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Loin des yeux, loin des dents - Anissa Uller

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Message Sam 27 Oct 2012 - 13:46

Quiconque devait vivre sous la férule des Uller était un individu coriace, quelqu’un ayant dépassé le stade de l’amertume face à une existence si rude pour ne laisser place qu’à une agressivité latente mais bien présente. L’on ne prospérait pas sur ces domaines, on survivait du mieux que possible en se donnant juste la peine d’offrir une sépulture à ceux trop faibles de corps ou d’esprit pour endurer plus longtemps un tel régime. Même dans les villages les plus proches de la rivière et de ses bienfaits les journées ne consistaient qu’en un labeur éprouvant pour arracher quelque nourriture à un sol dur et sec sous un soleil de plomb, si bien qu’avec le temps et la lente augmentation du nombre de bouches à nourrir il était vite devenu impossible pour chaque communauté du domaine de survenir à l’ensemble de ses besoins sans aide extérieure. La décision avait été prise par quelque seigneur de Denfert dont le nom avait depuis longtemps été perdu par manque de soin et d’intérêt quant à la rédaction d’archives, mais chaque groupe d’habitants s’était vu assigné à une tâche bien spécifique au détriment de tous les autres aspects de la vie quotidienne et n’en avait jamais dévié depuis. De cette manière le territoire des seigneurs au sang bouillant n’avait jamais mieux fonctionné et ils y avaient en prime gagné une manière redoutablement efficace pour lutter contre de possibles rebellions face aux nombreuses taxes que la forteresse imposait à ses sujets. De tous ces villages, Hastemont demeurait de loin le plus misérable et louable à la fois.

Située à la frontière septentrionale du domaine, la minuscule agglomération avait été bâtie sur une modeste colline à cause d’un gisement de cuivre qui se trouvait dans son sous-sol et dont l’exploitation durait depuis des décennies sans que la précieuse ressource métallique ne se soit encore épuisée. Il était impossible de faire pousser quoi que ce soit ou d’élever du bétail ici, la simple collecte d’eau nécessitait l’envoi de caravanes mettant presque une journée complète à faire l’aller-retour jusqu’à la Soufre tandis que la nourriture arrivait chaque semaine depuis le sud. La population de l’endroit comptait peu d’enfants et presque aucun vieux, ceux incapables de travailler ne se voyaient guère accorder de traitement de faveur et il était de toute façon coutume en ces lieux sordides de mourir à la tâche. A ces conditions de vie misérables venaient s’ajouter une proximité toute particulière avec le grand désert et les nombreux brigands nomades que ses dunes abritaient. Plus d’une fois quelque bande de malandrins avait tenté sa chance et mené des raids contre ce qui leur avait semblé être une proie facile de mineurs isolés. Mais Hastemont n’était jamais tombé pour la simple et bonne raison qu’en plus d’extraire le métal les habitants avaient depuis longtemps appris à le travailler pour en faire armes et armures. Du harnais en écailles aux pointes de lance, tout l’équipement militaire dont se paraient les soldats des Uller provenait de cet endroit et la populace n’avait jamais eu de scrupules quant à utiliser brièvement ce matériel conçu par ses soins pour assurer sa propre défense. Ce village avait la réputation d’être hostile envers tous les étrangers, même ceux avec qui ils partageaient les mêmes maitres, se considérant comme supérieurs car nul autre qu’eux ne pourrait supporter pareille existence. Et c’est en pleine après-midi que deux silhouettes montées s’approchaient au petit trot de la bourgade si accueillante.

Rennifer faisait avancer sa monture, mutique au possible et toujours courroucé par la faute des évènements récents qui justifiaient entre autres sa présence à cet endroit alors que sa venue n’avait été prévue que la semaine suivante. Accompagné de sa fille Anissa, il ressassait inlassablement cet épisode rageant, les mains crispées sur les rennes de sa monture et les dents serrées au point de grincer parfois. Luan Uller, son neveu et Lord de Denfert, aimait s’entourer d’hommes à même de lui servir d’informateur ou plus simplement de représentant pour des tâches qui s’avéraient trop courantes ou… subtiles aux yeux du vieux lancier. Ils allaient et venaient sur les terres, observant, notant, calculant le montant des impôts à prélever et la forme que prendraient les paiements. Dire qu’ils n’attiraient guère de sympathie tenait de l’euphémisme, on les voyait bien souvent comme des rapaces avides et malheureusement inatteignables car leur autorité découlait directement de leur seigneur à tous, un seigneur sanguinaire et cruel au possible. A vrai dire Rennifer ne les appréciait pas lui non plus car il ne s’agissait pas de vrais guerriers, de plus leur proximité avec les livres de comptes et autres parchemins lui rappelait désagréablement les ignobles Mestres de la Citadelle. L’incident survenu la veille n’avait pas arrangé son opinion à leur sujet, loin de là.

Le vieil homme n’avait pas assisté à la scène et n’en avait reçu que des éléments fragmentaires qu’il lui avait fallu trier au beau milieu de la tempête de cris qui avait empli la forteresse pendant des heures. L’un de ces « intendants », puisqu’il fallait bien leur trouver un titre, avait jugé bon de se montrer irrespectueux avec le sang de son sang et y avait laissé un doigt. En soi la chose ne le contrariait pas outre mesure au contraire, Anissa avait su laver l’affront fait à sa personne sans la moindre aide et cela conforta Rennifer dans l’idée que sa fille saurait se montrer digne de son héritage avec davantage d’expérience. Mais voilà, l’homme que les soldats de la garnison ne tarderaient pas à surnommer Neuf-doigts désormais comptait parmi les servants favoris de son neveu, et lorsque la nouvelle avait finalement atteint ses oreilles il était rentré dans une colère noire entièrement tournée vers sa cousine. Le vieil homme avait enragé quand il avait découvert que Luan favorisait la parole d’un vulgaire homme du rang par rapport à celle de sa propre lignée et comme bien souvent en pareille situation tous deux s’étaient confronté dans une guerre de hurlements et d’insultes qui trouva son point culminant quand le vénérable Uller lui cracha au visage que jamais un véritable seigneur des sables ne tournait le dos à la chair de sa chair au profit d’une vulgaire vermine.

Plutôt que d’en venir aux mains Rennifer avait fait preuve de retenue et avait pris la décision de partir jusqu’aux confins de leur autorité pour collecter prématurément les taxes d’Hastemont en emmenant au passage l’objet de leur mésentente : son ainée. Refusant d’emmener la moindre escorte avec eux, il n’avait presque pas dit un mot tout le temps du trajet, sa colère ne trouvait rien sur quoi se déverser et continuait à le ronger de l’intérieur au point de lui laisser en permanence un arrière-gout de bile. Alors que le duo se rapprochait finalement du ridicule muret érigé autour du village et de ces maisons de pierre à l’allure primitive, il dit finalement :

« Nous ne devons jamais rien laisser passer à ceux qui nous servent et c’est encore plus vrai avec ces gens. Ils nous détestent mais ont conscience que jamais ils n’auront la force suffisante pour s’opposer à nous. Le moindre regard de travers, le moindre signe de protestation de leur part doit être fermement écrasé avant qu’il ne dégénère. Avec ce village ce genre d’occasions ne manque pas. »

A peine leur présence fut-elle notée que plusieurs passants crasseux habillés dans de longues tuniques ocre les observèrent avec une surprise où l’œil le plus attentif aurait aussi noté une hostilité contenue, s’empressant d’aller porter la nouvelle aux autres. Les deux cavaliers s’enfoncèrent jusqu’à la seule place du village qui formait une demi-lune avec l’entrée de la carrière et les masures l’entourant. Comme de coutume la populace vint se placer à une distance respectable dans un silence complet, puis finalement le gros des ouvriers émergea à son tour du tunnel principal, recouvert d’une poussière rouge qui leur donnait presque l’apparence d’homme faits de sable. Rennifer attendit jusqu’à reconnaitre le visage de son interlocuteur privilégié lorsque ce dernier vint finalement à leur rencontre.

