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Les petits mensonges font les grandes illusions [avec Violain la Souris]

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Lantheïa
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Général
Saltimbanque

♦ Missives : 793
♦ Missives Aventure : 42
♦ Age : 37
♦ Date de Naissance : 25/09/1980
♦ Arrivée à Westeros : 19/08/2012
♦ Célébrité : Joëlle Sevilla dans 'Kaamelott'
♦ Copyright : Avatar by me & signature by Sargon ♥
♦ Doublons : Alysanne Florent, Danelle Lothston, Vyrgil Vyrwel
♦ Age du Personnage : Pas loin de la cinquantaine.
♦ Mariage : Avec la scène.
♦ Lieu : Port-Lannis
♦ Liens Utiles : Ma vie de baladine
Mes rôles et partenaires
Mes marionnettes
Mes dons d'artiste
La rançon du succès

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Message Ven 24 Aoû 2012 - 16:30

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Ô rage ! Ô désespoir ! Ô traîtrise ennemie ! N'avait-elle donc tant vécu que pour cette infâmie ?? Lancée à grandes enjambées dans les rues grises et frisquettes de Belcastel, Lantheïa se revoyait récompenser d’un œil au beurre noir ce félon, cette andouille cosmique d’Owen. Oui, il avait osé la planter comme une vulgaire bécasse sur ce caillou désolant, dénué de tout intérêt ! Et elle restait coincée là, aussi splendidement inutile qu’une baleine échouée, alors que Port-Lannis et ses richesses lui tendaient les bras ! Je n’aurais jamais dû en partir, pour commencer.

Arrivée dans le fief des Lannister avec la ferme intention de trouver une troupe à rejoindre après quelques malheureuses péripéties, elle était tombée sur un baladin auquel elle accordait une certaine confiance au regard de leurs tribulations communes : Owen dit « Patte-folle », acteur d’envergure médiocre mais régulier dans ses performances, qui avait jadis eu l’insigne privilège de lui donner la réplique. Pas méchant pour un sou, mais pas toujours futé - elle aurait dû se méfier. Patte-folle lui avait fait miroiter la perspective de rejoindre une troupe de sa connaissance, engagée pour quelques jours par la Maison Farman. Belle-île n’avait rien d’aguichant pour une artiste mais un contrat juteux ne se refuse pas et en l’absence de meilleure opportunité à court terme, Lantheïa avait consenti à payer le transport en bateau jusque-là.

A peine débarquée, il s’était avéré que la Maison Farman n’avait rien à voir là-dedans et qu’il n’y avait pas plus de troupe de joyeux lurons à Belcastel que dans le Grand Septuaire de Baelor. Patte-folle avait en fait cédé à l’appel irrésistible de l’Amour, ou plutôt aux sollicitations pressantes de sa queue, laquelle semblait lui tenir lieu de maître à penser depuis qu’il avait fait la connaissance intime d’une tapineuse du port, rouquine zézayante dont les courbes et le tangage n'avaient rien à envier aux navires à quai. Un balancement de hanches outrancier avait suffi à lui faire perdre le résidu de bon sens que lui laissait sa condition de mâle, au point de chercher à revoir la fille par n’importe quel moyen, dès lors que ses ressources lui permettaient de revenir quelque temps sur l’île. Ressources malheureusement peu florissantes depuis belle lurette, de sorte qu’il avait vu dans ses retrouvailles avec Lantheïa l’occasion de se faire payer un aller gratis pour l’entrecuisse de la gueuse. Comme s’il n’y en avait pas cinquante comme elle à Port-Lannis ! Lantheïa n’était pas assez sentimentale pour saisir l’émoi unique qu’un sourire ou un cheveu sur la langue pouvaient susciter chez un homme amoureux. Owen avait donc parlementé brièvement avec son bâton quant aux conséquences de cette duperie, avant de rendre les armes. Ce qui n'avait évidemment servi à rien, dans la mesure où il n’avait pas en sa possession de quoi la rembourser dans l'immédiat.

Elle en était donc réduite à trouver par elle-même un moyen de renflouer sa bourse si elle ne voulait pas périr de faim ou d’ennui dans ce trou perdu dont la plupart des habitants, en bons insulaires, affichaient des mines constipées à la seule vue d'une nouvelle tête. Elle avait toujours détesté cette mentalité barricadée d’îlien - comme si tout étranger était obligatoirement un envahisseur ou un pillard ! Où étaient les joyeux gamins, les commères et les marchands de Port-Réal, prompts à crier de joie à la seule vue d’une roulotte de saltimbanques ? Enfin, elle n’allait pas effacer d’un coup de baguette magique des siècles de tradition de non-hospitalité. Si elle voulait se créer une opportunité, elle devait, comme toujours, composer avec la réalité locale, et elle avait suffisamment roulé sa bosse pour savoir se dépatouiller dans les pires conditions, non ? Avec un peu de chance, elle embarquerait avant la prochaine lune pour le continent, et vogue la galère !

Remâchant sa rancune, elle poussa la porte de la première auberge en vue, sans chercher à savoir s’il y en avait de meilleure dans les parages. Il était hautement improbable qu’aucun établissement de cette île terne oubliée par les Sept atteigne les standards de confort auxquels elle aspirait, et de toute façon elle n’avait plus les moyens de s’offrir un séjour de luxe – tout au plus avait-elle de quoi payer son prochain repas et une nuitée avec les puces. N’était-il pas déjà extraordinaire de trouver une auberge ici, aux confins de la civilisation ?? (Aux yeux de Lantheïa, tout ce qui ne ressemblait pas à une grande ville ou au fief d'un riche mécène, ne valait guère mieux qu'un campement de sauvageons). Certes, sa propre mise ne témoignait pas d'un raffinement excessif. Elle avait laissé ses quelques costumes et accessoires dans la masure de la rouquine, en attendant de savoir quoi faire, et ne portait sur elle qu'une robe de voyage brun foncé, une cape usée et des colifichets sans valeur. Elle n'en gardait pas moins vivace le souvenir des honneurs et des fastes qu'elle avait connus dans sa vie d'artiste, quand la fortune lui souriait, ou qu'elle parvenait à se faire passer pour une personne de plus haute extraction...

Elle se hasarda donc dans ce bouge avec l’assurance sereine de celle qui n’a rien à prouver. Bientôt campée sur un banc spartiate, elle commanda une bière puis un bol de soupe accompagné de croûtons qu'elle attendit tout en promenant son regard aiguisé sur les indigènes et marins de passage. Il y aurait un peu à apprendre de ces observations à la sauvette, et peut-être même une rumeur à choper. Les rumeurs constituaient un gisement d’histoires inépuisable… et la clientèle semblait d'humeur à bavasser. Elle commença à siroter sa bière tout en laissant son imagination partir en maraude, au gré des anecdotes qui tombaient dans son oreille. Quelques lampées plus tard, elle jetait l'idée de base d’une farce populaire dans sa mémoire, son seul et unique journal de voyage. A peine moins illettrée que n’importe quelle roturière, elle n’avait jamais eu que mépris pour les scribouillards bien nés se prévalant du nom d’« auteurs », qui couchaient toutes leurs idées par écrit. « Ils capturent les mots, les enferment dans des lignes étroites, les momifient dans les fibres de leurs parchemins », maugréait-elle à qui voulait l’entendre, la mort dans l'âme et la rage aux tripes. Est-ce qu’on n’avait jamais vu quelque chose prendre vie dans la matrice d’un objet mort ? A ces sépulcres poussiéreux, elle opposait le creuset bouillonnant de ses pensées et de sa chair, avec il est vrai un certain succès. Dans sa caboche fêlée germaient et croissaient des histoires changeantes et douées de vie que le public accueillait généralement avec enthousiasme, et la seule idée de jouer une pièce écrite - morte-née, déjà fossile, car immuable - suffisait à la foutre en rogne. « Y a pas de texte, juste des personnages et des histoires ! » avait-elle gueulé au dernier apprenti comédien qui avait commis l'erreur de lui parler de « respect du texte ». « C’est pas en broutant du parchemin que tu vas t'élever vers les cimes ! Pour ça faut des ailes, de l'air, de la flamme ! Si t'attends qu'on te dise quoi dire et comment le dire, c'est qu't'es pas fait pour les planches !» Sur quoi elle avait conseillé à l'insolent béjaune d'aller s'acheter de l'encre et une plume et de procéder à certaines manipulations indécentes avec ces accessoires.

Pour l'heure, donc, elle était affairée à composer les bases d'une future pièce, et le matériau de base ne manquait pas... mais où était donc son dîner ?? Bien qu'occupée, elle commençait à s'impatienter...

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Message Lun 15 Oct 2012 - 21:25

Douze ans, un bel âge – du moins, certains s'efforcent de le dire, très peu s'entêtent à le croire. Douze ans, c'est l'âge des premières grandes questions, l'âge d'un début de rébellion, l'âge d'une puberté conquérante. Le temps où, en Westeros, on apprend à devenir un adulte accompli, où on commence à gagner sa vie, où, pour certains, on commence même à concevoir des projets de mariage à conclure dans une petite poignée d'années. Les biens nés entament leur danse d'intrigue, de cours et de passes d'armes, les petites gens sont déjà bien au travail, certains même déjà formés, les écuyers se font et les rêves d'enfants commencent à s'assécher devant les nécessités galopantes. Douze ans, c'était l'âge de cette jeune fille qui, face à un feu nourri, veillait sur une soupe un peu grasse, qu'elle remuait de temps en temps d'une longue cuillère, tout en s'occupant principalement de peler des légumes et de les mettre dans un bain au vinaigre. C'était une saison à vers et il s'agissait de les tuer. Une voix lui parvint de l'autre côté de la porte : c'était le tenancier de la taverne dont elle concoctait la pitance, qui lui demandait d'amener sans délai une bière et un peu de son breuvage nourrissant à une nouvelle cliente.
    « Ouais, me presse pas les meules ! »

La voix était aiguë et assez éloignée des douceurs sirupeuses qu'on pouvait cueillir dans les gorges fraîches d'autres demoiselles du même âge. Les phonèmes, derrière la frêle barricade de bois, rétorquèrent avec virulence.
    « Putain Violain ! Commence pas à briser les miennes !
    _C'est bon, j'arrive, rha ! »

Dans un geste vengeur – et d'une redoutable acrimonie – l'enfant maigre ainsi haranguée lança un morceau de poireau au sol, se levant dans un geste vif, puis, après une hésitation, alla ramasser le légume qui s'en était allé rouler entre des pieds de chaises cassées, non sans l'avoir frotté davantage au sol. Le coupant en dés grossier avant de le lancer dans la soupe, elle maugréa.
    « Tiens, ça y donnera du goût, à ta soupe. »

L'adolescente était petite et, pour récupérer une pile d’assiettes pas trop sales ni trop ébréchées, elle dut pousser un tabouret légèrement branlant sous un meuble aux portes fermant mal, dont les gonds avaient vu de meilleurs jours – et sans aucun doute une autre génération, voire deux, de petites mains les ouvrant trop vite et les claquant toutes deux. Ses trésors en mains, elle les déposa aux côtés des plats déjà sales, qu'elle s'occuperait de laver une fois les soiffards couchés. Emplissant une chope – on ne manquait par contre jamais de verre dans ce taudis – de brune plutôt âcre, mais servie fraîche et à raz bord, elle s'en alla confectionner un plateau de pain plus écrasé que taillé en dés, de la dite chope très légèrement mousseuse, et de la soupe bouillonnante dont elle retira un cheveu blond. Méditant un bref instant sur le fait de gratifier la mousse de la bière d'un raclement de fond de gorge, elle renonça devant la longueur de ce poil capillaire qu'elle venait de repêcher, songeant qu'il lui faudrait un nouveau peigne. S'essuyant les mains sur le revers de son tablier avant de se gratter la tête à cette pensée, elle se composa derrière la porte un visage aimable et une chevelure docile, et proféra deux ou trois injures à voix basse avant de pousser la porte d'une épaule menue.
    « La soupe est servie ! »

Annonça-t-elle d'un ton chantant et enjoué, qui n'avait rien à voir avec ses précédents propos, ni le contenu très fleuri de ses pensées quant à la junte qui s'était rassemblée dans le bouge où elle travaillait, vivait, grandissait depuis qu'elle était née. Le tenancier, un homme large, un peu gras, pas mal chauve, lui posa avec familiarité le pouce sous le menton pour lui faire tourner la tête, avant de lui indiquer de l'index une femme attablée.
    « Pour elle. Et tu iras chercher un seau, y'a un gars qui a vomi.
    _Va ramasser toi-même, tu seras gentil,
    siffla-t-elle entre ses dents serrées.
    _Quoi ?
    _J'ai dit, ils exagèrent quand même, j'y vais de suite,
    affirma-t-elle avec un large sourire.
    _Fous-toi de moi, la souris ! Allez, galope ! La bière chauffe ! »

Manquant de perdre contenance mais gardant toutefois un rictus accompli, elle lâcha un rire ahané dont elle ne sut pas vraiment cacher toute l'ironie. La tension était palpable entre la gamine et le vieux renard et, pour les habitués, il était clair que derrière le jeu de leurs éternelles chamailleries, il y avait quelque chose de nouveau, qui pesait beaucoup, et très lourd. Cette chose, c'était l'ambition de l'enfant, qui devenait femme, qui avait trop plu à trop de gens et qui s'était imaginée bien au dessus de ce peuple pouilleux qui l'avait nourrie jusqu'ici. Il y avait dans ses yeux, dans son attitude, derrière sa mine affable et ses minauderies fréquentes, quelque chose d'un peu hautain, de très assuré, qui lui donnait le charme piquant des gamines revêches. Il y avait quelques poignées de gens pour trouver la chose mignonne, mais il y en avait tout autant, voire davantage, pour s'en agacer franchement. Se frayant un chemin entre les regards amusés ou hostiles, en chaloupant un peu et en souriant beaucoup, la souris parvint à la dame attablée, qu'elle jugea d'un regard, avant de déposer le plateau juste à côté de son coude. Bien sûr, ils avaient souvent des trognes inconnues, mais les faciès du coin, battus par les vents et la mer, finissaient par se ressembler à peu près. Cette arrivante-là avait le parfum du dehors et l'expression un peu écœurée de ceux qui ont échoué là par hasard et dont, dans l'esprit de la fillette, il fallait à tout prix profiter, puisqu'ils seraient uniques et avec un petit quelque chose de difficile à retrouver.
    « Vous, c'est la première fois que vous venez, commença-t-elle d'un ton franc, qui se voulait expert. Je me souviendrais de votre visage, dans le cas contraire. »

Le phrasé était plus délicat que de coutume parce qu'il était appris. Ciselé avec soin depuis des éons, afin de retenir un peu auprès d'elle tout le piètre extraordinaire que ce bouge pouvait attirer, elle se voulait charmante, flatteuse, ravissante, servant à peu près la même soupe à chacun – en bol ou en diatribe. Avec une moue complice, elle appuya furtivement son regard sur la tenue de la femme mûre, laquelle arborait d'amusants colifichets, mais pas de grande fortune. Peu lui importait, ce n'était pas comme si elle avait mieux à ronger pour ce soir. L'un dans l'autre, elle préférait causer que ramasser de la bile refroidie. Disposant les plats devant sa nouvelle cible – un peu trop près d'ailleurs pour que ce soit très commode – elle crut bon de poursuivre.
    « Vous venez de loin, dites moi ? Pour Violain, « loin » pouvait très bien signifier Feux-de-Joie. Elle avait même tendance à considérer les faubourgs comme passablement distants. Si vous avez besoin d'un guide, je suis meilleure qu'un soudard, je prends moins cher, pis je suis point vicelarde.
    _La Souris ! Et ce seau !
    _Je dis ça, parce que c'est pas trop fréquent, les femmes qui voyagent.
    _Me force pas à venir !
    _Si vous re-voulez de la bière, c'est moi qui la sers ! »

Une ultime dénomination, mieux sentie, fit décrocher la gamine de son amarrage et, de fort mauvais gré, elle alla accoster auprès d'un grand baquet, qui servait pour tout ce qui nécessitait de l'eau pas trop sale, sans aller jusqu'à se risquer à la boire pour autant. Violain promena son petit corps osseux aux trop longs bras au travers de la salle, bringuebalant son plateau jusqu'à le poser – il claqua un peu – sur le rebord du comptoir, le troquant contre le seau qu'on lui tendait. Elle alla se perdre dans un recoin de la salle, qu'un individu peu scrupuleux avait décoré d'une gerbe qui n'était pas de blé. Fort heureusement pour lui, il avait du profiter du délai paresseux que la jeune fille s'était ménagé dans l'espoir que le tenancier s'amourache de l'ingrate tâche pour s'en aller et elle n'eut personne à portée de regard pour avoir les lèvres peintes d'une bileuse culpabilité. Un sacrifice de chiffon plus tard, elle était de retour vers l'orée de la salle, occupée à se rincer le bout des pattes dans l'eau.
    « Hé, la Souris ! L'alpagua un habitué. Tu nous pousses la chansonnette, ce soir ?
    _Je sais pas,
    rétorqua-t-elle d'un air modeste, pour le coup assez mal imité. T'as pas vu qu'il y a une dame ici aujourd'hui ?
    _Qué ?
    Entonna une vieille femme, tant incrustée chaque jour et chaque nuit à sa chaise que le banc avait commencé à prendre l'empreinte de son fessier.
    _Mais non, une autre dame,
    fit la presque-enfant en désignant vaguement l'étrangère.
    _Et après ?
    Tança un second buveur patenté.
    _Beh et vos manières ? »

L'instant fit place à l'hilarité. Violain l'aurait souhaitée générale – enfin, en vérité, elle était sérieuse à l'instant où elle avait prononcé sa phrase, pour feindre de justesse d'avoir plaisanté – mais elle fit grogner de rire deux ou trois individus imbibés qui avaient entendu, puis une poignée d'autres par pur réflexe, qui eux n'avaient fait qu'entendre leurs voisins se gausser. Sans se démonter trop, elle s'en alla vers la table de l'infortunée voyageuse. Peu nombreux étaient les égarés désireux de se voir réserver autant de regards embrumés. La gosse se fendit d'une moue proprement adorable, entre l'espièglerie et la confession des secrets.
    « Alors m'dame. Ça vous dit une chtiote mélodie ? Vous voulez une chanson particulière ? J'vous préviens, je change les paroles des paillardes. C'est un établissement respectable et tout ici. »

Cette fois, davantage qu'une paire de leveurs de coudes s'esclaffèrent, et à grands éclats, ce qui fit rouler les yeux de l'enfant de plaisir consommé. Se dandinant d'un pied sur l'autre, les deux paumes collées à son recoin de table, elle était penchée, toute prête à recevoir le désir de cette femme qui avait eu le grand malheur de ne pas avoir une face familière dans ce taudis pour marins. Beaucoup de regards s'étaient détournés vers elles, à présent et peu de gens auraient été à l'aise dans pareille circonstances. Mais pas Violain. Et, plus intriguant, pas vraiment cette étrangère-là non plus.


Dernière édition par Violain la Souris le Dim 4 Nov 2012 - 21:14, édité 1 fois
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Lantheïa
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Message Mar 23 Oct 2012 - 21:46

S’il y avait une chose certaine au sujet de Lantheïa, sous le voile de mystère qui l’auréolait, c’est qu’elle n’avait jamais été un ange de patience et de bonté. Ses anciens comparses auraient pu en témoigner rien qu’en se dénudant : les cicatrices laissées par une volée de bois vert seraient toujours plus éloquentes qu’un long réquisitoire émaillé de coups d’œil anxieux par-dessus l’épaule. Oui, Lantheïa était... virulente dans ses emportements. Rien ne l’impatientait plus que la lenteur d’esprit et la mauvaise volonté, et elle avait connu son lot de boulets… Avec le temps, son bâton était devenu pour ses accointances une sorte de baguette de commandement dont la moindre oscillation pouvait tout aussi bien provoquer le silence qu’une débandade générale avec armes et bagages. De là, on comprendra qu’il était fort imprudent de laisser traîner la commande de cette singulière cliente. Surtout si ladite cliente était d'humeur à mâcher du silex après une journée calamiteuse. Sans doute, ruminait-elle, n’avait-on aucun sens du service sur cet îlot insignifiant, cette chiure de kraken flottant au large de toute civilisation, dont les habitants primitifs n’avaient jamais poussé la porte d’une auberge digne de ce nom ! Cette gargote à matelots devait être le seul endroit où les péquenauds du coin pouvaient casser une dalle et vider leur chopine quotidienne, il était donc inutile d’espérer le moindre effort commercial de la part du personnel ! Notre saltimbanque, déjà bien remontée, était sur le point de céder à ses plus noirs instincts quand un éclat de voix éclaira d’un jour nouveau la situation et coupa son élan revendicatif.

Deux yeux sombres comme des avelines se posèrent sur la maritorne qui annonçait la soupe avec l’enthousiasme d’un rabatteur de public. En fait de maritorne, la donzelle était assez mignonnette, mais aussi irritante pour son patron qu'une craie grinçant sur une ardoise. L’aubergiste ne feula pas, mais c’était tout comme. Libérée de ses remontrances, la gamine navigua avec des mines et des manières jusqu’à la table de Lantheïa et déposa sous son nez ce que l’on nommait par ici « un repas ». L'auguste voyageuse lorgna sa pitance avec suspicion, guettant la grappe d’œils de poulpe qu'elle s'attendait à voir remonter du fond du bol d'un instant à l'autre. La soupe n’était toutefois pas si mauvaise, comme elle put le constater en portant la cuillère à ses lèvres, un sourcil haussé, la langue précautionneuse, et les narines à l'affût du moindre effluve douteux.

La messe était dite mais la souricette, au lieu de s’en retourner prestement à ses tâches, campa là avec aplomb, pas gênée de la scruter de pied en cap. Dans un éclair de lucidité inattendu en ce fief que Lantheïa s'imaginait enlisé dans un noir bourbier d'ignorance, la donzelle identifia en elle une étrangère, et lui proposa ses services pour visiter l’île – comme s’il pouvait y avoir quoi que ce soit à visiter dans ce patelin ! Cet endroit est le trou du cul du monde. Un coin pareil, ça donne juste envie de se débiner à la vitesse d'une pucelle devant un Fer-né. Si elle n’avait été affairée à boire sa soupe avec un risque d’étouffement certain, Lantheïa aurait ricané assez fort pour foutre les jetons à toute la clientèle, de ce délectable ricanement vicieux qui sied si bien aux rôles de bâtards cruels. Elle n'eut pas le temps de répondre à la petite futée que le devoir, ou la menace sous-jacente d'un coup de pied aux miches, rappelait séance tenante à ses corvées. La fille avait la langue bien pendue et la clientèle dans sa poche, à ce qu'il semblait, mais ses relations avec l'aubergiste avaient l'air quelque peu tendues. Encore une belle jeunesse gâchée dans un bouge. Enfin. Il faut bien des larbins pour les tâches ingrates. Tous les gueux ne peuvent pas s'extirper de la boue dans laquelle ils sont nés... Elle renifla avec autosatisfaction, très consciente, contente et fière des privilèges qu'elle s'était octroyés par un mélange de ruse, de chance et de talent tout au long de ses errances. Certes, il y avait des hauts et des bas dans la vie d'un artiste... mais quels hauts et quels bas ! Rien de commun avec la vie fadasse d'une souillon de taverne.

