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Avant l'orage [Calvin]

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Message Lun 16 Juil 2012 - 5:56

La demeure des Hightower était calme et sombre, tout comme l'étaient les cieux, aux lourds nuages suspendus ; pressant ses mains l'une contre l'autre et son regard au coton noir et brumeux, Valencia guettait l'instant où le silence serait rompu. Rien n'était encore oppressant et nulle larme n'était tombée, mais la chaleur de la journée stagnait et ce signe était l'un de ceux que son esprit avait appris à cueillir et à noter, quoiqu'il puisse advenir. C'était une menace légère, voire futile, que beaucoup auraient pu ignorer mais que la Pieuse appréhendait au point d'en mettre parfois de côté sa lapidaire raison et de trouver dans un ciel innocent les prémices d'un orage redouté. La voûte céleste, en ce début de soirée, n'était guère virginale et entachait le paysage entier de ténèbres précoces, ce qui n'argumentait pas en la faveur d'une nuit apaisante ; avec un froncement de sourcils et un regard levé, la seconde fille de la fratrie vit une goutte de pluie s'écraser sur la fenêtre dont elle couvait le verre.

Préférant détourner le regard et distraire son attention plutôt que de laisser son esprit s'échauffer, elle fit une lente volte, les doigts légèrement agités, pour revenir vers la bibliothèque qu'elle avait délaissée quelques minutes plus tôt. Dérangée dans sa lecture d'un passionnant ouvrage - dont la teneur décrivait les différentes routes commerciales ayant autorisé l'Art à toucher au delà des frontières de leurs régions natales - par l'avancée de la nuit, surprise de devoir sacrifier une chandelle à une heure qui ne lui paraissait pas avancée, elle avait constaté avec effarement que la nuit n'avait pas été plus pressée que de coutume, mais que son antique ennemi climatique était revenu la saluer. Elle n'avait pas accusé en vain la tiédeur vespérale, bien qu'elle eût aimé devoir se détromper dès à présent. Aucun pleur de lumière n'avait déchiré l'horizon pour l'instant, elle n'avait pas matière à s'angoisser et quand bien même, sa terreur ne pourrait rien changer à l'inclinaison colérique du ciel s'il décidait de la laisser exploser, mais, las, elle ne pouvait retenir ses yeux de revenir interroger la vitre qui lui faisait face, espion rectangulaire tout aussi silencieux qu'accusateur. Elle saisit la petite lampe à main ornée qui accompagnait ses études tardives depuis longtemps et dont elle affectionnait la lueur diffuse, alla l'allumer avec prudence, contempla la flamme menue au bout de ses doigts s'étendre et cesser de danser, pour trouver sa tranquille apogée dans un éclairage orange. Observant un instant la couleur plus dorée que sa peau blanche en avait prise, elle s'enquit de la singulière coloration que les rivières de ses veines dessinaient sur la chair de son bras et jugea sa main presque transparente, aussi proche de la flamme. Mal à l'aise et gênée de l'être, elle inspira un peu d'air par le nez et retourna s'asseoir auprès de son livre fraîchement abandonné. Elle n'avait pas posé la lampe depuis une minute sur le bois précieux de son guéridon préféré qu'un tonnerre gronda comme un fauve affamé.

Contenant à peine son sursaut, elle avait retiré ses doigts de sa page pour frôler sa gorge et l'étoile à sept branches qui était fichée à son col ; sentant le sang quitter ses joues, elle ferma les yeux et tâcha de rassembler ses pensées vers de plus dignes atermoiements que ce débat interne : devait-elle aller quérir une servante sous un prétexte fallacieux ou au contraire, devait-elle préférer marier sa honte à la solitude de sa chambre et prendre son lit pour une armure suffisante ? Elle n'était plus une enfant sujette aux cauchemars, pourtant ! Mais rien n'y faisait, ni argument, ni tempérance, ni colère contre soi. Depuis l'incident, Valencia avait peur de l'orage, une peur sotte, rebelle, irrépressible, qu'elle n'avait jamais connue tant que son père était vif. Trois membres de sa famille étaient morts des affres de l'ire aveugle de ces lances bleues, jetées des nuages par quelques mains ivres, prier comme calculer n'avait jamais pu dompter cet émoi. L'éclat trahissant un éclair illumina les fenêtres d'une pulsion presque organique, quelques secondes après le grognement qui avait trouvé un tel écho en elle qu'elle en avait eu les mains tremblantes sur son livre, elle sursauta encore, sans pouvoir retenir cette fois un pauvre cri qu'elle étouffa de la paume. Fermant les yeux et les gardant clos, aux paupières frémissantes, elle inspira profondément, découvrant son visage avec lenteur comme si elle devait amadouer un prédateur furieux. Elle crut avoir vaincu le temps de quelques palpitations affolées, frappant sa poitrine avec une force qui semblait à même de la lui percer. Un second tonnerre roula. Fermant le livre d'un geste impatient, elle se leva et le saisit à bras le corps, le pressant contre son sein pour s'en faire un bouclier. Quel pauvre spectacle elle faisait ! Ah, il y avait longtemps que plus grand monde dans cette demeure, maîtres comme serviteurs, n'était plus dupe du visage faussement neutre dont elle voulait maquiller sa dignité lorsque venait ce terrible caprice céleste. Valencia ne considérait pas pour autant qu'elle devait laisser libre court à ses émotions futiles, bien au contraire, se savoir devinée était un accroc déjà assez grand à son image de femme volontaire.