Petit avec des jambes arquées et des bras dont la musculature demeurait impressionnante, l’homme semblait encore plus âgé qu’il ne l’était lui-même, avec une longue barbe où morceaux de rocailles et de terre s’étaient empêtrés sans que cela semble déranger outre mesure son porteur. Sa peau, bien que masquée en partie par la fine couche de poussière, apparaissait comme encore plus sombre que le teint normal des Dorniens du désert, d’un ébène rappelant la nuit. Il s’inclina légèrement devant eux mais ne mit pas de genou à terre, puis dit d’une voix grave et enrouée :

« Nous ne vous attendions pas avant la prochaine lune, seigneur Rennifer. »

Le ton semblait presque tenir du reproche tandis que plusieurs têtes parmi la foule exprimaient leur assentiment par des hochements de tête saccadés sans pour autant oser donner de la voix. Une certaine tension était palpable sur la placette, de là à dire que la populace aurait pu les écharper tous les deux sans peine grâce au poids du nombre il n’y avait qu’un pas, mais le vieux lancier fit mine de ne pas s’en préoccuper le moins du monde et répondit d’une voix forte :

« Denfert vient réclamer son dû quand bon lui semble, Arbeck, ni toi ni aucun autre n’avez à contester nos ordres quand ils vous arrivent. Si tu souhaites t’affranchir de mon autorité va donc chercher ta lance et réglons cela ici et maintenant ! »

Nul ne fit le moindre geste, et si l’ancien de la communauté minière soutint le regard du Uller sous la menace, il n’osa pas relever le défi. Mettant pied à terre, Rennifer conclut par :

« Dans ce cas occupez-vous de nos chevaux et conduis nous à vos forges. »
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Message Lun 5 Nov 2012 - 20:03

Anissa avait seize ans et particulièrement mal aux reins. Le premier fait lui donnait l'éclat sauvage de la beauté féroce d'une jeunesse encore fraîche et d'une féminité nouvellement éclose. Le second, lui, tenait à cette longue chevauchée décidée par son père quelques heures avant le zénith et dans laquelle elle l'avait accompagné – dire qu'elle y avait invitée aurait été faux, tout comme prétendre qu'elle lui avait été imposée était hors de propos. Il avait pris une excellente décision en éloignant sa fille de la forteresse de Denfert ce matin-là et Anissa préférait encore et de loin cuire sous le soleil en maudissant ce cheval et cette selle auxquels elle ne saurait jamais se faire plutôt que de risquer un débordement familial. Ils étaient des Uller. Ça ne pouvait aller que trop loin et, il n'en aurait tenu qu'à elle, un homme aurait trouvé la mort bien avant que l'ardent astre du jour ne soit à son point culminant. Passant fugacement sa langue sur ses lèvres, la Vipère pouvait encore toutefois sentir le goût de son sang et, en posant les yeux sur le vieux lancier qui, juché sur sa monture, l'entraînait vers la collecte des impôts – et une façon peu amène d’atténuer l'ire de chacun des leurs – elle pouvait encore sentir la colère qui lui tendait l'échine.

L'origine de cet accroc remontait à la veille. Enola Uller, la mère de la Vipère, était parvenue à faire céder sa fille quant à une chose à laquelle elle se refusait depuis une grosse poignée de lunes : porter l'assemblage de tissus colorés qu'un artisan avait courageusement taillé pour elle. C'était une robe, oui, c'était précisément la raison pour laquelle Anissa répugnait tant à passer ce vêtement et à être vue une fois parée. Deux des prétendants qui avaient pourtant réussi à ne pas trop déplaire à Rennifer avaient été repoussés, déjà, par les manières de la jeune femme, jugée trop sauvage, trop inhumaine, le dernier en date ayant même été jusqu'à s'exclamer qu'il ne devait pas avoir une femme sous ses pelures, mais une chose, un assemblage de branches et de reptiles ensorcelé par quelque main délétère. Et sa mère, concernée, s'était piquée de mettre en valeur sa progéniture, afin qu'on remarque moins ses dents redoutables, ses membres trop nerveux et noueux, sa langue acerbe, son esprit détestable qui auguraient nombre de batailles à venir une fois convolé. Aux yeux de beaucoup, la jeune femme était un exemple remarquable de laideur, pourtant, Enola était une femme exquise, bien moins sauvage, mais tout aussi combative que toute autre femme de Denfert et elle savait avoir transmis quelques unes des grâces de son corps à la chair de sa chair. Ainsi, elle souhaitait qu'on puisse au moins apercevoir sa peau encore assez lisse et soyeuse, l'épaisseur et l'éclat de ses cheveux, ses formes prononcées, attestant d'une descendance profuse, tout au moins agréable à concevoir. Elle insistait auprès de son aînée, tentant de la convaincre que la beauté elle aussi pouvait être une arme et que, quoiqu'il arrive, il fallait, pour les siens, qu'elle apprenne à être une femme en plus d'être une furie. Elle avait brossé la chevelure de son enfant, parfois fardé ses yeux, passé des huiles sur sa peau et confié quelques parfums et, pour finir, avait fait venir un batteur de tissus pour qu'il coupe quelques robes. Il fallait accorder à l'artisan une certaine abnégation et un bel amour de son travail pour avoir affronté la Vipère alors qu'elle sifflait et refusait de se laisser déguiser, tout autant qu'il était nécessaire d'avouer que l'unique assemblage qu'il put terminé avait un effet splendide. Anissa ne l'avait portée jusqu'à récemment que le jour même et rien qu'un instant, le temps que sa mère décrète que la tenue ferait assez bonne figure si elle était amenée à épouser un homme rapidement – Enola craignait qu'un prétendant contraint d'attendre une nouvelle confection ne prenne la fuite en découvrant plus avant sa fiancée – ce qui avait suffit à la jeune femme pour la retirer en abîmant déjà quelques coutures et en clamant que l'homme qui serait séduit seulement par des tissus ne l'épouserait pas.

Et, cette veille fatidique, Anissa avait cédé devant sa mère. Enola revenait souvent la piquer en lui soufflant de la porter, au moins une heure, pour s'habituer au contact, pour savoir comment marcher sans être voûtée pour mieux tenir son arme ou sans pouvoir se tordre comme dans sa repoussante tunique de cuir et de lin usé, sans même avoir à arborer des bijoux, arguant encore et encore que nombre de femmes savaient s'y plier sans pour autant être des lâches ou des incapables. Pour finir, elle lui avait présenté son propre modèle de féminité, imposant à sa fille de s'habiller aussitôt, fusse seulement le soir, fusse seulement entre elles, à défaut de quoi Enola prendrait la chose comme une injure à elle-même. Hostile à tout mais docile envers son sang, Anissa avait feulé, tourné, grogné, mais s'était habillée. Elles avaient passé ensemble la soirée entière, à marcher, à se piler, à s'asseoir et sa mère en avait été comblée. Anissa, elle, s'était couchée frustrée, sans ôter sa robe, ne sachant comment la défaire et appréhendant la réaction de sa mère si se fille déchirait cette robe de discorde. Jamais sa mère ne voudrait entendre que l'accident était fortuit.

Ainsi qu'elle s'était couchée, la Vipère se leva, toute froissée, mais toute parée et, comme parfois elle le faisait, ayant à demi oublié sa tenue et son allure, elle s'était rendue au petit matin voir son père Rennifer et son oncle Luan, le seigneur des lieux. Ils n'étaient pas présents dans la salle des trophées où elle les guetta en premier, mais Lord Uller était attendu par l'un de ses intendants, un homme qu'Anissa avait déjà croisé peut-être, mais dont elle ne se souvenait guère. L'homme s'était figé, la jeune femme s'était détournée sans le saluer, mettant sa fixité sur la surprise ordinaire que quelques faibles affichaient parfois en croisant la progéniture du vieux lancier, mais ce n'était pas la peur qui l'avait fait réagir. Il fit un pas vers elle, puis deux, trois même, posa son bras sur son épaule, lui sourit, lui parla, sans sembler voir la légère déformation des lèvres d'Anissa montrant l'érosion de son humeur déjà passablement noire ; pour finir il avait osé lever la main avec douceur et, devant son silence et son absence de réaction – qui n'étaient que la tension du prédateur – lui avait frôlé la joue. Son hurlement résonna dans la forteresse, ameutant quelques gardes et le Lord en personne. Sur le sol, il y avait du sang, au milieu du sang, il y avait ce qui ressemblait à une virgule de chair et qui n'était autre qu'un doigt. L'infortuné intendant tenait sa main mutilée de sl'autre encore intacte, injuriant copieusement la Uller, laquelle, tranquille, le menton orné d'une barbe carmine, la robe tachée et les dents maculées d'humeur, souriait comme sourient les hyènes et les dépeceurs.