Quelques cuillérées de soupe plus tard, alors qu'elle raclait le fond de son bol avec un croûton frotté à l'ail, le même minois juvénile lui servit un sourire enjôleur. Il était cette fois question de connaître ses désirs en matière de divertissement, et l'attention qu'on lui portait du simple fait de se voir poser la question, confirmait Lantheïa dans son évaluation de la bourgade : non, décidément, il ne devait jamais rien se passer d'intéressant par ici. Considérant qu'il était de son devoir de saltimbanque de gratifier ces pauvres hères d'une étincelle de rêve avant que son départ ne les laisse à nouveau dans l'obscurité d'une immuable routine, elle fomenta dans un coin de son esprit un embryon de numéro à leur servir. L'idée mise de côté, son silence avait créé les conditions d'une réelle écoute. Elle s'accouda à la table avec nonchalance, promena son regard perçant sur l'assemblée des indigènes, et d'une voix capable de porter jusqu'aux cuisines sans rien perdre de son onctuosité, elle déclara à la cantonade :

« Du répertoire de mes ritournelles favorites, nul couplet ne saurait franchir ces lèvres innocentes sans les souiller... mais peut-être mademoiselle saura-t-elle habiller de respectabilité Blanche minette et ses trois queues ! »
Sur quoi l'auditoire s'esclaffa tandis qu'un demi-sourire goguenard ourlait ses lèvres gercées par les embruns. « A votre guise, ma chère. Inutile de chipoter ! Chantez donc ce qui vous chante, sans chevrotement ni charivari, afin que je siffle cette chope sans choquer mes chicots, charmée par votre charmant chahut.»

Une vague de sifflements, de rires et de battements de main saluant cette sortie, la comédienne inclina la tête avec une fausse modestie bien rôdée, et d'un geste majestueux accompagné d'un regard suggestif, invita la souris à s'exécuter. Il serait plaisant de voir ce que la midinette ferait de cette patate chaude.
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Message Dim 4 Nov 2012 - 22:27

L'étrangère ménagea son effet en se réservant un temps de silence, se trouva une attitude dans le regard qu'elle darda alentours et alla jusqu'à prendre la pose, ce que la souris perchée en coin de table ne put qu'admirer en son for intérieur – et le secret en était assez mal gardé, dans la mesure où, par une jalousie aigre et une approbation poignante, elle commençait, malgré elle, à imiter la posture de la femme d'âge mûr. Bast, elle n'était pas belle, sa nouvelle trouvaille et Violain en déduisait que les années prochaines lui assureraient bien davantage de succès que cette drôlesse, laquelle ressemblerait bientôt à une vieille bourse de cuir. Mais voilà, cette femme transpirait l'expérience et la maîtrise, savait comment s'installer et l'instinct du rongeur le sentait. Elle en avait les lèvres – à défaut de moustaches – frémissantes. Et ah ! Quel éclat de voix elle lui servit ! Après son temps ménagé avec soin, le silence de l'interlocutrice de la petite étoile de taverne avait fait taire les soudards attablés, ils étaient attentifs, ce qui offrit mieux qu'une tribune pour sa diatribe. Elle avait une voix de tribun ou presque, quelqu'un d'incontestablement accoutumé au public et à s'en faire entendre et ça, la petite Souris aux trilles aigrelettes ne pouvait que l'envier. Ils rirent tous à son évocation de la Blanche Minette, chansonnette au thème sans doute assez éloigné des félins, mais non contente de lui voler la vedette, la porteur de colifichets se fendit d'une stupéfiante allitération qui laissa le rongeur bouche bée, tandis que la taverne s'enflammait. Ça tapait sur les tables, ça sifflait et ça bramait, encore ! Encore ! Et puis, ça s'apaisa, mais la pourvoyeuse de bière sentait bien que ce n'était que parce qu'on la guettait.

Elle aurait pu rire et botter en touche, jeter un regard vers le tenancier plus que goguenard qui se régalait par avance de sa débâcle, elle le savait, elle le devinait sans le voir – en vérité, le bougre était plutôt brave et guettait sa protégée, afin qu'elle ne se fasse pas secouer par plus cruel que lui ; mais si la gratitude avait été une pluie, il n'y aurait jamais eu la moindre inondation là où se tenait Violain, aussi s'imaginait-elle qu'il était aussi vil que sa propre personne. La pression de ces regards, tous ces gens qui la scrutaient et, pour une fois, quelqu'un qui lui tenait le verbe haut – et quel verbe, par les Sept, comment allait-elle faire ? – aurait sans doute dompté demoiselle plus raisonnable ou fait répliquer qu'elle avait du travail à une fille plus sage, mais la Souris n'était pas humble, ce n'était pas son seul défaut. Elle se devait de relever le gant. Après quelques secondes rares à se mordiller le bout de langue rose qu'elle avait laissé s'entrevoir entre ses lèvres pâles, elle claqua les mains sur le rebord de la table et les talons sur le sol aussitôt. Pleine de morgue, faisant bien dos au tenancier silencieux et aux sourcils froncés – il voulait bien qu'on rie, tant qu'on en avait soif et que ça ne virait pas à la bagarre ou au désastre et il devait sentir quelque mauvais vent venir – la petite demoiselle trop maigre entonna de sa voix un rien égrillarde et assez haut perchée.
    « Si vous le prenez comme ça, laissez moi quelques s'condes pour songer, et je vous reviens avec un petit chant chiadé, qui fera chavirer votre barque, vous chatouillera le ventre et le palais sans que votre bière soit chaude. Bougez pas, ma chatte. »

Un clin d’œil et un balancement de hanche acheva sa courte diatribe, dont elle fit mine d'être fière tout en cueillant les plats achevés et les chopes vides, avant de chalouper jusqu'à la rive de ses appartements réservés, près de sa soupe et de sa vaisselle à faire. Qu'est-ce que ça avait été mauvais ! Sur qui était-elle donc tombée ? Quel chantre de la rime venait chambouler sa tanière et changer en chardon son champ de gloriole éphémère ? Quel chambellan chamarré paré de chimères lui chamaillait chacune de ses chagrines ouailles ? Oui ! Elle avait été mauvaise. Sitôt ses mains rageuses et blanchies d'avoir été serrées sur les hanses des chopines – encore une rime ratée, la peste ! – la presque encore gamine se frappa les joues du plat des mains, sautilla sur place en se mordant les paumes pour en étouffer son petit cri rageur, avant d'inspirer vivement, de se claquer elle-même le postérieur et de sourire au placard atone devant elle. Elle avait une poignée de secondes avant d'être totalement humiliée, heureusement pour elle, elle avait souvent entonné de ses propres créations – bien entendu, c'était des morceaux chipés ça et là et réarrangés – aussi n'était-elle pas tout à fait dans la peau de la vierge dénudée bientôt vouée à la curée devant une rangée d'ivrognes acquis à la moquerie. Elle répéta quelques mots en serrant ses poings, agita des verres pour faire mine d'être véritablement occupée à travailler et, une fois qu'elle estima son temps déjà trop allongé, elle abandonna son faux labeur, se pinça une dernière fois les flancs dans une drôle de façon de se donner du courage. Une dernière inspiration, encore une grimace, une injure lancée au hasard et elle retourna dans la petite salle de l'auberge, qui lui semblait, dans l'instant, être la grande cour d'un roi devant laquelle elle devait défendre son existence entière face à un parterre de bourreaux cinglants.

Durant ce temps, ça avait baguenaudé, plaisanté, alpagué l'étrangère tout en réclamant d'autres bières et, sitôt que la Souris réapparut, on lui fit savoir qu'il y avait nombre de verres pour l'attendre. Elle guigna vers le tavernier, lequel ne quittait son bar.
    « Je vais chanter ! Et ce sera... Blanche Minette. Mais avec qu'une queue. La sienne, qui plus est. »

L'hilarité revint parcourir l'assemblée, faisant trembler les tables et danser les bedaines. La Souris contant les histoires d'une chatte ribaude, voilà qui donnait de quoi rire et, puisque les gosiers s'asséchaient et que les hommes – ainsi que la vieille femme – étaient tous attentifs à la maigrelette, le gardien des lieux consentit à se faire un peu d'or, quitte à délaisser la gouvernance du comptoir le temps que la chanteuse s'y soit égosillée. Elle grimpa comme elle pouvait sur le zinc pour se donner un plus grand air et, battant deux fois des mains pour réclamer un silence qu'elle n’obtint pas tout à fait, elle choisit son rythme, lequel était emprunté à un chant populaire et entama de son timbre un peu trop pointu pour être agréable.
    « Une petite minette blanche
    Avançait en tournant des hanches
    Les chats disaient, minette, minette
    Viens avec moi dans ma cachette
    J'ai des merveilles à y revendre
    Pis tu verras, j'ai le poil tendre ! »

Elle battit des mains pour relancer, plus fort.
    « Ah, ah, pauvre minette !
    Elle était bien un peu simplette. »

Reprenant sur le rythme précédent, Violain se rassit presque.
    « Notre petite minette blanche
    Qui traînait en tournant des hanches
    Boudait les chats, tous de gouttière
    Jusqu'à c'que vint un loup de guerre
    Minette, quand même, c'est qu'un chien !
    Miaulaient déjà tous ses copains

    Ah, ah, drôle de minette !
    C'était déjà son amourette !

    Cette p'tite minette blanche
    Qui faisait que d'tourner des hanches
    S'approcha près d'la gueule d'la bête
    Avec un vrai air de coquette
    Ni une ni deux, il la croqua
    Ce fut la fin de notre beau chat !

    Ah, ah, pauvre minette !
    Pensait pas finir en dînette. »

Elle claqua le bois une dernière fois, sauta au bas de son perchoir, se fendit même d'une révérence – assez maladroite, elle s'était cognée le genou sur un rebord de tabouret ce faisant – avant d'observer le résultat. Les braillards braillaient, les lubriques commentaient en lançant à la jeune fille des « T'es sûr qu'il l'a mangée comme ça ? » et des « Elle a vu l'loup, la petite minette, ah ! » avant de frapper les tables et de renverser un peu de bière. Chaloupant jusqu'à l'étrangère, savourant l'instant que la souris s'imaginait de gloire, sans parvenir à s'en convaincre. Elle était loin d'être sûre d'avoir produit quelque chose qui valait mieux que son auditoire et ses yeux, comme ses oreilles, étaient rivés au jugement de la femme d'expérience bien malgré elle. Au juste, elle se sentait encore plus stressée à ce moment que lorsqu'elle avait poussé l'huis avant sa représentation. Reposant ses menottes sur le bois de la table de la dame aux colifichets et aux rimes redoutables, elle prit une posture bâtarde entre sa première et celle de son juge, pour lui glisser avec gourmandise.
    « Alors. Ça va bien avec votre bière ? Vous en voulez pas une autre ? »

Le commerce était le commerce. Et, si jamais ça pouvait mériter une petite pièce, même pas tout à fait ronde, la cagneuse adolescente ne se sentait pas contre une rétribution plus palpable que les applaudissements, lesquels, déjà, s'estompaient dans le brouhaha devenu singulièrement animé de l'endroit. Ce serait une bonne soirée pour la plupart des buveurs de bière de mauvais aloi et de houblon moyen, puisqu'ils avaient déjà eu plus d'animation que tous les soirs de la précédente semaine réunis, et peut-être bien, pour les plus aisément enivrés d'ici, de toute la lune dernière. Aussi, persuadés que la fleur offerte fanerait là, beaucoup s'en étaient retournés à leurs affaires, bien que certains encore échangeaient entre eux des commentaires et que quelques regards rares restaient curieux des deux femmes acoquinées. Le tavernier, lui, passait entre les tables pour resservir les quelques erres qui avaient cédés à l'appel de leurs panses de s’emplir de plus belle pour l'occasion. Il ne semblait pas pour autant, à ses nombreuses œillades, moins se méfier des accointances nouvelles de sa maudite souris et de celle qui n'était qu'une étrangère.


Dernière édition par Violain la Souris le Mer 14 Nov 2012 - 22:22, édité 2 fois
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Lantheïa
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Message Mar 6 Nov 2012 - 17:37

Sous sa gaucherie d’adolescente, la petite avait quelque chose pour elle. Le goût du jeu. Pas encore l’amour de l’art tel que Lantheïa l’avait découvert en admirant les comédiens dès son plus jeune âge, mais déjà le plaisir gourmand de l’enfant qui se glisse dans un déguisement pour être « autre », et celui de la femme en devenir aspirant à faire de sa vie quelque chose de plus exaltant que de récurer les marmites. Ses petites manières de chaton qui montre le ventre et multiplie les câlins pour un bol de crème, plaisaient visiblement aux clients de la gargote qui la couvaient d’un œil paternel – ou pas si paternel que ça dans le cas des plus douteux. Combien de temps encore avant qu’on ne mette sa petite fleur aux enchères ? La question était intérieurement posée d’un ton clinique. Lantheïa avait assez à se soucier d’elle-même pour ne pas s’embarrasser avec les misères de son prochain et le sort de la donzelle ne lui était d’aucune importance.

La petite chanson l’ayant divertie, même si la voix n’avait pas la douceur espérée, elle récompensa cette performance d’une piécette de cuivre symbolique et d’un sourire plutôt chaleureux pour une femme de sa trempe. Elle ne craignait pas de faire preuve de largesse quand l’argent coulait à flots mais pour l’heure sa bourse était presque vide et elle avait un repas à payer. La donzelle la regardait avec un mélange d’envie et de prudence. Elle semblait vouloir lui plaire, adoptant un peu sa pose, son air. Pas plus convaincante à ce jeu-là qu’à celui des allitérations, faute d’expérience, elle montrait toutefois une certaine prédisposition à la comédie qui lui serait sûrement utile pour tirer finalement son épingle du jeu. Quelqu’un d’assez finaud pour changer de peau à loisir trouve toujours un moyen d’emprunter d’autres sentiers que ceux qui lui sont destinés. C’était un joli brin de fille ; un jour elle trouverait un gaillard assez solide et naïf pour l’embarquer vers de lointains horizons. Restait à savoir si elle saurait miser sur le bon cheval.

Je pourrais être le bon cheval, d’une certaine façon, songea tout à coup Lantheïa. Elle avait désespérément besoin de monter ou de rejoindre une troupe et la mioche ferait une recrue passable. Mais elle n’avait pas les moyens de repartir seule de zéro et si elle s’encombrait d’une novice, les troupes à succès seraient plus réticentes à l’embaucher. De toute façon, elle n’avait pas de quoi payer son propre voyage de retour à Port-Lannis, alors, prendre avec elle une bouche à nourrir… Désolée ma belle, il faudra te dégoter un étalon à la place de la vieille carne. L'idée que la gamine puisse privilégier cette option, ou même celle de rester souillon, ne lui avait même pas traversé l'esprit.

« Une autre bière ne serait pas de refus » approuva-t-elle. « Et pourquoi pas une autre ritournelle. Je ne crois pas avoir jamais trouvé Blanche Minette aussi… immaculée, pourtant l’esprit y est. C’est un joli petit don que vous avez là. » Ce n’était sûrement pas l’aubergiste qui lui avait appris ce genre de tour. Elle avait de l’aisance avec les mots. Plus que la clique avinée à laquelle elle servait la soupe. Assez pour les embobiner tous, avec un peu de pratique. Un talent très utile. Que la saltimbanque pourrait peut-être détourner à son profit. Qui de mieux qu’une gamine du crû, fréquentant les trois quarts de la populace et chérie de ces messieurs, pour jouer les rabatteurs ? L’idée d’une association séduisait Lantheïa. Mais pour quel numéro ? Quel spectacle pouvait-elle donner avec si peu de moyens ? Si elle voulait s’attirer des jets de pièces plutôt que des jets de pierre, déclamer odes et légendes ne lui serait pas d’une grande utilité. Et la pantomime l’ennuyait à mourir. Si au moins elle avait eu un partenaire de valeur ! Mais elle ne voulait plus avoir affaire à Owen après son coup tordu.

Alors, restait les petits mensonges. Vendre du rêve à des gens embourbés dans le sable noir d’une plage battue par les embruns. Elle pouvait faire cela dans n’importe quelle région des Sept Couronnes. Les rêves des hommes sont semblables, où que l’on aille. Et elle savait caresser de promesses ces désirs secrets.

« A dire vrai, il y a une autre chanson que vous pourriez chanter pour moi, mais il faudra d’abord que je vous l’enseigne. L’effort pourrait se révéler lucratif. »
dit-elle un ton plus bas. Puis elle eut un geste désinvolte, rejetant l’idée d’en dire plus, tant pour susciter la curiosité de la donzelle, qui semblait du genre à mordre à pleine dents ce genre d'appât, que par souci de discrétion. « Mais pas ce soir. Y a-t-il une grotte facile d'accès sur ces plages rocheuses, près du village, où deux personnes puissent profiter d’un bel écho sans pour autant être ouïes du commun ? Je ne voudrais pas semer aux quatre vents mes petits secrets de chant. »

Une grotte. Une jolie petite grotte avec une belle résonance, un peu d’obscurité, et le fracas des vagues en contrepoint de sa voix. Voilà un décor qui ne coûterait pas cher mais ferait plus d’effets qu’un fond de scène peint par les meilleurs artisans de Port-Réal. Elle était sûre d’en avoir aperçu deux ou trois depuis le navire, de sinistres cavités pareilles à des bouches béantes dans la face rocailleuse de l’île. Le lieu choisi ne devrait pas être trop loin, pour que les gens se déplacent jusque-là, ni trop près, pour que le chemin crée un effet d’attente propice à stimuler leur imagination. Je les ferai venir le soir. Marcher sur un sentier de chèvre, une lanterne à la main, quand l’obscurité enveloppe tout et que la mer s’étend comme une bête affamée à vos pieds, créerait l’ambiance idéale pour son entrée en scène. L’accès toutefois ne devrait pas comporter trop de dangers, sans quoi elle risquait de décourager les vieux et de perdre ses clients les moins agiles avant même qu’ils n’atteignent son repaire. Le repaire de l’Oracle. Non. L’antre de la Devineresse. Non. La grotte de la Diseuse. Gilda la Diseuse. Un nom simple, un nom de femme du peuple, un nom de grand-mère auprès de qui l'on peut s'épancher, potentiellement un nom de sorcière au passé mystérieux. Les gens d’ici pouvaient croire à ça. Fallait pas trop en faire dans un coin pareil. Un rien d’exotisme, juste assez pour l’étrangeté et le doute, beaucoup de bon sens, façon femme de marin, et un bon usage des ressources du crû en matière de croyances. Le décor et le jeu feraient le reste. Parmi les embruns, j’embrume les braves benêts de Belcastel. Qui suis-je ? Gilda la Diseuse. Oui.

Inconsciemment, elle hocha la tête, son regard perçant toujours posé sur la jeune fille qu'elle ne connaissait pour l'heure que sous son surnom de Souris, attendant une proposition de rendez-vous avec cette assurance presque présomptueuse dont elle ne se dépouillait jamais autrement qu'en apparence.
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Message Mer 21 Nov 2012 - 1:43

La pièce fut accueillie avec les honneurs et un mouvement vif de rongeur avide, empressé de faire sa propre fortune et surtout de ne pas laisser choir la brillante récompense de son éclat du soir. Violain craignait que le tavernier ne lui dérobe le fruit de ses cordes vocales, bien qu'il ne l'eut jamais fait. Leur antagonisme était devenu trop fort pour qu'elle ne l'abreuve pas de tous ses fantasmes de vilenie, en dehors de ceux de la chair, puisqu'elle n'y songeait pas et qu'elle ne lui avait jamais surpris de vices de ce côté là. Elle ne le pensait ni eunuque, ni amateur de garçonnets, elle ne l'envisageait tout simplement pas sous ce regard là, sa jeunesse l'y poussait. La pièce rejoignit les poches secrètes de ses jupons, venant se serrer contre une autre, qui était restée unique jusque là et qui était la récompense âprement négociée d'une soirée précédente où les recettes avaient été plus copieuses que les repas servis. L'approbation de la mystérieuse femme – la souris la considérait déjà d'un bien meilleur œil, maintenant qu'elle avait reçu d'elle une bénédiction sonnante et trébuchante – passait un baume mielleux sur son orgueil et elle crut un instant l'avoir tout à fait conquise, lorsque cette dernière accepta bière en sus et envisagea une chansonnette supplémentaire. Un joli petit don, ça oui, elle en avait un et elle le savait, de qui elle le tirait, c'était un mystère : si sa mère avait aimé le chant, elle se contentait de les répéter et jamais le tenancier de son bouge attitré n'avait eu autre science des mots que celle nécessaire au négoce le plus simple. Il savait se faire entendre, ça lui convenait, Violain, elle, voulait se faire comprendre et attirer jusqu'à ensorceler. Elle clama en tapotant la table.
    « J'vous l'apporte ci-fait. »

La formulation n'était pas la plus agréable, mais son enthousiasme l'emportait. Elle quitta les abords de sa nouvelle mécène, vint chiper chope et bibine d'un geste sûr, emplissant le verre de la brune la plus fraîche qu'ils avaient et alla même jusqu'à chasser la mousse du verre et en essuyer les abords pour mieux présenter le breuvage, sous l’œil terrible du maître des lieux, lequel cessa d'être muet lorsque sa facétieuse protégée passa le comptoir, et donc à sa portée. Il murmura d'une voix assez basse pour être couverte par le brouhaha ambiant, malgré la puissance de son timbre ordinaire.
    « Va pas me faire de conneries, Violain.
    _Je fais du commerce, messire,
    minauda la petite avec une ironie trop sensible.
    _Je plaisante pas,
    appuya-t-il d'une voix plus forte, avant de la contenir derechef. J'commence à te connaître, ça sent la marée.
    _Change donc de petits habits,
    siffla-t-elle alors qu'elle voulait s'enfuir.
    _T'as dit quoi ?
    Interrogea-t-il en lui agrippant le bas.
    _Ce n'est pas très gentil,
    glissa-t-elle avec un regard soudain soumis, qui apaisa d'un rien son vis à vis. Je veux dire, elle aime bien ma voix, pis c'est pas tous les soirs qu'on en a des comme ça.
    _Ça pue l'arnaque.
    _Moi je flaire l'occasion.
    _On a pas l'même tarin, fillette. Mais va te faire avoir, compte juste pas sur moi pour te torcher.
    _T'es d'une telle générosité, j'me demande pourquoi on t'appelle pas ser. »

Elle parvint à s'échapper, apportant la bière dans sa chope frottée et toute sa mine fière. Reprenant sa pose, laquelle était un peu plus déliée, tant le rongeur se sentait fort aise, elle tendit l'oreille à la proposition esquissée. Une autre chanson ? Un enseignement ? Voilà qui faisait fortement écho aux avertissements de celui qui l'avait, malgré tout, nourrie et protégée jusque là, mais surtout à ses désirs et ces derniers étaient prompts à s'enflammer. Au mot « lucratif », l'étrangère l'avait emportée. Ça y était ! Grâce à une blanche minette, la souris avait son échappatoire. Elle se voyait déjà riche, parée et choyée, courtisée par nombre de marchands fortunés et des chevaliers aussi envoûtés que bientôt fieffés. Oui ! Elle n'avait aucune limite à ses emportements et son visage s'illumina aussitôt d'un émerveillement qui n'avait rien de candide et tout de vénal. Le geste que la dame des arts fit acheva la pauvre retenue de la jeune fille, l’appât était posé et elle avait dans les narines l'odeur du fromage avant celle d'un éventuel danger. Qui faisait fortune en faisant du gras ? Personne, sauf à être chanceux et bien nés et si la fortune faisait parfois risette à la demoiselle qu'elle était, on pouvait difficilement trouver origine plus fangeuse que la sienne. Pas ce soir ! Ses épaules retombèrent, la petite peinait à ne pas être un livre ouvert quant à ses expressions – heureusement pour elle, elle faisait dos au tenancier, lequel s'était décidé à rester renfrogné jusqu'à devoir, il en était certain, la punir et lui moucher son nez. Une grotte alors ? Voilà qui avait du mystère, mais Violain n'était pas de ces gamines qui s'en allaient risquer leurs échines sur les roches escarpées. Elle laissait ses frasques aux garçons du village qui voulaient impressionner les donzelles aux cœurs assez flaques pour se gonfler d'amour devant autre chose que de l'or et des possessions, mais, bah ! Elle en connaissait bien quelques uns et aurait tôt fait de les persuader de la guider – de les guider – vers une tanière adéquate. Elle savait, par des rumeurs, qu'il y avait quelques rochers retors qui cachaient des anfractuosités où on pouvait s'installer. On en disait quelques histoires. Elle murmura sur le même ton comploteur que la femme aux colifichets avait entamé.
    « Je connais quelques petits gars qui pourraient nous en trouver. Nous, oui, hors de question de lui indiquer qui sans qu'elle ne soit liée à sa mécène récemment dégotée. Elle ne la laisserait pas si facilement fuir, quand bien même c'était une leçon pour elle qu'elle lui promettait. Violain savait combien une femme pouvait mentir. Dès demain, on pourra les trouver. C'est qu'il y a un paquet d'histoires à propos de ces falaises. Si vous ne craignez pas les fantômes, on pourra y chanter à pleine gorge, y'aura que des mouettes pour nous écouter. »