Un bruit de porte, que son oreille perçut comme venant du couloir attenant, accentua la frénésie frémissante sous sa main, sa senestre allant quérir sa lampe, tandis qu'elle déglutissait et se concentrait sur la flamme pour retenir ses tremblements. Elle se morigénait : qui que ce fut, les pas qu'elle pensait bien entendre s'en venaient vers elle, elle n'avait pas dix ans, il était indigne de présenter un visage défait pour un simple caprice du temps ! La porte s'ouvrit, elle serra les poings malgré elle, abandonnant l'idée de se forcer à sourire pour préférer arborer un masque inexpressif. Le soulagement, toutefois, baignât ses traits le temps d'être troublé par un soupir angoissé tandis que les vitres s'illuminaient encore : revenus de ses affaires de chevalerie, c'était son frère qui entrait.
    « Calvin ! S'exclama-t-elle avec un appui trop franc à son goût, mais on ne peut plus sincère. Comme je suis heureuse de te voir, on ne t'a pas annoncé, ou peut-être étais-je trop prise par mon livre. »

Un regard terrifié s'imposa aux vitres mortifères. Elle fit un pas vers lui, cherchant malgré elle un réconfort puéril que son âme refusait de reconnaître.
    « Quel vilain temps, n'est-ce pas. Ah ! J'ai failli te manquer, j'allais me coucher, vois-tu. »

La foudre frappa, guère plus proche, mais de façon plus marquée, sonore, éclatante ; elle bondit pour de bon, manquant de lâcher lampe et ouvrage. Les lèvres entrouvertes, elle esquissa un sourire misérable tout autant que navré. Que les Sept fussent témoins de ses efforts, elle était désolée de présenter un pareil visage, surtout à lui, son frère, digne chevalier luttant pour les siens alors qu'au dehors c'était la guerre. Et voilà qu'elle, lady abritée, s'effrayait d'une trop bruyante pluie. Elle eut aimé s'éventer pour se donner une légère contenance, elle avait les mains prises ; s'inclinant légèrement, elle dut se contenter de la figure blafarde qu'elle devait lui montrer.
    « Mais je ne vais pas te quitter sans parler un peu. Comment vas-tu ? Comment se porte ton devoir ? »

Dans ses yeux ombrageux traînait la supplique idiote qu'il parte chasser les nuages, ou en tous cas qu'il lui tienne les épaules le temps que le vent s'en charge; elle n'osa rien en dire et à peine s'autorisa-t-elle à penser qu'elle serait soulagée de sa présence. C'était lui l'homme, le chevalier ; dans la demeure, c'était de son tenant à elle que de rendre son séjour agréable. Elle força son regard à s'ancrer dans le sien, pour ne plus voir cette vitre sur laquelle les nuages déversaient leur haine humide.