Voilà ce qui les entraînaient vers ce village accroché à sa mine et à son labeur. Elle avait retrouvé ses armes, ses vieilles frusques, son allure peu amène de sac de branches noueuses. Elle préférait être condamnée à ne plus traverser son désert et ses dunes tant aimées qu'à monture plutôt que de devoir les parcourir dans une tenue qui changeait le mépris craintif en curiosité malvenue. Finalement, cet inconfort postérieur ne la gênait que peu, tant qu'elle retrouvait le sable et la rocaille où des voilages de couleurs n'avaient nullement leur place face au cuivre et au soleil. Elle acquiesça aux propos de son père, sèchement approbatrice : il n'était pas venu au hasard en ces lieux. Elle ne se faisait guère d'idées, il s'agissait surtout de se passer les nerfs, d'apaiser Luan avec de l'or valant témoignage de respect de son peuple et de maîtrise des siens sur leurs terres. Tout ça pour un doigt – elle renifla aigrement. Que ces gens subissent pour d'autres passaient largement au dessus de la tête de la vipère. Ils vivaient à Denfert. Les Uller étaient à l'image du désert : imprévisibles, cruels et secs.

Elle observa, sans détacher un seul pli de sa chèche, la danse des tuniques ocres et la cohue mesurée qui s'annonçait alors qu'ils s'arrêtaient dans la place du village, sans quitter la haute assise de leurs montures. Ainsi installée, il était difficile de dire si la personne accompagnant Rennifer était un vieillard tordu ou une jeune femme nubile, bien que, sans doute, beaucoup n'en avaient cure – ce qui était un bénéfice pour eux. L'un des villageois s'avança plus que d'autres et le regard d'Anissa s'y posa lorsque ce dernier s'exprima. Il y avait quelque chose dans sa voix qui n'était pas encore de l'ordre de la rébellion, mais qui tenait du désaccord, aussi s'étira-t-elle très légèrement, non pas pour dénouer ses muscles, mais par réflexe de posture – pour mieux tirer une flèche de son carquois. Les villageois s'entassaient, certains, par des œillades ou des saccades, semblaient vouloir repousser l'avancée Uller, mais aucun ne s'avança franchement et lorsque Rennifer parla, seul le silence et le vent lui répondirent. Ils n'avaient pas une attitude mièvre et servile, mais ce n'était pas ce qu'on attendait de Dorniens véritables, aussi, pour elle-même, Anissa n'en fit pas cas. Elle préférait mille fois qu'on crache sur son ombre plutôt qu'on bave sur ses bottes. Elle démonta à son tour et tira sèchement la bride de sa monture, laquelle renâcla. Elle avait un très mauvais contact avec les bêtes et si ces dernières étaient dociles face à elle, ce n'était que par la crainte et la douleur. Une fente de fit dans la foule alors que le passage vers une bâtisse très basse et creuse s'ouvrait sous une barre lustrée par le temps et ce qui semblait être de la poussière grumeleuse. Ce devait être leur étable, du moins, l'endroit ombragé où les chevaux étaient gardés liés. Un homme, dans la foule, lança, en la pointant par ailleurs.
    « C'est là, votre homme peut les conduire. »

Anissa, tout d'abord, lui darda un regard épais et lourd comme du plomb fondu et, sans décrocher ses yeux des siens, avança à pas lents vers la monture de son père pour en saisir la bride à son tour. Joignant les deux liens de cuir épais, elle avança de sa démarche mi ondoyante, mi hachée vers celui qui l'avait ainsi désignée. Le dénommé Arbreck redressa la tête, les épaules nouées, mais il garda le silence encore.
    « Lady. »

Lâcha seulement la jeune femme, une fois parvenue juste en face du villageois. Elle s'approcha encore et, malgré sa chèche, l'individu était à présent en mesure de respirer l'haleine ferreuse d'Anissa, tant elle se posta proche de lui, presque à l'effleurer. Elle était plus grande que lui et, les yeux écarquillés, il ne parlait pas plus qu'il ne comprenait. La Vipère articula lentement à sa face.
    « C'est « Lady Uller ». Maintenant, va faire ce que ton seigneur a dit. »

D'un geste si vif qu'il fit sursauter son vis à vis et son voisin le plus proche, elle lui saisit le bras pour lui plaquer les rênes dans la paume, y appuyant le dos de ses ongles dans le même geste avant de lui fermer le poing d'autorité. D'un coup de menton, elle lui indiqua l'étable, comme pour insister. La tension augmenta d'un cran dans la grande place de ce petit village et le soleil semblait même taper plus fort sur les crânes échauffés, alors qu'autour de la jeune femme, deux hommes s'étaient légèrement rapprochés, quand trois avaient reculé à la voir faire. Son interlocuteur, lui, déglutit sa salive, peut-être aurait-il voulu pouvoir en faire de même des mots derniers qu'il avait malencontreusement dits. Il fit un pas en arrière, d'abord hésitant puis, redressant la tête, tira vivement sur les brides pour attirer les montures revêches derrière lui. Anissa, reprenant une posture tordue qui lui donnait un air vaguement désinvolte, revint aux côtés du vieux lancier, sentant nombre de regards peser sur sa nuque – c'était vivifiant. Des murmures s'échangeaient. Arbeck lança, vers Rennifer.
    « Tout l'impôt ne pourra pas être levé. Nous avons besoin de l'or pour avoir suffisamment de vivres, si nous vous payons tout dès maintenant, la faim va nous rompre le dos. »

D'autres hochements de tête approuvèrent. Anissa se demanda distraitement s'ils ne pouvaient pas manger leurs propres chevaux.
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Message Ven 9 Nov 2012 - 20:48

Les Uller n’avaient rien de grands et nobles seigneurs veillant sur leur peuple avec justesse, lui accordant diverses petites attentions afin de s’attirer ses faveurs ou prétendant partager une proximité purement de façade. Contrairement à tant d’autres Maisons de Westeros qui avaient vu leur lignée s’éteindre au gré des guerres et des alliances, la famille au sang bouillant n’avait jamais cédé sa demeure à quiconque, et ce pour deux raisons. La première, évidente, tenait au fait que bien peu de conquérants auraient ne serait-ce que désiré pareilles terres, même si ces dernières s’étaient trouvées inoccupées. Une rivière boueuse, un sol presque inexploitable, des ressources affreusement maigres et un isolement quasi-total, voilà tout ce qu’il y avait à gagner ici, voilà pourquoi il semblait logique que seuls des dirigeants prétendument fous à lier en aient voulu. Denfert était ingrate et rude, il n’y avait guère de lieu plus invivable dans tout Dorne à part peut-être le siège de la Maison Qorgyle, loin de tout cours d’eau et ne devant sa survie qu’à sa connaissance des oasis éparpillées dans le sable. Quant à la seconde raison elle était encore plus simple : Les Uller auraient préféré écharper jusqu’au dernier de leurs sujets plutôt que d’abandonner leur place. A bien y songer d’ailleurs il y avait fort à parier que les morts violentes chez les civils étaient davantage dues aux troupes de la garnison qu’aux raids de bandits. C’était ainsi, qui tentait de ne serait-ce que s’écarter légèrement de la voie qu’il avait l’ordre de suivre se voyait confronté à un choix cruel : mourir ou éliminer l’oppresseur. Peu avaient tenté leur chance avec la seconde option, aucun n’en était ressorti victorieux.

Depuis toutes ces années Hastemont devait ardemment désirer sa liberté, dans leur sommeil ses habitants partageaient sans doute le rêve de la forteresse mise à sac et des têtes de cet horrible clan de monstres au bout d’une pique. La haine constituait un bon stimulant, c’est d’elle que Rennifer tirait majoritairement sa force et voir l’ire d’autant d’âmes dirigées contre son sang ne lui déplaisait pas. Si de simples mineurs et forgerons parvenaient un jour à se détacher d’eux cela voudrait simplement signifier que les siens n’étaient plus dignes de régner, leurs sujets guettaient la moindre défaillance chez leurs maîtres et éprouvaient constamment leur autorité, en retour ils se devaient de ne jamais faiblir et d’écraser sans pitié les rebelles en devenir. Chacun y gagnait à sa manière. Le vieux lancier ne les craignait pas et nourrissait même un rien d’estime pour leur caractère aussi abrupt que le sien, que les Targaryen viennent donc prétendre posséder ces lieux, le spectacle en serait affreusement divertissant ! La situation actuelle, cette tension dans l’air, personne à part un Uller ne pourrait la gérer sans déclencher un bain de sang qui tournerait en sa défaveur.

