broderies, sont très blancs, et incroyablement fins par rapport aux siens. Je les cache, honteuse d'être la femme à consoler, alors que des barbares sont occupés à souiller le plancher. « Une de mes sœurs est mal portante, et elle m'a indiqué que mon père ne lisait pas mes courriers. _Et qu'est-ce qui vous chagrine le plus ? » Je pince les lèvres. J'en suis moi-même désolée, mais c'est bien l'indifférence de mon lord, plus que l'agonie de ma sœur, qui me pèse sur le ventre. Je mens effrontément. « Je suis inquiète pour ma sœur. » Elle sourit alors avec chaleur, et me lance avec conviction. « Allez voir la septa, et priez avec elle ! Les Sept vous entendront si vous le faites de tout votre cœur, et même si votre sœur part, elle sera bien accueillie par eux. » Je hoche la tête, souriant sur mon manque de dignité, elle se relève, j'en fais de même pour l'enlacer. Ma servante m'étreint avec une tendresse mal aisée, et je la relâche sur un remerciement sincère, bien que certainement pas au propos du sujet auquel elle pense. La porte se referme sur ma solitude et la lettre qui a roulé pour m'attendre au pied de ma coiffeuse, je soupire, m'affale en arrière sur le lit qui, pire encore que les cuisines, me paraît glacé. Je ne compte pas prier, je sais d'avance la chose inutile. Et il faudra faire bonne figure pendant le repas.

Nous avons mangé. J'avais l'estomac noué – et à moitié rempli de crème sucrée déjà, certes – mais j'ai fait honneur aux plats, afin que personne ne s'inquiète de me voir bouder mon plaisir terrestre privilégié, mais je me traîne un estomac aussi lourd que mes pensées jusqu'à ma chambre où je veux m'enfermer jusqu'au nouveau jour, m'estimant d'une bien mauvaise compagnie pour la dame que je suis censée égailler. Je ne parviens pas à me défaire de ces nœuds immondes qui m'engluent comme une toile d'araignée. Suis-je donc, à l'instar de Fionella, devenue un monstre ingrat qui s'offusque d'abord d'être ignorée avant de s'inquiéter de la mort d'une sœur ? Ah, quelle terrible lettre elle m'a fait, il faut que je lui réponde ! Maintenant – non, pas maintenant, dans une lune au moins, qu'elle ne me croie pas empressée. Et je vais lui répondre quelque chose de magnifique, de beau, de tendre, de si mielleux et d'aiguisé que toute sa perfidie lui éclatera au visage et qu'elle finira comme un scorpion effrayé, à périr piquée de son propre venin – voilà que je pense encore à enterrer un membre de ma fratrie ! Non, ne devrais-je pas plutôt lui répondre avec amour, lutter avec de nobles armes, faire souffler sur notre vieille tour un vent moins implacable, portant des fragrances douces et apaisantes ? J'entre dans une colère noire aussitôt. Elle ne le mérite pas ! Catin immorale ! Mauvaise fille ! Ogresse en devenir ! Je me lève aussi vite que j'ai enragé, reprends la lettre chiffonnée pour la jeter de nouveau, plus loin, et sans meilleur résultat que la dernière fois, puis je la piétine sans pitié. Si elle me voyait, comme elle se moquerait, comme elle serait heureuse de son effet ! Non, je dois me calmer. Je serre les mains sur mes jupons sans parvenir le moins du monde à la sérénité. M'apaiser, oui, mais m'apaiser comment ? Elle est là, elle ricane, je le sais – et peut-être même qu'elle commence à plaire à notre père. Il doit déjà l'aimer assez pour ne pas l'avoir étranglée depuis tout ce temps où il la côtoie. Quel homme admirable. Si j'avais su qu'un jour j'aurais loué sa patience inébranlable ! Hm – je me serais giflée, pour me faire revenir à la raison. Je devrais d'ailleurs le faire, mais j'aime encore trop ma peau pour la blâmer des égarements de mon âme. Me voilà agacée au point d'en faire des rondes dans ma chambre, comme si j'allais tenir le siège de la tour d'Herpivoie dès demain. Ne suis-je pas ridicule ? Hé bien ! Je l'ai toujours été un peu, et jusque là beaucoup s'accordent à trouver la chose charmante. Je reprends place devant ma coiffeuse, secouant ma chausse pour en détacher le papier qui s'en est amouraché. Cette maudite lettre ne voudra-t-elle donc jamais me laisser en paix ? Je sais : il faut que je m'arrange encore, oui, mais cette fois, pour aller la brûler. Ce sera parfaitement inutile, voir un léger gâchis, mais au moins en serai-je soulagée le temps de la voir se consumer. Saisissant ma brosse dans une poigne volontaire, je me prépare à accomplir une nouvelle bataille du combat de ma vie : dompter ma chevelure et faire baisser la garde à ses nombreux épis.

Je n'y suis pas tout à fait parvenue, mais j'en avais assez : me revoilà à l'assaut des couloir, ma missive dans la paume, parée à affronter de nouveau les couloirs, tout en dissimulant ma honte, ainsi que le pli rabougri et sale que je cache dans ma paume avec la même ferveur avec laquelle une septa cacherait son bâtard. J'en arrive au point où je m'agace moi-même, il va me falloir promptement trouver un sujet parmi les plus passionnants et les plus futiles à parcourir, sous peine de devoir me mettre à danser sur une table et à me faire gronder par tout un chacun. Ce qui serait mérité, certes, je me l'accorde, mais la chose serait de trop pour mes nerfs et j'ai l'impression, sur le moment, que je pourrais en mourir de honte. La nouvelle plairait bien trop à Fionella pour que je puisse lui en accorder seulement la rumeur. Je glisse, je furète, je vais de porte en porte le cœur battant et les yeux si fiévreux que je crois qu'un petit enfant qui me verrait penserait que je suis une voleuse, et que j'attirerais l'attention du moindre erre que je viendrais à croiser. La première porte ouverte sur un foyer a ma faveur, j'ai l'impression que la missive est déjà devenue une braise pour ainsi me brûler les doigts par avance, je m'approche de l'âtre encore assez nourri, je me saisis d'une pince pour fouiller les braises et le réanimer davantage, puis, après un dernier regard noir envers mon mauvais secret, je le confie aux flammes timides. La boule de vélin crépite et ne fait qu'une petite flamme d'abord orangée, puis bleuâtre, puis éteinte ; je suis presque déçue. Autant de perfidie devrait faire un brasier magistral. Fière de moi toutefois, et un petit peu calmée, je contemple le feu dérangé dans sa sieste comme un vieux chat de grenier, j'y suis si pensive que je vois à peine un servant entrer, me regarder à la dérobée, me saluer vaguement quand je tourne tête, puis s'enfuir. Hé bien ! Ai-je donc si mauvaise tête ? Je boude un peu, m'essuie le nez, m’aperçois avec horreur que ma petite main est noire d'avoir agrippé l'outil brassant les braises d'ordinaire, et je me les frotte avec la véhémence d'une meurtrière qui aurait sur les paumes le sang des enfants qu'elle viendrait de sacrifier.

Je sursaute presque en voyant ser Norbert me revenir, cachant mes mains dans mon dos avec une maladresse rare, mais un plus beau sourire que je me serais cru capable d'exprimer. Il m'approche, soucieux, et me lance sans éclairer son visage de cette lueur charmante de bonheur qui remonte ses joues et déride ses lèvres. « Lady Emilia ? Vous êtes-vous brûlée ? _Hein ? Euh ! Non, du tout, mon ser, je vais bien. _Vous allez bien, » répète-il, visiblement sceptique. « Je vais bien, » continue-je en hochant la tête, sentant une goutte de désespoir se former sur un un coin de mon front, refusant à mes mains le droit de quitter les reins pour aller l'effacer, bien que mon envie soit cuisante. « Ma lady, » murmure-t-il d'un ton chaud qui rebondit en mon ventre et me fait battre le cœur, « j'ai du souci pour vous. _Vous êtes trop bon, » fais-je avec une sincérité qui me manquait depuis déjà quelques heures, avant d'abandonner une confession. « Je vais aller vite mieux... Ce n'est qu'une journée pluvieuse. _Hé bien, » reprend-t-il, si gêné dans son ton que j'en relève les yeux, surprise. « Justement, vous, hé, vous m'aviez demandé, si j'avais des rumeurs de ville. _Oui ? _J'en ai trouvé une. » Toute ma morosité éclate d'un coup comme un verre de cristal lancé depuis le sommet d'une tour – d'Herpivoie, au hasard. Je joins les mains sous mon menton, sautille une petite fois sur place, me hissant sur la pointe des pieds pour me pencher vers lui. Comme il est aimable, comme il est gentil ? Le voilà tout embarrassé, passant sa main sur sa nuque avec un sourire timide, mais que j'adore, et que je lui renvoie mille fois. « Vrai vrai vrai ? Une rumeur ? Allons ! Dites-moi, oh, dites-moi ! _Ce n'est pas grand chose. _Mais vous êtes venu la chercher pour moi ! Elle sera forcément aussi merveilleuse que vous. _Boarf, » grimace-t-il en s'empourprant encore, avant de se frotter la joue dans cette mimique que je lui connais depuis que je m'amuse à faire mine de le charmer. « Juste des visiteurs en ville. _Des visiteurs, oui ? Mais d'où viennent-ils ? Allons, laissez-moi deviner. Salvemer, c'est ça ? C'est peut-être lady Walda ? Je n'ai pas eu de réponse à ma dernière lettre. _Non non, » bredouille-t-il, « je doute que vous les connaissez. _Ah, je vous en prie, je vous en conjure ! _Ils viennent de Dorne. » Je cille, m'interromps, recule d'un pas. Mon ser paraît encore davantage mal à l'aise. « ...Peut-être que ça ne vous plaît pas autant que je l'aurais cru. » Je lui saisis la main, l'attire vers moi pour y porter mes lèvres, oubliant l'espace d'un instant mes manières, alors que je prends une inspiration vive pour laisser éclater ma joie. « Si ça ne me plaît pas ! Ah non, ça ne me plaît pas du tout. C'est bien au delà ! Au delà ! Par les dieux, des gens de la grande Dorne ! Des gens du désert ! Oh ! Comment sont-ils ? _Je, euh, je ne les ai pas vus. _Mais ils doivent être bronzés, non ? _Hé bien... _Et ils doivent être pleins de voiles légers ! _C'est à dire... _Et ils doivent sentir les agrumes ! _C'est possible, mais je... _Allons les voir ! » Il m'observe, oubliant pour le coup de me prendre la main que je lui ai dérobée. Un petit silence s'installe, puis je me mords les lèvres, avant de sourire de moitié. « Oh, mes excuses, ser. Évidemment, il pleut, et... Et nous n'avons rien à leur dire, et ce serait sans aucun doute maladroit. Pardon, oui, ce n'est pas... Pas une bonne idée. Nous profiterons d'une prochaine promenade pour profiter de ce que les hommes au village ont pu voir d'eux. Ce sera adorable ! » Il presse mes doigts dans les siens, et je crois que c'est pour me consoler, comme il en a coutume, avec ses manières délicates et aimables, mais il me lance d'une voix forte et sûre. « Très bien. Je vous accompagne. »

Je pleurerais presque de joie s'il n'y avait pas cette pluie toujours aussi formidable et cette boue rendant mon pas mal assuré. Je grimace d'avance pour mes jupons, mais hélas pour ma servante, pas bien longtemps, en tous cas pas assez pour me faire reculer. La terre, sous mes bottes, chuinte et poisse, mais arrimée comme je le suis au bras de mon preux et vieux chevalier, je me sens comme une reine en parade et comme une enfant gâtée. Je lui darde de temps à autres des œillades pleines d'une gratitude immense envers le respect et la pudeur qu'il a vis à vis de mes futilités. Sur l'instant je pourrais, sans mentir, lui souffler que je l'aime, mais je ne le ferai jamais – aussi étrange que ça puisse paraître au goût de mon jeune âge, je sais déjà que ça ne pourrait être que la preuve de la plus grande des cruautés. Cet homme a renoncé à tout pour servir les Tully, y compris à une femme, à des enfants de lui, et je n'ai pas le droit, même de loin, même au travers de la barrière de nos rangs, de le poignarder ainsi. Le cœur lourd et l'humeur légère, je progresse, serrant aussi fort son bras que je tiens mon ombrelle, reconvertie en parapluie de fortune, qui s'empêtre contre le vent parfois joueur, qui me fait grimacer et qui m'a déjà surprise. Nous sommes parvenus au village depuis quelques instants déjà et les rues plutôt désertées ne devraient pas me surprendre : si l'automne ne nous dit pas pour combien de temps il entend s'installer, les premières averses sont toujours les moins tendres pour les échines courbées, bien qu'elles ne soient pas souvent les plus violentes. Aussi, tout le monde ou presque a du s'abriter, pour fêter par d'autres travaux la venue des nuages. Je lance vers ser Norbert, qui, lui, a les yeux plissés d'une concentration pensive que je pense pour moitié due à ces bêtises que je lui fais commettre en ma compagnie, ainsi que le visage ruisselant, cachant son âge sous une bruine brouillée. « Pensez-vous qu'ils se soient abrités dans une taverne ? » Une grosse goutte s'écroule au sol depuis le sourcil de mon chevalier lorsqu'il tourne la tête, je la regarde tomber. « Si ce n'est pas là qu'ils sommeillent, c'est peut-être là qu'ils attendent de traverser les lieux. _Ah oui, peut-être bien. Vous croyez qu'ils ont des temps comme celui-ci chez eux ? _Je ne pense pas. _Et s'ils ne sont pas dans la prochaine taverne ? _Les petites gens sont parfois aussi curieux qu'une lady de ma connaissance, ils devraient les avoir remarqués. _Oh, je suis jalouse ! De quelle femme vous parlez ? » Nous échangeons un sourire particulièrement joueur, puis il me guide vers une taverne dont il doit connaître la direction, et dont je suis incapable de regarder l'enseigne, trop concentrée que je suis à ne pas me maculer de terre pour ne pas faire pleurer ma servante favorite, qui a déjà été vexée, et qui est si gentille. Nous en franchissons l'huis de concert et une foule de regards se braque vers nos deux silhouettes acoquinées. Étrange couple que nous devons faire ! Je rabats ma malheureuse ombrelle derrière moi, la secouant comme je le peux pour respecter les planchers de l'endroit. « Hé, bien l'bonjour, » lance un homme vers l'arrière de la salle, avant de braquer son regard sur moi, alors qu'il avance. Il se frotte un œil, comme s'il avait du mal voir, et me regarde encore, de bas en haut. « Je veux dire, bonjour, lady, hé ! _Bien le bonjour, mon brave, » lui réponds-je avec un sourire des plus aimables, avec lequel j'espère gommer sa gêne – c'est un succès. Il lance. « Qu'est-ce qu'il vous faut ? Je vous sers moi-même, et avec grand plaisir ! _Un renseignement, surtout. _Il sera récompensé, soyez-en sûr, » ajoute-je après mon ser avec un nouveau pli de lèvres amène, ce qui semble une fois de plus conquérir le tavernier. « Allez-y ! Demandez moi c'que vous voudrez, enfin, tant que c'est pas d'écrire. » Un rire traverse quelques personnes attablées. Je cille et fais mine d'avoir un petit éclat derrière ma main, pour être courtoise. « Il paraît qu'il y aurait des gens d'une autre contrée, en visite, ces temps derniers, » interroge ser Norbert. L'homme guigne prudemment derrière lui d'abord, avant de se retenir. « C'est quelque chose de grave ?... _Oh, non, non, ! » m'exclame-je. « C'est juste, vous savez, je voudrais les saluer. » Un silence file. « Sincèrement, » ajoute-je en portant la main à un repli de mes jupes pour lui glisser une pièce de cuivre. « Ah bah ! » S'exclame-t-il alors comme un montreur de cirque, « y'en a une justement attablée ici même ! »