Des oiseaux, ou quelques jeunes curieux attirés par l'escapade, mais peu lui importait. Au contraire, qu'on murmure qu'elle s'en allait faire quelque commerce avec une femme pareille loin des regards lui plairait, dans l'idée, mais certes pas au gardien des lieux. Elle crut bon de préciser.
    « Faudra partir au matin, si vous voulez bien, c'est que je pense pas que messire verra ça d'un bon œil. Mais il dort tard, j'peux vous l'assurer et on sera dans la grotte qu'il sera encore en train de rêver. »

Un clin d’œil complice conclut l'affaire, tandis qu'elle se redressait et que la femme hochait la tête. Elle guigna en arrière, sans croiser le regard de l'homme qui était occupé à faire payer un habitué et fut presque déçue de ne plus être au centre des inquiétudes de celui qu'elle voyait comme un tortionnaire, qu'elle martyrisait pourtant bien plus qu'il ne le faisait lui même. Elle appuya ses mains sur le rebord de la table, bras tendus et de sa voix de crécelle, plus haute et plus poussée que lors du précédent conciliabule, elle lança.
    « Si vous voulez une chambre, y nous en reste, j'peux vous la préparer de suite si vous êtes fatiguée. J'peux même vous en changer les draps, si vous insistez. C'est que ça doit être rude pour la peau, les grandes routes, mieux vaut bien coucher. »

Fière et commerciale, elle s’apprêtait à détaler pour lui préparer un lit digne d'un membre de la famille royale – ou, plus exactement, du premier voyageur pas trop regardant venu. Les monceaux d'or de terres de l'Ouest ne faisaient pas des montagnes assez hautes pour être vues depuis ce bouge où elle avait vécu, mais elle s'en faisait une assez bonne image malgré tout, puisqu'elle s'y échinait. Ses doigts dansaient d'impatience sur le bois de la table. Ah elle dormirait mal, mais elle rêverait bien. Et demain, oui, demain – elle serait riche déjà ! C'était certain !
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Message Ven 23 Nov 2012 - 9:04

Spoiler:
 


Le destin avait ses humeurs, mais avec un petit coup de pouce, il pouvait aussi se montrer accommodant. La Souris mordait avidement à l’appât et bientôt ce serait le tour des habitants de Belcastel. Ils ne le savaient pas encore, mais ils allaient la couvrir d’or – ou plutôt de cuivre, ou d’argent, mais qui sait si la Maison Farman ne comptait pas quelques esprits curieux aux interrogations inassouvies ? Rendez-vous fut donc fixé au lendemain matin, pour son plus grand plaisir. La petite évoqua l’intervention d’un guide, ce qui plaisait moins à la baladine, mais celle-ci saurait retourner l’intrusion à son avantage. Quoi de mieux qu’un témoin bavard pour commencer à faire connaître son commerce ? Il faudrait simplement enfiler la peau de Gilda un peu plus tôt que prévu. Pas de quoi lui faire perdre ses moyens : ce n’était pas pour rien qu’on la surnommait à Port-Lannis « Lan’ la Futée » - plaisanterie facile, voire éculée, mais qu’elle tolérait par goût de la flatterie.

« Merci, je prendrais bien une chambre en effet. » Elle n'allait tout de même pas subir l'affront de demander asile à Patte-folle et sa chatte en chaleur. Il lui restait tout juste de quoi s'épargner cette avanie et elle comptait bien en profiter, confiante en sa capacité à remplir bientôt les creux de sa bourse. « Changez les draps, par pitié, et tant qu'à faire n'oubliez pas de chauffer le lit, ces vieux os n'aiment guère la froidure qui règne par ici. » Elle était loin d'être grabataire mais telle un chat elle aimait jouir de tout le confort possible.

Avant de quitter la salle commune, la « Futée » s’attarda devant sa bière et laissa encore traîner ses oreilles pour cueillir dans le brouhaha des conversations quelques indices utiles à sa mise en scène. Par ici, évidemment, on révérait les Sept, mais comme partout, aucun septon ne pouvait enterrer définitivement les croyances particulières, quitte à les accommoder à son dogme. Si les marins avaient l’habitude de jeter une offrande à la mer avant d’embarquer pour s’attirer les faveurs du Ferrant, c’était leur petite affaire, ça ne gênait sûrement pas la Foi. Et s’ils crachaient après avoir prononcé le nom de l’Étranger, ou s’ils appelaient la Mère « Mère Océan », qu’est-ce que ça pouvait bien fiche au Grand Septon ? Il faut savoir composer avec les us et coutumes de chaque région. C’est l’adaptabilité, au final, qui distingue les meilleurs prédicateurs. Si vous écoutez les gens, si vous acceptez leur manière de fonctionner et que vous leur proposez d’améliorer les choses par petites touches, sans les bousculer, alors ils voudront bien vous écouter… Lantheïa savait cela, elle qui avait appris à adopter les couleurs locales au fil de ses nombreux voyages. On ne joue pas Le Chevalier des Roses à Lancehélion ou Le Venin du Scorpion Rouge à Blancport…

Après une moisson instructive de jurons locaux et autres références religieuses utiles, notre saltimbanque investit ses derniers sous dans une nuitée au chaud. Bien couchée, elle dormit sur ses deux oreilles, comme toujours, et fit de merveilleux rêves, comme souvent. Une conscience légère en scrupules, une assurance inaltérable et un grand amour de soi et de la vie procurent les clés d’un sommeil paisible, tant qu’on a la chance de dormir sous autre chose qu’une haie avec pour oreiller une pierre glacée, et Lantheïa était généreusement pourvue de ces trois dons. Aux premiers éclaircissements du ciel, elle se mit toutefois péniblement sur pieds, maugréant comme tous les matins depuis plus de quarante ans contre l’effort que lui coûtait le simple fait de se lever. Munie d’un broc d’eau froid et d’une bassine, elle procéda à des ablutions succinctes avant de revêtir ses atours et se diriger vers la sortie.

« Bien le bonjour, ma chère » dit-elle à la jouvencelle qu’elle trouva dans la lumière grise de l’aube, sur le seuil de l’auberge. « J’espère que vous avez prévu un casse-croûte, car je ne fais pas provision de fromage dans ma besace. Allons, en route ! Je vous suis aveuglément, Dame Souris » lança-t-elle avec un semblant de révérence. « D’ors en avant vous pouvez m’appelez Gilda. Telle que vous me voyez, je ne suis qu’une humble voyageuse tentant d’apporter un peu de bien là où elle passe. Nul titre ne précède mon nom, bien qu’on me surnomme parfois la Diseuse. Mais de cela nous parlerons en temps et en heure. Après vous, mon amie ! »
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Message Mar 27 Nov 2012 - 0:19

La fin de la soirée avait été fort médiocre pour la jeune souris. Après avoir soigneusement apprêté le lit de sa précieuse mécène – sans changer tous les draps, seul celui du dessous fit l'affaire, les autres furent battus et retournés, c'était que les atours de lavandière ne lui avaient jamais goûté – elle avait pris du retard tant pour la vaisselle que pour laver les débordements des esprits échauffés par l'envie de boire et de fêter. Leur petite sarabande avait fait son effet, certes et le tavernier, avec largesse, avait récompensé le bénéfice né de son rongeur de serveuse d'une petite pièce pas trop cabossée, mais la nuit était fort avancée lorsqu'elle eut enfin terminé de se battre avec la bile, les chopes et les soûlards à bouter hors de la grande salle, que ce fut en direction de l'étage ou de la rue pour les moins fortunés. Comme elle l'avait craint, elle dormit très peu et très mal, se réveillant plusieurs fois, cauchemardant d'être en retard et d'avoir laissé échapper sa nouvelle marotte ridée, ou de n'avoir pas assez sommeillé et de glisser le long de la falaise, pour se retrouver éclatée au bas des vagues. Pour finir, il faisait encore sombre mais déjà humide de rosée lorsqu'elle se décida à se lever, donnant un petit coup de frais aux lieux familiers et vides, où ne résonnaient que ses petits pas, les frottements de son balais et les ronflements des bienheureux paresseux qui séjournaient au dessus d'elle. Elle guetta les premiers rayons de l'aube, pointa son museau en dehors et héla le premier garnement qui vint à passer par là. C'était un jeune garçon, un petit gars qui avait non sans fierté dépassé la dizaine et s'apprêtait à être bientôt adulte, même s'il n'était pas grand chose quant à son métier : mousse de navire en cale sèche, il occupait ses journées à coudre des voiles et tresser des cordages, rêvant comme beaucoup de meilleures richesses et de plus beaux rivages. Méfiant d'abord face à la chafouine souris, il avait toutefois le poitrail gonflé de pouvoir faire le beau devant une demoiselle de son âge. Elle lui glissa qu'elle rêvait de voir une de ces grottes cachées, il s'empourpra franchement, balbutiant quelques mots avant de trop vivement accepter de la conduire dans un lieu si reculé, se figurant peut-être – sûrement – découvrir d'autres secrets moins rocheux et davantage abrités de jupons que d'écume en sa compagnie. Elle lui déclara être ravie qu'il soit aussi galant de les conduire toutes deux, il glapit, toutes deux ? Oui, toutes deux, affirma-t-elle, assassine, ajoutant que c'était sa tante qui s'en venait avec eux. Sitôt renfrogné, il manqua de tourner les talons mais, confus et rougissant, il en fut quitte pour une moitié de pinte qu'elle lui servit un peu tiède, pour faire la monnaie de son attente. Elle-même se bricola une pitance de sécurité, dans le petit sac de toile de jute qu'elle traînait lorsqu'elle devait se rendre au marché pour prendre de quoi accommoder la soupe et prétendre qu'elle était différente de celle de la veille, dont les restes étaient pourtant souvent la base de la nouvelle fournée et y plaça de quoi survivre pour un peu plus d'une journée. Elle avait hésité : du fromage ? Il était un peu sec. De la viande ? Le tavernier allait râler ! Que du pain ? C'était son ventre qui allait se plaindre. Faisant finalement fi de toutes ses hésitations, elle préleva un petit peu de chaque, espérant que l’œil aisé du propriétaire des lieux n'excaverait pas la rapine de sa vilaine souris.

Le jour pointa un peu mieux et la femme aux colifichets s'en vint, alors qu'elle terminait de déblayer l’orée de son antre en chantonnant quelques phrases sans suite. Elle s'interrompit pour saluer l'arrivante, reposant le bâton coiffé de crins à l'intérieur, écoutant ses propos avec une expression toujours plus illuminée d'impatience.
    « Vous en faites pas, j'ai pris de quoi grignoter, et même de la viande ! Clama-t-elle, fière de son petit privilège d'habitante de cuisine. Vous pouvez m'appeler Violain. C'est comme ça que je suis nommée. »

Elle savourait avec un plaisir tout particulier son propre nom, tirant de ses accents assez délicats une idée fausse quant à ses origines, mais assez vraie quant à ses prétentions. Hélant ensuite le gamin qui finissait sa mousse du bout des lèvres, elle fit les présentations d'une voix haut perchée et pleine d'un enthousiasme qu'elle n'avait nul besoin de pousser.
    « Voilà, c'est ma tante Gilda, glissa-t-elle avec un appui léger, pour souligner son prétexte du jour. Voilà, lui c'est Robert.
    _Rupert,
    corrigea-t-il, piqué au vif.
    _Roby,
    souffla-t-elle avec un ton affectueux qui l'apaisa à demi, et il va nous conduire là où tu voulais, tantine. J'espère que ça n'est pas trop dangereux.
    _Z'allez voir, je suis un bon guide !
    _On te suit, Roby. »

La mauvaise équipée sortit dans un bel ensemble, bien que Violain plissa assez vite le nez devant l'air humide et frais du petit matin bruineux. Si elle était rompue aux marchés, ses labeurs nocturnes ne faisaient pas d'elle une habituée de l'aube et elle trouvait ce matin un peu trop piquant à ses jeunes épaules. Elle les frottait régulièrement, cherchant à en chasser la fraîcheur moite avec un visage passablement contrarié ; Rupert, lui, prenait assez à cœur son nouveau rôle de guide qui s'était pourtant bel et bien fait entourlouper, ce pour une ombre charnelle qui ne s'était pas même réellement dessinée, mais qu'importait : le jeune garçon s'était pris au jeu. Il claironnait de sa voix un peu forcée – la rendre plus grave lui donnait un air plus sérieux, du moins il semblait en être persuadé – alors même qu'ils ne faisaient que traverser la ville, présentant les bâtiments les uns après les autres, annonçant les petites spécificités de chaque rue. Beaucoup de bourgs devaient être semblables et peu de gens devaient s'extasier devant le fait que, si ! Il y avait là un forgeron, ici quelqu'un qui savait tailler les barbes et les chevelures, mais il paraissait vouloir absolument en informer la tante de Violain, à laquelle il dardait de fréquents coups d’œil, étonné sans doute de son allure. Enfin, ils parvinrent tous trois au bout d'une rue, laquelle accouchait d'une des sorties de la ville. Se glissant en dehors des lieux, ils avancèrent alors sur un chemin trop caillouteux pour être boueux et s'avancèrent vers la rive.

Les falaises étaient assez hautes et quelques pans bien escarpés, il fallait s'y connaître ou avoir assez de chance ou d'inconscience pour assouvir sa curiosité quant au rebord de pierres pas assez érodées pour ne pas être pointues, mais, pour qui avait de l'expérience ou un guide, la petite voie sinueuse qui cheminait entre les herbes hautes et sèches, battues par les vents, se distinguait bien un peu. Elles furent averties de la descente, la voie était bien un peu raide dans son entame mais, une fois les premiers mètres dévalés, on pouvait apprécier la promenade pour peu qu'on ne craigne pas de s'agripper à quelques rocs. Le chemin n'était pas trop étroit, les quelques détours peu traites et les embruns ne semblaient pas assez oindre les pierres pour les rendre traîtresses ; en somme, soit le petit Rupert était timoré, soit il préférait ne pas risquer qu'on l'accuse d'avoir entraîné deux femmes vers la mort, surtout sans avoir été payé pour ce faire. Après quelques aléas et sans montrer par avance où elle pouvait mener, cette mystérieuse et minuscule route offrait l'accès à un franc percé, d'où surgissait une fragrance prononcée d'iode et de rocaille. Trop haut perchée pour être souvent trempée et donc vaseuse, elle se contentait d'être ornée d'une multitude de taches blanches en couche épaisse, signant le passage de nombre d'oiseaux. Rupert désigna fièrement l'entrée d'un ample geste de bras, comme si quelqu'un parmi eux trois avait pu la manquer.
    « Et voilà ! »

Violain pointa le bout de son museau vers l'intérieur de l'antre, huma, guetta, s'apprêtant vaguement à en voir surgir quelque monstre, mais n'y trouva que l'écho de son propre claquement de langue. Tournant un visage tout à fait charmant vers leur guide dévoué, elle souffla sur un ton minaudier.
    « C'est vraiment gentil à toi. On ne te retient pas plus longtemps.
    _Hein, vous voulez dire, je reste pas ?
    Hésita le jeune homme, décontenancé.
    _Oh ben, non,
    glissa la souris d'un ton concerné, c'est que je voudrais pas te mettre dans l'ennui, tu as sûrement plein de tâches à faire.
    _Ça peut attendre, hé, j'en connais d'autres, et des chouettes pareil !
    _Oh Roby, tu es vraiment mignon,
    glissa-t-elle en lui prenant le bras, ce qui le fit rougir, mais je sais que ton travail est important, ça me gênerait de te ralentir.
    _Ah oui,
    affirma-t-il en gonflant le poitrail à nouveau, vrai que je suis important.
    _Très important.
    _Très très important.
    _Au revoir, Rupert,
    insista Violain.
    _Euh oui, au revoir. Et à bientôt hein. M'dame. »

Il hocha la tête envers l'étrangère, redit « à bientôt » à la souris qui hocha la tête plusieurs fois en agitant la main avec véhémence, guettant son départ, puis son éloignement, avant de pousser un soupir immense qui résonna dans la grotte plongée dans les ténèbres. Elle roula des yeux, avant de se recomposer une mine et de sourire à sa « tante ».
    « Voilà ! J'suis toute ouïe. »

Elle n'était pas peu fière. Ce jour là débutait bien mieux que sa dernière nuit. Déjà, il y avait moins de soiffards – donc moins de vomi. Ce qui était déjà un plus remarquable.


Dernière édition par Violain la Souris le Dim 9 Déc 2012 - 4:50, édité 1 fois
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Lantheïa
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Message Mar 27 Nov 2012 - 15:58

Spoiler:
 

La Souris se révéla avoir un prénom délicat, Violain, dont elle n’était pas peu fière - la drôlesse était visiblement prompte à s'emparer de tout prétexte pour rehausser son image modeste de simple souillon. Promue quant à elle au rang de tantine, Lantheïa ne cilla pas. Cela la servirait peut-être ? Le cas échéant elle saurait s’en accommoder. Le gamin, Rupert, qui avait le hâle des apprentis marins et les cheveux en bataille, semblait tout à la joie de leur servir d’escorte et de guide. Prolixe en détails en apparence anodins, il sut émettre des commentaires utiles qui ne tombèrent pas dans l’oreille d’une sourde. Ainsi untel était veuf, untel exerçait tel métier, telle autre avait un grand cœur et celle-ci un cœur assez grand pour y accueillir l’amour de plusieurs. La petite vie du port se déroulait fort opportunément devant la saltimbanque qui ne manquait pas de saluer ces révélations à grand renfort de « Oh ! » « Ah ! » « Fascinant ! » « Sans rire ? » et autres réactions émerveillées, de sorte que le garnement buvait du petit lait à simplement raconter le quotidien ordinaire de cette bourgade sans intérêt.

Puis ils sortirent de Belcastel à proprement parler pour s’aventurer sur la côte rocheuse où ils trouvèrent cahin-caha une grotte gardée par les mouettes, après un parcours prudent sur un sentier de chèvre. Les déjections des oiseaux de mer apportaient une touche peu élégante à ce refuge troglodytique, mais c’était toujours mieux qu’une arrière-salle d’auberge en matière de mystère. Isolement relatif, difficultés d’accès bien calibrées, paysage évocateur, murmure des vagues et pénombre inquiétante, tout y était. Le sourire satisfait et le hochement de tête approbateur de Lantheïa enchantèrent le chenapan qui se rengorgea de fierté et tenta de pousser son avantage. Fort heureusement, Violain congédia ledit Rupert en un tournemain bien huilé et se mit à disposition de la baladine qui inspectait les lieux, sa main courant sur les parois pour en découvrir les aspérités, propices à une décoration ésotérique.

« Avez-vous jamais tenté de déchiffrer les secrets du ciel et de la mer, Violain ? »
lança-t-elle tout en poursuivant son manège. Le vouvoiement restait de rigueur avec une jouvencelle vraisemblablement sensible à la flatterie et aux égards. Lantheïa la traitait donc en personne de qualité, ce qui ne lui coûtait guère et pouvait lui rapporter gros. « Avez-vous jamais porté votre regard perçant sur ces sombres profondeurs où se cache la multitude des avenirs en gestation, tel un monstre dormant au creux des eaux ? » Elle poussa un soupir à fendre l’âme, serra ses lèvres sèches et posa un index songeur sur son menton. « J’imagine que non. Il faut à cela de la solitude et vous êtes si courtisée que ce privilège vous est ôté. Seule une pauvre errante libérée des contingences de la popularité peut trouver le silence nécessaire à cet art antique et sonder, au mitan de la nuit, les arcanes du destin. En ces lieux il est des chansons que tout un chacun rêvera ou redoutera d’entendre, mais qu’importe qu’il y vienne guidé par la peur ou le désir, tant qu’il arpente d’un cœur avide le chemin escarpé qui mène, peut-être, à la Vérité. » Elle marqua une pause, tira un cierge de sa besace et l’installa dans un support naturel avant de l’allumer avec un briquet à silex. La flammèche dansante projeta son ombre sur la paroi d’en face, difforme, floue dans la luminosité du jour, mais déjà élément de décor. Alors seulement Lantheïa dirigea son regard insondable vers la jeune fille qui attendait ses explications, et déclama d’une traite, appuyant les échos de sa voix de gestes élégants et solennels :

« La Diseuse parle pour tous, mais elle ne peut parler si elle n’a reçu d’abord un message à transmettre, et les esprits sont cupides en offrandes. Il en est de plus gourmands que d’autres – les noyés et les damnés qui grattent aux portes des innocents au plus noir de la nuit, espérant glisser leur âme empoisonnée dans une chair chaude dont ils feront leur corps obéissant. Ceux-là doivent être conjurés par des libations. Il en est de plus conciliants qui ne demandent qu’un peu d’attention – les aïeux dont la tombe se couvre de poussière, les servants de la mer et du vent qui commercent avec les dieux impies des Fer-nés. Et d’autres enfin, que seul un cœur pur peut espérer émouvoir avec des dons propitiatoires – les grands esprits, au nombre de Sept, dont le nom est sacré. De tous ceux-là la Diseuse peut entendre la voix – parfois, lorsque le silence est assez fort, lorsque la nuit est assez sombre. Et parfois des mortels assoiffés de réponses veulent entendre ce qu’elle a à dire. Mais ils doivent venir à elle, et ils ne doivent pas venir les mains vides. La Diseuse ne fait que dire. Elle n’est qu’une intermédiaire. Et ceux qui murmurent à son oreille n’ont pas son vieux cœur, son cœur mol et compatissant. L’on doit se garder de leur vindicte. »

Elle hocha la tête et plissa les yeux d’un air allusif, son front se creusant de nouvelles rides. « Une petite souris pourrait chanter la nouvelle sur tous les tons, sur tous les toîts. Une petite souris pourrait s’attirer quelques faveurs et grapiller sa part d’offrandes. » Elle eut un sourire carnassier. « C’est à la Vérité que s’intéresse la Diseuse. Nul ne saurait en être désappointé. La seule, l’unique Vérité de l’âme et de l’art face aux artifices mystificateurs de l’espérance et des fantasmes oiseux. La servirons-nous ensemble, ma chère ? Chanterez-vous cette chanson pour moi ? »

Elle croisa les bras, glissant ses mains dans ses amples manches, légèrement cambrée pour la pose. L’on pouvait aménager cette crypte, à n’en pas douter, avec une paillasse ordinaire et quelques accessoires de bon goût, sans parler d’une couverture et d’un âtre. Elle n’avait de toute façon pas l’intention d‘y passer tout son temps. Mais d’abord il lui fallait savoir si la donzelle serait sa complice dévouée en cette affaire.