Les nids d’insurrection se dissimulaient toujours dans de petits détails, raison supplémentaire pour faire preuve d’une vigilance implacable et ponctuée d’un rien de cruauté. Le vieillard –pour une fois que Rennifer pouvait se permettre de qualifier un autre que lui avec un tel titre il ne comptait pas s’en priver- obéissait aux ordres en leur désignant l’étable mais sous-entendait qu’ils pouvaient bien s’acquitter de la tâche par eux-mêmes. Si Arbreck avait su manier la lance aussi bien que la pioche le vieux guerrier ne doutait pas que ce village serait devenu une vilaine épine dans son pied à défaut d’une pointe dans son flanc. Le « votre homme » était aussi une provocation masquée, reléguant sa fille, une envoyée de la forteresse, au rang de simple sous-fifre. Il songea un instant à s’occuper lui-même des représailles que pareils propos impliquaient, puis se ravisa en lorgnant du côté d’Anissa. C’était une femme faite à présent et un jour elle deviendrait une guerrière redoutable, aussi le lancier ne dit rien et se contenta de pouvoir juger le sang de son sang dans les secondes qui suivraient.

Rennifer ne sourit pas en voyant son aînée retourner la situation avec une déconcertante facilité, pas plus qu’il ne hocha la tête ou exprima son approbation de quelque façon que ce fut. Il n’attendait rien d’autre de sa part que cette perfection guerrière et cruelle qui ces derniers temps commençait à disparaitre à Dorne, et le lancier se montrait sans doute plus dur avec elle qu’avec n’importe lequel de ses soldats car le risque que sa fille demeure à jamais sans époux existait bel et bien et dans ce cas la charge des troupes armées finirait logiquement par lui revenir. Elle savait tuer et se battre, à présent le Uller voulait qu’elle apprenne à commander. Pour l’heure la chair de sa chair ne l’avait pas déçu, au contraire, le semblant de danger qui pesait sur eux à cet instant n’avait pas l’air de la gêner le moins du monde. Une bonne chose.

Le petit chef de la communauté minière fit conduire de mauvaise grâce leurs coursiers à l’abri du soleil tandis que plusieurs des siens étaient tiraillés par l’envie de crier leur haine et de déchainer leur colère contre les deux nobles. A la façon de ceux voulant sauter au-dessus d’un fossé sans fond ils hésitaient, bien conscients des risques, plus ils attendraient plus la distance à enjamber leur paraitrait immense. Rennifer n’esquissa pas le moindre geste vers l’une de ses armes et démontra par la même occasion qu’il ne craignait aucun d’entre eux, il se trouvait chez lui, cette colline comme le moindre grain de sable l’entourant lui appartenait et il le fit clairement sentir dans sa gestuelle.

Allons bon, encore une pitoyable tentative pour contester leur autorité. Même avec de l’avance il y avait peu à parier pour que ces gens se soient appauvris au point de souffrir de la famine, et quand bien même, en quoi cela pouvait-il bien le concerner ?

« Si c’est de l’or que tu veux emmène tes enfants au bord de la mer et vends les au premier bateau d’esclavagistes qui passera, tu auras moins de bouches à nourrir et plus de vivres pour engraisser ta propre bedaine. Et peut-être qu’au passage tu pourras acheter de jolies parures dorées, hmm ?! Un beau pitre étincelant et coloré, c’est tout ce que tu peux espérer devenir si tu sous-entends que de vrais Dorniens n’ont pas été capable d’obéir aux ordres. NOS ordres. Tu savais ce que nous viendrions prendre, eh bien nous voilà ! Alors maintenant conduis nous aux forges comme je te l’ai commandé, idiot ! »

Plusieurs hoquets courroucés se firent entendre dans la foule, ainsi que le crissement de sandales et divers signes d’un élan que l’on avait retenu à grande peine. Arbreck était le patriarche du village en même temps que son chef, on l’y respectait non pas à cause de son âge mais grâce à ses compétences et au charisme sauvage qui caractérisait les meneurs dans le désert. Pour beaucoup insulter sa personne revenait à insulter Hastemont tout entier : ses gens, son œuvre, son passé. Peut-être finalement faudrait-il mettre quelques tripes à l’air aujourd’hui, histoire de les mettre au pas. Ou pas, le concerné leur jeta à tous deux un regard mauvais mais finit par lever les mains en signe d’apaisement puis tendit le bras vers la plus grande habitation, celle dont s’échappait un long filet de fumée noire.

« Par ici, mes seigneurs, vous pourrez juger de vos propres yeux. »

Rennifer s’y dirigea d’un pas décidé, veillant à ce qu’Anissa suive sans perdre son temps avec la vermine dans leur dos. Il la fit entrer la première puis pénétra à son tour dans l’endroit le plus infernal qu’il ait jamais vu en un demi-siècle. Forges, enclumes, fourneaux d’un autre genre dont le lancier ignorait l’utilité, et une impressionnante quantité d’outils, tout cela avait été laissé à l’abandon sitôt que l’arrivée du sinistre duo s’était répandue dans les maisons et donnait l’étonnante impression que l’ensemble jouissait d’une vie propre. Cet endroit était un enfer rougeoyant et presque refermé sur lui-même, une minuscule fournaise qui cristallisait la volonté des Uller au travers du métal acéré et des armures. Ils ne tarderaient guère à suer abondamment sous leurs vêtements mais le guerrier acariâtre refusait de laisser transparaitre le moindre indice de son inconfort naissant. Tandis qu’Arbreck -le seul à les avoir suivis jusqu’ici tandis que le gros des gens s’en retournait à son labeur et que le reste attendait dans les allées que ces… intrus s’en aillent avec leur dû- commençait à fouiller un tas de tablettes de bois disposées anarchiquement sur une table, Rennifer désigna d’un léger mouvement de la tête à Anissa un tas de pointes de flèches. Elles étincelaient à la lueur des flammes, des centaines et des centaines d’entre elles reposant à même le sol poussiéreux en attendant d’aller remplir les carquois de leurs troupes.

« Est-ce que comme moi tu peux déjà imaginer les corps de nos ennemis où elles finiront, ma fille ? Chacune d’entre elle est une mort en suspens, une mort que nos guerriers feront tomber du ciel pour les faire pourrir sur cette herbe qu’ils aiment tant avant que nous ne brulions tout ce qu’ils chérissent ou désirent. Même après être retourné à la Mère-Rivière j’attends de toi que des milliers d’entre eux soient envoyés dans les enfers par ta main, tu es le sang de mon sang et l’au-delà devra hurler ton nom car tu représentes la génération qui achèvera ce que la mienne va entreprendre sous peu. »

Il lui sembla pendant un instant avoir vu le patriarche des mineurs tressaillir juste avant de revenir vers eux avec un panneau de bois sur lequel s’étalaient beaucoup de chiffre et de lettres, Arbreck le leur présenta en insistant sur différents passages avec le doigt.

« Vous comprenez maintenant ? Nous avons trouvé une nouvelle veine de cuivre mais nous devons renforcer les galeries avant de continuer, c’est pour ça que j’ai dû enlever des hommes à leur tâche habituelle, nous produirons plus bientôt grâce à ça mais pour le moment si vous nous donnons tout ce que vous avez demandé il ne nous restera absolument rien à vendre, en un mois nous mourrons tous. »

Il n’y avait rien de suppliant ou de soumis dans ses propos et pourtant une moue fortement désapprobatrice naquit sur les lèvres de Rennifer.

« Qu’est-ce que tu en penses, Anissa ? Vaudrait-il mieux accepter des excuses pitoyables ou trouver un autre moyen pour que nous y trouvions notre compte ? Je serais partisan d’en clouer quelques-uns à l’entrée de la mine pour motiver les autres mais pour cette fois je vais laisser la jeunesse s’exprimer. »

Un silence empli de malaise retomba dans la salle où se trouvaient les trois individus, quelques existences dans la balance et une figure paternelle attentive, voilà ce avec quoi son aînée devrait composer.