Tous les yeux de la salle se braquent sur une silhouette de femme, et je glousse un rire assez charmant pour en divertir quelques uns, ne voulant surtout pas mettre ma trouvaille mal à l'aise déjà. J'avance aussitôt vers elle, les jambes pleines d'une envie de courir pour la rejoindre au plus vite, tout comme elles se contiennent par la crainte de glisser et de me faire choir devant tous ces hommes assemblés. Je lance en arrière, « merci, mille merci ! » Et parviens aux abords de la femme. Je touche le bois de sa table, posant le bout de mon ombrelle contre l'un de ses coins, avant de m'incliner très légèrement. Mes yeux brûlent d'une joie immense quand je la contemple : si hâlée, aux yeux si noirs, elle me semble avoir froid, mais son visage ! Il est si particulier. Et ses vêtements, ah ! Ma dornienne ! Mon trésor ! Ma nouvelle félicité ! « Bonjour à vous, » entame-je d'une voix vibrante de bonheur et de gourmandise. « Je suis Emilia Racin, et voici l'excellent ser Norbert. » Je me mords les lèvres de délice, alors que je lui glisse. « Pouvons-nous nous asseoir à votre table ?... » Oh, je t'en prie, bel oiseau rare : ne dis pas non ! Dis oui, dis-moi oui !
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Message Sam 1 Déc 2012 - 13:04

     La pluie tombait, les gouttes s'écrasait sur la peau bronzée de la jeune femme qui ne pouvait s'empêcher de frémir à chaque fois. L'eau était froide, le ciel triste et gris, morne comme les châteaux si monotones de ces contrées. Lyra n'était pas habituée à un tel temps, à Dorne même lorsque l'hiver venait, il faisait toujours beau. La pluie restait chaude et agréable à un point tel que la demoiselle sortait avec sa cadette pour se promener sous l'averse. Mais là, elle n'éprouvait qu'un désir : se réfugier sous un toit et attendre que ce déluge cesse !
     Sa dame se rendait dans une ville non loin de là, elle avait assuré à sa suite que ce petit détour ne serait qu'une partie de plaisir et que tout le monde serait ravi d'avoir légèrement dévié du trajet originel, mais pour le moment Lyra se demandait surtout si la Mère Rivière ne voulait pas leur montrer à quel point ils se fourvoyaient ! La noble Dornienne que la roturière servait, était abritée des méfaits du temps puisqu'elle voyageait dans une espèce de carrosse qui lui permettait de ne pas devoir chevaucher. Son âge avancé rendait ces trajets particulièrement pénibles et par conséquent, la marche était grandement ralentie pour permettre à la vieille femme de ne pas trop souffrir des à-coups de la route. Au début, si ce ralentissement ne dérangeait pas particulièrement l'ancienne serveuse de taverne, à présent elle voyait plutôt cela comme une punition. Sa maîtresse avait-elle au moins remarqué qu'il pleuvait des cordes et que tous ses serviteurs seraient bientôt trempés jusqu'aux os ? Bien malgré elle, Lyra émit une succession d'éternuements qui la secouèrent de haut en bas, attirant le regard amusé des gardes qui marchaient autour d'elle. Il était certain qu'elle n'avait pas la délicatesse d'une noble lorsqu'elle agissait !

     Alors qu'ils arrivèrent dans une ville plus digne d'intérêt que les petites bourgades qu'ils avaient traversées jusqu'à présent, la noble dame fit savoir à ses serviteurs qu'ils allaient se rendre dans une auberge de la ville afin d'y poser leurs affaires pour la journée et se sécher un peu. Ce n'était pas une mauvaise nouvelle aux yeux de la jeune Lyra qui rêvait de trouver un bon feu pour y réchauffer ses pieds gelés. La malheureuse était encore habillée à la mode de Dorne, sa robe ne couvrait que l'essentiel et était faite dans un tissu bien trop léger pour la protéger de la morsure du vent, une chance qu'ils ne soient pas davantage dans le Nord ! Quoi qu'il en soit, en arrivant dans l'auberge la suite attira l'attention : les gardes étaient restés à l'extérieur et dormiraient dans les écuries, au sec et, seuls deux hommes d'armes à la peau tannée ainsi que trois jeunes suivantes - dont Lyra - accompagnaient la noble dame. En entrant dans la salle, la roturière sentit un grand poids s'envoler de ses épaules, il ne faisait pas extrêmement chaud, mais déjà plus qu'à l'extérieur et surtout : la pluie ne lui tombait plus dessus.

     Après avoir réservé deux chambres – une pour elle et une pour ses suivantes – dame se rendit dans la sienne et les trois jeunes femmes durent d'abord s'occuper de changer les habits de la noble afin de l'installer à l'aise sur son lit. La malheureuse était bien trop âgée pour rester trop longtemps debout et elle passait le plus clair de son temps allongée. Une fois leur devoir remplit, les demoiselles furent remerciées par leur dame qui ajouta qu'elles pouvaient aller se changer et se sécher, voir même demander un bain si elles le souhaitaient, avant de vaquer à leurs occupations. Seule obligation : l'une d'entre elle allait devoir venir lui tenir compagnie et ce fut la plus ancienne des trois suivantes qui se dévoua. Les roturières se rendirent donc dans leur chambre pour se déshabiller et s'essuyer avant de changer de robe. Lyra avait bien été tentée de demander un bain chaud pour réchauffer sa peau glaciale, mais au final, avait estimé que ce serait inutile. Sa nouvelle robe n'était pas plus couverte que la dernière et en moins d'une heure, elle serait à nouveau glacée. Prendre un bain serait une perte de temps, elle avait déjà été trempée par la pluie et sa chevelure en témoignait.

     Une fois Lyra parée, elle demanda à la dernière suivante ce qu'elle comptait faire et celle-ci déclara qu'elle profiterait de cette pause pour faire un petit somme. La Dornienne lui souhaita donc un bon repos avant de sortir de la pièce pour se rendre dans la salle commune. Il y avait beaucoup de monde, certainement tous attirés par le refuge de la pluie que cela offrait. Sa robe orangée détonnait beaucoup au milieu des habits plutôt morne et elle sentait le froid du sol sous ses pieds nus. Dire que sa dame lui avait offert une paire de chaussures tressées lorsqu'elle était entrée à son service, Lyra avait toujours pensé qu'elles ne lui serviraient à rien et les avaient rangées dans un coin de ses affaires. Depuis les jolies chaussures s'étaient envolées et la Dornienne était contrainte de vivre pieds nus, de qui n'étaient pas un problème à Lancehélion, mais changeait du tout au tout dans le Conflans !

     Attablée, Lyra tendait les oreilles et écoutait tout ce qui se passait autour d'elle. Le temps défilait, puis à un moment donné la porte s'ouvrit sur un couple plutôt... Insolite. Un chevalier et une noble dame certainement vu la manière dont elle était vêtue ! Si jadis la roturière éprouvait quelques difficultés à différencier les nobles du Nord des roturiers, maintenant c'était chose aisée. Le regard d'ébène de la Dornienne suivit les deux protagonistes pendant quelques instants avant qu'elle ne se prenne de passion pour autre chose : un chasseur non loin d'elle qui parlait à l'instant d'avoir chassé un ours. Un ours ! La demoiselle osait à peine imaginer à quoi cela pouvait bien ressembler. Assurément à un monstre d'après sa description ! Mais bientôt l'attention se concentra sur une Lyra on ne peut plus étonnée qui regarda autour d'elle avant de constater que la noble et son chevalier se dirigeaient vers elle. La jeune femme avait un visage très captivant : rond et enfantin, quelque chose se dégageait d'elle, peut-être une douceur qui s'effaçait normalement avec la venue de l'âge adulte ? Quoi qu'il en soit, la mystérieuse noble lui offrit un salut que généralement les personnes de ce rang ne réservaient qu'à leurs semblables, puis elle se présenta avant de poser une question tout aussi surprenante. C'était bien la première fois qu'une noble dame lui demandait la permission de s'asseoir à sa table ! En fait, c'était même la première fois qu'une femme de bonne naissance la regardait. Lyra s'empressa de répondre en ouvrant la bouche en « O » sous le coup de la surprise.

     ▬ Oh ! Mais bien sûr, je vous en prie ! Le ton était peut-être trop enjoué, mais c'était plus fort qu'elle. La jeune femme se redressa pour débarrasser les quelques affaires qui traînaient sur la table – et ne lui appartenaient pas d'ailleurs – avant de se rasseoir et de glisser ses mains entre ses deux cuisses couvertes par le tissu de la robe, de manière à les réchauffer. Je m'appelle Lyra, je suis la suivante d'une dame de Dorne qui séjourne ici ce soir. Était-ce le soir d'ailleurs ? Avec ce temps si sombre difficile de le dire ! Enfin, aujourd'hui ! »

     Se trémoussant sur son derrière sous le coup de l'impatience, Lyra se demandait ce qu'une noble dame venait bien faire à sa table. Elle était si souriante ! Typiquement le type de personne que la Dornienne espérait croiser en voyageant. Bien malgré elle, la roturière affichait un sourire quelque peu benêt qui l'empêchait d'avoir l'air désintéressée, il était clair dans son regard qu'elle était captivée par cette apparition inattendue. Exit l'humeur monotone provoquée par la pluie. La pluie d'ailleurs ! Les yeux sombres de la jeune femme se posèrent sur la robe de la noble qui semblait parfaitement sèche, ses lèvres s'entrouvrirent de stupeur.

     ▬ Oh ! Une ombrelle, je n'y avais guère songé. Mais elle n'en possédait pas de toute manière. Les nobles de Dorne les utilisaient pour se protéger du soleil à Lancehélion. Souriant un peu plus, la jeune femme leva ses mains pour les poser sur la table avant d’entrelacer ses doigts histoire de s'empêcher de tripoter sa robe. Est-ce que je puis vous aider ma dame ? Je n'ai pas l'habitude de voir des nobles dame et des nobles chevaliers venir me parler ! »

     Pourtant, son ton n'était pas contrarié, elle avait accepté sa condition de roturière depuis bien longtemps et cela lui convenait parfaitement.
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Message Mer 19 Déc 2012 - 23:37

Le visage de ma trouvaille – ou plutôt de la perle dénichée par mon ser préféré – s'illumine quand j'approche et tout mon cœur s'en trouve gonflé d'une allégresse qui n'a d'égale que mon soulagement. Elle semble surprise, mais heureuse ! Heureuse de nous voir ! Et empressée, même : voilà qu'elle nous fait promptement de la place pour que nous nous installions au mieux, et je ne serais pas si éduquée que j'en aurais battu des mains avant de l'embrasser. Bien sûr, je n'en fais rien, et me contente de sourire gracieusement, avec ce petit pli trahissant la joie qui se forme sous mes yeux, mais je ne m'en assois qu'avec plus de délices. Réajustant le pommeau de mon ombrelle qui vient de se mettre en tête de glisser, je me donne une contenance le temps de reprendre mes esprits et de tenter de dominer la rougeur montée à mes joues comme à mon front, qui ne trahissent que trop bien mon engouement pour la femme au devant de moi. Je repose mes yeux sur elle et, c'est sans doute l'émotion, dans l'instant je la trouve exquise. Parfaite. Comme j'envie ses lèvres pleines, ce visage qui se s'embarrasse pas de finesse exagérée, de délicatesse maniérée, pour être franc, rond, plein de courbes ; bref, féminin autant qu'il est possible de l'être. J'ai beau ne pas être maigre, j'envie cette bouche gourmande qui me donne envie d'en recevoir un baiser. On parle parfois des manières étranges – ou légères – des gens du désert, peut-être s'osera-t-elle à m'embrasser sur la joue ? Ça ne serait pas grand chose. Et si je le lui demandais ? Ah, non, plus tard, je vais effaroucher ma tourterelle ! « Oh, vous accompagnez une lady ? » Entame-je avec un air de malice que je confie pour moitié à mon cher Norbert, qui lui, comme à son habitude, se montre aussi discret qu'attentif et ne m'en répond guère. « Voilà qui nous fait un point commun, » poursuis-je vers celle qui vient de se présenter comme étant Lyra. « J'ai l'honneur de suivre les jours d'une merveilleuse lady, moi aussi. » Mais je tais son nom, sans en avoir honte, évidemment que non ; je veux simplement éviter de mettre dans l'embarras mon étrangère, soit qu'elle puisse ignorer qui sont exactement les Tully et faire un petit impair qui ne manquera pas d'être relevé, soit qu'elle puisse en être mal à l'aise, ou trop impressionnée.

Elle remue sur son assise et j'en fais de même sans y songer, les joues toujours roses de plaisir et les yeux toujours plus brillants d'intérêt. Je glisse un nouveau regard à mon ser, cette fois, c'est moi qu'il contemplait au moment où j'ai tourné la tête et cette œillade qu'il m'adresse témoigne si bien de son propre bonheur à me regarder me dérider que j'en rougis, j'en bafouille, puis j'en ris sans objet. Pour voiler ma gêne et ne pas y embourber mon vieil ami, je reviens à ma dornienne, gloussant avec empressement en essayant de rebondir sur les dernières paroles qu'elle a prononcées. « Oui, une ombrelle, par une telle pluie ! Mon habilleuse m'a pourtant dit que c'était une étrange idée et que je ne risquais pas d'avoir la peau rougie malgré le soleil é-cla-tant d'aujourd'hui, » je roule alors un peu des yeux, « j'ai préféré avoir l'air un peu ridicule au départ pour avoir l'effet le moins humide au final ! » J'ai déjà fait plus drôle. Mais enfin, j'ai détourné le sujet. Je lève mes mains à hauteur de mes épaules, remuant les doigts avec un peu de manière. « Ah, m'aider, m'aider, non ! Je ne viens pas vous demander une quelconque aide, mais... » Mon ombrelle m'interrompt, alors qu'elle vient de glisser de nouveau et qu'elle a chuté bruyamment à terre. Je fronce les sourcils, claque de la langue et me mets aussitôt à morigéner mon paquet de dentelles repliées, affirmant qu'elle est une vilaine possession indocile et, tandis que je suis penchée, mon œil accroche quelque chose qui me surprend, puis, en seconde vue, me sidère. Je me relève en deux temps, d'abord d'un coup et dans un sursaut, avant de refaire le même geste, mais de façon plus digne – plus 'demoiselle' – et peut-être aussi un peu comique. Reposant mon succédané de parapluie contre le rebord de ma chaise, je souffle d'un ton éminemment concerné. « Mais, pauvre chat, vous êtes pieds nus ? » Je pose la main à mon cœur, avant d'ajouter. « Vous devez être transie de froid ! S'il vous plaît ! Laissez-moi vous offrir quelque chose de chaud, d'ici, un petit souper, une décoction, ce qu'il vous plaira... » Je laisse filer ma voix, craignant qu'elle ne prenne ombrage d'une émotion qui pourrait être prise pour une dédaigneuse charité, voire une hautaine pitié. Je murmure à la suite, d'une voix un peu traînante. « Pour vous souhaiter la bienvenue, et parce que vous êtes assez aimable pour m'accueillir avec un sourire lumineux ! » Je lui adresse le mien, de fait. Et après un nouveau rire. « Je suis navrée, d'ailleurs, je suis parfois un peu familière. Ne m'en tenez pas rigueur, je vous en prie. » On pourrait être surpris de me voir prendre tant de gants avec une roturière, mais, au final, j'ai toujours été ainsi. La grande majorité de ceux que j'ai été amenée à fréquenter s'en trouvent soit heureux, soit flattés, dans les deux cas ils sont d'une humeur plus favorable aux babillages et c'est bien là mon vice préféré. Je m'apprête à héler le tenancier, entamant déjà un petit signe de la main pour l'attirer à nous et prendre commande de ce qu'elle désirera. Tournant mon petit nez vers mon ser fétiche, je lui souffle. « Et vous prendrez ? _Ma lady, une dame n'offre pas le boire ou le manger à un homme de sa table, c'est l'inverse qui se produit. _Hé, ce n'est pas ma table, alors acceptez ma fantaisie ! _Un lait. _Un lait ? _Oui, un simple lait. _Vous et vos manies. » Je glousse un léger rire et termine d'attirer cet éminent gargotier vers notre coin de bois, lequel ne tarde pas. Sans doute devait-il nous guetter, mais étant donné l'étrangeté de notre arrivage et la pièce de cuivre que je lui ai déjà cédée pour un simple mot de sa part, j'imagine qu'il n'y a aucune surprise à avoir dans ce fait. Je laisse Lyra s'exprimer, puis demande le lait de Norbert – quel enfant ! – et une petite sucrerie pour ma part.