Dernière édition par Valencia Hightower le Ven 27 Juil 2012 - 18:22, édité 1 fois
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Message Mar 24 Juil 2012 - 8:02

Pour une raison ou une autre, le départ de Calvin et Clarence avait été repoussé au lendemain matin. Une chance, songeait-il en contemplant les sombres nuages, menaçant, au-dessus des édifices de Villevieille. Quelques gouttes tombèrent discrètement, s’écrasant en silence sur le rebord de la fenêtre, et le jeune Chevalier espéra vaguement que le temps ne deviendrait pas plus bruyant –si sa monture passait une mauvaise nuit, il pouvait être certain qu’elle le lui ferait payer –à lui et à son écuyer- par sa mauvaise humeur caractéristique des jours où elle n’avait pas envie d’obéir. Mais le ciel avait visiblement décidé de faire commencer leur voyage par cette épreuve, et il annonça ses intentions dans un tonitruant grondement –suffisamment fort pour faire soupirer Calvin, qui referma la fenêtre du salon où il se trouvait avant que la pluie ne se décide à tenter son entrée dans la petite pièce douillette. Hors de question de laisser entrer ces mauvais présages, songea-t-il en allant récupérer sur un fauteuil le veston dont il s’était découvert. Le soir allait bientôt tomber pour les ensevelir sous une nuit sombre et colérique, mais il faudrait qu’il profite malgré tout de son dernier sommeil au château pour être, demain, au meilleur de sa forme. Il avait déjà trouvé le repos de l’âme en ayant revu chaque membre de sa famille autour de tables puis dans l’intimité…
Ou presque. Valencia et lui s’étaient à peine adressé la parole lors d’un dîner, et elle était la seule avec qui il n’avait pas passé un peu de temps en tête à tête. Calvin se sentait légèrement coupable de n’y avoir pensé plus tôt, maintenant qu’il allait bientôt quitter Villevieille de nouveau ; mais il était encore temps de réparer cet impair. Cela ne lui prendrait que quelques minutes, après quoi il pourrait se retirer dans sa chambre… Non pas que cela fut un calvaire, bien au contraire, mais Valencia n’était pas la sœur avec qui il se sentait la plus à l’aise. En vérité, il l’avait toujours plus ou moins admirée –aucun autre membre de leur fratrie n’était plus pieux qu’elle, et son comportement était presque toujours irréprochable- mais il s’était aussi toujours un peu senti imparfait à ses côtés. Elle n’était pas toujours très naturelle, au contraire d’une Virginia dont on lisait aisément le caractère dans ses yeux malicieux, malgré sa gentillesse manifeste. Et puis… Depuis la mort d’Abelar, elle était… Différente. Distante. Oh, à quel point l’évènement tragique avait dû la blesser ! Il était pourtant difficile d’imaginer qu’elle put ressentir plus de souffrance que l’absence subite de leur frère aîné avait laissé dans son propre cœur, mais il fallait pourtant se rendre à l’évidence : elle avait peut-être été moins épargnée que les autres. Il était vrai que lui-même avait eu Clarence, à cette époque, pour s’épauler mutuellement. Qui Valencia avait-elle eu, elle ? Sa Septa ? Ses sœurs ? En réalité, il avait été à l’époque si centré sur sa propre douleur qu’il ne savait plus très bien comment le reste du monde avait tourné à ce moment-là. Dans tous les cas, Valencia méritait le détour et son sentiment de culpabilité laissa place à une douce détermination tandis qu’il quittait la pièce d’un pas alerte.

Quelques minutes plus tard, il poussait doucement la porte de bois qui le séparait de sa jeune sœur, et il entra sans un mot. Valencia était fidèle à elle-même : au calme, plongée dans un livre que son regard avait quitté pour une flamme tremblotante, à l’image de l’ambiance de la pièce. Lorsque leurs yeux se rencontrèrent enfin, Calvin ne se trouva pas face au sourire pondéré auquel il était habitué : après un bref regard troublé, le visage de Valencia se détendit et le Chevalier constata avec surprise qu’il arrivait à sa sœur d’être prise d’émotions un peu plus virulentes que celle d’une femme pieuse et impassible. Quelque part, cela le rassurait –même s’il ne s’attendait pas à la réjouir à ce point en lui rendant visite. Comme quoi, parfois, on allait vite en besogne en présageant des moments négatifs dans une simple rencontre familiale.
Calvin s’approcha un peu plus, maintenant qu’il n’était plus un intrus dans cette pièce.

    - Je n’ai pas été annoncé, non, c’est ma faute. Je n’ai croisé personne en montant, mais je voulais tenter ma chance quand même, expliqua-t-il avec un sourire détendu. Je ne te dérange pas ? Comment vas-tu ?

Derrière les carreaux de verre, la pluie commençait à s’intensifier, lui promettant des chemins boueux pour le lendemain.