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Message Lun 26 Nov 2012 - 16:50

La foule était hostile – ce n'était pas un fait, c'était un euphémisme. Les épaules frémissaient de colère contenue, les poings se serraient parfois, les regards préféraient éviter plutôt que d'affronter celui de la jeune vipère, mais ce n'était pas par soumission : c'était pour ne pas exploser. Elle avait rejoint son père, Arbreck avait parlé et Rennifer répliqua avec une verve familiale dont Anissa s'était inspirée plutôt que d'en hériter : là où le vieux lancier était rude et impitoyable, elle préférait insinuer, distiller un venin encore franc, mais à la piqûre plus dure que les mots dont son père se servait comme d'une masse s'écrasant sur les crânes. La réaction ne se fit pas attendre, viscérale et sincère et malgré la violence sous jacente, Rennifer n'esquissa pas un geste vers ses armes. Ce simple comportement signait sa maîtrise et était, de fait, plus impressionnant que s'il avait percé les flancs d'un villageois. Anissa observa : une foule était telle un troupeau de bêtes. Une telle masse craignait moins un danger singulier, puisqu'ils pouvaient, au risque de perdre quelques têtes, vaincre leur opposant unique, mais ils craignaient davantage le maître qui les dominait, obéissant comme un seul et même servant tant qu'aucun d'entre eux n'osait sortir du rang. Et plus la main serrait le collet, moins ils osaient tirer sur la laisse qui les étranglaient. L'envie de révolte transpirait de leurs pores mieux que leur sueur, pourtant, celui qui était leur voix ne protesta pas. Il fit un geste apaisant et courba l'échine. Pourquoi, la Vipère le devinait, malgré son manque de sensibilité diplomatique : il avait le souci des siens et devait savoir que dans l'éventualité d'une victoire pour ce jour dit, ils crèveraient tous de faim ou de flèches s'ils agissaient sous le coup de la colère. Les autres villages ne les suivraient pas et ne commerceraient plus, de crainte d'être châtiés avec eux et au lendemain de leur coup d'éclat, leurs cadavres seraient jetés dans les dunes et leurs demeures offertes à d'autres, plus silencieux et moins usés déjà. Ce n'était ni triste, ni admirable, ni méprisable ; ce n'était que la loi du désert. Pour vaincre Denfert et les fous qui y régnaient, le peuple devrait se soulever tout entier. Et il ne le ferait pas. Qui dirigerait ? Qui pourrait s'imposer ? Qui forcerait tous ces gens à endurer une existence sur des terres aussi sèches et ingrates ? Et surtout, quand bien même trouveraient-ils le héraut de leur révolte, pourrait-il agir autrement qu'à l'instar de ce sable sec et dur qui ne caressait jamais et giflait toujours ? Sans doute pas. Anissa emboîta le pas de son père sans émettre de commentaire, ni rendre les regards haineux qu'on lui jetait depuis la foule qui se refermait derrière eux. Ils ne les aimeraient jamais, elle n'en avait cure, l'affrontement s'arrêtait là. On murmurait derrière eux les récits à propos de la cruauté de Rennifer et des origines de sa fille, fugacement, avant de cracher à terre et de les maudire encore une fois. Puis on retourna au travail, les Uller, eux, pénétrèrent dans la forge.

Elle avait beau être accoutumée au désert même à ses heures les plus dures, elle ne put s'empêcher de plisser les yeux et de serrer sa chèche sur son visage en entrant dans ces lieux. Tout était rouge et bien au delà de chaud, ce qui, dans ce jour déjà sévère, confinait à l'insupportable, même pour les fauves natifs des sables qu'ils étaient. Son père restait de marbre, le vieil homme sec brassait des plaques, Anissa, elle, s'approcha d'un foyer à portée de bras, sentant presque la peau de son visage reculer à sa place et commencer à cuire. Au signe de son père, elle cessa d'affronter les flammes – après s'être exposé au pire, on supportait mieux le reste – et vint à ses côtés, admirant à son tour les pointes de cuivre qui s'amoncelaient. Elles n'étaient pas belles et n'avaient pas vocation à l'être, puisque la mort d'un étranger en soi portait le sublime et n'avait pas à s'encombrer d'artifices coquets, qui ne leur appartenait pas et qui ne devrait rien leur signifier – bien que d'après son père, beaucoup de dorniens commençaient à se laisser enchanter et pervertir par les chants de la paresse et de l’apparat. Elle suçota ses dents à cette pensée, cherchant une trace rémanente du sang qu'elle avait récemment versé, mais ne l'y trouva pas. Elle saisit une pointe entre deux doigts et la fit souplement tourner sur ses phalanges. Le métal semblait danser selon sa volonté propre.
    « Je ne l'imagine pas. Je le vis déjà. »

Elle grimaça l'un de ses rictus affreux et lâcha un rire aussi bref que bizarre. Arbreck les rejoignit après avoir brassé ses plaques de bois, elle jeta la pointe sur le tas d'autres flèches en devenir, appuyant son œillade sur le vieillard sans daigner le poser sur les signes qu'il pointait. Elle savait assez lire pour déchiffrer son sabir gravé, mais il ne l'intéressait pas. On pouvait faire tout dire à des chiffres et ce qu'ils pouvaient murmurer ne l'intéressait pas. L'homme du village avançait des arguments qui auraient sans doute pu convaincre d'autres qu'eux, mais, sans avoir à l'observer, la fille de Rennifer savait déjà que son vieux lancier de père se moquerait autant qu'elle de ce qu'il pouvait dire. Ils étaient venus prendre, ce n'était pas à négocier. Ils avaient découvert une nouvelle veine de cuivre mais devaient s'assurer que les galeries attenantes étaient assez solides pour les sécuriser avant de l'exploiter. Grand bien leur fasse ! Si demain la guerre avançait jusqu'à leurs portes, les soldats ennemis n'attendaient pas poliment qu'ils terminent de s'armer avant d'aller à l'assaut. Le lancier redouté reprit la parole sur un ton acerbe, mais, à sa surprise – elle ne le montra pas – il réserva sa réaction propre et préféra réclamer celle de sa fille, laquelle resta, d'abord, immobile comme une pierre, sans mot dire, sans ciller. Un silence malaisé s'installa et peut-être que le vieillard songeait en pensée à ce qui allait se dérouler dans le village une fois qu'on l'aurait trouvé mort. Une émeute sans doute, de quoi vaincre les deux tortionnaires nobles et de quoi les condamner en retour. La tension redevenait la même qu'au dehors, la chaleur étouffante des forges infernales plongeait la scène dans une impressionnante ambiance rougeoyante et pulsatile, comme s'ils étaient dans le ventre d'un feu vivant. Après encore quelques instants à juger la situation, Anissa fit un pas pour prendre presque délicatement, en tous cas avec lenteur, la plaque de bois que le courageux Arbreck tenait encore devant eux.
    « Ce que je dois comprendre, entama-t-elle, c'est que vous avez trouvé une nouvelle veine de cuivre, mais que vous nous donnerez moins que notre du, alors que vous allez vous enrichir. »

Elle jeta d'un mouvement sec et ample la tablette de comptes sur la table où se serraient d'autres comme elles, provoquant un désordre certain et en faisant tomber quelques unes dans un fracas qui, même s'il était modéré, sonnait comme des tambours de guerre dans le silence à nouveau installé. Elle grinça soudain, avec une moue goguenarde.
    « Nous arrivons tôt. Et alors ? Est-ce que les tempêtes de sable préviennent avant d'arriver ? Est-ce qu'elles se détournent si vous geignez devant elles que vous n'êtes pas prêts ? A ton âge, tu devrais savoir qu'il faut savoir faire des réserves ou crever, glissa-t-elle avec un ton empli de commisération. Non, non, rassure-toi, je suis moins partisane que mon père de choisir parmi vous quelques uns de tes gars pour les clouer aux portes. »