Le silence revient alors que l'homme s'éloigne avec des façons un peu trop exagérées pour être naturelles, mais sans doute se figure-t-il qu'il faut ampouler pour rendre hommage, aussi décide-je de m'en amuser sans moquerie. Revenant à mon oiselle de Dorne que j'observe en me rongeant un coin de lèvre comme une enfant s'apprêtant à commettre une bêtise, je murmure d'abord bas, puis sur une voix qui s'envole peu à peu, portée sur les ailes d'une envie grandissante. « … Si j'avais quelque chose à vous demander, ce serait, au juste, de me parler de votre voyage. » J'agite mes doigts les uns contre les autres, émettant de tous petits bruits de tapotement. « Oh ! Elle est un peu cavalière, cette demande, et j'ose espérer que vous n'êtes pas trop à cheval sur la distante courtoisie qu'il est de mise souvent d'avoir, mais pardonnez mon emportement ! Je n'ai jamais, jamais-jamais cru entendre quelqu'un rapporter le passage d'une dame de Dorne, alors j'aimerais, que dis-je, j'adorerais que vous me parliez de ce qui vous amène, de ce qui vous plaît, de ce qui vous va ! C'est ce qui m'a poussée à oser venir jusqu'à vous, malgré ce temps un peu... Contrarié. » Je reprends ma respiration, croisant les doigts contre mon tissu, sous ma poitrine que je gonfle d'une inspiration franche et que je perce d'un aveu immédiat. « Et je suis trop bavarde ! Voilà, voilà, Lyra, je vous écoute, et je vous demande : qu'est-ce que je peux, moi, faire pour vous rendre cette étape plus agréable ? » Ah, mon bel oiseau ! Comme j'aimerais te garder. L’égoïsme de cette pensée ne me frôle même pas, tant je suis charmée par ce sourire à l'éclat vif et à ses yeux pétillants comme des perles noires.
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Message Ven 21 Déc 2012 - 19:30

     Enjouée ! Voilà le mot qui venait à l'esprit de la jeune Dornienne lorsqu'elle posait ses yeux sombres sur le minois de la demoiselle aux formes généreuses. C'était étrange de dire cela de la sorte, mais Lyra avait presque l'impression de se trouver face à elle-même. D'un point de vue mental bien évidemment, il était clairement visible que les deux femmes n'avaient aucun point commun au niveau de leur physique. La demoiselle attirait immédiatement la sympathie, elle était telle que Lyra imaginait les nobles dames : amusantes tout en étant très vivante et un peu maladroite. Comme il devait être plaisant de vivre avec une telle personne. Les lèvres épaisses de la roturière étaient toujours étirées dans un sourire amusé et charmé, elle ne manqua pas de lier ses doigts entre eux pour éviter de battre des mains en entendant sa vis-à-vis lui faire savoir qu'elle était aussi une suivante. Certainement d'une dame importante étant donné qu'elle-même semblait être une jeune femme de bonne famille. Lyra ignorait qu'il était de tradition qu'une femme noble s'entoure d'autres dames de son rang – bien que d'une maison légèrement inférieure à la sienne – comme sa maîtresse s'était toujours montrée désireuse de voir des domestiques à son service, elle croyait que c'était une coutume. Sans quitter la demoiselle de son regard, la jeune femme l'interrogea alors sur ce point, ne se souciant pas vraiment du fait qu'elle pouvait avoir l'air trop curieuse. Elle l'était après tout !

     ▬ Vraiment ? ! Et quelle dame servez-vous donc ? J'imagine que ce doit être une personne importante, vous m'avez l'air d'être une grande maison vous aussi. »

     Grande maison, ou maison mineure peut-être. Lyra avait encore beaucoup de mal à différencier les unes des autres, c'était comme d'essayer de différencier deux vins alors que vous ignoriez le goût qu'ils devaient avoir ! Lady Emilia se trouvait être une personne nerveuse, elle ne tenait pas en place – tout comme son homologue – et bafouilla avant de rire légèrement. Quelle agitation, c'était agréable à voir ! Lyra n'aimait pas rester passive et immobile à ne rien faire, quelqu'un d'aussi nerveux qu'elle ne pouvait donc que lui apporter réconfort et sentiment de familiarité qui étaient bons pour le moral. Après un petit gloussement, la demoiselle explique plaisante alors sur son ombrelle en argumentant d'une manière on ne peut plus logique. De toute manière, aux yeux de la Dornienne cette ombrelle était loin de donner un air ridicule à sa propriétaire, au contraire ! C'était un petit accessoire si adorable, Lyra avait toujours apprécié ce type de choses chez les nobles dames. Elle s'empressa d'ailleurs de la rassurer alors que l'ombrelle chutait, apparemment d'une manière qui ne convenait pas à sa propriétaire.

     ▬ Ce n'est pas ridicule, au contraire c'est très charmant et délicat ! »

     Elle songea à ajouter quelques détails pour lui faire savoir à quel point cette originalité lui plaisait, arguant le fait que cela ajoutait du cachet à sa personnalité. Mais l'occasion ne lui fut pas donnée ! La demoiselle s'était penchée pour récupérer son ombrelle rebelle, puis elle se redressa soudain, se baissa une fois de plus et pour finir, se remit d'aplomb pour de bon. Un léger froncement de sourcils apparut sur le minois de la roturière qui n'aurait pas manqué de rire un peu de la situation plutôt amusante, mais elle craignait d'avoir dit ou fait quelque chose qu'il ne fallait pas. Les coutumes étaient si différentes de sa région natale ! Il était difficile de savoir où l'on pouvait mettre les pieds en toute sécurité. La jeune femme malmena un instant sa lèvre, se demandant bien ce qu'elle pouvait avoir fait comme boulette, mais rapidement la noble demoiselle la rassura. Apparemment c'était l'état de ses pieds qui l'inquiétait. Il était vrai que se promener nu pieds dans un tel climat avait de quoi vous faire passer pour une folle, mais à Dorne c'était tout à fait normal. Elle entrouvrit la bouche pour tenter de rassurer son adorable interlocutrice, mais celle-ci prenait déjà les choses en main, proposant de lui payer de quoi se réchauffer un peu. La gêna fut palpable sur le visage de la Dornienne qui se sentait toujours assez mal d'accepter de tels cadeaux sans rien donner en retour, mais devant la justification de la Riveraine, Lyra accepta finalement.

     Elle resta un instant silencieuse, laissant lady Emilia parler et prendre un peu les devants, se renseignant sur les goûts de son chevalier qui semblait être l'incarnation même de la chevalerie. Les prunelles sombres de la roturière se promenèrent sur le visage de l'homme tandis qu'elle se demandait comment cela devait être de vivre avec une personne aussi joyeuse et pleine d'entrain que la jeune noble. Lorsque le choix fut fait, l'aubergiste, qui devait certainement les surveiller de près, ne manqua pas d'arriver pour prendre leurs commandes. Après avoir songé un bref instant, Lyra se décida pour quelque chose qu'elle connaissait et qui ne manquerait pas de lui réchauffer les membres, une boisson alcoolisée sans pour autant rendre saoul n'importe qui !

     ▬ Un verre de vin de Dorne, mais juste un fond, de quoi me réchauffer. »

     L'homme s'éloigna après que la commande du chevalier fut passée, puis l'attention de l'amusante demoiselle se posa sur la roturière qui la regarda, un sourire flottant toujours sur ses lèvres. C'était étrange, mais elle se sentait bien plus à l'aise avec cette noble si originale qu'avec tous les roturiers qu'elle avait rencontré depuis son départ de Dorne. Comme quoi, le rang ne faisait pas tout. Si quelqu'un lui avait dit que cette situation se passerait un jour, jamais la jeune femme ne l'aurait cru ! Le sourire en coin de lady Emilia ne manqua pas de préparer son interlocutrice à quelque chose de spécial. Ainsi, lorsqu'elle lui demanda de lui parler de son désir de connaître plus de choses sur son voyage et tout ce qui l'entourait. Devant les justificatifs qu'elle lui donna, Lyra fut encore plus amusée et n'hésita pas une seule seconde avant de répondre à la dernière question de la demoiselle si avenante.

     ▬ Mais vous le faites déjà ! J'ai toujours espéré pouvoir discuter de la sorte avec une noble dame, tout le monde me disait que c'était impossible parce que je ne possède pas de nom, mais je suis ravie de voir que je ne m'étais pas trompée. Elle ne mentait pas, c'était sincère. Et je vous rassure, ma dame ne cesse de me dire que je ne suis pas le protocole comme il le faudrait, demandez-moi tout ce qui vous vient à l'esprit sans vous soucier de ces détails, j'aime pouvoir parler sans entraves et c'est plaisant d'entendre quelqu'un parler aussi librement que vous. »

     Elle fixait trop les gens ou parlait trop librement, posant des tonnes de questions qui mettaient mal à l'aise les autres nobles. C'était certainement pour cette raison que sa dame ne demandait pas à ce qu'elle soit à ses côtés lorsqu'elle rencontrait d'autres nobles. Mais peu lui chalait, Lyra était heureuse de pouvoir diversifier un peu ses discussions et ne pas devoir sans cesse se demander « est-ce que je peux dire ceci ? » même si, bien évidemment, elle n'allait pas parler comme une charretière non plus ! Un bref instant de silence s'était imposé de lui-même alors que Lyra réunissait ses pensées.

     ▬ Et bien, que puis-je vous dire ? Ma dame est issue d'une maison de Dorniens Sableux, elle possède une peau noire comme l'ébène et a connu bien des histoires de ce qu'elle m'a raconté ! Elle a des amis dans cette région, à Murs-Blancs pour être plus précise. Nous avons quitté Dorne il y a quelques semaines de cela, il faisait encore très chaud ce qui explique que je n'ai pas songé à passer des chaussures d'ailleurs, ce n'est pas très fréquent chez nous vous comprenez. Elle pouvait avoir l'air un peu barbare en parlant de choses aussi importantes pour une noble qui vivait dans une région où la pluie était fréquente. Nous sommes passés par l'Orage, j'y ai d'ailleurs rencontre beaucoup de personnes intéressantes dont l'Orage Moqueur ! C'est étrange de voir à quel point ces régions changent de la mienne. Avez-vous déjà été à Dorne ma dame ? »

     Elle sautait du coq à l'âne et ne savait pas vraiment par quel bout prendre les choses, voulant tellement en dire. C'est ce moment que choisit l'aubergiste pour apporter les commandes, la demoiselle le remercia avant de tourner la tête vers sa voisine pour lui adresser un nouveau sourire.

     ▬ Et merci beaucoup pour ça. Vous n'étiez pas obligée vous savez. »
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Message Jeu 3 Jan 2013 - 1:46

La question de Lyra sur ma très chère lady était restée un peu en suspens, le temps de mes babillages et de l'aventure que l'ombrelle nous avait fait traverser – quelle quête épique était-ce que de la rajuster et de découvrir que je parlais avec une personne méritant véritablement le terme de va nu pied ! L'analogie me fait sourire davantage un petit instant. Oui, mon père a tenu à m'éduquer et à me faire éduquer de sorte à ce que je sache qu'il ne fallait pas que je ne me mêle de trop à la population extraite de la roture, parce qu'ils sont, comme les nobles souvent – ah, Fionella ! – avides et intéressés, et que certains pourraient ne pas hésiter à tromper, trahir et dépouiller une jeune lady sans défenses comme je suis, mais elle est une dame de compagnie, tout comme moi, et n'est donc pas n'importe quelle demoiselle ! En tous cas, j'en fais fi, et sa joie communicative répond si bien à la mienne que le pauvre reste de méfiance que j'aurais pu éprouver s'en trouve balayé comme une poussière sur le revers de mes dentelles. Elle trouve charmant et délicat mon choix de l'ombrelle par temps de pluie, et sitôt que la commande est passée, j'y réponds. « Charmant, oui, mais je vois déjà d'ici la pauvre mine de la petite lingère qui devra étendre et faire sécher mon outil pour ne pas que la dentelle en souffre. Au moins, ce sera déjà quelque chose d'épargné à ma robe. Puisse-t-elle me pardonner mes caprices ! » Puis, après un petit temps de réflexion que quelques interrogations au sujet des qualités des vins de Dorne interrompt, j'opte pour une formulation simple et pleine de tact quant à la lady que j'ai l'honneur de servir. « Je partage les jours de lady Eleanor Tully, la sœur de lord Edwyn, notre suzerain. » Au moins, ainsi, j'ai fait passer la précision pour une simple information quant à la proximité de ma si chère lady dans sa propre famille, ainsi, si elle connaissait déjà la famille concernée, je n'ai commis aucun impair, et si elle l'ignorait, Lyra s'en trouve dans une situation dépourvue d'inconfort. Je ne lui en voudrais pas de l'ignorer, après tout, étant de noble éducation, je connais fort peu de maisons dorniennes. Je sais bien que leur suzerain est un Martell, et que d'ailleurs on le nomme prince, mais qu'en sais-je davantage ? Rien ! Alors une demoiselle ayant du travailler plutôt que coudre et écouter, comment pourrais-je la blâmer de ne pas connaître le nom d'Edwyn ? Mais je ne peux les évoquer sans en dire davantage, aussi, je poursuis. « Comme les dieux m'ont été favorable le jour où ils m'ont gratifiée de cette tâche ! C'est un véritable honneur, et un réel bonheur, vraiment, que d'être à leurs côtés. Ils sont, ah, oui, l'incarnation de la noblesse. Si droits, si vrais, si concernés par leur peuple et par le royaume et son bien ! Je ne pourrais me trouver mieux. » Je glisse une oeillade vers mon ser. Non, vraiment, je ne peux imaginer côtoyer des êtres qui me seraient plus chers. Il croise alors mon regard et – zut ! Il a rougi. Heureusement, Lyra m'a donné du grain à moudre et je me jette à l'assaut de cette farine à bavardages, pour noyer l'incident sous une pâte verbale que j'essaie de rendre la plus digeste qui soit. Ma dornienne vient de me confier qu'elle avait rêvé de pouvoir deviser avec une noble personne, mais ne s'y était guère osé – en dehors de sa dame, j'imagine, sinon, quelle tristesse – puis qu'elle-même n'était pas trop au clair avec les règles de la courtoisie. Voilà qui arrive tout à fait dans mon domaine d'expertise. Redressant le buste avec gourmandise, j'entame. « Oh ! On m'en a fait souvent la remarque, non pas qu'on me le reproche, mais parce que la chose paraît parfois étrange, mais... Non, pourquoi devrais-je bouder le plaisir qu'il y a pour chacun de discuter ? J'adore discuter. » Belle évidence ! « Et j'adore entendre les gens parler ! Tout se passe bien mieux lorsqu'on s'ouvre un petit peu, et, puisque vous acceptez ma curiosité, sachez que vous pouvez assouvir la vôtre ! Ne craignez rien, je suis quelqu'un d'assez difficile à choquer. » Et j'y ajoute un sourire chafouin, un regard espiègle, ainsi qu'un rire mutin. Norbert se racle la gorge, aussi je glisse vers lui. « Mais vous le savez, mon ser. _Hélas ! Que trop bien. » Cette fois, le rire du chevalier se joint au mien.