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Message Dim 9 Déc 2012 - 5:41

Sa nouvelle et unique mécène – rien qu'à elle, ça, elle y comptait bien – s'enfonça dans la grotte, abandonnant les faibles lueurs du jour et, à ce qu'il parût à la jeune fille alors, une bonne part de sa raison. Hein – quoi ? Qu'était-ce donc que cette mélodie là ? Les secrets du ciel et de la mer ? Certes non, elle n'avait jamais cherché à les percer : le ciel était trop haut, la mer trop pleine vagues, elle ne savait ni voler ni nager, que lui importaient des choses qu'elle ne pourrait jamais atteindre ? Elle continuait, le discours s'obscurcissant davantage avec chaque fait fait à l'intérieur de repli de roche. Violain se pencha très légèrement, renifla comme pour tenter de percer dans l'étrange phénomène quelque vapeur fétide à même de faire tourner la tête à une vieille dame respectable – du moins, qu'elle s'était affiliée, donc revêtue d'une belle importance à ses yeux. Elle fronça les sourcils, commençant à se demander si elle n'était pas tombée sur une sorcière qui allait sacrifier son corps enviable – ah ! Il fallait aimer les os – et sa virginité à ce monstre qu'elle évoquait pour le séduire et lui prendre d'autres colifichets qui se révéleraient magiques, du moins utiles aux arts obscurs. Il en serait fini d'elle, peut-être même de Belcastel – enfin, surtout d'elle en premier lieu, quel malheur – mais avant qu'elle n'envisage d'acquiescer et de filer sans demander son reste, profitant de ses jeunes jambes pour se mettre hors de portée de ces vieilles mains, « tante Gilda » soupira, rompant ses projets de fuite promptement. Courtisée, elle, visiblement et de façon si remarquable ? Hm – elle avait encore quelques secondes d'attention alors. La souris tendit le cou, amadouée par la tirade, bien qu'elle ne saisit pas toute la teneur de celle qui s'en suivit. Euh, quoi donc, qu'étaient-ce donc que ces histoires de tirades antiques et de sonder l'entente ? Peut-être avait-elle mal compris certains enchaînements. Se tirant elle-même l'oreille, comme pour en chasser une bulle d'eau l'obstruant, elle fit merveilleusement bien mine d'avoir compris tout le déroulement de l'argumentation de cette femme devenue bien bizarre.

La vérité, donc, fort bien : elle la lui laissait. La vérité, Violain ne la trouvait pas arrangeante et il y avait longtemps qu'elle ne l'aimait pas, si elle l'avait un jour aimée. Le mensonge était plus confortable, quant aux prétextes, ils étaient bien plus dociles qu'une idiote réalité qui était trop volontiers frustrante. « Gilda » alluma un cierge, portant son regard sur elle ; la demoiselle, une fois de plus, se présenta selon une semi mimétique inconsciente, préférant elle garder ses mains dans le dos, mais gonfla sa poitrine d'importance et peignit ses traits d'un air important et pénétré par le divin, du moins le cryptique. Les mots qui tombèrent étaient pour elle déjà plus clairs, elle entendait la cupidité, les offrandes, la gourmandise, les attentions, les dons et surtout, surtout ! Jamais les mains vides ! Elle crut comprendre mieux qu'elle parlait là de fantômes, ou d'augures, ou des deux, peu lui importait ; si la souris manquait de l'un des défauts de la masse populaire, c'était bien celui d'être superstitieuse. Elle ne croyait en rien d'autre qu'en l'or et en elle-même, ce qui était suffisant pour en faire une assez mauvaise femme et une bonne survivante dans le même temps. Elle se tapota le nez, brisant un peu son image de parfait petit réceptacle de la parole céleste, ou spirite, ou qu'importait, se demandant où ces élucubrations allaient pouvoir les mener toutes deux et si cette barque n'allait pas chavirer, mais la femme prit une expression différente et, enfin, tout s'éclaira.

Ah ! D'accord ! Il fallait lui amener de la clientèle ! Si on parlait de commerce et d’extorsions, c'était moins obscur, c'était tout autre chose ! Voilà un langage caché qu'elle comprenait parfaitement, avec l'avidité commune à tous ceux qui ont du penser à peu près à tout pour survivre et qui ont frémit à peu près à rien lorsqu'ils songeaient au plus grave ou au plus sordide. Elle n'était pas folle, cette femme, du moins, pas assez pour ne pas réclamer des deniers ! Oui, voilà, elle parlait à des choses d'ailleurs, à des dieux, des spectres ou à un peu trop d'alcool – ça n'était pas des affaires – et contre quelques offrandes, elle révélait au curieux, au crédule ou à l'amusé quelques unes de ses visions. Et elle, Violain, la souris devenue petit oiseau chantant, allait siffloter aux oreilles de Belcastel qu'il y avait une grotte dans la falaise et que, dans cette grotte, il y avait une femme et que, dans cette femme, il y avait des révélations. Fortune ! Voilà qui résonnait plus que tout à ses oreilles. Brillant cuivre, brillant argent – oh ! Oh ! Brillant or même ! Comme c'était charmant. Comme c'était un merveilleux tour de chant ! Elle n'aurait pas grand chose à faire, seulement à souffler des rumeurs, à ses échoués de taverne très souvent bavards, sur les marchés, entre deux matrones, devant un commerçant qu'elle savait friands de racontars – et toutes ses bonnes gens feraient une belle part du travail à sa place. Elle n'aurait qu'à papoter, ce qu'elle aimait après tout faire et, grâce à ces quelques mots soufflés et aux mystifications d'une autre, les trésors qu'elle enviait sans avoir encore osé se les approprier lui tendaient les bras. Elle se voyait déjà dans une belle robe, les cheveux huilés et les mains propres, à manger de la crème et à rester assise au moins une partie de la journée. Au moins ! Et peut-être qu'il n'y aurait plus de vomi à rincer. Oui, oui ! C'était une idée fantastique. Le rouge lui monta aux joues, d'excitation et d'expectative, mais elle se contint à peu près et chercha que dire qui vaille la démonstration que la femme venait de lui faire.
    « Pour la Vérité, ça oui, mentit-elle avec un talent certain et un aplomb rare, hochant la tête et portant la main à son cœur. Pour la vérité et ceux qui vous la disent, ajouta-t-elle un ton plus bas, sur un timbre de mystère. Je la chanterai, ça oui, dans toute la ville, il faut que les gens en profitent. Surtout elle ! Mais, hé, c'est un peu effrayant, n'est-ce pas ? Et si vos parleurs étaient offusqués ? Et s'ils me visaient moi ? Vous êtes généreuse de me permettre de grappiller ma part, mais faudra que je m'assure d'avoir assez, pour, vous savez, les amadouer moi aussi, si jamais. »

Elle dodelina de la tête derechef, certaine de son bon droit et finalement assez contente de sa tournure de phrase. Attendant un accord pécuniaire plus franc et moins tacite et décidée à laisser à sa mécène le temps de la réflexion, tout en voulant lui glisser quelques suggestions quant à une éventuelle reconnaissance ou générosité, elle remua légèrement, plissant les yeux.
    « Gilda, alors, la diseuse, ça sonne bien, glissa-t-elle pensivement, avant de reprendre plus haut. Donc oui, je vais vous chanter le nom, bien comme il faut, sans le faire trop fort, pour ne pas que des mauvaises... Influences l'entendent. Des esprits, n'est-ce pas. Ou des gens. Je voudrais pas qu'on vous fasse du mal. Elle lui darda un regard innocent, qui couvait une émotion qui l'était bien moins. Gare à elle si elle ne voyait pas la couleur de l'argent – et peut-être bien de l'or ! Mais la gamine souriant tendrement ensuite, toute acquise à la cause. Je serai votre voix. »

Elle se trémoussa un peu et, par l'humidité des lieux, éternua. Son reniflement peu glorieux résonna salement entre les parois étroites, elle s'en excusa brièvement, les joues roses d'agacement plutôt que de confusion. Elle n'aimait décidément pas la mer. Quelle plaie d'être née sur une île ! Tout aurait donc été fait pour la contrarier.
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Message Jeu 13 Déc 2012 - 18:46

La petite souris avait les quenottes aussi pointues que le museau, à en juger par la rapidité avec laquelle elle réclamait sa part du fromage. Son approche était aussi discrète que possible, contournant l’appât pour mieux le lorgner et se prémunir des pièges comme des prédateurs. Amusant. On lui apprendrait facilement à faire des tours, à ce rongeur-là. Une aubaine pour Lantheïa dont le style se prêtait tantôt au tissage de toile arachnéenne, tantôt à la dévastation pure et simple façon chatte en furie.

« Parfait ! Je me réjouis de voir que l’on peut avoir le sens des affaires dans une ville si éloignée de tout. Chantez donc ceci, ma jeune amie. Gilda accueillera ses clients en ces lieux au crépuscule. Je ne vous retiens pas davantage, il me faut préparer la place pour les premières consultations. »

Ainsi fut fait, et bien fait. Lantheïa termina son inspection des lieux puis déposa son bagage dans un coin. Farfouillant à l’intérieur, elle en sortit quelques-unes de ses affaires : une couverture, une natte, de quoi faire du feu. En plein jour, la grotte n’était qu’une grotte et elle une vagabonde, mais le soir, à la lumière du feu, le décor commencerait à prendre une allure intéressante. Elle trouva parmi les rochers un caillou susceptible de faire office de craie et commença à marquer l’intérieur de la caverne de symboles abscons tout droit jaillis de son imagination tordue. Les pierres semées dans le sable, elle les déplaça pour former un cercle, et avec de petits cailloux dessina un cercle plus petit à l’intérieur du premier, dans lequel elle traça un autre symbole du bout de son couteau. Sur un rebord de roche, elle déposa une statuette du Ferrant en argile, autant pour se porter bonheur que pour rassurer les clients les plus impressionnables quant à la caution spirituelle de son commerce. D’aucuns auraient considéré qu’il s’agissait là d’un blasphème, s’agissant d’une escroquerie, mais Lantheïa ne voyait pas les choses ainsi. Ce n’était jamais qu’une autre forme de théâtre, un peu plus réaliste tout simplement. Elle apporterait un peu de rêve et de réconfort à quelques âmes en peine grâce à son habileté d’artiste. De son point de vue, le Ferrant ne pouvait qu’approuver cette initiative créative et minutieusement montée, dont elle se félicitait déjà sans vergogne aucune !

Elle ramassa quelques coquillages comestibles pour se caler l’estomac et garda les coquilles creuses, soigneusement nettoyées, qu’elle disposa dans sa bourse préalablement vidée, avant de placer celle-ci au centre du cercle de pierres. Elle ramassa ensuite du bois flotté sur la plage et procéda à un essai de feu pour étudier le jeu des ombres sur les parois, déplaçant le foyer jusqu’à trouver le meilleur emplacement à l’entrée de la grotte, compromis entre une bonne évacuation de la fumée, la préservation d’un niveau de chaleur conforme à ses attentes, et un éclairage faisant la part belle aux ombres fantasques – trop de lumière là où elle se tiendrait n’aurait pas été souhaitable.

Un restant de bois flotté trouva sa place au fond de la grotte, en réserve. Elle conserva tout de même un morceau qu’elle taillada avec son couteau pour en faire un pieu sommaire mais décoratif, parcouru des mêmes symboles mystiques.

Puis elle glissa dans sa nouvelle peau. En premier lieu, elle ôta ses bijoux pour ne garder qu'un pendentif tarabiscoté. Puis elle coiffa ses cheveux en une masse improbable de tresses désordonnées, et enfila une couronne de théâtre, simple cercle de cuivre orné d'une pierre colorée, qui lui conférait une certaine dignité sans donner dans le cossu. Ensuite, elle se maquilla pour se donner un air pâle et un regard sombre. Elle sculpta les reliefs de son visage à coup de poudre pour un aspect de lustre terni, point trop ridé pour ne pas effrayer, mais avec suffisamment de reliefs pour faire forte impression. Puis elle salit un peu ses ongles et ses vêtements avec du sable, quelques gouttes d'eau de mer, des algues ramenées de la plage : dans l'imaginaire populaire, les voyants étaient souvent fous, et souvent proches de la nature. Comme s'il fallait ne faire qu'un avec les éléments pour en décrypter les messages secrets !

A la tombée du jour, une flambée guida le tout premier client tel un fanal vers son antre qui semblait désormais habité depuis des lunes. Elle avait semé ses restes de repas et quelques osselets dans un coin, et attendait tapie comme une bête, légèrement penchée en avant dans son grand cercle de pierre, jouant avec la bourse de coquillages qui tintait dans le creux de sa main sale.

« Maîtresse Gilda ? » hasarda une voix timide à l'entrée. Le nouveau venu semblait tout surpris de la trouver vraiment là, comme s'il avait pensé jusqu'au bout que tout ça n'était qu'une bonne blague de la Souris. « Il n'y a pas de Maîtresse Gilda ici » maugréa Lantheïa de l'air de quelqu'un qu'on dérange profondément. « La Souris m'a dit que... » « Les souris couinent, les mouettes ricanent, et qu'est-ce que vous croyez que ça me foute ? J'essaie d'écouter l'univers parler dans son sommeil, et vous venez me parler de souris ! » « Mais... » « Oh, bon sang, je suppose que c'est inévitable. Partout où je vais, c'est pareil. Si on ne peut même pas trouver le silence sur une île, dans une grotte reculée, eh bien, soit... entrez donc, et ne dérangez rien. Je suis Gilda, et pas Maîtresse Gilda, pour votre gouverne.» Elle arrangea ses affaires tandis que le visiteur, un homme d'une quarantaine d'années, se faufilait à l'intérieur et posait ses fesses sur une roche plate commodément disposée à la limite du cercle. «Oui, voilà, mettez-vous là. Brave garçon » , dit-elle en se radoucissant, d'un air distrait, tout en continuant à fouiner dans son sac. Elle ne lui accorda aucune attention jusqu'à ce qu'il reprenne la parole : « La Sou... on prétend que vous pouvez dire l'avenir. » Elle se retourna vers lui d'un coup et découvrit ses dents jaunâtres dans un rictus peu engageant. « L'avenir ? Je ne sais pas. Je dis des choses, oui, oui, je dis des choses, des choses, beaucoup de choses, oui, oui... mais l'avenir... ah, ce sont là des choses qui ne se disent pas, elles se murmurent, au creux de la nuit, oui, oui, au creux de la nuit, et pas dans n'importe quelles oreilles... »

Ce disant elle étudiait la vêture et la morphologie de son consultant. C'était un homme musclé et bronzé, assez ridé, aux cheveux poivre et sel, aux mains bien développées, calleuses et d'une propreté modérée. Il sentait vaguement la morue. Son allure générale était vigoureuse, mais hésitante, et sous son hâle il semblait rougir légèrement.

« Je ne fais pas dans les philtres, amulettes et potions, si c'est ce que vous voulez. Je peux en revanche appeler sur vous les sages conseils d'anciennes entités, si vous êtes sage, que vous parlez bas et que vous ne fichez pas le bazar dans ma maison. Qu'est-ce qui vous tracasse ? Une femme ? »

Vu sa gêne, ça devait bien être ce genre de vétilles. Un travailleur du port n'allait pas venir la voir pour savoir combien de poissons il pêcherait le lendemain. Il hocha la tête d'un air éberlué. « Ou... oui Maîtresse Gilda, euh, Diseuse Gilda, c'est exactement ça ! C'est incroyable ! Ce sont les âmes des noyés qui vous ont dit ça ? »

« Vous ne croyez quand même pas que je vais vous dire qui me parle, là, comme ça ? Vous rendez compte de ce que vous me demandez, l'ami ? Vous n'avez pas idée de ce qu'il faut faire comme sacrifices et promesses pour gagner leur confiance, alors ne venez pas vous planter là comme une vache devant une caravane et me demander bêtement à qui je parle ! » L'homme la regarda avec de grands yeux et elle sut qu'elle l'avait ferré. « J'ai apporté quelque chose...» Il sortit de sa tunique un linge dans lequel était emballé un poisson. Elle déplia le linge du bout des doigts, l'inspecta d'un air pincé. Comme elle reniflait d'un air dubitatif, il ajouta : « J'ai quelques pièces aussi... et de la bière. »

Elle empocha la poignée de sous tendue, jeta une lampée de l'outre de bière dans le feu, embrocha le poisson sur un bâton de bois flotté et le mit à cuire en plantant le bout du bâton dans le sable.

« L'odeur de ces offrandes plaît aux esprits. Nous verrons qui vient ce soir. »

Elle se rassit et ferma les yeux d'un air concentré. « Priez, mon ami, priez. » dit-elle d'une voix plus chaleureuse à présent. « Vos bonnes manières seront sûrement récompensées. Pardonnez ma rudesse mais trop de gens essaient d'abuser de ma bonté, sans parler des jeunes insolents qui ne craignent même pas d'offenser des puissances plus anciennes que la terre sur laquelle ils sont nés. En attendant nos convives, dîtes-moi quel message je suis censée leur adresser. Parlez-moi de cette femme qui vous cause tant de souci. »

Le brave homme commença timidement à se confier, puis, devant l'écoute patiente et les hochements de tête empathiques de la saltimbanque, se dégela peu à peu pour livrer ce qu'il avait sur le cœur. Il y avait une veuve qui le faisait tourner en bourrique, il la courtisait depuis plusieurs lunes mais elle semblait plus intéressée par ses cadeaux que son amour et il se demandait si elle était sincère, surtout qu'il l'avait vue traîner avec un marchand qui pour être chauve et bedonnant, n'en était pas moins bien pourvu. Il était malheureux et ne savait plus quoi faire, depuis la mort de sa propre épouse il n'avait pas osé abordé d'autre femme, et ses amis se moquaient de lui.

Compréhensive, Lantheïa approuvait d'une expression ouverte et bienveillante tout ce qu'il disait, l'encourageant parfois d'un sourire ou d'un mot à poursuivre. A un moment, elle tourna brutalement la tête vers le feu à l'entrée, puis se tourna à nouveau vers son client en lui faisant signe de continuer. Finalement, elle dit : « Bien. Vous ne savez plus où vous en êtes, vous souffrez d'être délaissé et du manque de solidarité de vos amis. Vous en avez assez et vous voudriez être sûr de vous pour faire face à la situation en homme et non en mauviette. Voyons si les ancêtres de Belcastel peuvent éclairer votre chemin de leur sagesse. Faîtes silence absolu. » Elle souleva dans sa main la bourse de coquillages et la soupesa d'un air pensif. Puis elle ferma les yeux et commença à se balancer tout doucement d'avant en arrière. Dans le silence, on entendait le formidable bruit des vagues et le crépitement du feu tandis que les ombres derrière elle s'étiraient et dansaient. Au bout d'un long moment, elle fit tressauter les muscles de son visage dans un simulacre de tic, papillotta des paupières et gémit. Cela dura encore un moment ; sa main tremblante secouait la bourse qu'elle renversa tout à coup en rouvrant tout grand les yeux, dans le petit cercle de cailloux, sur le symbole dessiné.

« Ah ! » s'exclama-t-elle d'un air satisfait. « Ceci est de bon augure, la configuration indique que je puis partager avec vous les paroles des esprits sans vous mettre en danger. C'est que l'avenir est une chose avec laquelle il ne faut pas jouer. » Le quadragénaire se redressa avec impatience, tout ankylosé, et s'enquit de la réponse avec un empressement qui lui fit pitié. Les gens ne savaient-ils décidément pas se prendre en main ? Enfin, c'était humain. Elle dissimula avec soin la pointe de condescendance que lui inspirait sa réaction et déclama d'une voix théâtrale :

« Voici le conseil des esprits. Tu vas cesser d'offrir des cadeaux à cette femme. Tu vas cesser de la courtiser. Si à la fin de cette lune elle revient vers toi, repousse-là. Si à la fin la prochaine lune elle revient encore, demande-la en mariage. Son cœur est impur et doit être mis à l'épreuve. Tu ne trouveras point le bonheur dans ses bras tant qu'elle n'aura pas fait ses preuves. Si tu plies à ses quatre volontés, rien de bon ne t'arrivera. Et si elle ne passe pas l'épreuve, sois tranquille : une autre femme, toute aussi belle, viendra à toi. »

Statufié par la puissance de sa voix qui déferlait sur lui tel un ouragan, le client cligna des yeux plusieurs fois, son corps tendu en arrière. Puis il voulut parler mais elle l'arrêta d'une main impérieuse et d'un regard foudroyant, en se redressant d'un seul mouvement. « Tu sais ce que tu dois savoir. Il serait inutile et dangereux d'en demander davantage. Maintenant va. Puisse la Mère t'avoir en sa sainte garde. »

Il secoua la tête, abasourdi, puis la regarda, sourit et la remercia. Il avait pratiquement la larme à l'oeil. Gênée, elle se détourna et le laissa sortir avant de sortir le poisson du feu. Il était temps. Un peu plus, et son dîner cramait. Il faudrait qu'elle dise à Violain de répandre la nouvelle auprès des notables du coin. Elle n'allait pas payer son voyage de retour sur le continent avec trois sous et de la bière.

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Message Lun 21 Jan 2013 - 23:59

    « Ou t'étais encore passée ?
    _J'étais dans la plaine, à creuser ta tombe.
    _Qu'est-ce que t'as marmonné ?
    _J'ai dit que je cherchais de la laine, fait froid quand ça tombe !
    _Ouais... »

Le regard que le tavernier lui lança était limpide, bien que le reste de son visage fut encore brumeux du sommeil embourbant ses traits et pesant sur ses joues. Celui qui avait le malheur d'éduquer la souris avait la surprenante capacité de dormir sans que rien ne puisse le tirer de ses songes avant que sa carcasse ne l'ai décidé elle-même, toutefois, ce don salvateur dans une rue si passante lorsqu'on devait rester éveillé une grande partie de la nuit avait comme contrepartie d'empêtrer tout son après midi. Il était de fort mauvaise humeur du zénith jusqu'au milieu de l'après-midi et, hélas pour elle, la souris avait mésestimé le temps qu'il lui faudrait pour gravir la falaise sans guide et sans craindre de glisser : si elle avait dévalé la pente à bon pas, l'ascension s'était révélée bien plus lente et vaguement effrayante. Le chemin avait ça de particulier qu'il forçait à regarder plutôt la falaise quand on le descendait, mais plutôt la mer et ses écueils lorsqu'on le remontait, aussi, si on ne craignait guère d'embrasser le contrebas en se dirigeant vers lui, revenir vers les hauteurs inspirait un sincère vertige. Elle eut d'abord l'idée d'aller le reprocher à son petit guide – Roby, Bobby, comment était-ce déjà – mais, finalement, museau haut et genoux écorchés, elle frappait dans ses mains en se forgeant l'idée qu'il y avait là matière à effet, donc à légende – donc à argent. Et ce bel argent, ça, c'était une motivation ! Bâillant à gorge déployée, elle s'en revenait à l'auberge, bien décidée à aller se cacher quelque part pour finir sa nuit déjà éloignée, mais loin d'être achevée. Hélas pour elle, son gardien et bienfaiteur l'attendait, un chiffon dans une main et un avertissement corporel tout prêt à lui être offert dans l'autre.