Elle balaya l'air de la main, s'écartant légèrement pour faire quelques pas. Avec sa démarche lente et coulée, elle avait réellement l'air d'un reptile qui prétendait être une femme et qui se cachait sous des amas de draps pour tenter de voiler sa nature, sans y parvenir tout à fait. Le vieil homme devait parfaitement sentir que la suite allait venir et ne lui plairait pas, aussi garda-t-il silence. Après quelques secondes encore, Anissa suspendit son pas, refaisant face à l'homme et écartant légèrement les bras de son corps, elle continua.
    « En quoi vos besoins nous concernent ? En rien. Votre survie est votre problème. Tu entends ce que tu dis ? Vous allez avoir une nouvelle veine et vous devriez, malgré les richesses à venir, moins payer ? La belle affaire. Si vous êtes trop nombreux ou trop gourmands, puisque tu prétends savoir ce qu'il convient de faire, tu devrais choisir toi-même les plus impotents ou les plus avides et les envoyer chasser pour les autres dans le désert. S'ils y crèvent, ça ferait moins de bouches à nourrir, s'ils parviennent à survivre, ça leur tannera les nerfs pour avoir osé réclamer qu'on les nourrisse. Ou alors... »

Elle darda un coup d’œil à Rennifer, sans chercher son approbation vraiment, plutôt pour affirmer sa loyauté envers lui et envers leurs principes. Arbreck entrouvrit les lèvres pour parler sans doute, commençant à s'exclamer, elle couvrit sa voix de la sienne, forçant sur son timbre jusqu'à l'imposer.
    « Ou alors ! Ou alors, donc, reprit-elle d'une voix plus modérée maintenant qu'il avait scellé ses lèvres, nous pourrions vous donner ce délai. »

Le silence revint, toujours aussi brûlant. Ce n'était pas une générosité, l'espoir n'était pas de mise. La Vipère leva une main pour illustrer ses dires.
    « Vous creuserez et d'ici à la date que tu prétendais être la bonne pour nous pour venir et prendre notre du, nous saisirons le double de ce qui avait été dit. C'est une grande largesse que je te fais, fit-elle pour couvrir un nouvel éclat d'Arbreck, puisque nous vous donnerons le temps de vous engraisser comme tu sembles le réclamer.
    _Ce serait nous faire crever, maintenant, ou la lune prochaine !
    _C'est ton problème, encore une fois. Mais peut-être préfères-tu la proposition de mon père. Que dit l'expérience à tout ça ? »

Elle leva le visage vers Rennifer, tandis que le vieillard revenait à ses tablettes, en regardant quelques unes, en rangeant d'autres avec une rage couvant sous la peau, mais admirablement maîtrisée. La Vipère hocha la tête pour elle-même. Les hommes étaient plus pénibles encore à dresser que des montures, et pourtant moins confortables à dominer. Fugitivement, elle remercia le désert de n'avoir pas fait d'elle l'héritière de Denfert.


Dernière édition par Anissa Uller le Dim 9 Déc 2012 - 8:41, édité 1 fois
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Message Ven 30 Nov 2012 - 20:49

Rennifer n’avait jamais vraiment eu de scrupules à ôter la vie, non pas qu’il y prenait plaisir –contrairement à beaucoup dans son entourage- mais les choses étaient ainsi. On l’avait élevé dans le simple but de tuer, le long processus de sa formation l’avait fait baigner dans un environnement dénué de pitié où les notions telles que la compassion ou l'empathie tenaient au mieux de la plaisanterie. Si la Mère-Rivière avait voulu qu’il ne soit qu’un idiot inoffensif elle l’aurait fait naitre au Nord des montagnes voilà tout, il était un Uller et les maîtres de Denfert avaient le courroux aussi facile que leur pardon était inexistant. Aussi il n’y avait rien d’étonnant dans le fait que ces menaces formulées n’avaient absolument rien d’un quelconque coup de bluff pour jouer avec les nerfs d’Arbeck, s’il fallait empaler jusqu’au dernier habitant de la bourgade pour obtenir satisfaction le lancier s’occuperait lui-même de planter les piques à l’entrée de la mine. Aucune galanterie (une femme pouvait combler une éventuelle force moindre par la maitrise des armes), pas de respect des anciens (si lui-même ne demandait pas de traitement de faveur personne n’en avait le droit !), et même pas de pitié pour les bambins dans les situations demandant de faire un exemple. Les seigneurs de la rivière Soufre régnaient tout autant grâce à la peur que grâce aux armes, que l’on apprenne que sa Maison tolérait les retards dans le prélèvement de leur tribut et les cas d’insurrections se propageraient comme une épidémie. Pour cette raison Rennifer écouta attentivement la réponse qu’Anissa allait donner au chef de la communauté minière, même s’il ne nourrissait que peu de doutes quant aux capacités du sang de son sang pour rendre un jugement judicieux le guerrier acariâtre se tenait prêt à reprendre les choses en main si la proposition formulée ne convenait pas.

Les mots qui suivirent lui plurent beaucoup, au point qu’il en oublia presque la sensation désagréable du métal de sa propre armure qui commençait à chauffer au point de lui piquer la peau en dessous de ses vêtements. Par le désert, même laissées à l’abandon ces forges diffusaient toujours une chaleur insupportable ! Quand dans la mentalité d’un habitant des sables l’obscurité devenait synonyme de fraicheur ou de froid mordant, se retrouver à suer à grosses gouttes tout en se trouvant à l’abri du soleil avait de quoi dérouter. Inutile de dire que sa patience déjà mince s’en trouvait considérablement amoindrie, au moindre geste déplacé ou mot malheureux Rennifer savait déjà que son emportement romprait les digues de sa retenue et le pousserait à plonger la cible de sa colère tête la première dans le fourneau le plus proche. Toujours furieux à cause de l’incident dans la matinée et à présent que l’on essayait de lui faire avaler des couleuvres assez grosses pour dévorer un cheval entier le lancier risquait de perdre son sang déjà peu froid d’une seconde à l’autre. Il fixa son regard sur le feu d’un four jusqu’à ce que ses yeux ne commencent à apercevoir des points lumineux et se concentra autant que possible sur la voix de son aînée.

Le fracas des tablettes de bois s’écrasant par terre manqua de le faire sursauter et pendant un court instant les réflexes du Uller le firent presque se mettre en mouvement pour dégainer son cimeterre, son arme fétiche lors des exécutions et des combats en milieu confiné. Ce ne fut que lorsqu’il réalisa la raison de ce fracas qu’il se retint tout en essayant avec plus ou moins de succès de se calmer. Sa fille distillait son venin avec une efficacité remarquable et sans concessions, si bien que son père approuva sans mot dire. Il ne comptait intervenir que lorsqu’Anissa en aurait bel et bien terminé. Le vieil homme savait que la chair de sa chair disposait d’une réputation au moins aussi sinistre que la sienne sur leur domaine, la populace la surnommait la Vipère tant pour sa nature animale que pour son verbe acéré. Ce fut donc avec une pointe de fierté que le lancier la vit démembrer avec soins les arguments d’Arbeck, avec quelques effets et tournures qu’il n’employait jamais lui-même mais dont il reconnaissait l’efficacité en cet instant. Même au travers de simples mots sa fille restait une traqueuse dans l’âme, jouant avec sa proie jusqu’à porter le coup de grâce.

Et ce fut bel et bien une frappe nette qu’Anissa infligea aux maigres espoirs du vieux villageois, ce qu’elle offrait d’une main et en reprenait le double de l’autre. La manœuvre ne manquait pas d’une certaine originalité et avait en prime le bénéfice de combler leurs attentes tout en infligeant une punition digne de leur nom à Hastemont. Quelque chose ne convenait pas au vieil Uller cependant, il n’appréciait pas l’idée de différer une sentence, aussi dure fut elle, comme le vent imprévisible son instinct le poussait à déchainer toute sa hargne promptement et avec pragmatisme. Sa fille, elle, s’apparentait ici davantage à la chaleur et à la soif, ces armes tuaient tout aussi bien mais elles demandaient une patience dont le guerrier n’avait plus que de maigres réserves. Aussi lorsque le patriarche de la communauté minière les délaisser pour aller reporter son ressentiment contenu sur ses tablettes et que son avis sur la question, le Uller dit :

« La jeunesse a résolu le problème du tribut qui nous revient de droit. Je l’approuve et nous procéderons ainsi, le double des quantités prévues d’ici à la date d’origine.»