Je vois du coin de l'oeil le tavernier préparer son petit plateau avec les deux verres demandés et j'essaie, malgré moi, de deviner de qu'il a pu choisir comme pâtisserie à m'apporter, mais le récit de Lyra capte vite mon attention et détourne mon appétit pour le changer en soif d'apprendre. Une dornienne sableuse, soit, mais sableuse, quoi, comme le sable ? Est-ce qu'ils sont fait de sable ? Quelle pensée ridicule. Le cultivent-ils ? Quelle étrangeté ! J'ai même toutes les peines du monde à m'imaginer quelqu'un avec la peau si noire. Je darde un regard furtif vers mes menottes claires, seulement piquées ça et là des travaux de l'aiguille. Noir, noir, vraiment, comme il doit être singulier d'être d'une carnation si sombre ! Est-ce que le contact de leur peau est le même ? Et comment oser poser une telle question ? L'anecdote des chaussures me fait sourire avec appui. « Et comment est-ce de marcher nu pied sur le sable ? J'imagine que ce doit être comme une neige chaude et douce. Que ce soit être particulier ! » Et comme je comprends qu'on ne s’embarrasse pas de chausses ! Marcher dans la neige était un plaisir pour moi, pour les saisons froides que j'ai connues, même si j'ignore si je m'y risquerais avec autant d'allant aujourd'hui. La fluxion fatale de ma mère me ferait réfléchir. Il n'est pas l'heure de penser à la mort, voyons ! D'autres remarques suivent, des réponses et des questions s'imposent, mais voilà que le petit plateau – je constate avec plaisir qu'il a été lavé et est encore humide – nous est apporté. Un verre de lait chaud, un demi verre d'un vin particulièrement sombre, et une assiette couverte d'un magma de crème de fragments de gâteau couleur de miel. J'examine la chose en remerciant chaleureusement le tenancier, me demandant par quel bout dois-je prendre cette création, disons, signe d'un enthousiasme rare à la découpe, mais nulle cuillère ne m'est confiée et, au visage satisfait que ce brave roturier arbore, je devine qu'il considère le service comme parfait. Je hoche la tête à son encontre, de bien trop bonne humeur pour ne pas m'en amuser, et défait de ma manche quelques pièces de plus que je lui glisse comme précédemment. Il paraît éminemment satisfait des cuivres que je viens de lui céder et s'éloigne promptement, nous assurant que, hé, nos désirs sont des ordres et qu'il sera heureux de s'exécuter. Me voilà face à ma montagne, tandis que mon ser empoigne son verre pour le lever en direction de Lyra, afin de saluer la rencontre. Je soulève mon assiette avec une expression d'une rare espièglerie au visage pour triquer à mon tour. « A nos chemins croisés. _A nos échanges ! » Réplique-je joyeusement, avant de reposer le plat et de m'y pencher. « Vous n'avez aucun couvert ? _A moins qu'il ne soit caché là dessous, dans ce cas, il n'y a qu'un moyen de le savoir, » réplique-je à mon ser avec gourmandise. « Attendez, » fait-il en commençant à se lever, « je vais vous en quérir. _Mais non, mais non, il en sera tout confus, laissez, c'est amusant. _Mais enfin ! _Laissez ! » Et je plonge mon doigt pour le porter à mes lèvres et suçoter avec un plaisir évident la pâte que je découvre trop sucrée, mais avec un goût que ma joie et l'instant rendent unique. Norbert me fixe un instant, les yeux très légèrement arrondis, avant de se raidir un peu et de tirer une ample lampée de son verre. Je ne lui épargnerai décidément rien.

« Par l'Orage, donc, » reprends-je vers Lyra, que j'espère ne pas avoir choquée – et j’entretiens également l'audace de croire avoir fait céder par là les quelques craintes qu'elle pourrait avoir quant à mes manières et à ma façon d'adapter ma connaissance du protocole à mon interlocuteur. « Et vous avez rencontré lord Baratheon ! Ah, comme il doit être un fascinant personnage. Et son rire, l'avez-vous entendu ? On dit qu'il fait écho même dans les plaines les plus vides ! » C'est sans doute un rien exagéré. « Si j'ai été à Dorne ! Ma foi, je n'ai même jamais quitté le Conflans. En elle-même, la région est déjà tellement vaste, et tellement riche en paysages, que je m'use la tête à vouloir imaginer ce que ce doit être d'entreprendre de tels voyages. A quoi ressemblent les maisons, dans votre région natale ? A ce qu'on m'a dit, même les constructions varient énormément, et on ne fait pas les toits de la même façon du nord au sud de Westeros. Et puis, on y vit très différemment. C'est intriguant, n'est-ce pas, de songer à ce que cette distance peuvent changer les coutumes et les gens ! J'espère qu'on vous accueille bien, votre dame et vous. Ce doit être parfois un peu... Perturbant ! » Moi qui avais tant de frayeur à l'idée simple de changer de murs, l'idée de découvrir une nouvelle région toute entière me semble vertigineuse. Alors plusieurs en une seule vie ! Quand bien même je suis fidèle à ma dame, je dois bien admettre qu'en mon for intérieur, l'idée d'aller bientôt au Nord me pétrifie bien un peu. Déjà, il y fait froid, et en plus, il y a des marais, avec des bêtes, et de grosses bêtes, dont certaines volent et d'autres puent ! Faut-il que je l'aime pour la suivre si souriante dans un lieu où j'aurais la goutte au nez en permanence. Quel drôle d'air je vais bientôt avoir. J'ajoute en retard, mais d'un ton très chaud, et très sincère. « Ne me remerciez pas, Lyra, c'est un vrai plaisir de parler avec vous. Vous ensoleillez ma journée. » Je chipe un bout de pâte imbibée de crème que j’entreprends de grignoter pour passer ma gène derrière une apparente maladresse que j'ai moi même provoquée. Mon chevalier questionne. « Est-ce qu'il est bon, au moins ? _Fé fuculent, » réponds-je sans oser trop articuler. J'ai beau avoir dégluti, j'ai l'impression d'avoir toute la bouche graissée et je ne voudrais pas accompagner mes propos de postillons malencontreux.

Cillant un bref instant alors que je finis d'avaler une salive lourde pour la troisième fois, je contemple Lyra et finis par glisser avec un ton badin couvrant ma curiosité. « Êtes-vous l'unique dame de compagnie de votre lady ? » Je ne voudrais pas, quand bien même ça me peinerait, lui faire manquer à ses devoirs si celle-ci la rappelait. Et j'imagine qu'une dame est, quoiqu'il arrive, plus exigeante envers une roturière qu'envers une autre noble, même de plus petite extraction. « Et comment faites-vous pour tous ces voyages ? Vous devez avoir bien des gardes, et changer les chevaux, et avoir eu pléthore d'avaries ! Êtes-vous parfois accueillies dans d'autres maisons de noble qui vous auraient conviées, ou préférez-vous les villes et le charme typique des auberges ? » Et des épouillages après avoir fréquenté certaines couches moins propres que d'autres ? Comme ce doit être une aventure, que de circuler autant ! Jamais dans son propre lit, allant de l'avant vers l'inconnu, dans des villes dans lesquelles jamais on a encore posé son joli pied, nu au demeurant ! Voilà qui doit donner une richesse remarquable, au moins à la hauteur de ce qu'elle a coûté en deniers. Et voilà qui n'est définitivement pas pour moi, également, moi qui ai déjà peine à trouver agréable une petite chevauchée. Je continue de grignoter, attentive et moins bavarde enfin, relevant avec morgue le défi de manger cette chose au sucre sans me départir de mon élégance, et surtout sans me tâcher.
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Message Jeu 3 Jan 2013 - 18:16

     L'amusante demoiselle expliqua donc qu'elle servait lady Eleanor Tully et précisa même sa position dans la famille. C'était une bonne chose, car bien que Lyra savait que la maison suzerain du Conflans portait ce nom, elle aurait été incapable de dire à quelle place elle se situait ! Si la jeune femme était encore célibataire, ce qui était le cas sans quoi sa suivante ne serait pas ici, c'était qu'elle devait être encore jeune, certainement une sœur cadette du seigneur ? La malheureuse Dornienne ignorait que c'était un enfant qui dirigeait la région, mais au fond cela ne changeait pas grand-chose. Un sourire se peignit sur les lèvres pleines de la roturière qui écoutait avec ravissement son interlocutrice faire les éloges de la famille qu'elle servait avant de regarder le chevalier à ses côtés qui ne manqua pas de rougir légèrement. Y avait-il une romance entre ces deux-là ? L'idée charmait beaucoup la Dornienne qui sentit son sourire s'élargir encore davantage en imaginant que ce soit possible. Quoi qu'il en soit, la question de la discussion était apparemment réglée puisque toutes les deux semblaient partager le même goût pour le bavardage. Par la Mère Rivière, cette discussion promettait d'être longue et productive ! Mettre deux femmes curieuses ensemble revenait à donner sans arrêt du grain à moudre à un moulin, il ne s'arrêtait jamais ! La demoiselle ne manqua d'ailleurs pas de rire elle aussi lorsque le chevalier approuva les dires de la noble à propos de la difficulté qu'il y avait à la choquer. C'était plaisant de ne pas tomber sur une femme qui se troublait pour un mot inadapté à la situation !

     Le tavernier semblait attirer l'attention de la noble Riveraine, mais elle se concentra à nouveau sur la Dornienne pour lui demander comment est-ce que cela faisait de marcher sur du sable avec les pieds aussi nus que le jour de sa naissance. C'était une sensation difficile à décrire, mais pourtant si plaisante que Lyra souhaitait sincèrement à la jeune femme d'être un pour amenée à pouvoir le faire ! Elle inspira légèrement alors que le tavernier s'approchait d'eux, puis répondit tandis qu'il s'occupait de tous les servir.

     ▬ Et bien, le sable est si chaud que vous sentez vos pieds devenir chauds, il faut prendre l'habitude bien sûr, sinon vous risquez de trouver cela désagréable au début. Le mieux reste certainement d'enfoncer ses pieds dans le sable, il est chaud très profondément et vous avez le sentiment de les glisser dans la fourrure d'un animal tellement c'est chaud et doux. Le sable se glisse partout, mais il ne colle pas, on dirait un tissu très fin qui frôle la peau, c'est très agréable ! Son ton s'enthousiasmait au fur et à mesure. Mais il faut veiller à le faire au bon endroit, certains animaux dangereux s'abritent dans le sable pour rester au chaud, il suffit de connaître l'endroit où ils se cachent et c'est bon ! »

     Elle songeait surtout aux scorpions qui pouvaient rapidement piquer un pied qui se trouverait au mauvais endroit, au mauvais moment ! Quoi qu'il en soi, tout le monde leva son verra – ou son assiette – pour fêter cette prise de connaissance et Lyra avala ensuite une gorgée qui lui rappela avec plaisir sa région natale qu'elle espérait revoir bientôt. S'en suivit une brève discussion entre le chevalier et la dame au sujet du fait qu'il n'y avait pas de couvert et devant la manière dont lady Emilia dégusta sa friandise, Lyra éclata d'un rire franc, en grande partie aidée par l'expression du ser qui semblait assez choqué de voir un tel spectacle se dérouler devant lui. Après quelques secondes, elle inspira pour se reprendre.

     ▬ Je suis certaine que c'est bien plus goûteux dégusté de la sorte ! Tout est dans la manière de le manger. »

     Ce n'était pas forcément vrai, mais la situation l'amusait tant qu'elle ne pouvait s'empêcher de parler. Il était agréable de trouver une jeune femme aussi libérée que lady Emilia, comme ce devait être agréable de vivre à ses côtés ! Une source de joie qui ne se tarissait jamais. Le type de personnes à qui Lyra ne pouvait que souhaiter une vie aussi longue et heureuse que possible de manière à ce qu'elle puisse enjouer la vie de nombreux autres visiteurs du Conflans. La discussion s'enchaîna ensuite tandis qu'elle parla de lord Baratheon en faisant référence au surnom qui ciblait son rire. Elle l'avait bien entendu en effet et d'ailleurs la jeune femme s'en était sentie très heureuse : ce n'était pas donné à tout le monde de pouvoir faire rire un tel homme, surtout sachant que ce n'était pas ses dépends ! Lady Emilia continua ensuite en expliquant qu'elle n'avait jamais quitté le Conflans et qu'elle se sentait très bien chez elle. Il était vrai qu'une région aussi vaste ne devait pas avoir beaucoup de rivaux, ce n'était pas comme le Nord ou Dorne où la moitié de la région était occupée par des plaines ou des déserts infertiles. Ce devait être étrange de vivre dans un tel endroit ! Quoique, pour la noble peut-être que c'était étrange d'habiter à Dorne, tout devait dépendre de la vie que l'on connaissait. Quelques questions arrivèrent alors avant que la demoiselle ne lui fasse savoir qu'elle ensoleillait sa journée. Cette annonce toucha sincèrement la Dornienne qui manifesta sa joie par un sourire sincère qui s'accentua encore davantage lorsqu'elle vit l'échange qui passa entre les deux amis – ou plus – ainsi que la manière dont la jeune femme dégustait sa friandise.

     ▬ Je l'ai en effet entendu rire, mais ce n'était pas aussi fort que vous le décrivez. Peut-être que je n'ai pas été suffisamment drôle ? Je l'ignore, en tous les cas c'est un homme fort plaisant, très aimable et surtout proche de son peuple ! Enfin, même des autres puisqu'il a été très avenant à mon égard. Ce qui était d'autant mieux sachant que sa région avait causé des problèmes aux Orageux pendant fort longtemps. Et bien les maisons de Lancehélion sont très colorées, orangées la plupart du temps. Il y a beaucoup de mosaïques qui décorent les façades ds maisons les plus riches. Les toits sont généralement plats pour permettre d'y monter et profiter un peu du soleil ou du soleil couchant. Ce n'est pas généralisé cela dit, certaines maisons sont assez semblables à celles d'ici, sauf au niveau des couleurs ! Ce point restait celui qui la troublait le plus d'ailleurs. Mais je vous rassure, nous sommes très bien accueillies ! J'en suis d'ailleurs la première étonnée vu comme les voyageurs de passage dans l'auberge de mon père décrivaient le comportement des gens du nord à l'égard des Dorniens. »

     Ce n'était pas forcément le plus intelligent à dire sachant qu'elle était face à une personne du « nord », mais lady Emilia avait dit qu'elle n'était pas facile à choquer. Elle devait certainement se douter que ce n'était pas toujours la grande joie pour des étrangers qui voyageaient. Des gens nordistes ne seraient pas mieux traités à Dorne après tout. La jeune noble continuait à savourer son gâteau alors que de son côté la roturière buvait petit-à-petit de son vin qui lui réchauffait déjà les membres. Les questions continuèrent tandis que la Riveraine profitait de sa petite gourmandise. Elle semblait s'intéresser à divers sujets très variés et Lyra faisait son possible pour lui répondre correctement.

     ▬ Je ne suis pas sa seule dame non ! Elle en a deux autres, l'une d'elle se repose dans notre chambre et l'autre s'occupe de notre dame. En fait, je ne suis pas vraiment indispensable, elle s'en sortait très bien avec ses deux suivantes, mais m'a simplement dit qu'elle aimait un peu de variété. Puis je crois qu'elle s'ennuyait un peu, de ce qu'elle m'a dit, mon manque de connaissances du protocole l'amuse beaucoup ! Et encore, c'était peu de le dire. Pour ma part, c'est le premier voyage que j'effectue hors de Dorne. Mais en effet il y a de nombreux chevaux pour les gardes, ma dame ou encore pour tirer les charrettes. C'est une grande organisation ! Nous avons déjà été accueillis par plusieurs nobles, dont la maison Tarly du Bief par exemple ! C'est assez divertissant je dois le dire, mais je préfère me retrouver en ville dans une auberge, les gens sont plus ouverts tandis que les nobles se montrent plus méfiants. Puis vous êtes la première à me parler aussi franchement et sincèrement ! »

     Elle n'en revenait pas, mais c'était un autre sujet. Après tout, tous les nobles n'étaient pas taillés sur le même modèle ! Maintenant qu'elle avait répondu à toutes les questions de la curieuse demoiselle, Lyra s'autorisa le luxe de lui en retourner quelques-unes en échange.