    - A qui le dis-tu ! En espérant que cela se termine dans la nuit, je n’ai pas spécialement envie d’accompagner Clarence à Port-Réal à la nage…

Comme il était facile de parler des caprices ou des bontés du ciel quand l’on n’était pas très à l’aise avec une personne pourtant familière… Mais lorsque Valencia sursauta brusquement lors d’un nouvel éclair, il comprit que ce temps la perturbait vraiment. De nouvelles émotions sur son visage, auxquelles il n’était une fois de plus pas habitué. Ou peut-être était-ce la lumière tremblotant de la bougie qui lui donnait cette impression ? Mais la flamme elle-même est plus agitée que nécessaire. Sa jeune sœur tremblait-elle ? Elle enchaînait déjà sur la conversation, ne lui laissant guère le temps de faire des commentaires à ce sujet.

    - Je vais très bien Valencia, merci. Les voyages ne me donnent guère le temps de m’ennuyer, et la compagnie de Clarence est une expérience… Enrichissante ! plaisanta-t-il avec légèreté, espérant remettre un peu de couleur dans cette pièce austère et froide. Je suis heureux de servir de cette manière. Les Sept nous protègent, pour le moment.

Il tenta un sourire qui se voulait rassurant : Virginia lui avait fait part, de manière un peu dérobée, des craintes de la famille de voir de nouveaux membres de la Fratrie disparaître. Les Hightower n’avaient plus besoin de ce genre de drames, et il convenait qu’il lui faudrait faire attention lors de ses prochains voyages… Surtout s’ils recroisaient les Fer-nés.
Calvin voulait lui retourner la question, qu’il avait d’ailleurs déjà posé, mais il ne savait s’il avait choisi le moment approprié, avec cette flamme qui tremblait toujours, peut-être avait-il fait son apparition à un moment… Et puis, brusquement, la vérité lui sembla se dévoiler, rassurante. Mais oui ! ce qu’il pouvait être bête !

    - Valencia, tu as froid, non ? Cette pièce est trop humide, tu veux que je demande que l’on te prépare un feu pour la nuit ?

Bien sûr, ce ne devait être que des frissons. La pluie, après le temps lourd, avait dû rafraîchir la chambre et même si lui trouvait l’atmosphère tout à fait supportable, sa pauvre jeune sœur n’était pas habituée au grand air et aux climats changeants. Il était soulagé d’avoir trouvé une explication logique et rassurante.

    - Allons, attention à ne pas attraper un mauvais rhume, reprit-il en se dirigeant vers la petite cheminée qui s’enfonçait dans l’un des murs.

Il y restait un peu de bois qui n’avait pas brûlé lors du dernier feu, et il se pencha pour replacer les bûches au centre du renfoncement. Puis il tapa dans ses mains pour les épousseter, plutôt content de lui. Une blanche luminosité survint dans la pièce, presque aussitôt suivit d’un nouveau grondement provenant d’un ciel colérique, et Calvin se félicita intérieurement de sa bonne idée avant de se tourner de nouveau vers Valencia.

Mais quelque chose clochait.
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Message Ven 27 Juil 2012 - 18:20

Doux était son frère et, les Sept en soient loués, il était d'un naturel aimable et délicat, contrastant sans jurer avec sa charge de chevalier. Le pli de ses lèvres semblait vouloir la bercer d'un sourire aimable, la ligne de ses épaules dessinait une certaine détente, bien qu'elle ne fut pas totale, enfin, sa voix était calme et mesurée. Ce timbre était tout le contraire des cieux et des battements de cœur de sa pieuse puînée, toutefois, elle y puisa volontiers un appui pour ses manières, répondant à ses plaisanteries avenantes un hochement de tête et un sourire plus léger, bien que moins marqué peut-être. Les jeux d'esprit avaient la vertu de distraire les nerfs et d'occulter les craintes, si tant est qu'il était possible d'omettre cette pluie tambourinant à la fenêtre comme si elle voulait la percer et envahir la pièce en des trombes intruses et féroces. Laissant de côté pour l'heure le sujet la concernant – mentir n'était pas pieu et affirmer qu'on n'était pas au mieux était assez indigne d'une dame – Valencia tiqua avec plaisir sur une information qui lui avait échappé jusque là. Ainsi son frère au bras armé allait-il venir également à Port-Réal ? C'était une nouvelle ravissante, déjà parce qu'elle n'appréciait rien tant que de passer davantage de moments avec son clan, surtout si c'était assez loin de leur mère, mais également parce qu'elle saurait, dorénavant, que Clarence serait protégé même à l'intérieur des murs, mêmes au plus près des réunions exigeant la seule présence ou presque de la noblesse – elle n'aurait jamais exprimé ce soupçon à haute voix, mais si le voyage en lui-même pouvait toujours être risqué, la septième née les estimait plus en danger une fois dans les murs de la capitale que sur les routes y menant. La menace n'avait pas comme seul visage les lames et les brigands et Port-Réal, à son idée, était drapée de faste et de fange mêlées. Cillant à la remarque de Calvin sur les Sept et leur protection, elle murmura d'abord.
    « Oh, non, tu ne me déranges pas, penses-tu. Je m'étais décidée à fermer mon livre depuis quelques minutes déjà. »