Il ponctua sa réponse d’un hochement de tête tandis qu’il lui semblait noter un rien de détente dans les épaules noueuses d’Arbeck, même si les nouveaux ordres lui paraissaient insurmontables pour lui et les siens son soulagement de voir ce duo de malheur déguerpir se voyait aussi facilement que le nez au milieu de la figure. Sa joie aigre fut éphémère.

« Mais cela ne suffit pour contrebalancer ce que ce déplacement nous a demandé. Durant les heures que j’ai perdues à me diriger vers ce tas de gravats j’aurais pu à la place aller tailler en pièces des brigands du désert ou maintenir la paix de notre domaine. Tu as payé le prix de ce délai, maintenant tu vas rembourser ce qu’il en coûte pour avoir accueilli deux Uller chez toi. »

Alors que son vis-à-vis faisait brusquement volteface pour protester une fois de plus Rennifer ouvrit à la volée la porte de la forge et s’en retourna une fois de plus vers la placette de la bourgade, il ne tourna la tête qu’à mi-chemin pour s’assurer d’avoir été suivi. Au dehors les gens commençaient à s’en retourner vers le souterrain, lorsqu’ils l’aperçurent se diriger vers eux à une allure qui n’augurait rien de bon quelques-uns resserrèrent leur emprise sur leur pioches rudimentaires tandis que d’autres hoquetaient de surprise. La petite foule se fendit sur leur passage tandis que le patriarche des environs venait les rattraper en jetant des regards nerveux aux siens pour leur intimer le calme. Le Uller ne s’arrêta que lorsqu’il fut absolument certains que tous puissent le voir et l’entendre, et beugla :

« Puisque vous nous suppliez d’attendre vous en payerez le prix ! Si au devoir vous préférez la médiocrité et l’amollissement, très bien ! Mais nous ne repartirons pas les mains vides, et je préserverai au passage quelques êtres que vous n’avez pas encore rendus aussi faibles que vous ! »

« Seigneur Rennifer, je vous en pr… » Commença à argumenter Arbreck dont la voix se réduisait à un murmure sec et empressé, comme lors d’une longue chute tous se trouvaient dans un genre de flottement précédent un choc plus que désagréable.

« Silence ! Fais venir les enfants. »

Des protestations outrées ne tardèrent pas à se faire entendre tout autour d’eux, beaucoup provenaient de femmes.

« Je ne me répèterai pas. »

Ce ne fut qu’à grands coups de regards éloquents et de paroles rassurantes mais fermes que le chef de la communauté parvint à convaincre les siens, et en à peine quelques minutes une quarantaine de petits têtes brunes furent amenées au-devant du « noble » duo tandis que leurs mères non loin les assassinaient mentalement.

« Nous sommes des guerriers et vous de mauvais mineurs. Six de vos jeunes repartiront avec nous et ne reviendront pas. J’essayerai d’en faire quelque chose de valable, des combattants qui seront élevés à ma manière : sans aucune pitié. Peut-être qu’en sachant que c’est pour votre propre sang que vous fabriquez des armures vous y mettrez l’ardeur nécessaire. »

Jamais la populace ne passa si près de finalement lancer l’assaut, Arberck hurla pour se faire entendre et les retint avec toute l’autorité en sa possession pour les retenir de signer leur arrêt de mort.

« Sans ces enfants notre village n’aura plus assez de bras ! S’ils ne travaillent pas encore ce sera à eux d’ici quelques années de remplacer les pertes, nous en avons besoin ! »

« Alors je vous conseille de mettre vos nuits à profit d’ici à ce que ces quelques années ne soient écoulées. »

Ses yeux observèrent le groupe de bambins avec un regard dur, filles, garçons, il y en avait de toutes les tailles mais la majorité devait se situer autour des dix années. Au moins aucun d’entre eux n’avaient l’audace de pleurnicher malgré l’air peu rassuré que certains affichaient. Rennifer encouragea Anissa à aller à leur rencontre d’une simple impulsion du bras dans le dos.

« Six, choisis les bien, qu’il y en ait au moins un pour donner un soldat décent à ma garnison. »

Puis il croisa les bras, figure immobile et menaçante qui encourageait tacitement les révoltés potentiels à se manifester. Qu’ils tentent leur chance, le lancier acariâtre se savait capable d’en emmener une dizaine avec lui dans la tombe.
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Message Lun 10 Déc 2012 - 15:42

Son père l'approuvait. Elle n'en avait pas douté. Elle avait une telle affinité avec le désert et avec son sang que les conflits, en dehors de ceux à propos de la prudence de sa mère et de la dangerosité des scorpions, étaient aussi rares entre eux que les bagarres étaient fréquentes. Mais il était question d'assouvir la frustration paternelle et sa propre colère rentrée et la Vipère n'était pas coutumière de ces manœuvres précises. Rennifer l'emportait de plus en plus souvent avec lui dans des tractations quant aux hommes et à la gestion martiale du domaine et de ses ombres de révolte, dans le même temps, il parlait de moins en moins de familles intéressantes et d'unions à venir. Peut-être commençait-il déjà à renoncer à marier sa progéniture dont tant de rumeurs disaient qu'elle était inhumaine – et son coup d'éclat, ou de dents, de ce matin n'allait pas arranger ces bruits là. Dans ce cas, elle n'hériterait pas d'un domaine, mais de la lourde tâche d'assister le lord Uller, de tenir ses terres par la force et de garder le craintif respect de sa population intact. Cette perspective ne la troublait pas. Au contraire, plus elle y songeait, plus elle était fière à l'idée de marcher dans les pas de son père. Le sable, après tout, oubliait vite la forme des pieds et il faudrait quelqu'un de fidèle pour poursuivre sa voie. Otton était prometteur, mais Otton était jeune, son père vieux – il pourrait mourir bientôt.

Anissa jeta un regard transparent à son géniteur un instant, mais cette ombre curieuse s'effaça sitôt que ce dernier clamait que la sentence qu'elle avait prononcée ne serait pas suffisante dans l'immédiat. Il fallait une compensation séance tenante ; sans chercher à deviner outre mesure ce que son père désignait, elle lui emboîta le pas, frôlant l'épaule d'Arbreck, qui s'était fait empressé. Le vieillard sursauta de dégoût et recula d'un pas, faisant choir une nouvelle tablette. Elle sourit sous sa chèche, ce qui ne se devina donc qu'au pli de ses yeux noirs et luisants, puis sortit à son tour. Le vieil homme, derrière les Uller, gardait les poings serrés, les doigts blanchis par la rage et la poussière de bois. Ils sortirent, retrouvant la chaleur du dehors qui, comparativement aux forges, n'était pas sensiblement fraîche, mais autrement plus supportable. Une partie de la foule n'avait pas regagné ses demeures, ni son travail ; quant au reste qui s'y dirigeait, à voir les visages des deux hommes, ils affluèrent aussi vite, formant une masse à la fois compacte et ondoyante, se fendant devant les Uller comme du fretin face à deux requins. Le village n'était pas si peuplé et les gens pas si serrés les uns aux autres mais, habituée aux grands espaces et à la fuite prompte, Anissa se sentait trop regardée pour ne pas avoir, sur le bout des doigts, l'envie de sentir la corde de son arc se bander. Fort heureusement, ils restaient peu bruyants et devinrent même tout à fait silencieux lorsque Rennifer parla. Un rictus para en secret les lèvres de la vipère à nouveau, alors qu'elle comprenait ce que son père avait décidé comme châtiment supplémentaire pour ces gens : ils devraient livrer une part de leur progéniture à défaut de la totalité de leur cuivre.