     ▬ Et vous, êtes-vous la seule dame de compagnie de lady Tully ? Vous avez le même âge qu'elle je présume ? Ce doit être si amusant de pouvoir être en compagnie d'une personne de son âge ! Est-ce que vous la voyez davantage comme une amie, ou est-ce qu'une distance s'impose d'elle-même ? J'avoue que j'ai du mal à concevoir que l'on puisse vouloir rester distant avec vous, vous avez un caractère si attachant ! »

     C'était un peu naïf ou maladroit de le dire de la sorte, mais Lyra ne voyait pas comment le formuler autrement. Après tout, quoi de plus logique que de dire la vérité ? La roturière n'était pas douée pour enrober ses paroles dans des faux-semblants destinés à atténuer leur impact.Ses questions étaient sincères, elles s'intéressait vraiment au lien qu'il y avait entre les deux femmes. Est-ce que le « métier » de suivante changeait beaucoup si les deux femmes étaient nobles ? Buvant une fois de plus, la Dornienne ne se défaisait plus de son sourire amusé et sincère.
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Message Lun 21 Jan 2013 - 14:13

La description du sable par ma petite trouvaille de Dorne est fabuleuse. Alors que j'entame ma pâtisserie et que je poursuis l'ascension de cette montagne de crème grasse, je ne peux m'empêcher d’imaginer ce que serait cette sensation en bouche. Quelque chose de chaud, de fondant, de glissant, de caressant ! Un amant des papilles, un délice que les Sept se devraient d’interdire, tout du moins de limiter, sous peine qu'il conduise le royaume entier vers la dépravation et que tous les chevaliers accomplis et toutes les jouvencelles prudes ne fassent plus que ça : mâcher, se régaler, s'extasier sur leur sable sucré ! Je ris de moi-même, intérieurement, ne montrant que des yeux légèrement plus pétillants : quelle drôle d'idée. Assurément, un sable même dornien et même sucré par le miel le plus fin ne serait jamais qu'un caillou meulé sur lequel on aurait gâché des condiments ; en bouche, ce serait atroce et on enfermerait le premier qui aurait eu la sotte idée d'aller mâcher le sol qu'il ne devait jusque là que fouler. Le rire de Lyra à ma petite démonstration d'adresse culinaire – ou de manque crasse de distinction, si une septa me voyait ! Ou mon père, ah ! Il me tuerait sur le champ – me conforta dans mon sentiment de bien-être, chassant au loin les nuages du devoir et ceux qui pleuraient d'angoisse sur le destin de ma famille. Je suis au chaud, à trop manger, à trop parler et à trop rire. Qu'est-ce qui pourrait bien m'atteindre, derrière cette forteresse de choses si simples et si dénigrées ? Norbert arbore une seconde moustache pleine de lait, ma dornienne semble parfaitement à l'aise et je crois que je commence à dompter mon gâteau. Mon doigt a accroché une part un peu plus imposante de ce que je devine être du biscuit trempé et je devrais pouvoir l'agripper pour ma prochaine bouchée. Pourvu qu'il ne pende pas trop et que je ne doive pas me pencher, bouche béante, pour en happer l'extrémité ! J'aurais l'air d'un gros brochet sorti de sa rivière.

Alors que je suis occupée à sucer le bout de mon doigt une nouvelle fois, nous en venons à évoquer l'Orage moqueur, et la réponse de Lyra me pique d'une pointe de jalousie parfaitement dépourvue d'agressivité. Non, je l'envie seulement – mais je l'envie tellement ! Elle lui a donc parlé, à ce grand seigneur ? Elle a pu l'approcher, l'entendre rire – et à de l'humour à elle, semble-t-il même ! Quelle fortune ! « Je ne l'imaginais pas autrement, à vrai dire. Chaleureux et puissant à la fois. Ah ! J'aurais été bien intimidée... Et tellement bavarde ! Je l'aurais étourdi de questions. » Et d'attentions ! Si on m'entendait penser, je sais déjà ce que beaucoup de femmes mal attentionnées à mon égard – ah, Fionella ! – diraient : je suis une créature veule et intéressée, une pie sautillante devant les premiers brillants venus, et une idiote étourdie par les premiers titres ronflants qu'on me présente. J'aime la noblesse, oui, et plus elle est grande, plus elle me cajole, mais cette loyauté de cœur est-elle vraiment un défaut ? Je sers les Tully de tout mon cœur et le jeune lord Edwyn m'en a ravi les parts les plus tendres. Jamais je n'aurais l'idée de vouloir le dévoyer, le malheureux, ni d'user de mes charmes ou du poids des années à échanger ensemble pour obtenir quoique ce soit qui serait indigne, et même si je m'évente à la simple pensée de bientôt rencontrer, même de loin, le seigneur suzerain du Nord, je ne suis pas une péronnelle ! J'envie Lyra, oui, mais c'est parce que j'éprouve la plus grande admiration pour ces hommes sur les épaules desquels repose une telle responsabilité. Je suis impressionnable, je l'admets, mais quelle jeune fille pourrait sincèrement prétendre être indifférente à la plus haute noblesse ? De fait, mon bel oiseau du désert m'impressionne quelque peu. Si j'étais née roturière, aurais-je seulement osé émettre le moindre son en la présence du lord Baratheon ? J'ouvre la bouche pour le lui souffler, mais je me retiens, finalement, ne voulant pas remettre entre nous les frontières des lignages et des éducations, aussi botte-je en touche, sur le premier sujet qui me vient – et ce dernier me vient vite. « A l'instar des couleurs, il doit y avoir des mets bien différents ! Quelle est la chose la plus étrange que vous ayez mangée ? » J'ai cru comprendre que, dans certaines terres au nord, on mange des grenouilles. Des grenouilles ! Ces petites choses si visqueuses émettant des sons si étranges ! Ca doit donner le teint vert. Et brouillé ! Bah ! A l'idée, j'en ai grimacé. Je ris ensuite, et Lyra poursuit, parlant de ses étonnements au travers des routes au propos de la bienveillance qu'on leur témoigne. Une autre que moi aurait pu prendre ombrage d'avoir été ainsi nommée comme ces gens du nord, mais, un peu de franchise et d'honnêteté ne fait de mal à personne : je suis bien venue lui parler parce qu'elle venait du sud. Me renfrogner pour ça serait certes possible, mais au contraire, cette affirmation naturelle me détend encore davantage : la jeune femme semble assez en confiance pour me parler librement, ce que je trouve absolument charmant, et qui pique encore davantage ma curiosité. Si elle est si détendue, je vais peut-être pouvoir être encore plus inquisitrice, hé !

La dame qu'elle sert aime être divertie, changer de compagnie, je hoche la tête tout en me disant toutefois que je crois que je n'apprécierais guère d'être échangée à l'envi, bien que j'imagine que je saurais meubler ces jours où je ne suis point désirée pour avancer sur mes broderies. Ainsi qu'accomplir quelques ravissantes bêtises de jeune fille, loin des regards. Rien de malsain ! Mais je me connais, l'ennui me sied horriblement mal et le vide m'effraye. Ma dornienne revient sur le sujet de l’accueil de la noblesse, je hoche gravement la tête, avec un air exagérément sentencieux. Comme je le sais bien, que les nobles sont méfiants ! Autant les Tully sont un exemple de justesse à mes yeux, autant il me suffit de me tourner vers mon passé pour deviner que toutes les lignées ne sauraient pas s'ouvrir à des étrangers demandant asile. Je préfère ne pas m'écorcher l'imagination à vouloir me figurer les chapelets fleuris qui auraient surgi des lèvres de mon père si une noble du désert était venue se présenter à la porte de notre tour. Je préfère m'abstenir de commenter ce sujet, en restant à mon agrément sincère, fort, mais silencieux. Je capte en coin le regard de mon ser qui devine sans doute que je songe à glisser quelques plaisanteries au sujet des septons et des septas, lesquels éduquent les nobles et savent fermer bien des portes de leurs esprits, mais, s'il devine que ma piété est assez mince, je sais en retour qu'elle le chagrine et que je n'ai pas à l'afficher, même en compagnie légère, même, à priori, avec une femme très éloignée du culte des Sept. Une nouvelle fois, je rebondis. « Et l'avantage des auberges, c'est que le nombre de courbettes à faire avant de pouvoir sortir de table est beaucoup plus réduit. » Mon chevalier est pris de court et je l'entends tousser dans son verre ; après quelques secondes à faire mine d'être tout à fait sérieuse, je ris ouvertement.

J'entreprends ensuite de fouiller ma pâtisserie et de saisir ce morceau de biscuit que j'avais senti tantôt, affichant la mine concentrée et détachée de la parfaite lady, laquelle conviendrait davantage à un délicat travail de broderie et non à une excavation humide de nourriture à peu près solide dans un milieu particulièrement poisseux et, quand Lyra m'interroge, c'est avec un détachement un rien snob, volontairement appuyé, que je lui réponds. « Ah, oui, je suis la seule. J'ai eu une chance et un honneur incroyables, et j'en remercie les Sept encore aujourd'hui ! » Ce qui est vrai, d'ailleurs, ou presque. Bon, soit : merci à vous, mes sept divins seigneurs ! Hop, voilà qui est fait. « Je suis un tout petit peu plus jeune qu'elle à dire vrai, mais nous suivons les mêmes leçons. C'est, effectivement, très amusant ! Sauf quand, ah, vient l'heure de certaines de ses études. Je vous l'avoue sans détour, Lyra, ma dame est bien plus futée que moi. Quelle mémoire elle a ! Et quelle patience, quelle passion montre-t-elle envers certains sujets pointus ! Moi, j'en ai très vite plein la tête, et je peine à la suivre. J'ai l'impression d'être une oie qu'on gave de lettre, sans en comprendre aucune. » Je pouffe de rire et mon doigt accroche quelque chose de trop solide pour être honnête. Tiens ? Je fronce les sourcils, tant à la dernière question de ma camarade de papotages qu'à ma trouvaille crémeuse. « Une amie ? Hm... Intéressante interrogation. Je ne m'étais jamais demandé comment je la voyais... C'est, hm, c'est ma dame, vous voyez ? Elle est ma dame et je suis son chevalier dévoué, mais en jupons. » Je soulève enfin ma découverte enfouie dans la crème. Dégoulinants de fragments de pâtisserie, mes deux doigts pincés dans un mouvement aussi maniéré que désinvolte tiennent une cuillère non moins chargée de mélasse et de biscuit. Je m'exclame haut, comme face à une découverte d'importance. « Hé ! Mais le voilà, mon couvert ! » Norbert se lisse la moustache pour contenir le fou-rire qu'il ne veut pas laisser éclater, tandis que le tenancier glapit et blêmit, du moins jusqu'à ce que je lui fasse un petit signe aimable de ma main tachée. « Ne cherchez plus, mon brave, je l'ai retrouvé ! » Une certaine hilarité court alentours, alors que je souris aussi largement que je suis fière de mon petit effet. A peine entreprends-je de secouer la cuillère au dessus de mon assiette pour la débarrasser du plus gros de la délicieuse substance que le tavernier est à mes côtés, un chiffon en main, à presser la mienne pour la nettoyer. La cuillère est retombée sur la table, heureusement, la pâtisserie est trop molle et lourde pour éclabousser trop loin. Il se confond en excuses, je peine à souffler entre deux éclats de rire. « Mais ce n'est rien, ce n'est rien ! » Mon Ser lui prend le chiffon d'autorité, et je veux le lui saisir à mon tour pour me frotter moi-même mais, sourcils froncés, il m'interrompt du regard et semble tenir à me laver les doigts lui-même. Je soupire, mais le laisse faire, les joues roses – tant de rire que de plaisir. Je glisse à la dornienne, tandis que le tenancier recule, hésitant entre rire nerveux et éclat sincère. « Hé bien, quelle image allez-vous garder du Conflans ! » Par les Sept – si la septa nous voyait !


Dernière édition par Emilia Racin le Lun 18 Fév 2013 - 17:46, édité 1 fois
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Message Mar 22 Jan 2013 - 13:49

     Lyra aussi avait noyé le seigneur d’Accalmie sous les questions, enfin moins qu'en temps normal – trop intimidée par le fait qu'elle avait affaire à un homme aussi important – mais la curiosité faisait tellement partie d'elle qu'elle aurait été bien incapable de faire autrement. La Dornienne prit quelques instants pour réfléchir lorsqu'elle entendit lady Emilia lui demander quelle était la nourriture la plus étrange qu'elle eut dégusté. Bonne question ! Sa dame lui avait dit qu'il y aurait beaucoup de choses assez surprenantes pour une Dornienne, à manger aux tables du mariage où ils se rendaient, mais elle n'y avait pas encore été. Fronçant les sourcils sous le coup de la réflexion, la jeune femme à la peau tannée répondit enfin.

     ▬ Dans une auberge du sud du Conflans, l'aubergiste avait essayé de nous faire manger des saucisses faites de sang. Je dois avouer que j'y ai goûté surtout pour ne pas vexer notre hôte, mais je crois que c'est certainement la chose la plus étrange que je puisse avoir mangé jusqu'à ce jour ! Ce n'était pas franchement le type de nourriture que l'on trouvait à Dorne surtout. Cela dit, ma dame m'a fait savoir que là où nous nous rendons, il y aura des plats bien plus étranges à déguster, mais je ne peux pas vous en dire plus pour le moment. Elle soupira légèrement en avalant une gorgée de son vin pour oublier le goût de cette étrange saucisse qui lui revenait en tête. Et vous savez, concernant lord Baratheon, je l'ai noyé sous les questions, il a été très aimable et très patient en me répondant. »

     Lorsque Lyra avait fait savoir à sa dame qu'elle avait rencontré l'Orage Moqueur en personne, celle-ci ne l'avait tout d'abord par crue avant de lui poser quelques questions le concernant. Elle avait semblé inquiète à l'idée que sa suivante puisse avoir dit où elles se rendaient sans que la roturière ne parvienne à comprendre pour quelle raison. En fin de compte, il était apparu assez clair que lord Baratheon était apparemment lié à quelqu'un du Conflans – une famille noble plus précisément – et que la dame de Lyra craignait de s'attirer ses foudres comme les Beurpuits n'avaient pas invité tous leurs voisins. Des affaires de nobles comme l'avait fait savoir la Dornienne, des choses qui dépassaient la roturière et de loin ! Quelle était cette famille déjà ? La malheureuse ne s'en souvenait plus et elle chassa tout cela de ses pensées assez rapidement pour se concentrer à nouveau sur la discussion.

     Lady Emilia hocha gravement de la tête lorsque son interlocutrice parla du comportement de certains nobles à l'égard des étrangers, puis elle lâcha quelques mots qui ne manquèrent pas de faire rire Lyra. Apparemment le chevalier à ses côtés était toujours étonné de ce qu'elle pouvait avoir à dire, pourtant elle donnait le sentiment de ne pas avoir sa langue dans sa poche. Les femmes étaient définitivement pleines de surprises ! Quelqu'un avait raconté à Lyra que les chevaliers étaient des parangons de vertu et qu'ils avaient donc un comportement plus axé sur le respect que les autres personnes. La roturière ne put s'empêcher d'observer quelques secondes le visage de l'homme aux côtés de lady Emilia – elle ne voyait jamais de chevaliers à Dorne – avant de détourner son attention au risque de paraître impolie, ce qui n'était pas du tout le but.

     ▬ Et vos voisins de table sont moins embêtants sur les couverts et la manière de déguster un bon repas. »

     Pour la roturière, ce n'était pas franchement un problème sachant qu'elle ne mangeait jamais à table avec les nobles, mais généralement en cuisine avec les autres domestiques. Cependant, pour avoir déjà assisté à des repas en restant en retrait derrière sa dame, la jeune femme avait constaté que les nobles avaient tendance à faire tout avec beaucoup de délicatesse et de prudence comme s'ils craignaient de trop ouvrir la bouche ou de manger trop rapidement. Un peu comme des gens qui n'avaient jamais connu la véritable faim en somme. Ou la gourmandise vu que lady Emilia avait davantage l'air axée sur ce trait de caractère.

     Alors que chacun dégustait son verre ou sa pâtisserie, la Riveraine commença à fouiller dans sa gourmandise du moment comme si elle cherchait quelque chose, affichant un air qui donnait l'impression qu'elle était juste en train de coudre quelque chose et non de promener ses doigts dans de la nourriture. Un sourire amusé se dessina une fois de plus sur les lèvres trop épaisses de la roturière alors que son interlocutrice reprenait la parole pour confirmer qu'elle était bel et bien la seule dame de compagnie de sa dame. C'était une bonne chose d'un côté, cela devait permettre une plus grande proximité entre elles, bien que par conséquent les moments de libre de lady Emilia devaient être relativement rares. Cependant, elle participait certainement aux activités de lady Tully puisqu'elle était aussi noble. Le fait qu'elles avaient presque le même âge devait aider et comme pour faire écho aux pensées de la Dornienne, la Riveraine ajouta qu'elle suivait les mêmes leçons que sa dame. Ce devait être passionnant ! Dire que de son côté la roturière savait à peine à lire – elle apprenait depuis peu – l'idée d'assister à des cours était presque impensable. À la comparaison qu'elle fit entre elle et une oie que l'on gavait, Lyra ne manqua pas de se joindre à son rire. Quelle drôle de comparaison !