Elle esquissa un mouvement vague du bras gauche, feignant de brandir le livre qu'elle tenait jusque là en bouclier contre son sein, et qu'elle reposa contre son giron une seconde plus tard. La nuque raidie par sa nervosité à peine contenue et tout juste en recul depuis l'arrivée de son aîné, elle revint en pensée sur la dernière remarque du Chevalier. Il lui faudrait redoubler de vigilance et de prières, tant pour la guerre que pour ce qui allait se nouer tantôt : les alliances qu'ils allaient faire et les accords, tacites ou non, qui allaient se nouer pourraient décider de beaucoup et ils n'auraient pas la vue claire sur tout. Leur famille se portait mieux mais elle n'était pas abritée de tous les risques, ils auraient sans aucun doute à affronter d'autres épreuves encore – chose à laquelle elle était résolue, avec une sérénité qui se trouvait chassée par les tumultes célestes et la lui faisait appréhender davantage. Le front soucieux, elle contemplait le visage de celui qu'ils pourraient perdre dans cette guerre, semblant vouloir excaver dans la pénombre une augure sur sa sauvegarde ; une expression plus claire et plus vive sur le visage de son aîné la fit surgir brusquement de ses songes amers. Si... Si elle avait froid ? Comme il était adorable, comme il était prévenant – et maladroit. Elle le retrouvait bien là, dans ses manières franches et presque pataudes, qu'elle considérait presque malgré elle comme terriblement touchantes, l'empêchant en tout point d'aller lui reprocher leur forme un peu grossière. Il n'était pas nigaud, il était frais et c'était rare, voilà. Pouvait-il réellement ne pas déjà savoir combien un orage était capable de l'effrayer ? Peut-être bien, elle se devait alors de ne pas le lui montrer. Pinçant les lèvres, elle se déroba à demi de l'interrogation pourtant simple et commune de Calvin, qu'elle avait déjà fait traîner, en répondant alors qu'il filait vers la cheminée, fier comme un roi de sa trouvaille à propos de sa frilosité.
    « Ne t'embête pas, ce n'est pas grand chose, juste une... Forte pluie, lâcha-t-elle avec trop d'allant pour voiler comme à l'ordinaire tous ses sentiments. Tu es gentil, mais, ah, attends... »

Reposant sa lampe sur le rebord de la table qu'elle avait quittée pour le saluer, elle fit un pas vers lui, voulant aller retenir son bras pour lui commander avec une douce autorité de se reposer et de laisser les braises à leur mort froide, puisqu'ils n'allaient plus demeurer longuement dans cette étude, mais elle avait la démarche trop lente et le bras trop mal assuré : manquant de laisser échapper sa lampe, elle sentit une goutte d'huile lui frôler l'index alors qu'elle la faisait claquer malgré elle contre le bois. Reprenant vivement sa main contre son sein, elle y darda un regard plein d'appréhension, souffla deux fois sur son doigt : pas de tache, pas de cloque, juste une rougeur due à la caresse du liquide bouillant. Quelle sotte ! Inspirant de l'air et rivant ses pensées avec un appui volontaire sur la scène, la raison et une brève prière au Guerrier – puisse-t-elle oser lui quémander du courage ! – elle laissa son frère brasser les cendres et les flammes, ravivant le feu et donnant un éclairage plus lointain mais plus global au refuge qui avait été sien tout l'après midi. Ce salon lui semblait, avec les reflets de la pluie qui s'abattait, plus petit. Le plafond semblait plus bas, un peu concave, les murs se tassaient, les livres se terraient, la table semblait étroite ; elle souriait au dos de Calvin quand un nouvel éclair illumina l'ensemble. L'ombre de son frère se projeta, difforme, sur un mur puis un autre, les couleurs s'illuminèrent, les couvertures des livres flambaient ; les craquements du feu alors qu'une bûche s'affaissait achevèrent de lui tirer un petit cri.