Yeux fatigués, fesses rosies et joues mordues, elle avait travaillé tout l'après midi, occupant son esprit à formuler des façons avenantes de mettre le sujet sonnant et trébuchant sur le tapis sans s'y prendre les pieds, tandis que ses mains lavaient vaisselle, sols et draps usés. Elle cherchait principalement à en finir au plus vite avec l'auberge et son ogre de tavernier, puisqu'elle connaissait bien la faune de l'endroit et que ce ne seraient pas eux qui feraient sa fortune à elle, encore moins s'il lui fallait attendre le partage de la diseuse. Toutefois, elle eut le tort de proposer trop ouvertement à l'homme qui la lorgnait d'un œil aussi mauvais qu'accoutumé à ses vilains tours – et il en sentait venir un, oula ! Gros comme un Baratheon – de s'en aller au marché pour négocier des choses et d'autres, ce qu'elle ne faisait que rarement. Fort logiquement, sentant le coup venir, il refusa tout de go de ne serait-ce que franchir le seuil de la chaumière pour la journée, si ce n'était la semaine. Elle l'en aurait mordu. Rongeant son frein plutôt que la chair de son geôlier, Violain s'efforça de sourire toute la journée, de travailler rapidement, docilement et même de ne cracher dans rien. L'homme commençait manifestement à craindre le pire, mais, malgré l'habitude, malgré la coutume qu'il avait de cette atroce jeune fille, il se laissa un peu amadouer et, l'après midi venu, alors que les premiers clients s'en venaient, que le soleil était encore présent et que quelques nuages cotonneux changeaient la luminosité en quelque chose d'un peu diffus – c'était parfait – il finit par aller s'occuper à d'autres choses que de veiller au grain et sur son rongeur attitré. Aussitôt qu'elle vit le tenancier franchir le seuil, lui confiant la bonne marche des lieux le temps de son petit négoce, elle alla aborder le premier homme qu'elle savait à peu près malléable, un solitaire qui venait boire son veuvage, sa solitude et une bonne partie de ses deniers ; Violain le méprisait assez, tout en le trouvant bien pratique : il suffisait de faire mine de l'écouter pour qu'il écoule en retour tout ce qu'on voulait bien lui glisser entre les pognes. Il ferait un premier essai idéal. Elle prépara une bière qu'il n'avait pas demandé, mais qu'elle savait qu'il paierait et, après l'avoir posée devant lui avec un clin d’œil, elle lui déclara à mi voix, chafouine.
    « Tenez.
    _Mais j'ai pas demandé encore...
    _Si, si, tenez, c'est pour vous donner du courage.
    _Du courage ? Du courage de quoi ?
    _Le courage d'affronter l'avenir. »

Il la lorgna comme si la fillette était devenue toquée. Avec un petit air de mystère, elle insista, lui tapant l'épaule.
    « Y'a une diseuse en ville. Mais chut ! Silence ! Faut le confier à personne, même que je devrais pas vous le dire.
    _Une diseuse ?
    _Une diseuse, oui, elle voit l'avenir. Moi, j'ai un peu trop peur pour aller la voir, mais je sais où elle est, et elle m'a parlé de quelqu'un, un homme courageux, qui viendrait la voir. Même qu'il allait trouver une vérité après l'avoir croisé. »

Et elle ajouta un clin d’œil. C'était gros, c'était exagéré, mais souvent c'était ainsi qu'on ferra les poissons les plus paresseux – elle n'avait guère mieux à se mettre sous la dent pour l'instant. Il but longtemps, le nez dans sa bière ; elle crut durant tout ce temps qu'elle avait échoué mais, finalement, il se leva d'un coup, alla vers elle pour lui demander quoi faire et partit, volontaire et décider, vers celle qui allait finir de l'embobiner. Ah, ces braves gens de Belcastel. Tous des crétins, à différents degrés. Pas étonnant qu'une diseuse se soit surtout adressée à elle – méfiance toutefois. Faudrait pas qu'elle aussi se fasse entourlouper.

Le lendemain, elle dormit beaucoup et sortit peu, mais sortit tout de même, ce qu'elle mit à profit avec une acrimonieuse application. A telle marchande, elle murmura qu'une femme un peu étrange lui avait parlé de visions ; à tel vieillard, elle glissa qu'elle avait entendu quelqu'un dire qu'un pot allait tomber, juste avant qu'il ne se fracasse, vu de ses yeux vus, même si ce n'était pas ses yeux à elle ; à telle servante de bien né, elle confia à mi voix qu'il y avait une étrangère très singulière qui avait traversé la ville, quelqu'un avec un don, mais un don qu'il ne fallait pas évoquer. La ville était petite, bientôt les gens, sur le marché, faisaient la moitié de son labeur à sa place. Elle écoutait les conversations, avec une satisfaction mesurée. Certes, on ne parlait pas que de ça et beaucoup de ceux qui l'évoquaient s'en riaient, mais, plus bas, elle entendait des échanges sur son passages, des hésitations, des rumeurs étaient lancées, quelques unes étaient d'ailleurs franchement fantasques ; pour finir trois personnes vinrent la voir sans se montrer, leur demander si c'était vrai ce qu'elles avaient entendu et, surtout, comment trouver l'oracle et que lui apporter. Elle dut se morigéner pour ne pas être trop gourmande, tout en cédant tout de même à quelques exagérations – évoquer les esprits et voir une ombre de frayeur dans des yeux fascinés par ses propres lèvre était un plaisir inconnu jusque là, mais qu'elle dévorait. Un autre soir passa, apportant un peu plus de rumeurs, mais seulement deux badauds décidés ; cependant, ces deux derniers étaient des marchands ventripotents, donc repus, donc riches, c'était une meilleure prise que la veuve sans le sou et les deux vieillardes attendant le retour de leur fils marin, probablement échoué au loin – que ce soit dans les bras d'une sirène d'un port quelconque ou dans le secret éternel de l'épave de leur navire. Au matin du quatrième jour, Violain devait aller au marché : elle ne fit que le traverser d'un pas rapide, affichant l'air transporté et solennel de celle qui se tient sur le seuil entre les mortels et le mystique et qu'on viendrait d'appeler. Au juste, elle venait récupérer son premier butin, tant que le tenancier n'avait encore pas trop vent de l'affaire, afin qu'il n'aille pas lui prélever son bien ou couper là la manne financière. Manquerait plus que ça, après tout ces efforts – certes, jamais que quelques paroles ça et là, mais elle les avait bien dites, ça méritait salaire.

Descendant le long de l'étroit chemin, elle vérifia une demie douzaine de fois qu'elle n'était pas suivie et le double, à peu près, que les pierres n'étaient pas glissantes, puis, enfin, elle pénétra l'antre, qu'elle trouva singulièrement changé. On pouvait dire ce qu'on voulait sur cette femme étrangère, malgré ses rides et sa maigreur, elle savait présenter. La souris toussota.
    « C'est moi – rien que moi. Vous êtes réveillée, Gilda ? »

Elle fit un petit pas plus avant, sourcils froncés. Le petit jour était brumeux et l'endroit presque spectral. Elle n'y voyait pas bien et l'ambiance était lourde – allons, allons, elle n'allait pas se laisser distraire par les chimères qu'elle avait elle-même contribué à tisser.
    « C'est moi, Violain, répéta-t-elle. Je viens voir si, euh, si les esprits sont satisfaits. »

C'était elle, ou ça sentait très fort le brûlé ? Elle remua le nez, loin d'être rassurée et s'arrêta auprès de l'âtre et de ce qu'elle devinait être un tas de couvertures dans lequel elle songea un instant à flaquer un coup de pied, avant de réaliser que c'était probablement la diseuse elle-même. Elle recula aussitôt, maquillant son jeune visage d'une grimace avenante, bientôt rompue par un éternuement tonitruant. Fichu bord de mer.
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Lantheïa
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Message Sam 26 Jan 2013 - 13:34

Les affaires avaient démarré plutôt doucement, mais elles avaient démarré, et c'était plutôt bon signe vu le contexte local qui promettait d'être peu enthousiasmant. Au final, les gens mordaient à l'hameçon, et c'était bien là le principal. Toutefois Lantheïa ne pouvait s'empêcher de se désoler de la médiocrité des poissons rabattus par la Souris, sans pour autant lui en tenir rigueur eu égard à son manque d'expérience et au niveau moyen de la population indigène. Les bourgeois à la bourse aussi ronde que la panse n'étaient clairement pas une espèce florissante sur cette île caillouteuse et inhospitalière. Elle se coltina donc l'humble travailleur puis les trois vieilles peaux en mal d'espérance. La première lui apporta une sorte de décoction d'algues absolument infecte mais réputée miraculeuse qui lui donna un sacré coup de fouet mais lui fila la nausée, de sorte que la consultation tourna court après la révélation fracassante que des temps rudes attendaient la pauvre femme et qu'elle avait tout intérêt à se faire des amis parmi ses voisins les mieux pourvus, en leur rendant de menus services. Passerait-elle l'hiver qu'elle devrait en remercier la Mère avec des prières chantées chaque soir de printemps et ce jusqu'à l'été. La deuxième était une veuve pleurant après son fils disparu en mer, à quoi Lantheïa, après avoir dûment interrogé les âmes des noyés, répondit que son fils ne lui reviendrait pas sous la forme qu'elle avait connu mais que son esprit était déjà revenu à terre grâce à la force de son amour, et qu'elle n'avait donc plus à le pleurer, seulement à faire édifier pour lui une tombe où son âme pourrait s'étendre et trouver le repos. La suivante se trouvant dans la même situation, et pas plus garnie en picaillons que la précédente, « Gilda » accepta de sa part une terrine de poisson et quelques sous avant de conclure que son fils avait trouvé amour et fortune en une lointaine contrée exotique dont il ne pouvait hélas revenir même s'il pensait toujours à sa pauvre vieille maman. Le scepticisme de la vieille céda devant la description minutieuse et selon toute apparence spontanée de la nouvelle demeure et de la compagne supposée de son fils, tant de détails judicieusement choisis ne pouvant que faire forte impression, qui plus est portés par l'attitude désinvolte de l'oracle qui semblait n'avoir rien à carrer de ses doutes : la Diseuse délivrait son message et ne disait rien pour vous convaincre de sa véracité.

L'exercice était toujours difficile. Certains croyaient plus aisément à l'extraordinaire, d'autres à l'ordinaire. Et si les pauvres gens étaient incultes, ils étaient aussi moins imaginatifs, plus terre-à-terre que les érudits, et de ce fait ne « comblaient » pas d'eux-mêmes les lacunes d'un mensonge incomplet : il leur fallait des preuves et du détail... alors elle leur en donnait. Et tout ça pour de la nourriture, de la boisson, quelques pièces âprement gagnées. Cela ne pourrait pas durer ou elle choperait la mort dans cette foutue grotte avant d'avoir de quoi payer son voyage vers le continent.

La souricette toutefois fureta suffisamment pour améliorer l'ordinaire. L'adjonction de deux marchands rondelets à sa liste de clients lui mit l'eau à la bouche et c'est avec tout son art qu'elle commença par écorner leur orgueil avec sa franchise brutale pour mieux les rassurer sur son intégrité, avant de caresser ce même orgueil de prédictions bien en phase avec l'image grandiose qu'ils se faisaient d'eux-mêmes. Oh, tous n'étaient pas ainsi, bien sûr, elle avait connu son lot de commerçants remplis de doute, mais ces deux-là, rivaux à la ville, auraient pu être frères dans leur similarité d'âme : fats et vaniteux en diable, avec un amour de l'or digne d'un Lannister. Elle engrangea sans scrupule ses premiers cerfs et les planqua soigneusement dans les doublures à poches secrètes de ses vêtements.

Pourtant, ce n'était pas encore suffisant, et surtout, elle sentait qu'elle pouvait aller beaucoup plus loin. De l'ambition, encore de l'ambition, toujours de l'ambition ! Si elle se terrait dans cette crypte crasseuse et s'empoisonnait la vie avec des tisanes d'algues et des spécialités culinaires douteuses, ça n'était pas pour en rester à un butin tout juste honorable. Ce n'était tout simplement pas digne d'elle : son talent valait mieux que cela ! Elle ne fut donc pas mécontente de recevoir la visite de son acolyte du moment le quatrième jour. Réveillée par un éternuement rien moins que discret, elle se redressa parmi ses couvertures et cligna des yeux en accommodant sa vision.

« Eh bien, qu'avons-nous là ? Une fillette rêvant à sa part de gâteau ? » Elle n'aimait pas être réveillée de la sorte et ses oripeaux de courtoisie gisaient parmi les lambeaux de son sommeil déchiré. Quand elle voulait être agréable, elle l'était délicieusement. Quand elle ne le voulait pas...

« Humph. Des questions. Les gens n'ont que ça à la bouche en ce moment. Eh bien ! Faîtes la queue, comme tout le monde, et fermez-la pendant que les esprits se réveillent. »

Elle enfila son manteau par-dessus ses robes froissées et disposa les couvertures correctement dans le coin avant de disperser les cendres du feu éteint à l'entrée de la grotte. « Les esprits ne sont qu'à moitié contents, ma chère. Non qu'ils détestent le poisson séché, mais très franchement ils sont habitués à mieux et je regrette que cette île n'ait encore rien de valable à leur offrir. Un gâteau trop petit ne se partage pas, mon enfant, tout au plus peut-il se ronger et se rogner. Soyez plus ambitieuse, faîtes porter votre voix là où là où l'or coule à flots, et non l'huile de morue ! Il y a bien un château dans les parages, non ? A moins qu'il ne soit perdu sur un récif au large, ses habitants doivent bien montrer le bout de leur nez hautain en ville, là où tout s'achète. Débusquez les seules re-diseuses qui en vaillent la peine : les commères de cuisines, les lavandières dont les mains manipulent de la soie, les suivantes bavardes, les valets impressionnables et les intendants sceptiques. Tout ce qui compte, c'est que la rumeur prenne son essor, et de ses petites ailes gagne les sommets. Nous verrons bien ce qu'il en tombera. »
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Message Dim 10 Fév 2013 - 5:04

La muse des richesses à venir se réveillait et, le moins que l'on pouvait penser, c'était que l'intrigante étrangère s'était changée en rombière après quelques jours passés dans ce gouffre humide. Quelque part, la toute jeune fille ne pouvait guère lui en tenir rigueur : faire ne serait-ce que pointer le museau dans ce trou suffisait à la plonger dans une humeur assez noire. Exceptionnellement donc, elle encaissa les ronchonnements d'ourse au sortir d'hibernation de la femme mure avec un peu d'abnégation et quelques hochements de tête. Opposant comme souvent à l'agressivité une bonhomie candide qui, cette fois, s’abstenait d'être trop fausse, bien que restant fort convaincante dans les deux cas, elle boucla une mèche blonde entre deux doigts, tout en se dandinant un peu, à la première diatribe de Gilda.
    « On rêve tous à quelque chose, j'ai des rêves simples, voilà. »

Les esprits lui demandèrent de la fermer, ces mêmes esprits eurent de la chance qu'elle n'était qu'une fillette et non un soldat, ainsi que ses yeux ne furent pas des arbalètes, au jugé du regard furtif mais haineux qu'elle lui lança ; l'instant toutefois ne dura pas plus d'une seconde avant qu'elle ne frotte son petit nez encore chatouilleux et qu'elle dodeline docilement de la tête, obéissant à cette commande une rare poignée de secondes. La diseuse brassait les cendres de son âtre de fortune, passait ses effets et fit quelques pas, temps que la silencieuse Violain employa à scruter les lieux : ça ne brillait pas encore d'or, encore moins de perles, pas même de petites pièces de cuivre. Ça sentait le poisson, le brûlé, le moite et voilà ; ce ne serait pas encore aujourd'hui qu'elle assiérait sa gloire. Retenant de justesse un soupir et avec plus d'aisance une remarque acerbe sur le manque de conviction que l'oracle devait mettre dans ses prédictions pour n’avoir qu'un aussi piètre résultat, elle préféra rester sur la lancée de son humeur plus complice et plus amène, bien que sa complaisance envers la vieille femme fut déjà érodée pour moitié devant les vagues furieuses de sa déception d'enfant qui se voyait déjà crouler sous les parures. La souris s'arma d'une vague sagesse, se répéta intérieurement qu'il fallait attendre, que tout ne venait pas facilement et, avec un regard un peu transparent, elle contempla la saltimbanque alors que cette dernière la haranguait comme un contremaître insatisfait du labeur de ses ouailles. Elle rongeait son frein derrière son sourire mignard et concerné, tandis que Gilda, elle, achevait fort bien le travail vis à vis de la patience de la jeune adolescente. Non mais, pour qui elle se prenait, celle-là ? Si elle savait si bien faire, hé, qu'elle fasse elle-même, et qu'elle traine son cul de chèvre en dehors de son recoin pour aller causer aux gens, on verrait bien qui ramassait le mieux et le plus promptement ! Comme s'il était aisé et évident de s'approcher de la noblesse et de lui murmurer des chants séduisants sans se faire prendre pour la première et pas la moins gourdasse des chercheuses d'or qui ne voulaient pas aller à la mine, mais à sa source la plus pratique ; elle se contenta de renifler et de se taire encore un peu, réservant son agacement pour une expression plus tardive et plus secrète – hé, c'était cette femme qui aurait son paiement. Mieux valait ne pas l'injurier de front avant d'avoir palpé tout l'or qu'elle aurait pu grappiller. C'était une belle motivation, du moins, elle suffisait pour contrebalancer l'idée encore ténue que Violain avait eu de vendre la diseuse à la garde des lieux en la prétendant voleuse, sorcière, ou quelque chose comme ça, pour ainsi ramasser une poignée de cuivres et les félicitations goguenardes d'un guet qui n'aurait été dupe qu'en surface. Elle fourbissait ses répliques à mesure que le discours de la femme mure avançait et, quand ce fut enfin à son tour de jouer, la fillette gonfla son poitrail encore assez plat pour avancer.
    « Elle y va, elle y va, mais c'est pas du plus simple. Vous savez, ces nez-là, c'est délicat, si vous leur servez directement le plat le plus gras, ils vont pas y goûter. La métaphore était passable ; elle la chassa d'un mouvement d'épaule. Il y en a, je les approche, c'est du travail à faire gentiment. Faut pas trop les secouer, faut laisser savourer. »

Elle lorgna une dernière fois l'allure de sa complice insatisfaite, piquant d'une intense curiosité tout ce qu'elle pourrait avoir de neuf et de valable parmi ses colifichets. Elle n'y trouva trop rien, aussi reprit-elle d'un ton plus aimable.
    « Mais, vous inquiétez pas, elle a bien compris quand même. Et puis, elle venait vous le dire, qu'elle approchait de ceux qui... Oui, qui auraient de quoi bien plaire aux esprits, voilà. Pour pouvoir bien les accueillir. N'est-ce pas. »

C'était plus un mensonge qu'une vérité, mais enfin, elle s'arrangerait pour que ça ne soit plus le cas, quitte à risquer d'être un peu trop remarquée. Elle hocha la tête ensuite, plus en approbation pour elle-même et ses répliques qu'en assentiment tacite envers la femme. Elle abandonna cette dernière rapidement, revenant au chemin escarpé pour le gravir en râlant d'abord intérieurement, puis en grommelant de façon de plus en plus sonore, à mesure que la hauteur devenait prononcée et que des jambes lui semblaient atteinte de quelque gigue mal cadencée. Une fois revenue à la ville, elle fit l'erreur de se laisser aller à deux coups d'oeil : l'un en contrebas, qui la fit couiner, l'autre à l'ourlet de sa robe, qui était tout crotté. Non, décidément, il était temps d'en arriver à des enrichissements plus prompts et plus palpables. Ce n'était pas qu'il lui était insupportable de savoir que quelqu'un grâce à elle avait gagné un poisson et qu'elle n'en avait pas touché une arête, c'était plutôt qu'elle prenait du retard sur les projets qu'elle avait déjà mis sur pied dans sa tête : la construction de sa propre auberge au beau milieu de Port-Lannis prenait du retard. Ça n'était pas désirable.

Cinq petits jours plus tard, c'était cette fois le couchant ; après deux autres marchands gras, une poignée de paysans divers mais assez séduits et insistants pour valoir d'être dirigés par la voie sur le chemin de Gilda, ainsi que le retour d'une ou deux des premières femmes conquises et avides de retrouver la sensation qu'elle prétendaient avoir ressentie quand elles avaient été frôlées par un esprit, Violain, petite lanterne en mains et sourire adorable aux lèvres, entraînait avec une lenteur délicate une silhouette singulière sur l'étroite bande de terre faisant frontière entre bourg et précipice. C'était une femme, dont la robe empêtrait le pas et rendait la descente possiblement effrayante, en ça elle n'était pas la première. Ce qui lui valait d'avoir toutes les intentions – et l'avidité conquise – de la souriçette était la noblesse de son rang, ainsi que la lourdeur supposée de sa bourse : Violain avait ferré un gros poisson en la personne de l'une des cadettes des Farman. Ah, elle n'était pas peu fière, la gredine, elle n'était pas peu satisfaite d'elle-même, elle peinait cette fois à le voiler ; heureusement la nuit masquait assez bien ses traits et la lanterne achevait de les déformer assez pour ne pas que le pli rieur de ses lippes ne soit trop vite compris comme étant celui d'un parasite ayant trouvé bon collet à pomper. Elle mettait du cœur à l'ouvrage, on ne pouvait pas le lui retirer, murmurant parfois des avertissements, susurrant des propos rassurants et tendant une main secourable à d'autres moments, contribuant déjà à appuyer une ambiance toute étrange et une attitude toute soumise à cette femme de lignée bien plus propre et bien plus respectable que celle de la fille de catin à laquelle elle était pourtant contrainte de se fier. Elles approchaient enfin de la grotte où séjournait la mystique savante que la toute jeune fille avait longuement décrite à la noble, repoussant un à un les voiles de sa méfiance pour laisser naître la fleur de la curiosité qui la rendrait crédule, peut-être, en tous cas assez piquée pour suivre un rongeur dans un pareil endroit. Violain força la voix tout en ralentissant le pas pour prévenir une dernière fois son invitée choyée d'être prudente, de ne pas glisser, de ne pas rompre le cercle de pierres, surtout pas ; discours surtout destiné à l'oreille de Gilda, afin que la fausse sorcière comprenne bien que c'était ce soir que se tiendrait la grande représentation de leur petit théâtre. Elle entra la première, perçant les ténèbres de sa lanterne et, tout bas, elle souffla d'un ton ciselé avec art, plein de respect et de timidité .
    « Diseuse, quelqu'un vient. Quelqu'un qui a de grandes questions, à la hauteur de son rang. »

Il n'y avait pas que de la politesse et de la déférence vis à vis de la noblesse dans la présence toute spéciale de Violain auprès de la cadette des seigneurs de Belcastel, il y avait aussi – surtout – l'idée de voir l'or tinter et de pouvoir quémander une part qui ne serait pas tronquée aisément par une grande causeuse, fusse-t-elle du talent de cette femme qu'elle considérait à la fois comme un modèle dont s'inspirer au plus possible, ainsi qu'une dame parfaitement capable de la planter en arrière sans un regard, ni une pièce pour son labeur – après tout, à la place de Gilda, c'était ce qu'elle songerait à faire en premier lieu, et elle ne pensait pas la diseuse davantage tournée vers la compassion qu'elle ne l'était elle-même. Peut-être un peu moins, d'ailleurs, ce qui esquissait un égoïsme aussi rare qu'admirable.


Dernière édition par Violain la Souris le Mar 12 Mar 2013 - 3:01, édité 1 fois
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Lantheïa
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Message Mer 20 Fév 2013 - 19:17

La Souris avait eu la belle idée de ne pas moufeter aux injonctions péremptoires de son épineuse acolyte, et celle-ci avait ainsi pu poursuivre son ouvrage avec une relative sérénité, comptant sur les ressources de la donzelle pour mettre un peu de gras sur ses hanches sèches et surtout, quelques milles entre cet îlot ingrat et sa précieuse personne.

Pas loin d'une semaine s'écoula sans événement notoire, usant la patience déjà limitée de la saltimbanque. Son humeur noircissait aussi vite que ses ongles dans l'inconfort de cette grotte et son style s'en ressentait, mais pour l'heure elle en était encore à se bonifier, et non à tourner au vinaigre : l'impatience, la colère et l'avidité donnaient du sel à son jeu tandis que de vieux réflexes la gardaient envoûtante et manipulatrice, juste assez pour embobiner le commun.

Un soir, enfin, Violain lui apporta inopinément de quoi raviver son enthousiasme. Le ton de la gamine lui plut – c'était pensé, encore un rien artificiel, mais dans l'esprit voulu, en phase avec son rôle. Fit alors son entrée en scène la dinde de la farce, presque un poussin à en juger par sa mine fraîche, mais point issue de la basse-cour ; le père de celle-ci ne plantait pas ses ergots dans le fumier, assurément. La jeunette à peine nubile pénétra dans la grotte avec circonspection et inspecta les lieux d'un regard acéré. Sa réaction fut pour le moins impénétrable, mais Lantheïa était assez blanchie sous le harnois pour déceler l'intérêt dans la simple persistance de sa cliente à prendre place, sans marquer d'hésitation. A quelle espèce exactement avait-elle affaire ? Pas le genre à glousser à tout propos, à en juger par sa mine fermée, presque sévère. Plutôt une de ces briques sur lesquelles un père peut se casser les dents. Elle examinait son environnement et son hôtesse avec vigilance et peut-être un rien de timidité contrôlée.