     ▬ Voilà une comparaison bien imagée ! »

     Lyra n'avait jamais vu qui que ce soit gaver une oie, mais elle imaginait parfaitement à quoi cela devait ressembler. Enfin, la Dornienne comprenait ce que son interlocutrice voulait dire : elle aussi était complètement perdue lorsque sa dame lui parlai de telle ou telle maison d'une région dont elle avait à peine entendu parler. La discussion glissa alors sur la manière dont elle percevait sa dame et lady Emilia avoua ne jamais avoir songé à la question. Imaginer une dame en chevalier était plus facile qu'on ne pouvait le penser, surtout sur une Dornienne habituée à voir des femmes occuper des rôles réservés aux hommes ! La roturière s'apprêtait à répondre lorsqu'une découverte inattendue se fit : la cuillère perdue qui émergeait de la pâtisserie ! Lyra ouvrit la bouche comme un poisson, glissant sa main jusqu'à ses lèvres pour dissimuler le sourire amusé qui naissait chez elle. L'aubergiste s'empressa de s'approcher de sa cliente pour s'occuper de régler tout cela, mais le chevalier aux côtés de la jeune dame s'occupa des choses avant qu'elle ne rigole légèrement en lâchant une phrase qui fit sourire la brune.

     ▬ Oh ! Une bien belle image, je n'ai plus ri de la sorte depuis bien longtemps voyez-vous ! Et je pourrais aussi me demander ce que vous penserez de Dorne en trouvant une roturière trempée et les pieds nus ! Elle rit légèrement avant de reprendre. Et vous savez, si vous êtes une oie que l'on gave, j'ignore ce que je suis ! Je ne comprends pas la moitié de ce que ma dame essaye de me dire et des fois j'ai l'impression de ne pas venir du même monde qu'elle. Elle fronce légèrement les sourcils. Enfin c'est le cas en réalité. Avec vous aussi, mais pourtant je vous comprends ben. Je vous trouve bien futée, vous savez ce qui importe dans d'autres domaines et ce n'est pas grave si vous ne pouvez pas réciter tout l'héraldique des Iles de Fer. Elle avait cru comprendre que c'était une chose fréquemment demandée aux dames – pas forcément des Iles de Fer, mais en général – peut-être se trompait-elle. Sauf si vous comptez réellement devenir un chevalier en jupons. »

     Un sourire ourla ses lèvres pleines avant qu'elle ne prenne une nouvelle petite gorgée de son verre qui se vidait petit-à-petit. Son regard se promena de la jeune dame à son chevalier, se demandant si ce n'était que de la complicité qu'il y avait entre eux. Cœur tendre, la Dornienne aimait voir l’amour partout, mais l'amour chaste et platonique bien évidemment ! Les belles histoires étaient toujours très attendrissantes. Elle inspira longuement sans se départir de son sourire.

     ▬ Mais vous semblez avoir déjà un très bon chevalier qui veille sur vous ! J'ignorais que tous les hommes étaient aussi serviables, il faudrait peut-être que nous ayons plus de chevaliers à Dorne s'il vous ressemblent tous messer ! C'était sincère, même si un peu maladroit comme elle savait que c'était en lien avec la religion, un sujet parfois un peu épineux. N'est-ce pas difficile de devoir vivre dans un endroit qui n'est pas chez vous ma dame ? J'ai eu beaucoup de mal à quitter les miens lorsque je suis entrée au service de ma dame, pourtant, j'étais bien mieux lotie dans ma nouvelle demeure que dans l'auberge de mes parents. Elle savait que certaines fois les familles nobles étaient moins liées que celles des roturiers. Vous êtes à Vivesaigues depuis longtemps ? Vous allez y rester toute votre vie, ou est-ce que vous allez finir par vous marier et quitter le service de votre dame ? »

     Encore et toujours des questions, c'était plus fort qu'elle. La vie des nobles était très inconnue pour elle, Lyra ne voyait aucune difficulté quant aux faits d'expliquer ce qu'elle allait faire plus tard puisqu'elle avait une bien meilleure vie auprès de sa dame, mais pour une noble les choses devaient être bien différentes. Peut-être qu'elle amènerait son époux avec elle ? À moins qu'elle n'épouse un chevalier au service de sa dame. Amusée, le regard de Lyra glissa jusqu'à l'homme qui s'occupait de nettoyer les doigts pleins de pâtisserie de la Riveraine.
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Message Lun 18 Fév 2013 - 21:32

Combien de ladys se seraient renfrognées à me voir ainsi me donner en spectacle, combien d'autres auraient souri, avant de s'excuser poliment, de lancer un prétexte quelconque, et de s'en aller médire sur mon compte à qui voudrait entendre la dernière histoire sur la fille Racin ? Beaucoup sans doute, toutes peut-être ; mais jamais je n'aurais été aussi détendue – et dans une auberge comme celle-là – avec une dame de bon lignage. Mon ser continue de me soigner mes doigts après avoir tourné ma main dans la sienne pour mieux inspecter les dégâts occasionnés par ma petite audace et me darde un regard pour moitié hilaire, pour l'autre faussement sévère. Je lui rends une moue furtive et rieuse, sourcils levés, ce qui achève de lui faire lâcher un rire réanimant toute la jeunesse encore présente dans ses traits, levant ses rides pour ne plus marquer que son sourire large et ses yeux aussi sombres que pétillants de vie. Lyra l'a scruté un bon moment, mon chevalier, mais je crois bien qu'il n'a pas remarqué. Ce n'est pas qu'il ne fait pas attention aux gens, mon très cher ser, mais il ne prend jamais garde aux œillades féminines, pas même les plus appuyées. Elles glissent sur lui comme la pluie sur son armure, et les demoiselles se lassent comme l'eau finit par sécher. Parfois je me prends à me dire qu'il aurait fait un père formidable, et qu'il pourrait tout à fait encore l'être. Puis je me morigène : ce n'est pas une chose à penser.

Ma petite perle de Dorne me rassure, en me lançant avec sa délicieuse franchise qu'elle a surtout ri, et qu'elle ne me tiendra pas rigueur de mes manières bien au contraire ; au renvoi de ma propre question, je m’exclame, agitant ma main échappée à mon chevalier, lequel a tôt fait de la reprendre pour poursuivre ses œuvres. « Ce à quoi j'ai pensé ? Que vos cieux étaient clairs et votre sol chaud et douillet ! » Puis je la laisse poursuivre, la contemplant avec aménité alors qu'elle me confie partager mes peines à apprendre et comprendre toutes les subtilités de la vie des dames bien nées. Je ne peux que compatis : après tout, moi, j'ai toujours fait partie de la noblesse, même par le petit bout du drapé, elle-même n'y est pas née et s'y greffer n'a pas du être chose évidente, surtout si elle ne l'avait pas côtoyée dès son enfance. Moi qui ai pourtant eu les leçons d'une septa, je me sens parfois tellement nigaude face à certains éléments du protocole, je n'ose imaginer de quoi aurais-je eu l'air, si j'étais née roturière ! Sans doute d'une pâtissière. Ça m'aurait bien été. Je sors de mes pensées pour battre des doigts l'air – non de la main, puisqu'elle est encore retenue, ce qui rend le mouvement très réduit et sans doute assez comique encore – et poursuis sur cette lancée. « L'héraldique ! Vous avez nommé mon pire ennemi. Rha ! Je sombre sous les assauts de ces blasons aux dessins si semblables et pourtant si variés. Et comment parvenir à les rattacher aux noms des familles ? Certains sont tellement éloignés de ce que les patronymes m'évoquent. C'est effroyable, malgré tous mes efforts, je ne connais que le blason de mon suzerain et celui de mes voisins. Et encore ! Pas tous ! Ah, vous me verriez devant les familles, à sourire et à hocher la tête, pour ne pas dire une sottise qui ferait prendre ombrage à l'assemblée. Je n'ai pas hâte de me rendre à mon premier tournoi, quel effroi ça sera ! » Et j'ajoute pour sa dernière remarque, penchée en avant, sur un ton de malice. « Qui sait, après tout, peut-être que je me découvrirais des talents de bretteuse. J'en ai quelques uns déjà la à cuillère, ça ne doit pas être si différent ! »

Le regard de Lyra revient à mon très cher ser et ce dernier, concentré, ne s'aperçoit toujours pas de ce regard féminin et velouté qui l'effleure. J'y ajoute le mien, et un certain silence se fait – oh, bien sûr, avec nos caractères de pipelettes, il ne dure que quelques secondes à peine, mais la chose est déjà remarquable – ce qui semble l'intriguer. Le malheureux lève alors la tête, pour nous dévisager l'une l'autre, alors que nous l'avisons toutes deux, souriantes. Lyra parle, Norbert cille, ne s'empourpre point – je l'en féliciterai plus tard – et le compliment de la dornienne semble le désarçonner mieux qu'un estoc ne l'aurait fait. Il bredouille d'abord quelque chose, avant de se racler brièvement la gorge, sourcils légèrement haussés et moustache fraîchement lissée par le soin de sa main libre. « Hé bien, » entame-t-il pour se laisser quelques secondes de contenance, « je veux dire, merci. C'est mon devoir. » Il me darde un regard en coin et je garde le mien presque neutre, simplement amusé, en tous cas cryptique – ah, cruelle féminité ! Suis-je donc assez venimeuse pour aimer ainsi le tourmenter de gêne ? Mes traits se fendent d'eux-mêmes, laissant se découvrir pour lui un sourire d'une rare tendresse, qu'il ne peut manquer, et qu'il reçoit de façon très directe. Quelque chose passe entre nous qui me pince l'âme et, avant que mes yeux ne disent de trop ce que j'ai sur le cœur, j'en reviens à Lyra, légère, pimpante et avenante comme il n'y a qu'une poignée de secondes. Que vient-elle de dire ? Ah ! Quitter ma région, oui ! « Pour être honnête, oh, si, ça l'a été. Ca l'a été sitôt qu'on m'a annoncé que j'allais partir. Voyez-vous, mon père ne m'avait pas consultée, ni avertie avant que la chose ne soit réalisée, aussi, j'étais prise de court. Et il me fallait partir, tout quitter, sans la moindre idée de quand pourrais-je embrasser ma vieille septa, ni saluer mon père à nouveau avant le coucher, ni revoir la tour de mon enfance... Ni même si j'allais le faire un jour, puisque je n'y suis pas revenue ! » Je hausse une épaule, glissant un regard discret à mon chevalier qui, lui, en est revenu à ma main, même s'il la tient à présent davantage qu'il ne l'essuie. Je lui presse fugacement les doigts des miens, avant de reprendre mon mon bel oiseau des contrées brûlantes. « J'imagine que ça devait être follement perturbant pour vous, changer de vie, de lieu, de monde aussi, comme vous le disiez. J'ai cru pleurer plusieurs fois, et ce d'autant que j'étais à peine plus qu'une enfant lorsque je suis arrivée, mais, ah ! J'ai été merveilleusement accueillie. Je ne peux même pas parler de bienveillance, je dirais plutôt qu'ils ont fait montre d'une incroyable générosité de cœur. Je ne me suis plus sentie une étrangère dans leur château sitôt que j'ai croisé celle qui allait être ma dame. C'était une période pleine de larme, juste après le Fléau, et pourtant... Nous avons beaucoup ri. » Je laisse échapper quelques gouttes de silence, avant de ne vouloir plus que chasser ce voile de tristesse et de gravité qui veut tomber sur mes propos. Je reprends avec une vigueur décuplée. « Et nous rions encore davantage, ça oui ! Tenez, il y a quelques semaines à peine... » Je me penche vers l'avant encore une fois, pour lui confier à voix basse, sur un ton de confidence solennel que j'espère assez contrastant pour en déclencher un franc rire. « En voulant amuser mon lord, j'ai glissé dans une flaque, face à la garde entière alignée. Plouf ! Dans la boue. Et j'ai pataugé, ah ! Me relever a été un calvaire. J'ai bien dérapé quatre fois ! »

Je me redresse avec une hauteur délicate et un rien exagéré, croisant de nouveau le regard de mon ser pour lui souffler un sincère : « Et plouf! » J'y ajoute même le geste, feignant de m'affaler en arrière. Il me dévisage un instant, avant de secouer la tête, j'en reviens vers ma dornienne, écartant les bras en signe de fausse impuissance. « Hé. Les Sept m'ont ainsi faite, d'une maladresse indécrottable ! Et pour votre question, je crois... Oui, ça fait trois ans bientôt que je sers, oui ; juste après le Fléau. » Je hoche la tête pour moi même, et quand la question du mariage me percute, je prends le parti d'en rire, ouvrant les mains et présentant les paumes – nettes, cette fois. Mon chevalier servant a fait un bon travail, et s'occupe de chasser les débris sur la table avant de repousser le chiffon souillé et moite. « Me marier ! Ah, me marier ! Mon père a bien des filles, vous savez, et il veut les marier dans l'ordre de naissance. Je sais bien qu'il y veillera, et qu'il négociera comme de droit, mais quand, quand ! » Je jette de l'air par dessus mon épaule. « Quand, hé bien ! J'ai le temps de broder, d'ici là. Et puisque ma dame se mariera avant moi, » glisse-je avec un ton certain, et sans la moindre trace de jalousie – non pas que je la cache fort bien, ce n'est pas ça : j'en suis heureuse pour elle et je lui souhaite le plus tendre et le plus prévenant des maris, « je l'accompagnerai où elle se rendra, auprès de son époux. Viendra peut-être mon temps. Ah, je ne suis pas si défraîchie, j'ai encore quelques saisons devant moi ! » Je me rappelle soudain, dans une sensation de froid glissant, qu'au mariage de ma lady je serai très probablement séparée de mon ser. Bien sûr, bien sûr que je le sais ! Je déteste y penser, pas vraiment pour lui – je veux m'en persuader – mais plutôt pour les Tully, le château, ce nouveau départ et ce second changement de vie, sans plus guère de retour. Oui, voilà, ce n'est que nostalgie par avance, donc tourment inutile. Voulant le chasser au plus vite, je souffle vers Lyra avec une curiosité gourmande. « Et vous donc ? Racontez-moi, comment était-ce dans votre auberge, et comment votre dame vous a-t-elle choisie ? Avez-vous un bon ami, un fiancé, peut-être ? » On m'a dit un jour que les mœurs, à Dorne, étaient légères – et que derrière ce mot courtois se cachaient bien des salmigondis et des dépravations diverses. J'avais lu, enfant, un recueil de poèmes assez osé appartenant à ma mère, lequel parlait nombre de fois des nuits du désert. Je ne vais pas en faire la demande sans ambages ni manières, mais je me demande maintenant à quel point la chose peut-être vraie.
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Message Mar 19 Fév 2013 - 16:19

     Le chevalier bataillait pour récupérer la main de la demoiselle qui semblait particulièrement agitée. Une fois de plus, Lyra se disait qu'il devait être particulièrement agréable de séjourner auprès d'une femme comme elle. Le sourire qui flottait sur les lèvres pleines de la Dornienne ne s'était pas envolée une seule fois depuis le début de la discussion, preuve qu'elle s'amusait réellement. Quoi qu'il en soit, la révélation faite par la Riveraine semblait donc indiquer qu'elle ne portait pas l'héraldique dans son cœur. Quoi de plus normal ? Apprendre tous les blasons et les devises des maisons de Westeros, de quoi s'arracher les cheveux. Mais ce devait être particulièrement agréable de pouvoir connaître l'origine de son interlocuteur d'un simple coup d’œil sur sa tunique. Une idée qui séduisait beaucoup la curieuse roturière. Les paroles d'Emilia étaient très décousues, sautant du coq à l'âne et glissant des plaisanteries – à moins que ce ne soit sincère – à chaque fois qu'elle en avait l'occasion, en somme une discussion très vivante ! La Dornienne ne manqua pas de s'esclaffer avant de glisser sa main devant sa bouche pour éviter de le faire trop bruyamment. Son père lui disait toujours qu'un rire franc était plus agréable et avenant qu'un fluet dissimulé derrière des sourires hypocrites. Pourtant, sa dame n'appréciait pas vraiment lorsqu'elle riait aux éclats, prétextant que tout ce bruit lui donnait des migraines. À force, la malheureuse ne savait plus comment se débrouiller pour apparaître présentable et bien élevée, tout en restant elle-même. Un choix compliqué, mais la jeune femme opta finalement pour celui de rester la Lyra qu'elle avait toujours été.