Le livre tomba à ses pieds après avoir glissé le long de ses soieries, dans un bruissement léger s'achevant en un son mat. Ses pages s'étiolèrent comme une fleur aurait fané et il se referma de lui-même, alors que la jeune femme couvrait son visage des mains, les épaules haussées et ployées vers l'avant, dans une posture d'oiseau craintif ; un très faible gémissement se perdit dans le grondement atroce du tonnerre roulant qui suivit la brillance de la foudre. Comme c'était gênant. Redressant le visage aussitôt, les mains serrées et jointes devant sa gorge, elle darda un regard fiévreux à son frère et, d'une voix très faible et un peu haute, éluda.
    « J'ai un peu froid, oui, et je crains de ne pas trop aimer l'orage, les Sept m'en pardonnent. Ça me rend malhabile. »

Elle déglutit, s'efforça de sourire, alors qu'elle se baissait comme une dame le faisait pour ramasser son livre et s'en aller faire face à la bibliothèque qui ferait son lit de l'ouvrage de papier. Les rayonnages furent seuls témoins de l'expression décomposée de son visage, alors qu'elle y enfonçait presque la tête pour le ranger. La main toujours au bois, une bribe de contenance retrouvée alors qu'elle s'agrippait à l'étagère comme une enfant perdue à sa nourrice, elle tâcha de couvrir sa propre honte d'une question aussi sincère que vivement prononcée, tandis que son œil dardait ces flammes ravivées et que son esprit ne cessait de revenir à ce jour passé où la foudre avait enfanté des cendres.
    « Alors, tu viens à Port-Réal ? Sais-tu, moi aussi. Nous pourrions... »

Sa voix mourut dans sa gorge, son regard s'était perdu dans les crépitements rouges. Que pourraient-ils faire, exactement ? Elle avait perdu le fil de ses propres propos, une main esquissant une ouverture très légère, sans grand élan, tandis que l'autre se serrait toujours davantage sur son pilier d'ouvrages. Quelle misère – son frère avait plus importantes préoccupations que ses humeurs foudroyées. Elle s'éventa, les joues échauffées et le front blafard, terminant avec retard.
    « Oui, nous pourrions discuter de tout ce que tu as vu, et de tout ce qu'il y aura à voir. Nous ne chômons pas. »

Un regard lui échappa, dirigé depuis le visage aimable de son frère vers l'accusatrice fenêtre, dont elle guettait le prochain éclat. Il y aurait bien pire que quelques nuages, et pourtant, sa terreur ne diminuait pas.


Dernière édition par Valencia Hightower le Ven 3 Aoû 2012 - 21:10, édité 2 fois
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Message Jeu 2 Aoû 2012 - 12:01

L’on pouvait lui reconnaître une chose, Valencia était toujours attentionnée envers ses frères et sœurs. Toujours très mesurée, certes, mais elle avait une générosité qui contrastait avec la sévérité qui dirigeait sa vie. Calvin s’était toujours demandé comment l’on pouvait être si dur avec soi-même, mais il ne ressentait pas l’once d’une pitié pour sa sœur à cet égard. Valencia avait choisi cette façon de vivre, et cela bien avant la mort d’Abelar. Ils étaient différents, et le seraient toujours, voilà tout. Cela ne les empêchait pas de s’apprécier ; d’ailleurs, le Chevalier s’était réjoui de voir passer sur le visage de sa sœur une fugace expression ressemblant à de la gaieté lorsqu’il avait annoncé qu’il viendrait à Port-Réal. C’était toujours agréable de sentir que sa présence fut appréciée… D’autant plus par des personnes qui restaient habituellement très discrets quant à leurs émotions.
    - Et que lis-tu donc ? l’interrogea-t-il distraitement alors qu’il s’occupait de la bûche fumante dans l’âtre.
Calvin ne s’intéressait pas particulièrement à la littérature –c’était un homme d’action, et non un homme d’étude malgré des années de consciencieuse instruction à Villevieille- mais c’était un moyen poli d’essayer de cerner à quoi Valencia pouvait s’intéresser dans ses longues retraites en solitaire. Il ne s’interrogeait pas autant pour Virginia : sa sœur aux boucles blondes passait sûrement beaucoup de temps à entretenir des conversations écrites ou avec la maisonnée et à se faire belle. Il l’imaginait devant un miroir, tournoyant et riant dans une nouvelle robe en taffetas doré. Si les journées devaient être longues, oui, Virginia savait sûrement les occuper. Mais Valencia ? Elle était le mystère incarné. Pouvait-elle passer des journées entières à lire et à prier ? Il fallût qu’elle y trouvât bien des trésors pour n’avoir aucune autre activité. Ou bien il la connaissait tout simplement mal. Peut-être n’avait-elle pas besoin de toujours remuer ses jambes pour se changer les idées, comme lui.