« Les esprits n'ont que faire des noms. C'est votre âme qu'ils jugent, votre valeur qui suscite leur curiosité, votre considération qui délie leurs langues. S'ils ne vous aiment pas, je ne pourrai rien y faire. Je suis une Diseuse, pas une faiseuse de miracle. Tenez-vous là et parlez. Rien ne sortira d'ici, c'est au moins une promesse que je peux vous faire. » Ce disant, elle adressa un signe de tête à Violain qui s'éclipsa pour attendre plus loin. On ne fait pas sortir une biche du bois en plantant des chasseurs à découvert.

La demoiselle hocha la tête imperceptiblement. Pas causeuse, ça non, mais approbatrice à sa façon. Le fait que la Diseuse n'exige pas de nom était visiblement apprécié : c'était respectueux et engageant. De toute façon, Lantheïa n'avait pas besoin de nom pour respirer l'odeur de la noblesse sur ce morceau de chair fraîche. La fille portait des vêtements discrets mais de qualité, et cet air d'assurance indéfectible qui habite les dominants. L'introduction de la Souris laissait par ailleurs entendre qu'elle n'était pas du menu fretin. Une Farman ou quelque chose d'approchant. Bon. Les filles de la noblesse avaient des attentes moins compliquées que les pauvres, leur avenir étant moins incertain. Elles voulaient des nuances, pas des révélations. La couleur de cheveux de leur futur époux. La taille de leur futur château. Le destin de leurs enfants.

« Ne pouvez-vous donc être plus précise ? Dois-je poser des questions, ou appeler les esprits, ou bien encore les flatter en espérant m'attirer leur bienveillance ? » Le ton était vif, critique, le discours concis. Lantheïa eut un sourire inquiétant et haussa les épaules. « Les règles ne sont d'aucun secours en cette affaire, ma dame. Leur jugement est aussi volatil et imprévisible que les caprices du vent. Vous êtes ici pour une raison. Dîtes ce que vous avez à dire sans chercher à contourner, influencer, biaiser. Allez droit au but et nous verrons ce qui en résulte. Mais n'oubliez pas que l'on n'attrappe pas de mouches avec du vinaigre. »

« Oh, je vois » commenta la jouvencelle, un peu acide, mais moins assurée que tantôt. Elle tira de ses effets une jolie bourse qui tintait agréablement et la tendit à Lantheïa qui n'en vérifia pas le contenu. Elle sentait au poids et au son que c'était ce qu'elle voulait, et délier les cordons aurait brisé l'ambiance. A la place, elle jeta l'offrande dans le feu – ou du moins, fit semblant de le faire, escamotant au dernier moment l'objet du délit sous ses amples guenilles, et jetant à la place un caillou qui fit trembler et bruisser le brasier ; celui-ci était assez loin pour que la jeune fille ne pût voir le creux du foyer. La surprise de celle-ci éclata sur son visage en silence et la saltimbanque sut qu'elle pouvait enfin commencer à jouer. Rien de pire qu'un public froid et sceptique au moment d'entrer en scène.

« Voilà qui devrait attirer l'attention des plus anciens. Ils sont les plus fiers et ne délivrent pas volontiers leurs conseils. Choisissez avec soin vos questions et vos mots. Je ne tiens pas à subir le contrecoup d'une offense involontaire. » dit-elle d'un air sagace, de l'appréhension dans la voix.

Son authenticité parfaitement feinte lui aurait presque donné envie de s'applaudir si elle n'avait pas reposé sur une concentration totale excluant ce genre de lubie. Elle ne se laissait pas facilement distraire d'un rôle, c'était ce qui la servait si bien sur scène, devant les publics les plus ingrats et les plus dissipés. Ils finissaient tous par tendre une oreille, un regard, et mordre à l'hameçon jusqu'à ce qu'elle ait fini de jouer.

« Je suis en âge d'être mariée. Je veux savoir si mon époux sera à la hauteur de mes attentes. Ma famille protège ses intérêts, mais il n'est pas toujours aisé de trouver le prétendant idéal. J'ai besoin de savoir à quoi m'attendre pour... bien, gérer au mieux la situation, et peut-être favoriser le meilleur choix. »

« C'est une initiative intéressante. Vous devez vous poser beaucoup de questions... » D'un hochement de tête compréhensif, Lantheïa l'encouragea à poursuivre. Elle sentait sa réticence à se dévoiler, il fallait donc la pousser un peu – gentiment, tout doucement.

« Je... » La demoiselle n'était pas à l'aise dans cet exercice. Elle respira, prit un temps de réflexion que la saltimbanque se garda bien de violer, et finalement déclara : « J'ai besoin de savoir comment les miens m'aideront à passer cette étape. Ou s'ils la rendront plus difficile. Se marier n'est pas... anodin. Mon père veut mon bonheur, comme mon frère Darius, mais ma sœur et Draven... je ne sais pas, ils pourraient avoir une influence négative sur la décision finale, et je dois être prête à déjouer toute perfidie, ou à défendre ma cause. C'est un choix trop important pour que j'accepte de n'avoir sur lui aucun contrôle...» Elle baissa les yeux, un peu effrayée, et se mura dans le silence.

« Une question des plus sérieuses. » commenta Lantheïa. Au moins, ça avait le mérite de la changer de l'ordinaire. Elle se remit en mémoire tout ce qu'elle avait entendus de ragots sur les Farman depuis son arrivée à Belcastel. Rien de bien folichon. Un des fils était un peu bizarre, dans le genre inquiétant. Un type à ne pas croiser au mauvais endroit au mauvais moment, qu'on disait. Bon, elle broderait.

Elle commença ses simagrées en veillant à ne pas virer au grotesque. Le ridicule était fatal devant des membres de la bonne société. Toute en subtilité, elle joua la douleur de la transe, l'absence, la peur et le désir d'une expérience hors des frontières de l'humaine compréhension. Les réflexes étaient là, par la force de la répétition, et elle n'était pas fâchée d'avoir fait ses armes sur le tout-venant. L'expression de la consultante se rigidifiait à la vue de ce spectacle, et un hoquet lui échappa à un moment, mais elle se reprit bien vite, malgré des yeux écarquillés. Lorsque les coquillages roulèrent et sautèrent entre les doigts de la Diseuse, elle se pencha légèrement en avant d'un air avide, comme si la configuration de ces babioles pouvait lui parler, mais elle ne sut évidemment en déchiffrer le sens inexistant et se recula à nouveau, dans l'expectative.

Lantheïa se dressait, magistrale, dans son cercle de pierre. « Vous intéressez. Vous interpellez. Vous interloquez. » Dîtes toujours aux gens ce qu'ils ont envie d'entendre. Les introvertis veulent être reconnus pour leur différence. Les futés aiment la subtilité. Les timides veulent être admirés et les inquiets, rassurés. Sur toutes ces cordes Lantheïa savait jouer. « Certains des membres de votre famille ne manquent pas d'ambition. Ceux qui piétineraient avec un secret plaisir vos souhaits légitimes ne se laisseront pas arrêter par des vœux pieux, mais par leurs propres aspirations. Tant que vous marcherez dans la même direction, ils vous y conduiront sans faillir. Si conflit il y a, l'autorité suprême en découdra. Sachez donc cultiver votre jardin, l'estime de votre père. C'est en vous imposant dès maintenant comme un esprit et une âme dignes de confiance, enflammés par le devoir, que vous gagnerez en poids et en influence au moment critique. Les auspices sont favorables. Plusieurs prétendants convenables seront trouvés, mais gardez l’œil ouvert et tissez votre toile, le plus discrètement possible, afin d'orienter si faire se peut le choix dans la direction qui vous agréera le plus. Une alliance satisfaisante sera nouée et vous en tirerez le meilleur parti. »

Elle prononça ces derniers mots avec une assurance galvanisante qui sembla conforter la demoiselle. Un peu de mystère, beaucoup de bon sens, des faits et une incitation à la prudence, étaient la juste rétribution de son offrande. Pas de promesse miraculeuse pour celle-ci : on ne vend pas des châteaux dans les nuages à un esprit affûté. La jeune fille se redressa lentement. « Je suppose qu'il est inutile d'en demander plus ? Mais je reviendrai... peut-être. Je dois... réfléchir à ce que vous avez dit. Et j'aurai peut-être d'autres questions. Remerciez les esprits... ou qui que ce soit d'autre qui vous « murmure » à l'oreille. »

Elle semblait douter que ceci fût affaire de spirite et croire plutôt à un don de voyance mal expliqué. Lantheïa n'avait pas l'habitude d'être vue ainsi depuis le lancement de sa petite affaire mais son art résidait aussi dans la liberté d'interprétation laissée au spectateur. On croit plus volontiers à ce que l'on imagine soi-même, qu'à une vision imposée. Une vieille cinoque flanquée d'un don d'extralucide et l'attribuant dans son ignorance superstitieuse à des entités chimériques, ça lui allait parfaitement. Elle congédia courtoisement la donzelle et promit de l'accueillir avec plaisir à sa prochaine visite, saluant son attitude appropriée. Violain se chargerait de raccompagner l'oiselle à son nid tandis que les pièces escamotées disparaîtraient hors de sa portée...
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Message Mar 12 Mar 2013 - 4:11

Violain était avide des enseignements à chaparder des démonstrations de cette femme, aussi, lorsque la noble demoiselle s'avança, elle allait épouser du dos la roche humide et irrégulière, décidée à passer outre le grand inconfort ainsi que le léger dégoût qu'elle ressentait pour faire œuvre de profitable patience. Elle guettait la lady Farman, admirait sa façon à elle d'avancer et, narines dilatées, se délectant déjà de ce double spectacle, elle ne vit qu'avec un peu de retard – et un déplaisir particulièrement vif – le geste de la diseuse, laquelle lui faisait signe de disposer. Elle manqua de peu de protester, mais se contrôla, elle hésita à minauder, mais se ravisa ; pour finir elle soupira par le nez et s'éclipsa sans grand bruit, sur le bout des pieds, voûtée et rapide comme une souris devant le gros chat miteux couvant son feu et sa propre trouvaille. Elle se glissa au dehors, là où les sons filtraient, mais où elle ne pouvait qu'imaginer les visages. Et puis, il faisait nuit, donc il faisait froid. Avec une moue pleine d'une bouderie furieuse, elle se ramassa sur elle-même, genoux sous le menton, caressant un agacement plus que profond qu'elle entretenait de tout son petit cœur déjà avide et noir, toutefois, elle restait attentive, décidée à grappiller tout de même ragots en devenir et façons de formuler qu'elle pourrait maquiller et resservir. Le ton, la manière, la façon de la jeune noble la séduisit légèrement davantage que la diatribe de la saltimbanque, mais ce n'était là qu'une question d'avidité et la souris avait le rare recul nécessaire à le comprendre, aussi ne négligea-t-elle rien. Elle écoutait les propos, meublait elle-même le silence, grimaçait devant le lour drapé de la nuit, prenant des poses tout en retenant éclat et éternuements qui auraient été de mauvais aloi ; elle jouait, enfin. Ce n'était pas un jeu d'enfant, mais au moins s'y prenait-elle et, s'agaçant contre la maladresse mal dégrossie qu'elle se devinait comme elle s'érodait les pieds sur la roche lavée par l'écume qui lui tenait de support acéré et de spectateur ingrat, Violain commençait à se dire qu'elle pourrait, peut-être, si aucun chevalier ne venait, en faire sa vie.

Elle avait fait trois fois le tour de Westeros, donné deux représentations devant le Roi, était morte seize fois de maladie et dix autres de la jalousie intenable d'un concurrent quelconque lorsque le glas de cette soirée sonna. Les derniers propos tranchèrent la magie de la scène, le murmure des tissus trahit la noble avant que celle-ci n'aie regagné la lisière des ombres. Faignant de revenir à elle depuis plus loin que le recoin où sa patience s'était rabotée, elle glissa un sourire juvénile, frais et adorable à la jeune femme encore très pensive, qui en fut surprise, assez en tous cas pour en sembler charmée et le lui rendre sans trop réfléchir. Avant qu'elle ne se referme – ce qui ne tarderait pas, le rongeur blond proposa sa main à la lady Farman, afin de grimper ce vilain chemin que Violain n'aimait décidément pas, tout en veillant à avoir l'air sûre d'elle et à garder la confiance qu'elle venait de lui escamoter intacte.
    « Venez, m'lady, j'ai repéré plusieurs fois la voie. Déjà, il n'y a personne, puis je sais là où ça pourrait glisser. »

Elle sourit encore doucement, l'expression affable, le temps de se retourner vers ce lacet moite qui leur servait de trajet et de laisser son visage se tordre dans une expression aigre. Qu'est-ce qu'elle n'aimait pas faire l'acrobate ! La petite demoiselle était travailleuse, ça oui, on ne pouvait retirer cette petite qualité à sa liste déjà bien ténue de vertus, mais s'il y avait bien un trait de caractère qu'elle ne couvait guère, c'était la témérité. Si elle savait risquer, par caprice ou par appât, elle était assez douillette, la petite ; lui tanner le cuir était s'assurer qu'elle marcherait droit le temps qu'elle puisse trouver une malice retorse à accomplir, lui demander de risquer de se rompre le cou était la voir fuir. Ce chemin n'était pas engageant, mais ah, après tout, elle l'avait fait plusieurs fois et sans encore trébucher beaucoup ; au final, c'était surtout son mauvais caractère qui ajoutait à la nuit des dangers factices qu'elle se ferait fort de réellement reprocher à sa diseuse si celle-ci venait à rechigner encore à reconnaître ses mérites. Quelques mètres furent franchis, distance et temps qu'elle jugea adéquats pour ne pas avoir l'air empressée. Elle glissa en arrière.
    « Tout va bien, vous ne glissez pas ?
    _Mh,
    répondit sobrement, ainsi que pensivement, la jeune lady.
    _J'espère que les esprits vous ont souhaité de bonnes choses.
    _Peut-être,
    glissa-t-elle de nouveau sur un ton qui réclamait de ne pas oser d'autres interrogations, avant de lancer d'une voix plus forte. Dis-moi, la souris, tu connais bien cette voie ?
    _Pour sûr que oui, comme vous le voyez là.
    _Oui,
    coupa-t-elle. Tu m'y guideras à nouveau. Sans doute pas demain, mais plus tard. Je te le ferai savoir.
    _A votre service, m'lady, à votre service ! »

Intérieurement, elle se frottait les mains et même se léchait-elle déjà réellement les babines, trouvant de fait le goût salé des embruns à cette petite victoire. Elle n'aurait sans doute guère plus qu'une piécette pour sa façon dévouée de guider les pas de la petite dame Farman jusque là, mais ce n'était pas tellement ces maigres sous qui tombaient ça et là qui l'attiraient – encore que, elle comptait bien la palper, sa petite monnaie – mais parce que la chose signifiait de réentendre à nouveau le joyeux bruissement que ses oreilles de rongeur avaient bien cru comprendre comme étant le chant d'une bourse bien pleine, qu'on passe de main en main avant de la faire sonner en la soupesant. Elle rêvait déjà à sa jumelle, puis à sa sœur cadette, puis aux nombreuses benjamines dont elle toucherait les dividendes. Ce fut donc d'une humeur réellement sirupeuse, rendant son sourire éclatant, qu'elle salua la lady qui revenait vers les siens, qu'elle avait raccompagnée loin dans la ville pour s'assurer qu'il ne lui arrive rien ; et ce fut seule qu'elle rebroussa chemin – ah ! A quand un chevalier pour veiller sur son destin de roturière et la vertu qu'elle portait à bras le corps ? Elle le méritait bien. Il était en retard !

Son pas, d'abord précipité, se fit nécessairement plus mesuré et plus contraint, pour finir elle avait les lèvres pincées, les jointures des mains blanches et toute l'échine contractée lorsqu'elle parvint encore une fois au pied de la grotte aménagée de Gilda. S'ébrouant du sel qui collait à ses cheveux, retirant moiteur d'écume et fatigue accumulée de ses traits en y passant le mains, elle perça sans manières ni vraiment s'annoncer autrement que par le bruissement de ses pas jusque dans l'antre de la diseuse. Là, elle y soupira, écarta ses bras qu'elle laissa ballotter à ses flancs, pour arborer un air de fatigue satisfaite qu'on aurait mieux vu à un vieil ouvrier qu'à une jeune pimprenelle. Elle lâcha de sa petite voix aiguë et pimpante, laquelle résonnait contre les parois comme si celles-ci ne voulaient pas l'entendre et la rejetaient au loin.
    « Ah. Si ça c'est pas du beau travail. Hein ? »

Elle se gratta le flanc, chercha à enchaîner avec élégance. Elle était presque hilare – de l'or, de l'or ! Elle allait toucher sa première pièce d'or. Enfin ! Est-ce que c'était doux, l'or ? Assurément, que ça devait l'être ! Ça devait faire frémir la peau, même, être mieux que de la soie, mieux que la peau du lait sur la langue ! Elle gloussa malgré elle, toussa volontairement, se racla la gorge pour finir. Et lâcha du bout de lèvres rendues rondes de gourmandises, tout autant que ses yeux qui, eux, pétillaient. Violain minauda d'un ton très bas, très sucré.
    « Alors, dites-moi... Elle vous a donné quoi, pour les esprits ? »

Ses deux petites mains s'étaient jointes sous les lèvres, la jointure de ses index agaçaient ses quenottes rondes et brillantes. Elle le grignotait les doigts d'expectative, se dandinait d'impatience et de joie. De l'or, de l'or ! Elle allait en recevoir. La diseuse n'oserait pas le lui refuser, pas vrai ? Le regard passait des mains de la saltimbanque à son regard, puis aux alentours, pour revenir à ses yeux et s'y river, les vriller des siens. Ses iris à elle n'étaient pas suppliants, bien qu'il y avait bien un peu de ce merveilleux qui ne luit que dans les prunelles des enfants, mais la petite souris avait une assurance effroyable, ce qui l’empêchait de craindre le refus qui pourtant, pourrait venir. Elle ne voulait pas attendre pour voir les premières retombées sonnantes et trébuchantes de leur association, pas plus qu'elle ne put s'empêcher de rajouter, avec une fierté aussi savourée que l'instant.
    « Oh, et, elle a dit qu'elle reviendrait. Elle me tiendra au courant. »

Comme elle se sentait importante, comme elle avait la poitrine gonflée ! Après tout, elle lui avait demandé spécifiquement à elle, une noble dame la ferait mander ! Certes, elle était la seule guide, et après ? Elle n'avait pas souhaité en chercher une autre, c'était donc qu'elle convenait – du coup, elle était parfaite dans son rôle ! Ce n'aurait pas été un vol organisé, la chose aurait pu être touchante. Mais, hé, après tout, elles ne faisaient que saler un peu l'existence de marins qui, en dehors de l'odeur de la mer, avaient des existences un peu fades sur ce rocher éloigné tant des Sept que des mines d'or qui avaient fait la richesse de l'Ouest. La seule chose qu'elle trouvait à se reprocher dans l'affaire était qu'elle n'y avait pas encore été rétribuée.
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Message Mer 13 Mar 2013 - 11:23

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Qu’est-ce qu’elle attendait ? Un « Vous avez du bon travail, ma petite » assorti d’une tape sur l’épaule ? Un ruban ? Une friandise ? Non, ça sentait l’avidité cette espèce de rongeur-là, avec un nez à fourrer dans toutes les bourses, à commencer par la sienne. Elle n’aimait pas ça, la saltimbanque, tout comme elle abhorrait les cabots qui vous collent la truffe à l’entrejambe en guise de bonjour. Elle comprenait, ça oui, et elle ne désapprouvait pas : elle s’agaçait, c’est tout. On récolte ses roses et son or à la fin d'une représentation et pas avant… Pour le peu dont elle disposait à cette heure, il n’y avait de toute façon pas lourd à partager, une fois soustraite la part qu’elle estimait lui revenir. Quelques élucubrations nocturnes de plus, et l’on pourrait parler picaillons, et elle pourrait payer son passage vers Port-Lannis.

Elle ne répondit rien quant au « beau travail », elle n’allait tout de même pas lui verser cette cuillérée de miel alors qu’elle avait besoin de la faire courir encore. Et puis le temps lui avait appris à être chiche en compliments avec ses disciples et acolytes, histoire qu’ils ne se reposent pas trop sur leurs lauriers, une propension assez typique des jeunes gens. Pas davantage elle ne répondit à ses interrogations sur les offrandes de la noble demoiselle. Là encore, garder ses cartes en main. Et puis, quel toupet cette gamine ! Ne pouvait-elle se contenter de s’exécuter et d’attendre sagement qu’on lui donne ce qu’on estimait qu’elle aurait mérité ?

Finalement, à la mention d’un retour probable de sa cliente, elle hocha la tête. « Bien sûr qu’elle reviendra. Et le plus tôt sera le mieux. Je n’ai pas prévu de vivre ici indéfiniment comme une huître. J’ai bien d’autres histoires à déclamer, devant d’autres assemblées, sous des cieux plus rieurs. Et puis, les esprits, tout comme moi, ne sont pas d’une grande patience. » ajouta-t-elle avec un rictus goguenard. « Au bout d’un moment, il faut savoir changer de décor avant de lasser son public. Nous ferons nos comptes dans quelques jours, chère Souris, quand cela en vaudra le peine ; d’ici là vous avez le temps d’aiguiser vos quenottes pour croquer des friandises sonnantes. »

La souricette toutefois ne se laissa pas faire, au grand déplaisir de notre comédienne. Elle sut faire valoir ses droits et Lantheïa, jugeant plus opportun de ne pas se mettre à dos sa rabatteuse, consentit à lui faire l'aumône de quelques pièces pour raviver sa motivation. La fille était intéressante. Il y avait là la graine d’une débrouillarde comme on en trouve surtout dans les grandes villes, des ces gamines rouées qui finissent souvent dans les bordels ou mariées à de vieux bourgeois bien pourvus. Un fond un peu rusé, piquant, que Lantheïa n’escomptait pas trouver parmi ces insulaires d’une fadeur et d’une prévisibilité désolantes. Elle n'éprouvait nulle sympathie pour ce genre de personnage, mais elle appréciait en artiste le potentiel d’un tel profil, elle qui abhorrait banalités et platitudes. On n’en ferait pas grand-chose par ici, toutefois. Sans doute la damoiselle souris partirait-elle avec le premier naïf venu. Encore faudrait-il bien le choisir et les jeunes filles n’excellaient pas à ce jeu, surtout les provinciales. Celle-ci allait devoir apprendre à se méfier des apparences et Lantheïa était en quelque sorte le maître idéal pour cela, même si on ne lui avait rien demandé...

Elles se séparèrent sur ces entrefaites, prêtes à poursuivre leur partenariat en vue d'un enrichissement plus conséquent.

Le lendemain, Lantheïa changea d’oripeaux et d’apparence pour se rendre en ville à la demeure provisoire de Patte-folle qui filait toujours le parfait amour avec sa traînée zézayante ramassée à l’embarcadère, n’ayant pas encore épuisé son pécule. Elle puisa dans ses affaires laissées là une petite provision de maquillage ainsi que certains accessoires dont elle pressentait avoir bientôt l’usage. Au marché, elle laissa traîner ses oreilles pour recueillir des rumeurs et ragots. On ne parlait pas beaucoup d’elle et c’était bien normal, compte tenu de la nature de ses consultations. Non, ce qui l’intéressait, c’était les nouvelles, les commérages, les on-dit dont elle pourrait abreuver son commerce. Repérer les gens, aussi, pour les identifier le cas échéant. Cela lui servit un peu les jours suivants et sa réputation enfla avec l’utilisation d’informations dont Gilda ne pouvait à l’évidence disposer, elle qui vivait loin de tout. Une poissonnière qui se trouvait bien maligne se vanta d’avoir été immédiatement reconnue comme telle alors même qu’elle s’était soigneusement lavée avant d’aller voir l’augure. Un patron charpentier de renom s’émerveilla de la description physique qui lui fut faite de son fils, objet de ses soucis. Le jeu fit le reste et dès lors que la Souris laissa courir la rumeur qu’une noble en personne consultait la Diseuse, fait appuyé par quelques témoins surpris de ses contacts avec la demoiselle, l’affaire parvint à vivre et se développer d’elle-même. Les dons gagnèrent en quantité et qualité et la demoiselle Farman entendit parler de « Gilda » par ses suivantes émerveillées, ce qui conforta son intention de la revoir. Ainsi fut fait et les choses se passant bien, Lantheïa commença à prendre langue avec des capitaines de vaisseaux pour planifier son départ. L’or toutefois commençant à colorer l’intérieur de sa bourse lui donnait le sentiment qu’il n’était plus si vital de se presser et qu’elle pouvait bien faire un peu l’huître si cela lui permettait ensuite d’investir pour monter une troupe décente.