     ▬ Soyez assurée que si vous devenez une bretteuse, je serai votre admiratrice la plus fervente ! Elle retrouva un peu son sérieux. Mais je comprends la difficulté de l'héraldique, à Dorne les blasons sont très liés aux noms des domaines ou des familles, mais si ce n'est pas le cas dans les autres régions, j'imagine que la tâche doit être ardue. Surtout vu le nombre de maisons qu'il y a ici ! »

     Elle avait été étonnée de constater le nombre très élevé de maisons dans le Bief ou même dans le Conflans, à croire qu'ils étaient dix fois plus nombreux qu'à Dorne. Ce qui était peut-être le cas au final.
     La donzelle reporta son attention sur le chevalier qui semblait enfin avoir remarqué le silence qui s'était imposé de lui-même pendant quelques secondes, les compliments que Lyra lui fit ne semblèrent pas avoir l'effet escompté. Il sembla fort gêné par ce que la Dornienne venait de dire et il lui fallut quelques instants pour trouver de quoi répondre. Son devoir qu'il disait, même si c'était le cas, il y mettait une application qui méritait d'être félicitée ! La roturière reste persuadée que sa compagne devait le lui avoir déjà dit à plusieurs reprises, mais l'humilité dont il faisait preuve prenait tout de même le pas sur le reste.

     La discussion glisse alors vers le dépaysement subit lorsque la jeune noble était entrée au service de sa dame. Ce qu’elle décrivit comme situation laissa la Dornienne pantoise, elle entrouvrit la bouche sous le coup de la surprise, ayant du mal à imaginer qu'un père puisse envoyer sa fille au loin sans avoir la décence de la tenir au courant. Dire qu'elle avait trouvé son départ de Lancehélion brutal, au final la brune se rendait surtout compte qu'elle avait été très bien lotie puisqu'elle avait eu le temps de se préparer et surtout, que c'était elle qui avait pris la décision d'agir de la sorte. Son paternel avait même essayé de l'en dissuader au début, avant de considérer que c'était une chance pour elle de partie au loin. Après avoir échangé un regard avec son chevalier, la Riveraine enchaîna de plus bel en supputant avec justesse que ce changement de vie avait dû être difficile. Même si les deux demoiselles avaient vécu la même situation, elles ne l'avaient apparemment pas perçu de la même manière et ce n'était pas si étonnant au final : n'avaient-elles pas un gouffre social qui les séparait ? Lyra avait déjà beaucoup de chances d'avoir été embauchée alors qu'elle n'était qu'une roturière puisque les nobles dames préféraient s'entourer de dames de maisons mineures, la peur de faire mal avait dû être d'autant plus présente.

     ▬ Comme cette nouvelle a dû être difficile à accepter. »

     Ce n'était pas vraiment une question ou une déclaration, plus un murmure qui n'était là que pour formuler la surprise toujours aussi présente dans l'esprit de la roturière. La confession qu'Emilia fit ensuite ne manqua pas de faire éclater de rire la Dornienne, une fois de plus. Cette fois-ci, elle ne chercha pas à camoufler son hilarité derrière sa main, la scène se dessinait dans son esprit avec une netteté étonnamment, comme si elle avait assisté à la scène !
     Au final, lorsque la question du mariage fut abordée, la noble dame prit d'abord le temps de réordonner un peu la table avant de répondre. Apparemment son père – le seigneur de la maison donc – prévoyait de marier ses filles dans leur ordre de naissance. Voilà une décision bien étrange, si l'une des filles était un mauvais parti, est-ce qu'il allait bloquer toutes les autres pendant ce temps ? L'incompréhension de dessina sur le visage de Lyra alors qu'elle écoutait la suite avec attention. Elle suivrait donc sa dame jusqu'à ce que « son tour » vienne ? D'un côté la Dornienne lui souhaitait qu'il arrive rapidement, car elle ferait certainement une épouse parfaite, mais d'un autre côté, ce serait une lourde perte pour sa dame à n'en pas douter. Le changement subit de sujet de discussion troubla un peu la roturière qui ne parvint pas à répondre sur le coup, elle entrouvrit ses lèvres et les referma à une ou deux reprises avant de réussir à formuler une réplique digne de ce nom.

     ▬ Oh, moi ? Non, non, pas de bon ami ni de fiancé. Ce n'est pas vraiment fréquent chez les roturiers vous savez. Elle parlait des fiançailles bien évidemment, mais peut-être était-ce tout de même le cas ? La jeune femme ne s'était jamais trop intéressée à tout cela, elle ne s'y connaissait pas vraiment. J'ai juste de simples amis et des amis d'enfance qui me sont très chers, mais je n'ai pas vraiment le temps ou l'envie de rechercher quelqu'un pour partager ma vie. Puis ce serait malvenu comme je viens juste d'entrer au service de ma dame. Elle songea à Maël l'espace d'un instant et bu une gorgée de son vin pour masquer son trouble avant de continuer. Concernant ma vie dans notre auberge et bien mes parents l'ont achetée lorsqu'ils se sont mariés, bien avant ma naissance. Ma sœur et moins nous occupions des tâches ménagères et ma mère se chargeait de la cuisine pendant que mon père supervisait le reste. Ce n'était pas une très grande auberge, juste de quoi nous assurer une rente pour vivre. Mais nous avions nos habitués et elle tourne plutôt bien. Parler du lieu où elle avait passé toute son enfance lui serra légèrement le cœur avant qu'elle ne soupire. Quant à ma dame, elle avait apprécié la manière dont j'ai brisé le nez d'un malotru qui a eu la mauvaise idée de poser sa main à un endroit qui ne lui était pas réservé. C'était sur le marché de Lancehélion. Elle faisait référence à sa chute de reins. Elle m'a dit que je devais être divertissante et m'a proposé d'entrer à son service, tout simplement. »

     Un bref sourire ourla les lèvres épaisses de la Dornienne alors qu'elle glissait une fois de plus son regard sombre sur le chevalier, se demandant si le sujet du mariage n'avait pas été occulté aussi rapidement à cause d'une amourette qu'il y aurait entre eux. Son sourire toujours plaqué sur les lippes, la roturière porta finalement son attention sur l'amusante demoiselle.

     ▬ Et vous avez beaucoup de sœurs aînées ? Comment votre père fera-t-il si quelqu'un souhaite vous épouser alors que vos sœurs ne sont pas mariées ? Alternant du regard entre le chevalier et la belle, elle ajouta quelques mots. Avec votre joie de vivre, je suis prête à parier que vous n'aurez jamais l'occasion de faner que les hommes voudront tous vous épouser ! »

     Le ton était convaincu et convainquant, tout comme le fait qu'elle ne cessait de se dire que ces deux-là ferait une belle paire.
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Message Jeu 14 Mar 2013 - 21:41

Le souci que Lyra affiche quand, de façon badine, je lui évoque mon exil hors de ma tour natale, me touche davantage que je ne veux bien le montrer. Il réanime cette colère que j'avais ressentie à l'encontre de mon père, cette rage que j'avais éprouvée à me sentir chassée des murs qui m'avaient vue grandir, alors que je n'avais pas pu voir la dépouille de mon frère y est ensevelie, que je n'avais pas encore pleuré sur sa tombe... Pourtant, c'était très ingrat de ma part, et je l'ai compris avec le temps et le recul que donne l'affadissement des sentiments et de la douleur. Ceux qui nous étaient proches affirmaient à qui voulaient l'entendre que j'étais sa fille préférée, et je niais, incapable de voir tout ce en quoi il me favorisait, et pourtant, j'étais la seule qu'il avait accepté de voir partir pour une situation meilleure. La cour du château de Vivesaigues est une chance inestimable pour une fille de notre origine de pouvoir briller un peu, en tous cas de bien vivre ; quant à ma seule autre sœur qu'il avait faite partir sans la voir mariée, c'était celle que mon aînée avait recueillie parce qu'il l'avait finalement chassée, après de longues années à l'avoir haïe. Il m'épargnait ses colères, j'avais eu la faiblesse de croire que c'était là une trace de mépris, quand ce n'était au juste que la preuve d'une prévenance qu'il n'offrait à personne d'autre. Il ne répond pas à mes lettres, mais Fionella – ah ! Fionella ! – ne peut que me mentir. Je suis certaine qu'il les lit, et peut-être que s'il ne me répond pas, c'est parce qu'il ne trouve rien à me reprocher, donc qu'il n'a rien à me dire. Mon lord n'est pas homme à féliciter autrui, son silence est une sorte de récompense.

Cette réflexion interne me prend un petit temps, et ce d'autant plus que je poursuis ma diatribe au sujet du mariage et agis avec malice, toujours déterminée à distraire ma dornienne dont le rire me réchauffe plus sûrement que le feu donc les braises faiblissantes sont brassées derrières nous par le tenancier de l'auberge. Ce dernier nous jette un regard en coin, je fais non de la main pour ma part, laissant Lyra choisir de reprendre un peu de vin, ou ce qu'il lui plaira, l'y incitant du nez juste avant qu'elle ne sorte de la stupeur dans laquelle ma question renvoyée l'a plongée. Ainsi donc, elle n'a pas de bon ami ? Oh, vraiment, un joli brin de femme comme elle, aux lèvres si rondes, aux hanches si pleines, ça devrait inciter quelques hommes à s'avancer. Certes, elle souligne un fait important, que je lui accorde d'un hochement de tête appuyé, lorsqu'elle met en valeur le fait qu'elle vient de rentrer au service de sa dame, et qu'il serait ainsi passablement mal vu de renier cette chance qu'elle a d'avoir été choisie parmi la roture pour accompagner la dame d'une Maison ; mais elle déglutit un peu vite son vin ensuite et je crois deviner que, peut-être, il y a un visage qui lui est venu à l'esprit à évoquer ces hommes et ces mariages. Le propos se dirige vers l'auberge des parents de mon bel oiseau du désert, et je laisse libre cours à ma curiosité. « Ça doit être une foule de travail qu'on ne voit pas, de tenir un établissement pareil. Quand j'entends mon habilleuse m'en parler... » Je claque de la langue, et me sens obligée d'ajouter avec cet air de sérieuse légèreté que j'ai su me façonner. « Je dis habilleuse, parce qu'elle m'aide souvent à me vêtir, mais c'est une servante du château avec qui je m'entends bien et qui a pris l'habitude de fait de s'occuper de mes petits soucis ; oui, mon habilleuse, donc, s'occupe aussi d'un peu de cuisine, d'un peu de ménage, et ouf ! Quand elle me récite tout ce qu'elle doit entretenir, tout ce qui est fait ! Quel labeur incessant ! Et la moindre pluie vient le doubler. Il faut tout laver et relaver, de crainte que la boue de fasse glisser les gens ! Nous n'avions pas tant de gens à Herpivoie, loin de là, mais je comprends mieux maintenant les regards terribles que certaines nous lançaient lorsqu'on voulait sortir et courir dans les herbes juste après une pluie ! » Je lâche un rire amusé. « Nous étions une fratrie tellement turbulente. » Mon frère et moi, surtout : les favoris. Lyra me confie l'exploit qui lui a valu d'être remarquée par sa dame, et cette fois, c'est à mon tour de rire, main sur la gorge, lèvres presque closes – il ne faut pas montrer ses dents, ma septa me l'a ressassé assez souvent ! « Dites moi ! Finalement, c’est peut-être moi qui vous applaudirais alors que vous jouterez ! Vous auriez de l'allure en armure, à n'en pas douter. » Aucun homme n'avait eu l'outrecuidance de se comporter ainsi avec moi, mais je savais qu'il n'en était pas de même pour les roturières – du reste, il était heureux que personne n'ai jamais essayé. Mon père aurait été capable de le pendre à sa fenêtre jusqu'à ce que sa carcasse se détache d'elle-même avec le temps.

Le sujet m'est renvoyé et revient justement sur ma fratrie et mon géniteur ombrageux, je croise les mains sous mon menton pour y appuyer ma tête le temps d'une lourde réflexion, manquant de fait une partie des regards que ma dornienne applique sur mon ser et moi tour à tour. Ce n'est que lorsque j'ai choisi ma formulation, après avoir laissé mon « hé bien » traîner, que je le remarque, ce qui suspend ma pensée et me laisse muette quelques secondes. Ah, la futée ! Ah, la petite maligne ! Je viens de saisir son insinuation, et s'il est certain que j'aurais été pétrie de malaise si une noble dame me l'avait lancée – mon ser étant de la roture, ça n'eut été qu'une injure camouflée envers ma vertu et la sienne, ou alors la valeur de ma famille ! – venant d'elle, mon rire n'en est que redoublé. Assurément, elle ne veut pas être déplacée, encore moins blessante ; sa remarque m'est au contraire charmante, et me touche davantage que je ne l'aurais cru. Notre entente est-elle si criante ? Trop peut-être ? J'ai des égards pour la valeur de mon très cher Norbert, aussi, avant qu'il ne comprenne, et qu'il en soit marri, je botte en touche avec une aisance que les années de cour m'ont donnée. « Connaissant mon père, il demanderait à mon prétendant de se lancer dans la recherche d'époux pour mes aînées ! Et il dirait, de sa voix forte – il a la voix qui porte vraiment, comme une porte qui claque, vous comprenez ? » Je forcis mon ton, gonfle ma poitrine et tente d'imiter le lord taciturne et tout de froideur furieuse qu'est ce père que j'arrive pourtant très aisément à aimer. « Si vous y tenez vraiment à celle-ci et pas seulement au nom, faites cela pour elle, ou patientez ! » Je hoche la tête, tout sourire, mais une idée atroce – affreuse, ignoble – vient de me percuter l'esprit avec la vigueur d'une lame chauffée à blanc, et ce n'est que par un petit miracle d'humeur que je parviens à ignorer cette ondée de sueur froide qui me griffe l'échine. Oui, mon père demanderait à l'homme de patienter, ou d'épouser la première ; mais Fionella... Ah, Fionella... Elle est impatiente de se lier. Et si elle avait déniché un parti ? Et si la maladie de notre sœur Margot, laide, pataude, épouvantail à prétendant, n'était pas que le fruit du hasard et du malheur ? J'en ai les mains moites et le ventre en ébullition. Non, non, Fionella n'est pas une douce septa, pas même une gentille dame, mais elle n'est pas – je m’interromps. Il n'est pas l'heure d'y songer.