La foule s'agita, mais de façon moins ordonnée, plus spasmodique, comme un animal traqué qui ne sait plus choisir entre mordre ou fuir. Un homme ou deux protestèrent, davantage de femmes s'exclamèrent à voix plus haute et plus instinctive, Anissa, elle, fit craquer sa nuque, faussement désinvolte, parfaitement prête à se défendre. Elle feignit de s'étirer pour caresser de la main la hampe de son vieil arc, usé, mais si fait à sa main qu'elle pouvait compter les rainures de son bois les yeux clos. Le vieil Arbreck devait être admirablement dévoué aux siens pour ainsi parvenir à les contenir, à leur arracher la nécessité vitale de céder aux monstres venus de Denfert pour leur arracher leurs enfants et, après quelques poignées de secondes et quelques regards échangés avec la population, pour la plupart taillés à même la haine, les bambins furent alignés. L'annonce fut faite : six seraient emportés et ne reviendraient pas. Six enfants, ce qui signifiait, peut-être, quatre survivants d'ici deux mois, un d'ici cinq ans – mais un soldat fait, un lancier remarquable, à même d'avancer dans le désert sans trembler devant le moindre de ses dangers et sachant même comment se servir de ces terres ingrates comme d'une arme et d'un bouclier. Nombre de villageois – et de mères – semblèrent alors comprendre qu'on leur demandait d'accepter de livrer leurs enfants à la mort et des cris s'échangèrent, quelques uns levèrent les poings, d'autres les pioches. Anissa tira, en étirant ses bras et son dos, une flèche de son carquois avec un murmure caressant qu'elle seule entendit, sans que personne ne remarque le geste au moment où elle le fit. Elle la fit rouler entre ses doigts alors que la clameur du peuple s'éteignait devant les cris d'Arbreck et, alors qu'elle croisait le regard d'un homme qui venait devoir ce qu'elle tenait en main et qui, sensiblement, en ressentait une ire et un effroi décuplés, son père la poussa dans le dos vers les gamins alignés, pour lui intimer d'être celle qui les choisirait. Elle n’acquiesça ni ne recula, se contentant d'avancer pour obéir. Pas une seconde elle ne songea à refuser d'endosser cette responsabilité, pas plus que de porter le poids de ces vies si fraîches qui seraient bientôt, plus au moins la moitié, bientôt achevées. Ça ne lui inspirait ni dégoût, ni joie : ainsi était Denfert. Celui qui avait joué de malchance n'était pas plus pleuré qu'un faible.

Elle s'était redressée et paraissait dans toute sa très haute taille, bien trop élancée pour une femme. Le premier des gamins fixait ses cuisses à elle, ses petites mains serrées et son petit visage encore rond très contracté. Après l'avoir examiné, elle posa l'index et le pouce vers la tempe de l'enfant et le força à pencher la tête en arrière, pour mieux le voir, soulever sa lèvre sur ses petites dents et faire un peu jouer son crâne sur son cou. Après quatre petites secondes de ce jeu bizarre, elle le poussa rudement, sans le ménager, sans crier gare, sur le côté. Surpris, le gamin tomba, une femme, sans doute sa mère, cria ; la Vipère, elle, fit rouler sa flèche entre ses doigts.
    « Trop mou. »

Et elle alla vers le second, le touchant de la même façon, avant de le bousculer comme le précédent. Il tenta, par réflexe, de résister à la pression, mais chancela tout de même. La flèche tourna encore et elle murmura.
    « Trop faible... »

Ainsi fit-elle une première fois le tour du menu fretin qu'on lui avait donnée à examiner. Trois enfants, deux garçons et une fille, avaient eu assez de panache pour ne pas osciller trop fort et avaient été poussés vers Rennifer. Une femme s'était mise à pleurer et avait été emportée au loin, vers sa demeure, une autre était tombée à genoux et implorait qu'on ne lui prenne pas son fils. Elle dégagea son visage de sa chèche, montrant ses traits à tour, tenant à toiser chacun des villageois qui la mirait, soutenant leurs regards de longues secondes. Elle lâcha.
    « Trois seulement. Trois, pourtant, il y en a parmi eux qui sont déjà plus vieux que la plupart de ceux qu'on commence à entraîner. Il va falloir choisir autrement. Elle lorgna vers la femme suppliante, avec un sourire hideux. Lequel est ton enfant ? »

La femme ouvrit la bouche gonflant ses poumons et leva les mains de son ventre, le temps d'un espoir plus fugace qu'un éclair, mais elle riva ses yeux effarés sur les dents d'Anissa et ravala sa voix dans un coassement étranglé. Un murmure toujours courroucé, mais étrangement plus fataliste, parcourut l'assemblée. La Vipère, redevenue presque indifférente alors, revint vers le premier enfant, dont le minois jadis contracté s'était fait suppliant et blafard. Elle reposa le bout des doigts sur le côté de ses traits, il grimaça mais, alors qu'il avait lui-même découvert les dents pour les lui montrer de nouveau, elle le gifla à toute volée. Le malheureux enfant s'effondra sans un cri, sans une plainte, sans une protestation, Anissa souffla.
    « Toujours trop mou. »

Et avança vers le second. Celui-là, qu'elle avait appelé « faible », se rua vers elle avec un cri rageur qui se répercuta dans la foule, surtout dans les femmes ; Anissa éclata de son rire affreux et saisit le gamin par la nuque, les mouvements désordonnés du bambin n'ayant rien de comparable avec les échanges que son père et elle avaient régulièrement – presque quotidiennement. Elle serra son jeune cou de sa grande main, le soulevant légèrement du sol, le forçant à pencher la tête en avant. Elle le poussa vers son père, sans cesser de rire et, quand elle se tourna vers les derniers enfants, ils reculèrent presque tous en un seul mouvement. Elle fit craquer son poignet et s'approcha du troisième, qu'elle frappa comme le précédent. Lorsqu'elle termina ce tour, deux autres enfants seulement avaient cherché à se défendre, quatre avaient tenté de fuir et l'un d'entre eux avait pleuré. Les deux fillettes qui avaient essayé de mordre Anissa – des sœurs, peut-être – furent emportées à leur tour. Les six gamins étaient désignés.

Revenant vers eux et vers son père, « lady » Uller les jaugea une dernière fois du regard, appréciant en partie qu'ils se tiennent déjà plus droits, et qu'ils gardent un visage plus fermé, tandis que leurs mères se faisaient éplorées et que les autres enlaçaient leurs gamins. Elle ne vérifia pas si sa pleureuse avait retrouvé son petit ou s'il était dans ceux qu'ils emportaient : elle n'en avait strictement rien à faire. Elle hocha la tête, rajustant sa chèche autour de ses traits. Arbreck, d'une voix vigoureuse, mais lasse, lança vers les nobles tortionnaires.
    « Voilà, vous avez ce que vous vouliez. Vous reviendrez à la prochaine lune, à présent, pas avant.
    _Et nous aurons notre dû.
    _Et vous aurez votre dû... »

Ses épaules étaient un peu tombées, sans doute un peu soulagé, sûrement un peu abattu. Il gardait l'échine roide et le regard noir. Caressant les cheveux d'un enfant qui ne réagit qu'en reculant la tête farouchement, Anissa approuva et, saisissant sans ménagement les poignets de trois des gamins, d'un geste assez sec pour qu'ils comprennent qu'il n'était plus là question de se rebeller, elle se dirigea vers les écuries, sous les yeux des quelques erres qui étaient encore là, qui voulaient vérifier que ces maudits Uller s'en iraient bien cette fois. Elle jeta un regard vers son père et acquiesça. Il n'avait posé aucune question, n'avait fait aucune remarque : elle voulait simplement lui signifier qu'elle avait compris et qu'elle se souviendrait de ce jour et de cette leçon.

Il était temps de partir. Le soir serait tombé lorsqu'ils reviendraient à Denfert, les enfants en seraient quittes pour une chevauchée dure et inconfortable en compagnie de l'être qui serait sans aucun doute l'objet d'une haine viscérale et de nombreux cauchemars juvéniles ; Anissa échapperait peut-être aux commentaires de Luan parce qu'il serait couché, ou occupé à autre chose, et l'incident à neuf doigts passerait pour la journée. S'il revenait vers elle, elle lui couperait autre chose et irait devant Luan elle-même, en attendant, tant qu'il n'évoquait pas de nouveau le sujet et que son père était revenu à une humeur normale – c'était à dire, exécrable, mais pas sur le point de noyer le premier servant venu dans ses propres déjections – elle s'y ferait. Si ces bambins apprenaient un jour qu'ils avaient été arrachés à leur famille pour passer les nerfs d'un hommes d'armes, ils ne les haïraient sans doute que davantage – et probablement à raison – mais, hélas ou heureusement, personne ne posait de questions pareilles sur le domaine ; surtout, d'ailleurs, parce qu'on pourrait bien y répondre. Et ces réponses, quand on évoquait ces nobles-là, ne plaisaient jamais à personne.

Ainsi étaient les Uller ; ainsi était Denfert.
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Loin des yeux, loin des dents - Anissa Uller

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