C’était un pari risqué toutefois car elle savait d’expérience que ce genre de pratique ne perdurait jamais bien longtemps à proximité d’un château où la parole d’un septon fait loi en matière spirituelle. Les Farman n’avaient pas tendre réputation et elle n’espérait pas trop d’indulgence malgré le soutien de la population, sachant qu’elle acquérait par son activité une forme de pouvoir qui ne pouvait que déplaire au seigneur local – d’autant plus qu’il ne l’avait pas fait mander : il n’était donc pas lui-même enclin à faire appel à ses services. Elle se tint donc prête à toute éventualité et prit soin de dissimuler son butin en cas d'incursion inopinée de la soldatesque ou d'un certain rongeur dans la grotte dont elle s'absentait parfois ; il faut dire qu'elle n'avait qu'une confiance modérée en sa jeune associée dont l'impatience n'avait d'égale que l'avidité. Et puis, ce n'est pas à un vieux singe qu'on apprend à faire des grimaces : n'avait-elle pas elle-même le projet quelque peu discutable de filer "à la fer-née" en embarquant sans crier gare avec or et bagages, laissant à la donzelle le cadeau précieux mais désagréable d'une leçon de vie durement apprise ? La suite toutefois allait quelque peu bousculer ses plans...
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Message Lun 18 Mar 2013 - 21:08

Méfiance, opportunisme et ténacité étaient les trois mamelles auxquelles la mère de la Souris lui avait appris à téter bien mieux que les siennes et, abreuvée des leçons de vie d'une catin qui en avait vu d'autres, Violain savait faire jouer ses maigres atouts dans bien des situations. Lors du négoce récent quant à toucher un fragment de sa part, la balance penchait de son côté. L'étrangère avait roulé sa bosse dans d'autres pentes plus escarpées, sans nul doute, mais elle avait encore besoin d'elle pour faire venir sa clientèle plutôt que la garde armée, aussi la roublarde miniature avait-elle eu beau jeu d'insister. Elle était repartie avec quelques pièces à croquer, qu'elle avait promptement été coudre dans le revers d'un de ses jupons – habitude qu'elle avait prise depuis qu'elle savait tenir une aiguille. Point de bourse à tirer et point de maladresse possible, qui plus était, elle pouvait sentir le poids de l'argent lui battre les chevilles quant elle marchait. Pour une créature aussi vénale que la petite jeune fille, c'était son plaisir de chaque instant.

Les jours passèrent. Du marché braillard aux servantes des Farman, des soiffards sempiternels aux marins de passage, Belcastel bruissait des ragots ordinaires et des récits rapportés de la Diseuse, qui surprenaient en qualité, en mystère, en prix également. A force de confidences et de petons usés sur le chemin escarpé menant à Gilda, la Souris constatait avec une satisfaction éminente qu'elle n'avait même plus besoin de donner d'elle-même véritablement pour que la rumeur s'entretienne. Sa présence suffisait : elle ne s'était pas cachée de ses accointances et à voir son minois, on se souvenait de la dernière histoire qui faisait les émois des jeunes filles et des vieux briscards. Nul besoin d'exagérer sa mise en scène, elle savourait sa gloire ! Las, on allait même la voir, les mains serrées, le front un peu moite, les lèvres empressées ; comme elle se sentait unique ! Comme elle se pensait maline ! Le sourire large, le menton haut, le regard luisant d'une compassion qui n'était que condescendance, elle confiait quelques mots et promettait, peut-être, si les esprits le voulaient, de guider le venant vers l'oracle. Elle se permettait, après deux huitaines de jours passés, de choisir ses clients et de refuser ceux qu'elle jugeait trop indigents. Pensant donner là plus grande valeur encore à ses passages, elle se félicitait de sa stratégie ; elle aurait été effectivement bonne si elle n'avait pas reposé sur une activité méritant un plus grand secret et moins de notoriété publique. Un septon pouvait souffrir de quelques traditions mal embouchées sans trop gronder, un seigneur pouvait passer sur des manières peu reluisantes tant qu'elles n'étaient pas agitées sous son nez, mais voilà : le trop grand nombre cassait la gêne et changeait les murmures en bavardages, la frustration des plus pauvres nourrissait les ragots d'allégations moins flatteuses au propos de la Diseuse – après tout, les plus grandes salissures sont jetées depuis la fange...

Toute à ses comptes et à ses rêves brillants de joyaux et cousus de fils d'or, la Souris n'écoutait pas les rares avertissements, pas plus qu'elle ne voulait voir les premières écailles ternissant la peinture encore fraîche du tableau de son ascension. Elle s'imaginait déjà quitter le service de son vieux protecteur, crachant sur la porte de la taverne comme dernier pourboire en remerciement des années de soins qu'il avait apportée à une orpheline, fille de putain. Un soir de fin de service, tandis qu'elle était dans l'arrière salle de l'auberge, elle chantonnait sur ces pensées tout en nettoyant une chopine quand la main de celui qu'elle s'imaginait rapidement humilier s’abattit sur son épaule. Elle retint sur sursaut de justesse, la seule surprise qu'elle venait de ressentir suffit à changer son humeur toute joyeuse en magma acide. Elle leva les yeux vers le tavernier, lequel lui fit.
    « Faut qu'on parle, la Souris.
    _Mh ? Pas obligé de froisser ma chemise pour que j'ouvre mes oreilles. »

Elle sentit la main ferme de l'homme se crisper assez fort sur elle. Elle força son sourire et reprit.
    « Mais te vexe pas, je plaisantais.
    _J'ai pas envie de rire,
    lâcha-t-il d'un ton à la fois bas et ferme. J'aime pas du tout ce que j'entends à propos de toi.
    _A propos de moi ?
    Elle battit des cils.
    _Fais l'innocente.
    _Je ne comprends pas.
    _Bordel,
    grinça-t-il en serrant encore davantage sa poigne alors qu'elle esquissait une moue candide, la lui faisant perdre dans une faible plainte. Paraît que tu trafiques avec une sorcière.
    _Une sorcière ! Pas du tout !
    _Alors qu'est-ce que tu branles la nuit ?
    _Personne, déjà, pas comme ma mère.
    _Me fais pas perdre patience, j'en ai plus beaucoup.
    _Tu me fais mal !
    _C'est volontaire. »

Elle soupira par le nez, voulut se dégager de l'étreinte de cette grosse main qui la tenait. Il ne la laissait pas faire, la contraignant plutôt à pivoter sur elle-même pour lui faire face.
    « Mais quoi, à la fin ? J'ai rien fait de mal.
    _J'en suis pas certain. C'est quoi l'affaire ?
    _C'est juste une étrangère qui m'a demandé de lui trouver des gens pour l'écouter.
    _L'écouter dire quoi ?
    _Dire quoi, dire quoi ! Des trucs.
    La main serra. Aïe ! L'avenir.
    _C'est une sorcière ?
    _C'est une oracle !
    _C'est une sorcière. »

La toute jeune fille prit un air buté et menaçant qui ne fit pas grand effet. En son for intérieur, le crachat sur la porte s'était mué en violent poison dans son verre. Oui ! Après tout elle serait loin, assise sur un tas d'or. Autant lui donner une ultime leçon en lui faisant rendre tripes sur son lit de mort. On saurait alors qu'il ne faut jamais injurier Violain ! Ce ne serait pas un meurtre. Ce serait une punition divine ! La secousse que le tavernier lui infligea rompit le flot de ses pensées vengeresses et recroqueviller la tête entre ses épaules, craignant la gifle qu'elle sentait pointer si bien que sa joue lui en cuisait par avance. Perdant brusquement patience devant l'expression de la gamine, il beugla – tant pis pour les clients qui pourraient là entendre.
    « Tu arrêtes tes conneries, Violain ! Je veux plus jamais que tu descendes en ville autrement que pour acheter c'que j'te dis ! Je te préviens et c'est la dernière fois que j't'avertis ! Si jamais j'entends encore une personne, juste une personne me dire que tu bécotes les sorcières, j'te ravine la gueule si fort que tu boufferas mieux par le cul qu'par les lèvres, c'est compris ? »

Un silence se fit, jusque dans la grande salle pourtant toujours percluse de bruits. La souris avait les genoux tremblants et l'expression empreinte d'une terreur qui, cette fois, était sincère. Elle cilla, relevant la tête vers celui qu'elle considérait comme un tyran et qui avait été d'une patience et d'une humanité admirables pour un homme de son extraction. Elle hocha la tête vigoureusement une fois sa stupeur passée, lâcha un misérable petit « oui » et fut relâchée. Il lui rajusta la chemise, semblant presque navré de la voir si misérable et petite. D'une voix un peu moins assurée, mais plus paternelle et quelque part touchant, il lâcha.
    « Finis de nettoyer et couche-toi. »

Elle ne répondit rien, reniflant une bulle de morve qui lui était montée au nez. Deux heures plus tard, cape de laine sur le visage et haine farouche rivée au ventre, elle quittait la taverne en secret, les dents serrées sur son idée de toucher de l'or pour faire la monnaie de son humiliation du soir – elle craignait, également, de ne pas avoir beaucoup d'occasions à l'avenir de s'échapper de cet antre. Persuadée de s'être glissée avec succès dans la pénombre, puisque le tenancier avait annoncé qu'il allait se coucher et qu'elle n'avait entendu dans sa chambre que le silence, elle ne vit pas, deux maisons plus loin, les quatre silhouettes regroupées, pas plus qu'elle n'entendit le tenancier soupirer.
    « Tenez, voilà votre rongeur qui court. J'parie mon froc qu'elle va tout droit vers sa sorcière.
    _Gardez votre pantalon,
    lâcha l'homme, faisant signe aux deux autres. Les Farman vous seront reconnaissants. »

Il leva les yeux au ciel, jetant de l'air par dessus son épaule, expliquant par le geste tout le poids qu'il savait déjà cette gratitude avoir. Les gardes ne relevèrent pas, préférant emboîter le pas vif de la petite jeune fille.

Elle descendit aussi vivement qu'elle le pouvait la voie escarpée menant jusqu'à l'antre de Gilda. Les mains encore frémissantes, les lèvres rouges d'avoir été mordues mille fois, les reins emplis d'une détermination noire quant à serrer dans ses mains le plus grand nombre de ces sphères brillantes qui lui procuraient tant de joie, l'adolescente ne se retint de courir que par son légendaire instinct de survie, qui l'empêcha de risquer de se rompre une jambe ou l'échine dans une précipitation idiote, bien que tentante. Elle était passablement lente, de fait ; ses poursuivants ne furent pas semés et, malheureusement pour elle, elle était si concentrée sur ses propres pas qu'elle ne pensa pas à jeter un regard en arrière. Les vagues buvaient le bruit des pas lourds des hommes en arrière, achevant de les dissimuler à son attention. Elle perça le seuil de la grotte de Gilda sans avoir la plus petite conscience de leur présence. Elle s'était recomposé un air sûr, serein, professionnel pour ainsi dire ; il ne s'agissait pas d'avertir trop vite la diseuse qu'il y avait quelques rouages de grippés ou qu'elle risquait de ne plus lui amener personne, ce qui aurait serré les doigts qu'elle savait déjà crochus de sa mécène autour de leur bourse commune. Tout sourire, toute mignonne, elle se montra, plutôt que de tousser ou de héler comme la première fois, elle força sa voix à être à peu près mélodieuse pour lancer.
    « Gilda ! Gilda, c'est moi, je suis de retour. Bonsoir ! »

Elle brossa ses hanches étroites des deux mains, feignant de l'aisance, se donnant de la contenance. Inspirant l'air marin et retenant un éternuement de lui casser son effet, elle balaya la pénombre des lieux et ajouta après quelques secondes.
    « Je me disais, il y a eu beaucoup de monde, on pourrait peut-être refaire le partage. C'est que j'avais dans l'idée de prendre une bière nouvelle, de faire un beau menu, pour l'auberge, vous voyez ; je pourrais glisser quelques mots à la ronde, ça ramènerait du meilleur monde, ça retomberait vite dans les finances. »

C'était le prétexte qu'elle avait trouvé en chemin, idée, d'ailleurs, qu'elle comptait réaliser pour moitié, même si elle en payerait moins que sa part : à donner un peu au tavernier, elle comptait l'amadouer, le noyer de clientèle une poignée de soir et espérer que l'alcool et la viande grasse lui inspireraient une bienfaisante amnésie. Elle songeait moins à respecter son engagement envers la diseuse quant à lui rapporter des proies, à vrai dire elle comptait plutôt l'allécher pour grappiller une belle part et peut-être la dénoncer pour blanchir ses jupons. L'air du soir lui avait fait réaliser qu'il n'y aurait sans doute pas assez de fond pour lui faire quitter l'île avec une cassette pleine de trésors, aussi valait-il mieux ne pas empoisonner son propre trou de souris avant l'heure. Elle entrouvrit les lèvres, voulant ajouter des arguments à son charme juvénile ; à peine le premier mot de sa belle diatribe tomba-il qu'elle entendit un pied faire crisser la pierraille derrière elle.
    « C'est intéressant à entendre, tout ça. »

Un cri étranglé surgit de sa gorge, aigu et résonnant ça et là ; persuadée d'avoir la mort aux trousses, elle fila spontanément derrière Gilda. Devant la grotte, se tenaient les trois hommes de la garde des Farman, assez massifs et installés pour couper tout repli vers la falaise. Celui qui avait parlé s'avança d'un demi pas, pas exactement menaçant, mais passablement goguenard : une fillette, une assez vieille femme, pas de quoi l'effrayer. Il aurait été seul, peut-être, mais ils étaient plus nombreux, d'autant plus si on comptait leurs armes : quand bien même ils auraient prête foi aux rumeurs quant à l'ensorcellement des lieux, un soldat avait tendance à placer sa ferveur dans sa lame plutôt que dans des superstitions dans pareils cas. La souris pinça les lèvres, blême, se faisant aussi petite qu'on pouvait l'être. C'était une mauvaise soirée.
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Lantheïa
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♦ Missives : 793
♦ Missives Aventure : 42
♦ Age : 37
♦ Date de Naissance : 25/09/1980
♦ Arrivée à Westeros : 19/08/2012
♦ Célébrité : Joëlle Sevilla dans 'Kaamelott'
♦ Copyright : Avatar by me & signature by Sargon ♥
♦ Doublons : Alysanne Florent, Danelle Lothston, Vyrgil Vyrwel
♦ Age du Personnage : Pas loin de la cinquantaine.
♦ Mariage : Avec la scène.
♦ Lieu : Port-Lannis
♦ Liens Utiles : Ma vie de baladine
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Mes marionnettes
Mes dons d'artiste
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Message Lun 25 Mar 2013 - 15:20

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Elle en voyait enfin le bout, de son calvaire, ce séjour dans l’enfer monotone d’une bourgade vivant au rythme des marées. Elle en voyait enfin le bout tel un pèlerin apercevant au loin la ville sainte de Villevieille ou le Grand Septuaire de Baelor. Elle en voyait le bout, oui, et elle était prête à bondir à pieds joints dans la cale du premier rafiot en partance. Port-Lannis ! Port-Lannis l’appelait et chaque fibre de son être résonnait de cet appel. La civilisation était à portée de vaisseau ! Derrière elle, bientôt, l’ennui inénarrable et la fadeur insondable de ces indigènes provinciaux parmi les provinciaux ! Une fois de plus, elle avait joué grand jeu et transformé la crédulité en or.

Prête à rouler son associée comme ses clients dans la farine, avec les meilleures intentions du monde – une distraction excitante, un beau spectacle et une bonne leçon de vie, tout cela valait bien quelques pièces promptement regagnées - elle avait repéré un navire répondant à ses critères. La discrétion toutefois était de mise car il lui serait malaisé de filer à la fer-née si d’aventure son acolyte soupçonnait ses intentions. Elle se trouvait après tout en terrain non conquis et la souricette aurait beau jeu de lui tirer le tapis sous les pieds en cas de… divergence. Rien n’indiquait d’ailleurs que la donzelle ne nourrissait pas de sournois desseins à son égard, même si cette éventualité restait improbable – rares étaient les souillons de taverne à voir bien plus loin que le bout de leur nez, tout spécialement si ce nez se trouvait occupé à flairer un appât prometteur…

L’irruption de la damoiselle Souris en son antre, un peu plus tôt qu’elle ne l’avait prévue, dérangea donc quelque peu notre saltimbanque dans son programme bien établi. Il était tard et elle comptait se coucher après sa dernière consultation, mais voilà que la fille revenait prononcer cet horrible mot de « partage » dans la lueur inquiétante d’un feu mourant. Cela ne plaisait pas aux esprits. Cela ne leur plaisait pas du tout. Elle épia la gamine d’un œil perçant en se demandant si une petite démonstration de colère divine ne la convaincrait pas de patienter encore deux jours. Après tout, elle n’avait jamais vraiment prétendu être quelqu’un d’autre que Gilda la Diseuse. Un peu de poudre de théâtre pour colorer les flammes, associée à son meilleur jeu de possédée, pouvaient impacter avec force, dans un décor pareil, un jeune esprit supposément impressionnable. Elle avait même bricolé une petite machinerie basique à base de fil et contrepoids pour simuler la lévitation de la statuette du Ferrant, à ses heures perdues. Mais ce joli plan qui se déployait dans son esprit vola en fumée avant même que Violain n’ait terminé son charmant petit discours plein de beaux arguments. Trois gaillards armés en livrée officielle venaient de faire passer leur rencontre d’ « intime » à « désagréablement publique ».

L’affaire toute entière commençait à sentir mauvais, et ça n’était pas à cause de la soupe d’algues et de morue que lui avait laissée sa dernière cliente.

« Eh bien, il semblerait que nous ayons des invités. »

Elle s’était redressée, sortant légèrement de l’ombre. Avec toute sa carrure et cette inaltérable suffisance assise par des années de performance publique, elle leur fit face, dignement, telle une châtelaine accueillant une bande de chevaliers errants. Une châtelaine vêtue de guenilles, de coquillages et de varech, mais une châtelaine tout de même. Elle tapota l’épaule de la Souris réfugiée derrière elle, moins par envie sincère de la rassurer que par cohérence avec le personnage qu’elle endossait à présent, celui d’une oracle investie de la majesté des prêtres, et non d’une vile charlatane. Son regard sombre et intense affrontait sans agressivité ni faiblesse celui du garde le plus avancé. « Je suppose que vous n’êtes pas ici pour me consulter. » Leur attitude ne laissait guère planer le doute. « En ce cas, allons droit au fait » dit-elle avec une apparente résignation censée témoigner d’une grande lucidité et d’un tempérament conciliant. Elle s’attendait à tout et son regard ne les quittait pas. Ils allaient peut-être les battre et prendre leur butin. Elle ne devrait pas se défendre si elle voulait survivre. Toutefois s’ils étaient partis pour la tuer directement, elle se tenait prête à utiliser le bâton qui reposait à portée de sa main. Décoder leurs intentions était crucial à ce stade. Elle plissa les yeux, étudiant leur posture, leurs mimiques. Ce n’était pas un public ouvertement agressif. Ils semblaient plutôt amusés. Elle se détendit légèrement. Peut-être que c’était de brave gars et pas des brutes. Elle avait connu toutes sortes de gardes au cours de ses pérégrinations. Avec certains, on pouvait s’arranger. Avec d’autres, il valait mieux prier. Dans le doute, elle adressa une muette supplication au Ferrant. Patron, me lâchez pas sur ce coup-là. Un beau numéro mérite rétribution. Et j’ai encore bien des pièces à monter. Trop de rôles à jouer. Me lâchez pas. Faîtes-le pour l’art, au moins, si ce n’est pour l’artiste. Même avec toute son arrogance il lui était difficile d’émettre l’argument de son propre génie théâtral pour convaincre une divinité de lui venir en aide – après tout, les dieux n’avaient pas vraiment des critères de comparaison humains, qu’est-ce qu’ils savaient de la difficulté de jouer Danny Flint, ou de monter un numéro capable de faire rire un Nordien ?

« Directe, hein ? Au moins, on ne perdra pas de temps à écouter des justifications bardées de charabia ésotérique. » Le moins impressionnant des trois hommes semblait aussi le plus assuré et même si sa livrée ne permettait pas vraiment de déterminer son statut, Lantheïa le classa aussitôt comme l’officier en charge. « On a entendu de drôles de choses sur vous deux. Paraît que vous mettez des fariboles dans la tête des braves gens. Que vous les détournez de la vraie foi pour mieux leur vider les poches. »

Lantheïa ne cilla pas. « Que voulez-vous que je vous dise ? Le monde grouille de voleurs et de faux diseurs de bonne aventure et votre travail ne consiste vraisemblablement pas à trier le bon grain de l’ivraie. Je partirai si vous l’ordonnez. »

« On va d’abord fouiller cet endroit pour être sûrs que tu caches pas des bébés à sacrifier ou d’autres saloperies du même tonneau. » Le sourire soulignant ses paroles indiquait davantage l’espoir d’une saisie de nature pécuniaire. Lantheïa inclina la tête avec grâce, toute affreuse qu’elle fût, et s’écarta avec humilité, attirant la jeune fille à elle comme une mère oie couvant son oison.

La fouille ne dura pas très longtemps, compte tenu de la taille de la grotte et de ses maigres possessions. Même une palpation réticente de sa propre personne à travers les guenilles souillées ne révéla rien d’appétissant. Dépités, les trois hommes comptèrent quelques sous dans la paume de leurs mains, deux cerfs d’argent et davantage de cadeaux plus ou moins utiles dont une bonne partie sous forme de nourriture et de boisson. Ils embarquèrent un tonnelet de bière et s’arrêtèrent à l’entrée en grommelant. « Faut croire que les temps sont durs pour tout le monde » dit le chef présumé d’un air suspicieux. « Mais d’une manière ou d’une autre, y a pas de place pour des mendiants dans ton genre à Belcastel. On a déjà ce qu’il faut, question prédicateurs. Tu débarrasses le plancher d’ici demain soir et je ne veux plus entendre parler de toi par ici, sous un nom ou sous un autre. La Souris, t’as intérêt à te tenir à carreau. Les langues trop bien pendues, ça se coupe, ça s’arrache, ou pire ; les Farman manquent pas d’imagination en matière de justice. Peut-être que si tu apprends à jaser au bénéfice de la communauté, on pourra fermer les yeux là-dessus. » Attendait-il que la petite lui donne quelques renseignements sur les fauteurs de trouble de la bourgade ? Elle avait des yeux et des oreilles pour voir et entendre bien des choses dans sa taverne, cela pouvait lui servir à se racheter une conduite. Mais peut-être passeraient-ils l’éponge sans même attendre quelque chose en échange. Ce n’était qu’une gamine, après tout. Et plutôt charmante à sa façon. Lantheïa ne s’en faisait pas vraiment pour elle. Elle s’en faisait rarement pour qui que ce soit d’autre qu’elle-même. Est-ce que la fille pouvait lui nuire, maintenant ? Elle n’aurait rien de mieux à révéler que ce qu’ils savaient déjà, à l’évidence. Elle n’était pas une menace. Mais elle pouvait l’espionner. Il fallait rester prudente. La véritable cagnotte était en lieu sûr et la saltimbanque n’avait pas l’intention de se le faire soutirer par la garde.