Mais si Lyra, involontairement, m'a rappelé que mon père n'était pas indifférent, et donc que cette mauvaise sœur mentait, se pourrait-il que mon oiselle de Dorne m'ait malgré elle porté de pires nouvelles encore que le corbeau messager ? Je la considère gravement l'espace d'une seconde qui m'échappe, une seule seulement, puis je souffle avec douceur pour rétablir une justice qui me tient très soudainement à cœur. « Ah, au sujet de mon père ! Il ne m'avait pas prévenue, certes, que j'allais partir, mais c'est sûrement parce qu'il savait que j'allais refuser, alors qu'il était l'essence même du bon sens que je devais accepter ! J'étais souffrante et l'un de mes êtres les plus chers venait de périr, j'étais dans un tel état ! Je n'aurais pas eu l'aisance suffisante pour réfléchir à mon avenir, il l'a fait pour moi. Et il l'a très bien fait. » Ah, s'il m'entendait ! S'il m'entendait ! Il ne boirait plus de la journée, s'estimant sans doute curieusement ivre. Je hoche la tête. « Et puis, nous sommes tous les deux affreusement têtus. Il n'aurait pas eu la patience de m'expliquer toutes les raisons, je n'aurais pas eu la moitié de celle nécessaire pour l'écouter, et encore moins le comprendre ! Alors plutôt qu'une dispute, il m'a donné un ordre et une direction. » Je darde une oeillade à Norbert, lequel semble peut-être impressionné par ma diatribe, en tous cas très approbateur. Je lui glisse avec malice. « Ne suis-je pas bien lotie par ici ? » Il cille, surpris, je le taquine d'un sourire franc et espiègle, avant d'en revenir à ma dornienne. Je n'ai pas envie de la quitter. Les Sept savent que je n'ai aucune envie de me lever de cette table ! Mais il traîne une urgence au fond de mes entrailles, qui me pousse violemment vers un parchemin, une plume et un corbeau à adresser à mon père, et seulement à lui : il faut que je lui confie cette certitude immonde qui m'a frappé l'esprit. Mais si Fionella a raison et qu'il ne lit rien, que c'est elle qui ouvre ses plis, je... Ah ! La peste ! N'était-ce pas pour cette raison précise qu'elle me narguait au sujet de mes courriers ? N'était-ce pas pour feindre le devoir moral de m'avertir, tout en me convainquant par mon orgueil même de ne rien y redire ? Ah, la peste ! Ah, la ribaude ! Mes narines se dilatent et mon ton effleure celui d'un commandant devant un assaut. « Ma chère Lyra, ce fut bien agréable, mais le devoir m'appelle tantôt, et je ne voudrais pas vous soustraire au vôtre. Si vous le voulez bien, je voudrais assez vous embrasser, pour sceller notre rencontre, et vous souhaiter le plus beau des voyages, et les plus indulgentes des routes. » Je me lève avec délicatesse, lissant mes jupons pour ouvrir le bras à mon oiselle. « Vous avez été un véritable soleil, » murmure-je enfin. Sans doute ne sait-elle pas à quel point j'ai de la reconnaissance pour elle.


Dernière édition par Emilia Racin le Mar 26 Mar 2013 - 22:27, édité 3 fois
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Message Ven 15 Mar 2013 - 16:50

     Lyra déclina aussi l'offre du tenancier lorsqu'il l'interrogea du regard afin de savoir si elle souhaitait boire quelque chose d'autre. Un verre de vin était amplement suffisant ! La jeune femme se concentra alors que son interlocutrice qui expliquait que son habilleuse connaissait apparemment le dur labeur que c'était que de devoir entretenir un endroit. La Dornienne ne put s'empêcher de hocher la tête en entendant ce que lady Emilia disait. Heureusement dans sa région natale, la pluie n'était pas très présente, bien au contraire ! De plus, le port n'était pas à Lancehélion même puisqu'il fallait prendre des chevaux pour s'y rendre, ainsi donc l'eau ne venait que bien peu leur causer des ennuis. Cependant, le sable lui, était beaucoup plus présent. Il s'infiltrait partout et même en changeant les draps après le départ de clients, Lyra parvenait à en trouver glissé sur les latte du sommier ! En bref, un calvaire indescriptible qui, même si elle l'aimait en temps normal, leur compliquait bien la tâche lui aussi. Dur labeur que de travailler là où les gens passaient souvent. Surtout les nobles, la demoiselle avait cru remarquer qu'ils avaient tendance à ne pas souvent remarquer le travail que leurs serviteurs effectuaient. Mais ce n'était pas forcément de la mauvaise volonté, peut-être simplement le fait qu'ils ne connaissaient pas le labeur que c'était de devoir tout nettoyer ? Certainement. Vous faisiez bien plus attention à éviter quelque chose qui vous ferait beaucoup de travail supplémentaire. À la dernière réplique de la Riveraine, la Dornienne ne put s'empêcher de rire à son tour.

     ▬ Si je savais monter à cheval, ce serait envisageable ! Mais je crains que les joutes ne soient un peu trop violentes à mon goût pour que je m'y intéresse de plus près. Elle soupira doucement avant d'enchaîner. Mais je comprends ce que vous voulez dire pour votre habilleuse. Heureusement à Lancehélion la pluie est quasi inexistante et l'eau suffisamment rare pour ne pas la gaspiller ! Cela dit, le sable nous complique aussi la vie, il s'envole et se glisse n'importe où, même en balayant avec attention ! Mais comme le disait mon père, il faut bien nous donner du travail et des raisons de nous plaindre un peu ! Elle sourit. C'est une bonne chose que vous ayez des frères et sœurs, c'est bien plus amusant de grandir avec de la compagnie pour avoir des souvenirs à partager plus tard. »

     Elle-même avait une sœur et en étant roturière, elle estimait que leur relation devait être semblable à celles qu'entretenaient les nobles. Grosse erreur sans aucun doute, car les roturiers avaient le luxe de ne pas hériter de grand-chose et par conséquent, de ne pas vraiment avoir de raisons de se battre entre eux. Avec les nobles, c'était différent. Cependant, Lyra avait du mal à imaginer qu'une personne comme Emilia puisse ne pas être appréciée par les siens ! Son sous-entendu à peine voilà au sujet d'une éventuelle romance qu'elle pourrait nourrir avec son chevalier servant sembla faire rire la première concernée. Lady Emilia expliqua alors que son père n'hésiterait certainement pas à demander à son prétendant de trouver des épouses pour ses aînées avant de pouvoir lui passer la bague au doigt. Quelle étrange vision des choses ! Nul doute que si l'intéressé n'était pas très amoureux, il risquait d'aller chercher son bonheur ailleurs, c'était un risque que la Dornienne ne pourrait prendre si elle était à la place du géniteur de la Riveraine. Mais ce n'était pas le cas. Soupirant doucement, la jeune femme repoussa son verre avant de secouer la tête de dépit.

     ▬ Et bien, dans ce cas j'espère que votre prétendant sera très amoureux et qu'il aura beaucoup de frères à marier ! »

     Le ton se voulait amusé, même si elle l'espérait bel et bien. Une femme douce et amusante comme celle face à elle, méritait bien de trouver un époux digne de ce nom ! Quoi qu'il en soit, lorsque la discussion glisse sur le père de lady Emilia, celle-ci regarde son interlocutrice d'une manière qui trouble un peu Lyra. Tant de gravité dans ce visage pourtant rieur quelques instants plus tôt ! Apparemment son départ de chez elle était encore dur à assimiler et la roturière le comprenait parfaitement : si vous n'étiez pas au courant de quelque chose, ce ne devait pas franchement être agréable de voir du jour au lendemain que vous deviez partir au loin. Même si au final vous vous faisiez à cette nouvelle vie. Cela semblait d'ailleurs être le cas puisque la demoiselle glissa une remarque accompagnée d'un sourire à son chevalier, chose qui ne manqua pas d'amuser encore une fois la Dornienne. Le sujet étant épineux pour lady Emilia, lorsque celle-ci annonça qu'elle allait devoir s'envoler, Lyra décida de se contenter de l'occulter. Promptement, la jeune femme se redressa sur ses jambes avant de s'approcher de la Riveraine en esquissant un sourire aussi charmé que joyeux.

     ▬ Et vous donc ! Je sais d'ores et déjà que cette discussion restera le meilleur souvenir que je garderai de cette région. Il m'a été très agréable de pouvoir parler avec vous, merci pour ceci et pour la boisson aussi. »

     Des paroles assez naïves, mais qu'elle pensait réellement. Comme la demoiselle avait émis le désir d'embrasser sa nouvelle « amie » pour clore leur rencontre, la Dornienne effleura l'épaule de son interlocutrice avant de se pencher légèrement vers elle. Puis, dans un geste qu'elle avait mille fois répété avec les membres de sa famille ou encore Maël, elle effleura la joue de la noble dame de ses lèvres. Un geste qui ne lui semblait absolument pas décalé dans le cas présent, pourtant Lyra avait souvent eu l'occasion de constater que les nobles n'aimaient pas le contact physique, puis encore moins avec les roturiers ! Après ce geste aussi sincère que volontaire, la demoiselle recula légèrement en glissant son regard sombre vers le chevalier.

     ▬ Et merci à vous aussi messer ! Veillez bien sur lady Emilia, j'espère avoir l'occasion de vous revoir un jour tous les deux. Que la Mère Rivière vous garde ! »

     Après quoi, la Dornienne les salua une dernière fois, puis s'éclipsa pour rejoindre ses collègues afin de voir si elles n'avaient pas besoin de son aide. Il était temps de revenir à la réalité, même si elle se souviendrait longtemps de cette très agréable rencontre !
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Message Mar 26 Mar 2013 - 23:26

Ah ! Un prétendant doté d'une fratrie nombreuse, comme ce serait idéal ! Il faudrait un aveugle pour Margot, un idiot pour Paige, un martyr pour Fionella, et ceci outre l'homme qui me courtiserait – une fratrie bien singulière que voilà ! D'ailleurs, comment voudrais-je cet homme ? Mes pensées et mes yeux veulent se tourner vers mon très cher Norbert, lequel a l'âge de mon père, un devoir éreintant et ennuyeux, aucune Maison et un sourire à même de chasser les lourds nuages qui rodent autour de mon cœur en secret. Ah ! Suffit, vilaines songeries, ce n'est pas digne et ce n'est pas souhaitable. Ce vieux chevalier et moi avons de l'amitié l'un pour l'autre, rien de plus, ce qui est déjà bien suffisant ! Je veux m'en convaincre, je m'en assure. J'en reste persuadée l'espace d'une ou deux secondes.

A mon offrande d'embrassade, Lyra se lève et m'offre un baiser sur la joue, je tends le visage avec familiarité – comme il y a longtemps que je n'ai pas ainsi étreint quelqu'un ! C'était ma mère je crois, comme c'est loin – et, lui rendant frôlement pour contact en effleurant son épaule de ma main tout comme elle me tient, je la gratifie de l'agréable douceur de mes lèvres tièdes sur sa joue chaude. Ce geste bref, s'il ne déchire pas les sombres impressions qui se sont nouées en moi depuis quelques instants, me rassure pourtant, me rappelant le temps encore si proche où je n'étais qu'une enfant qui sanglotait presque chaque soir sous ses draps, à propos de sa journée, à cause de son humeur – sans raison parfois – et qu'une servante, mon frère ou ma mère venait rassurer d'une petite attention. Il ne m'en fallait pas beaucoup, juste des doigts qui se nouent, une caresse à mon front, ainsi que la simple promesse de ne pas murmurer à mon père que j'avais encore pleuré, et tout allait mieux. Je me sens un peu ainsi, flottante, usée, mais volontaire, comme lorsqu'on a hurlé de colère et qu'il ne reste plus que la vague envie d'en découdre. Ma Dornienne m'a ragaillardie. Au dernier salut, je lance un peu haut, le ton poussé par ma joie. « Portez-vous bien, Lyra, portez-vous très bien ! Ce serait avec joie ! _Heum, je veillerai, oui. Puissent les Sept veillez sur vous et votre dame, » conclut mon chevalier, décontenancé par la formulation de mon oiselle, évoquant avec candeur la Mère Rivière – je ne crois pas en avoir entendu parler, ou alors, je n'ai pas fait trop attention. J'imagine que c'est le visage qu'a la Mère ou l'Aïeule de par leur contrée, du moins, c'est ce qui me semblerait le plus logique ; je ne suis pas férue de théologie sur mes propres terres. Je cumule les lacunes quant aux dogmes étrangers, sans en concevoir vraiment de honte. Norbert semble perplexe, hésitant sans doute à reprendre Lyra, mais préférant manifestement acquiescer sur cette rencontre qu'il a du trouver aussi étrange que je l'ai jugée merveilleuse, il se tourne vers moi sans rien ajouter. Je lui tends la main, il me propose son bras. Après un salut courtois à l'assemblée, ainsi qu'un au revoir de la main du tavernier qui achève de briquer un plat avec un petit air déçu sous son large sourire et son invitation à revenir, nous sortons. Il fait un temps abominable et froid. Si la pluie n'a pas redoublé, le vent, lui, a forci, et nous bat les flancs avec sévérité. Je me retiens de pester, par égards envers celui qui a bien voulu me céder mon caprice, mais j'aurais été seule, mon père lui-même en aurait eu les oreilles échauffées.

Nous rentrons trempés jusqu'aux os, de par la faute des trombes pluvieuses rabattues par les rafales sur nos deux silhouettes courageuses – ou un peu trop téméraires pour ne pas être passablement stupides – et nous séparons rapidement. Je vais me changer, il s'en va à ses dévotions ; il m'a l'air plus songeur, plus distant, bien que souriant toujours. Peut-être ne souhaite-il simplement pas que la rumeur de notre escapade ne soit trop enflée par notre état , peut-être aussi que cette rencontre lui a finalement donné à penser. Je le remercie chaleureusement, il me presse les doigts et disparaît promptement. Ma servante favorite vient à moi alors que je l'attends dans la grande entrée et, sitôt qu'elle me voit, ses petites mains rêches se lèvent au dessus de sa grande chevelure ébouriffée, pour aussitôt s'écrier. « Misère, misère ! Lady Emilia, comme vous me revenez ! _Comme un soldat en guerre, ma mie, toute crottée ! _Vous allez attraper froid. Moi qui vous avais séchée ! Et ces bottes ! _Venez donc m'aider à les rincer un peu, puis à me changer. _Ces bottes, ces bottes ! _Oui, elles sont là ! _Ces bottes ! » Je claque de la langue et elle soliloque encore, s'adressant à mes pieds comme je l'aurais vu plutôt supplier deux petits jumeaux fer-nés venus souiller tout son labeur. Elle part me quérir quelques chiffons, je m'essuie grossièrement, elle tient à fignoler le résultat ; nous nous battons presque comme deux jeunes chiots à force qu'elle me rince et que j'avance à grands pas lorsque je regagne ma chambre. Là, elle m'aide à me défaire de mes effets trempés, recommence à appeler les vêtements par leur nom, plusieurs fois, et la voix empêtrée d'effroi. Je lève les yeux au plafond sur ses manières, me retenant de les moquer par égards envers cette grossesse qui lui bouleverse les nerfs. En simple chemise et toute occupée à dompter à peu près cette chevelure de crin que j'ai, et qui s'est décidée à accomplir une belle rébellion ce jour, elle me suggère. « La tenue de nuit, ma garçonne, vous devez être épuisée. Vous vous excuserez pour ce soir, je ne voudrais pas que vous couviez une vilaine fièvre. » Je me tourne vers elle, pleine d'une résolution aussi franche que terrible, qui doit se lire à mon visage ; elle m'assure, amusée. « Ah, mais ne vous en faites pas, je vous apporterais du dessert ! » Toute à mes sombres imprécations quant au destin des miens, j'en reste bouche bée. Ma servante arrondit les lèvres, je cille, elle fait « quoi ? » , je fais « ah, » elle dit « oui, » pour finir je me reprends. « Non, une tenue pratique, mais une tenue tout de même. Je vais voir le mestre. » Mon habilleuse recule vers le lit, s'y assoit pour se reprendre. Quoi, suis-je donc à ce point réfractaire à toute sapience ? Du reste, je ne veux qu'écrire ! Elle me glisse. « Mais qu'est-ce que vous avez bien pu trouver sous la pluie ? » Je me recompose un sourire, et murmure d'un ton d'enfant. « Oh, rien, je me suis rappelée une poésie que me récitait ma mère. Je veux l'écrire à mon père, ça lui fera du bien. » Ma roturière bat des cils, me réplique avec un air un peu touché et surtout triste : « Vous êtes trop bonne envers lui. » Je détourne la tête, feignant d'être légère encore, change de sujet pour préférer papoter au sujet de ma robe à enfiler, ce qui finit par prendre. Face à moi pourtant, mon reflet a les yeux les plus graves du monde. Non, ce n'est pas du bien que je m'apprête à faire à mon père. Certainement pas. Le visage que je fais m'effraye moi même, et je chasse cette image de coups de brosse violents sur la crinière empêtrée. Il faut que je lui affirme que je vais venir, qu'il me faudra lui parler – de Vivesaigues surtout, afin de ne pas éveiller l'attention de Fionella si elle lit le courrier. Et, oh, elle le lira ! Il faudra que je lui dise le pire comme je le lui dois. De face à face. De fille à père.

Merci, Lyra.
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