Violain n’avait pas osé intervenir et Lantheïa jugeait que ça n’était pas plus mal compte tenu de son inexpérience. Un mot malheureux et le tomber de rideau aurait pu être désastreux. Bien sûr son petit spectacle avait tourné au vinaigre mais au moins s’en sortait-elle indemne, une fois de plus, malgré une mandale et quelques insultes du garde qui avait été chargé de la fouiller et n’avait pas goûté l’exercice. Elle allait pouvoir reprendre ses plans là où elle les avait laissés. Enfin… presque. Elle ne pouvait oublier que Violain était au courant de son départ proche. Et du fait que la moisson avait été meilleure que les gardes ne le pensaient. Eux-mêmes le soupçonnaient peut-être, mais il était plus malin de la laisser courir à une éventuelle cachette que de la torturer dans l’espoir qu’elle la révèle - moins fatigant, plus efficace. Elle devait ajuster sa stratégie en conséquence.

« On dirait qu’il est temps de lever l’ancre. Vous me voyez navrée de la fin inopinée de notre collaboration. Les esprits auront encore bien des choses à dire en d’autres lieux, sous d’autres cieux… Je crois qu’un des navires de commerce part demain dans la journée. Si vous ne voulez pas me manquer, retrouvez-moi à l’aube à la maison de Jana près du port. C’est une fille de mauvaise vie qui a… hum… » Elle cracha le mot avec acrimonie : « …la bonté de garder chez elle mes affaires personnelles. Nous pourrons nous dire adieu plus convenablement là-bas. » Violain pourrait bien la suivre si elle voulait, elle la verrait se rendre à l’endroit annoncé. Et aucun navire n’appareillait aussi tôt. La proposition semblait pour le moins franche et équitable. Quant aux gardes, ils pouvaient toujours refaire leur apparition chez la prostituée, ils auraient quelque chose à se mettre sous la main, mais pas de quoi l’appauvrir. Elle avait plus d’un tour – et plus d’un accessoire - dans son sac.
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Message Jeu 25 Avr 2013 - 21:49

HRP:
 

Il y avait deux choses que la Souris abhorrait plus que tout : le mépris à son endroit et la peur quand elle la ressentait. Si elle pouvait souffrir d'être pauvre, crottée, invisible, prise pour une adorable idiote ou simplement pour une jeune fille bientôt en fleur et d'une importance toute relative, elle répugnait viscéralement à ce qu'on la rabaisse à la fange dont elle n'avait de cesse que de s'extraire, à ce qu'on la rabroue, à ce qu'on dédaigne les efforts considérables qu'elle pouvait amonceler dans le seul but de sourire à autrui plutôt que de l'empoisonner, parce qu'elle considérait comme une grande magnanimité chez elle ; si elle pouvait endurer la fatigue, la peine, la solitude ou l'ennui, elle détestait avoir peur. Elle était d'un naturel courageux, voire intrépide, elle avait l'audace qu'il fallait pour avoir du succès ou une vie bien courte, elle avait suffisamment de ressources ou d'imagination pour tout tourner à son avantage en son for intérieur, s'évertuant à ne se voir que des qualités et des opportunités là où il n'y avait guère que de la boue, mais quand elle était effrayée, la souris n'avait pas d'autres perspectives que le rebord du trou dans lequel elle voulait se terrer. Et là, elle était terrifiée. Adieu, veaux, vaches, cochons, pièces d'or ! Adieu chantage, au revoir innocence de façade, bon vent témoignage changeant la complicité traîtresse en dénonciation loyale, elle était prise la main dans le sac, le museau sur la tome, la robe dans le foin ; elle se voyait déjà chassée de l'auberge qui lui tenait lieu de refuge, battue par les gardes, moquée demain par les poivrots qui l'admiraient hier, bientôt contrainte de suivre la voie de sa mère et finissant vieille chose dans une rue du port, le ventre mou, flasque et usé par des grossesses qui lui auront flaqué des hontes braillardes qu'elle n'aurait pas eu la douceur de noyer. Ses pensées s'emballaient, elle sanglotait presque, réfléchissant à tout rompre sur comment supplier, que dire, pour que rien ne soit su et que pas le moindre murmure ne surgisse de la grotte, quitte à ce qu'ils lapident ensemble la Diseuse, quand bien même ils voudraient qu'elle l'achève elle-même, les yeux dans les yeux et les cauchemars assurés pour les dix prochaines années ; elle ne trouvait rien. Rien, rien, rien ! Elle était paniquée, elle était hors d'elle, elle ne trouvait nulle part où se cacher, aucun mot pour lui servir de bouclier, d'excuse ou de parade. Elle désespérait tant et si bien qu'elle ne s'aperçut pas que la dénommée Gilda l'abritait de son corps noueux, elle s'estimait déjà si cuite qu'elle ne devina pas tout de suite que la température était redevenue raisonnable.

Elle cilla lorsqu'elle s'en rendit compte et, aussitôt, de cette façon remarquable qui était la sienne de changer d'humeur plus vite qu'une catin de Port Real ne retroussait sa jupe, la souris se remit à croire en elle, en son avenir, et en la bêtise des gardes. Assurément ! Pouah ! Elle trouverait bien le moyen de s'en sortir. Évidemment ! Quand bien même il l'apprendrait, il lui suffirait de dire au tenancier de l'auberge qu'elle n'avait fait ce détour que pour jeter ses propres maléfices aux pieds de la sorcière, lui signifiant qu'elle avait compris ce qu'elle désirait d'elle et qu'elle ne s'éloignerait plus de la voie lumineuse ouverte par les Sept qu'elle avait, bien malgré elle, ça oui ! Quitté un temps, trompée par les lueurs d'un blanc faux d'une diseuse possédée par des esprits mauvais. Ça, ou récurer le vomi en silence et avec le sourire durant une poignée de lunes. De toute façon, il avait besoin d'elle, elle était le sel de son établissement – du moins en était-elle redevenue certaine. Elle resta, toutefois, tout aussi silencieuse, petite, lénifiée par la peur la plus saine – du moins, maintenant, dans l'attitude – et garda son sourire bien serré dans ses entrailles.

Fi d'égide pour s'abriter ! La femme mûre s'en chargeait elle-même. Sans doute que le fait de se projeter en figure maternelle et protectrice faisait partie de la propre stratégie de défense de la diseuse, dont la voix était douce, chantait la sagesse et l'abnégation, là où la souris l'avait entendue bien plus sifflante et épaissie par une avarice prononcée ; peu lui importait en l’occurrence. Ça la servait, elle pouvait bien se fendre de lui concéder cette attitude, surtout lorsque la soldatesque goguenarde se fendit de prendre son tribu sur le salaire de la voyante – et encore davantage quand vint s'écraser une gifle sur le visage marqué par le temps de sa mécène. Non, vraiment, elle lui laissait toute la gloire de cette scène, se contentant de figurer. On l'oubliait assez, toute petite, toute risible, toute jeunette ; le garde se contenta de la remuer pour voir si elle n'était pas assise sur une pièce d'or et de soulever sa cape pour mirer si elle n'en gardait pas un sac, en guise d'inspection. Ils n'eurent pas ce dédain envers la grotte ou sa malheureuse aînée. Ah, hélas, mille fois hélas, ils pillaient impunément le trésor de guerre que le petit rongeur voyait déjà lui revenir ! Ah, sinistre fin des combattants de l'astuce, spoliés par la force inique et brutasse de quatre idiots qui n'avaient été que chanceux ! Triste destin pour ce tonnelet, dont elle n'aurait pourtant pas tiré grand intérêt un autre jour mais, puisqu'il était pris à Gilda, donc qu'il lui était volé à elle – oui ! – son cœur soupirait après ses contours ronds comme il aurait du, à son âge, s'éprendre du visage d'un chevalier de passage ou de quelque nobliau de campagne, dont le cousinage si lointain avec la lignée première faisait oublier quelques manières et lui aurait permis de poser la main sur une roturière sans trop craindre de crachats. Violain était de celles qui trouvaient la beauté principalement dans les visages frappés sur les pièces de monnaie. Le siège que les soldats avaient entamé montra des signes de délitement et ils allaient lever le camp, heureux de leur butin de fortune valant tout juste le déplacement ; elle hocha la tête avec vigueur lorsqu'ils lui montrèrent d'eux-mêmes une porte de sortie ornée de promesses de jours meilleurs, insinuant qu'elle pourrait être récompensée si elle glissait quelques mots en l'honneur des Farman plutôt qu'envers des saltimbanques.

Ils partirent enfin. Le bilan de tout ceci n'était pas formidablement bon, à tout le moins il n'était pas particulièrement désastreux. Certes ! Elle n'avait pas gagné la fortune qui aurait fermé la tombe de son tyran d'aubergiste, certes ! Elle n'avait pas encore taillé son prochain corsage dans des fils croisés d'or et d'argent, certes ! Elle s'était accolé une certaine réputation quant aux sorcières et aux secrets d'un genre particulier et assez peu en odeur de sainteté, mais voilà : elle s'était découvert une assez belle influence, elle n'avait pas pris de coups, avait été tout juste secouée, elle avait déniché quelques petites lueurs à changer en bijoux brillants à l'avenir et il lui restait encore une scène à jouer, en face à face final avec son professeur de chant. Restait à déterminer laquelle des deux ferait le meilleur maître-chanteur. Sur un « oui bien sûr, j'y serai Gilda, » mielleux, suave et plein de sous entendus aussi juvéniles que rapaces, Violain s'esquiva de ce trou pierreux, soulagée, quelque part, de savoir qu'elle gravissait cette pente moite et rocailleuse pour la dernière fois.

Tout le long du chemin, elle se félicita encore de ne pas avoir ramassé de toise, s'enorgueillissant de la blancheur de sa peau ; tout le reste de la nuit durant, elle maudit son derrière de lui cuire autant. Le tavernier avait guetté son retour et lui avait exprimé relativement directement toute l'expression de ses sentiments désappointés quant à sa désobéissance. Au tout petit matin, elle sortit de l'auberge de son enfance, assurée visuellement cette fois du sommeil épais de son batteur de popotin – il avait l'endormissement profond et durable et, sachant qu'il avait veillé son retour un long moment, il ne serait pas éveillé avant la moitié de la matinée au plus tôt. Elle avait le temps d'aller régler sa dernière affaire avant le tombé de rideau et le retour à sa vie plus commune et moins palpitante ; que le rendez-vous fut donné dans le logis d'une gourgandine n'était pas pour amoindrir le tranchant de son humeur ou de son avidité. Elle craignit un instant, lorsqu'elle toucha au port plongé dans la bruine de l'aurore, que la diseuse ne lui ait fait faux bond et soit en ce moment même assise à l'arrière de la première barque de pêcheur qui l'emmènerait à quelques encablures de là, mais c'était une appréhension assez vaine : il aurait fallu qu'elle soit éprise de l'Étranger pour ainsi risquer de périr si sottement pour ne fuir qu'une gamine maigrelette, nul navire plus épais n'allant prendre le risque de quitter le port avant que le jour ne soit plus installé. Tout doute quitta ses épaules qui se roulèrent de contentement lorsque les yeux du petit rongeur perfide se posèrent sur la silhouette maigre et élancée de la diseuse qui, auprès de la demeure dite, l'attendait. Il y avait, à la fenêtre, une femme dodue qui les guettait, ainsi qu'un visage masculin et sec ; la souris ne leur darda qu'un regard passant avant de lisser le rebord de sa cape sale comme l'azurait fait une lady contrainte de franchir une ruelle jonchée des pires déchets humains extraits de la roture. Elle releva un sourire mignard et un visage impeccable de candeur vers la diseuse, minaudant un.
    « Venez Gilda, il faut avancer vers les bateaux, je ne voudrais pas vous mettre en retard. »

qui ne signifiait pas réellement qu'elle avait le plus petit souci du confort de celle qui avait été sa mécène un petit temps, mais plutôt celui de n'être pas longtemps vue en sa compagnie, en tous cas pas auprès d'une gourgandine ou de son régulier, puis aussi de s'assurer que la sorcière parte rapidement. Sa tranquillité ne serait retrouvée qu'à ce prix et, maintenant que Gilda ne lui rapporterait rien de plus que ce qu'elle lui devait, hé bien ! Qu'elle parte vite ! Elle ne la regretterait pas vraiment elle. Elle soupirait après son or, ses leçons, sa célébrité, mais pas la personne – c'était bien trop lui demander.

La femme était chargée et l'enfant avait pour rare qualité d'être assez travailleuse, aussi l'aida-t-elle à transbahuter son chariot au travers des quelques pas qui la séparaient du navire qui emporterait espoirs et maléfices – Violain en profita pour furtivement s'interroger sur le contenu des effets de Gilda, ainsi qu'étancher sa soif de savoirs aussi discrètement qu'elle le put. Les embruns leur fouettaient le visage, la mer se découvrait, les alaises creusées s'éventraient sur le port et quelques voiles imitaient sur le ciel des nuages carrés. D'une voix gentille et sucrée, le rongeur glissa avec malice.
    « J'espère qu'entre ma part et le coût du voyage, il vous restera quand même quelque chose de votre passage. »

Rien n'était plus hypocrite, elle en ricanait même dans ses entrailles – vilaine Violain. Mais elle avait sur le visage un air si doux, une expression si juvénile, si adorable, que même à l'avoir vue agir, que même après l'avoir entendu enjôler, on pouvait se prendre à son jeu et s'empêtrer dans ses filets. Sur l'instant, on pouvait la croire gentille – soucieuse, déjà nostalgique, même, de la relation de maître à élève qu'elles avaient tout juste eu le temps d'esquisser. Elle ralentit son pas toutefois, épaules tournées vers Gilda, pas léger, humeur candide : tout dans sa physionomie témoignait du charme de l'enfance et de l'envie de recevoir son du. Même sans être dupe – et il fallait bien s'y connaître pour ne pas être piégé – un connaisseur pouvait apprécier le tour de force qu'elle réalisait, quant à mêler l’extorsion de dividendes et l'innocence la mieux maquillée.
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Lantheïa
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Message Dim 28 Avr 2013 - 17:43



La petite partie, la saltimbanque se retourna et contempla son décor une dernière fois. Un soupir fusa à la perspective de défaire seule cet agencement, mais elle avait ses raisons de laisser filer la Souris, et elle n'allait pas revenir là-dessus. On ne révèle pas ses petits secrets à une complice toute neuve dont la loyauté est aussi sûre qu'un temps clément et ensoleillé dans les Iles de Fer. Elle retroussa ses manches et s'attela à la tâche. Il était décidément temps qu'elle rejoigne ou qu'elle forme une nouvelle troupe avec laquelle satisfaire ses ambitions et partager ses corvées. Peut-être que sa chance l'attendait à Port-Lannis. C'est qu'elle la faisait languir depuis des lunes, cette garce. Lantheïa avait bien l'intention de la traquer et la secouer jusqu'à ce que tout l'or dû à son talent tombe à ses pieds. Ne lui avait été lâchée ici qu'une aumône tout juste suffisante pour prendre un nouveau départ. Mais elle savait cultiver son jardin, faire fructifier ses gains. Un bon investissement en matériel, un choix judicieux de comparses, et le vent allait tourner, ça oui, que le destin s'y colle ou non. Après tout, elle le savait bien, on ne pouvait compter que sur soi-même. Et les dieux, de temps en temps, rectifia-t-elle, juste au cas où elle aurait pensé un peu trop fort au goût du Ferrant ou de n'importe quelle autre entité susceptible de porter attention aux ruminations oiseuses d'une baladine. Elle eut un petit signe devant la statuette et la rangea précautionneusement dans son bagage.

Il ne lui fallut pas bien longtemps pour démonter et empaqueter de ses bras vigoureux et de ses mains agiles les accessoires et babioles qui avaient servi de matrice à Gilda - paix à son âme. Elle se changea, plia ses effets puis tapota avec une satisfaction mélancolique le sac sanglé, comme si elle venait de mettre une vieille tante en terre. Son manteau usé sur les épaules, elle enfila le sac en bandoulière, empoigna son bâton de marche, et d'un pas alerte quitta la grotte pour ne plus jamais y revenir.

Sur la plage gravillonneuse en contrebas, elle récupéra dans une anfractuosité de roche, à la lumière vacillante d'une torche, le paquet dissimulé là, après s'être assurée qu'aucun intrus mal intentionné ne pouvait la voir depuis le chemin. Elle fourra le lot dans ses affaires et reprit sa route, non sans avoir lancé un long regard assassin à la masse sombre de la mer du Crépuscule qui semblait l'accuser d'on-ne-sait-quoi, avec ses soupirs titanesques et ses plaintes lancinantes. Elle n'était pas une femme de la mer. Ni même une femme de la terre. Elle avait toujours été faite pour les étoiles, une comète fulgurante et fugitive échappant à la médiocrité. De cela elle était convaincue, et on aurait pu broyer du fer sous la meule de cette conviction.

Sa torche la ramena sans accident au port. Patte-Folle ne l'attendait pas à cette heure et elle dût faire rentrer ce petit changement de plan dans son crâne, ou plutôt dans ses côtes où son bâton vint se loger avec une désagréable précision. Jana la rouquine zézayante n'opposa pas d'arguments à ceux de Lantheïa, constatant leur solidité, et notre saltimbanque se trouva bientôt installée parmi ses affaires en attente, laissant les amants reprendre leurs activités nocturnes sur paillasse. Elle dissimula alors son pactole dans une pochette en cuir plate où les pièces ne glissaient point et donc ne tintaient pas, puis planqua cette pochette dans un bagage à double fond. Enfin, de ses autres affaires entassées pêle-mêle dans un coin poussiéreux du taudis, elle tira un petit sac de toile tintant qu'elle entrouvrit.

A la lumière chiche d'une petite bougie, elle déballa et compta une poignée de fausses pièces d'argent. Un trésor de théâtre. Mais pas que. Les pièces de théâtre n'avaient besoin que d'un coup de vernis brillant et quelques onces de ferraille pour produire un effet réaliste à distance. Celles-ci étaient davantage travaillées, car la comédienne jouait souvent ailleurs que sur scène, et ses spectateurs devaient être induits en erreur de près comme de loin, surtout s'ils ignoraient participer à son numéro, comme les habitants de Belcastel... bien sûr, un examen attentif ne manquerait pas de révéler la supercherie - le dessin sur les pièces omettait certains détails, le poids dépassait légèrement celui des vraies, et la couleur à bien y regarder ne reflétait pas la lumière comme du bon argent - mais un coup d’œil, un coup de dent ou une rapide palpation ne révèlerait pas le pot-aux-roses, surtout dans la clarté malingre de l'aube. Restait à mettre de côté la part dont elle allait se séparer, et l'affaire serait entendue.

« Ne soyons pas trop généreuse tout de même »
mâchonna l'artiste entre ses dents. Une bonne filouterie, comme un vin fort, suppose un dosage bien calculé si l'on veut en savourer les effets, sans en subir le contrecoup. Concentrée, Lantheïa réunit un petit butin que Violain jugerait vraisemblablement raisonnable, et glissa au milieu de ce trésor de dupe un authentique cerf d'argent – le juste salaire d'une débutante, de son point de vue. Le plus précieux, bien sûr, restait cette leçon de vie qui ne pourrait qu'être utile à un rongeur avide en devenir. Le véritable cerf serait comme un maître-étalon qui lui ferait prendre conscience, lorsqu'elle étalerait et empilerait les pièces dans la pénombre de sa tanière, de la fausseté des autres. Ainsi ne courrait-elle pas le risque de tenter de payer qui que ce soit avec cette monnaie de théâtre, et apprendrait-elle à se méfier des cadeaux et promesses d'inconnus, surtout ceux faisant commerce de leur charme (au singulier). Oh, cela serait dur, Lantheïa n'en doutait pas, mais la vie ne récompensait pas les naïfs, et il fallait bien prendre quelques coups et claques, quand on était né dans la boue, pour espérer s'en sortir avant d'être écrasé par les sabots d'un destrier ou les roues d'une charrette de marchand. Les chatons perdus qui restaient là inconscients des efforts et de la vigilance nécessaires à leur survie et leur élévation, ne faisaient pas long feu dans ce merdier. Elle se sentait donc l'âme particulièrement généreuse en mettant la dernière main à cet attrape-nigaud et c'est sans aucun scrupule ni complexe qu'elle se roula en boule dans sa couverture pour dormir.

L'aube vint trop vite, comme toujours, et plus encore que d'habitude après cette courte nuit, mais elle avait encore dormi du sommeil du juste et se sentait d'attaque pour subir les affres d'un voyage en mer. La Souris l'accueillit à la sortie du taudis et l'aida à manœuvrer sa petite charrette à bras, ou sa brouette à bric-à-brac comme la désignait Patte-Folle. La donzelle était tout sourire et cajolerie, son minois aussi mignon et innocent que celui d'un chaton se frottant aux mollets d'une cuisinière. Quelque chose comme l'expérience du jeu laissait Lantheïa sur la réserve, à moins que ce ne fut son immunité naturelle au pouvoir gâtifiant des chatons et risettes de nourrissons. Il faut dire qu'elle avait commencé son existence parmi les laissés-pour-compte, orpheline disputant sa pitance à d'autre orphelins, bipèdes comme quadrupèdes ; elle n'avait donc jamais eu de scrupule à mettre un gnon à qui que ce soit lorsque la situation l'exigeait, adorable trogne ou pas.

Pour l'heure, toutefois, il n'était pas question de gnon, la Souris versant dans ses oreilles des paroles onctueuses, et ne lui ayant donné nul grief à son encontre. Bien au contraire, elle savourait ce moment, et ce d'autant plus qu'elle en connaissait l'issue. Lorsque sa compagne lui fit part de sa compassion, qui avait peu de chances d'être tout à fait sincère compte tenu de la cupidité dont elle avait fait montre jusque-là, Lantheïa hocha la tête d'un air approbateur, non par reconnaissance, mais en juge appréciatif de la performance. On y était, on y croyait, elle avait envie de s'asseoir et de battre des mains. Dommage de laisser cette étincelle s'éteindre dans le brouillard d'une île oubliée des Sept, mais engager la fille à cet instant ne lui aurait rapporté aucun bénéfice. Et elle avait la ferme intention de ne jamais remettre les pieds à Belle-Ile. Tant pis pour l'art, et tant pis pour la fille ; elle n'était pas du genre à s’appesantir inutilement sur les misères de son prochain.

« Comme c'est gentil à vous de vous inquiéter d'une pauvre Diseuse. Mais ne vous mettez pas martel en tête, ma chère Violain... je ne suis qu'une humble voyageuse aux besoins des plus modestes. Une fois sur le continent, je retomberai vite sur mes pattes. Comme toujours. » Sentant venir le moment de faire ses adieux, elle extirpa de son manteau son sac à malice et le lança à la Souris, ne doutant pas que celle-ci eût l’œil assez vif et la patte assez preste pour le cueillir au vol entre ses petites griffes. « Voici pour vous ! Je ne doute pas que le contenu de cette bourse vous soit utile. Tâchez de la garder à l'abri des regards. » Elle inclina la tête de côté, guettant la réaction de l'escroquée, et commenta tout tranquillement, bien que ses mots eussent toutes les chances de tomber à l'eau : « Si un jour vous décidez de voir un peu le monde au-delà de cette île, arrêtez-vous dans une auberge de Port-Lannis qu'on nomme le Pied-de-nez. Les saltimbanques de passage aiment s'y retrouver. Je gage que certains d'entre eux apprécieraient à sa juste valeur votre... talent pour le chant. »

Elle eut un petit clin d’œil, adressa à sa comparse d'hier une révérence théâtrale, et tourna les talons dans une de ces envolées de cape dont elle couronnait ses meilleures sorties de scène. Les planches de la passerelle qui la menaient au navire salvateur grincèrent sous ses souliers usés alors qu'elle s'éloignait du quai. La bruine matinale encollait ses cheveux revêches et l'air marin n'avait jamais semblé aussi plaisant à respirer. Elle partait, enfin, et le monde lui appartenait à nouveau.

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Les petits mensonges font les grandes illusions [avec Violain la Souris]

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