Un nouveau coup de tonnerre retentit juste après qu’un éclair eut brièvement illuminé la pièce –Calvin lui-même s’était laissé surprendre. Il s’était retourné un peu brusquement, non seulement à cause de la puissance du grondement qui fit trembler les vitres déjà battues par une pluie diluvienne, mais aussi parce que sa sœur avait laissé échapper un petit cri aigu qui avait été suivi d’un bref claquement –le livre était tombé, fermé, à ses pieds. Force était de constater, néanmoins, qu’il n’y avait aucun danger, et que la jeune Valencia ne s’était qu’effrayée de ce nouveau caprice céleste. Etait-il possible que l’orage soit la raison d’autant d’angoisse ? s’interrogeait le Chevalier en dévisageant sa sœur. Le visage de celle-ci avait pâli un peu plus lorsqu’elle le découvrit avant de ramasser le petit ouvrage tombé au sol.
Calvin ne savait que dire. « Malhabile » n’était pas le mot qu’il aurait choisi pour la décrire, et il devinait aisément –pour une fois qu’il saisissait ce genre de choses- qu’elle profitait d’aller ranger son livre pour se dérober à ses yeux inquisiteurs. Il avait du mal à admettre que seul l’orage et le froid pouvait être les raisons de son comportement décontenancé, désormais.
    - Tu, heu… commença-t-il maladroitement avant de retomber dans le silence, sans plus savoir ce qu’il fallait dire.
Il ne savait comment la réconforter, s’aperçut-il en laissant glisser son regard sur ses propres pieds bottés. Et si Ashlee craignait autant l’orage, que lui dirait-il alors ? S’il ne savait pas comment la réconforter, ferait-il un bon mari ? Mais là n’était pas le sujet d’interrogation le plus urgent. Si Valencia craignait tant l’orage, il fallait véritablement espérer que le ciel fut plus clément pour leur voyage. Sinon, elle vivrait un enfer : ici, au sec, ils étaient en sécurité, la pluie et le tonnerre étaient des berceuses inoffensives, incomparables aux tourments que l’on vivait quand les chevaux s’énervaient en pleine forêt lorsque les éclairs frappaient la cime des arbres les plus proches. Même lui, parfois, avait senti des frissons le parcourir en s’interrogeant sur le sort que leur réserverait les Sept pour que le ciel leur infligea une tempête lors d’une nuit de voyage.

Heureusement, Valencia avait tenté, et finalement réussi, elle, à combler le silence qu’il avait laissé maladroitement s’installer en ne sachant que dire pour l’aider. Mais leur conversation ne sonnait plus très naturelle et Calvin se demandait si l’anxiété de sa jeune sœur n’était pas tout simplement un peu trop contagieuse et qu’il s’inquiétait inutilement.
    - Oui ! répondit-il en se forçant à afficher un sourire avenant. Il y a de belles choses à visiter à Port-Réal ! C’est une ville chargée d’histoire… Et dotée d’un septuaire hors du commun. C’est une merveille à visiter !
Le Chevalier un peu mal à l’aise ne savait si l’enthousiasme de son ton sonnait faux avec l’atmosphère de la pièce ou avec son propre état d’esprit. Mais il n’avait pas d’autres bottes secrètes pour essayer de distraire Valencia, dont l’inquiétude était finalement palpable – comment cela avait-il pu lui échapper lorsqu’il était entré ?
Un nouveau sursaut de lumière, pâlissant davantage encore le visage blanc de Valencia, survint dans la pièce, et une petite poignée de secondes s’écoula avant qu’un roulement sonore ne couvre de nouveau leur brève conversation. Le Chevalier soupira, bien incapable d’empêcher l’orage de s’immiscer dans leur intimité, puis engagea quelques pas vers sa sœur, les épaules basses. Il rejoignit ainsi la bibliothèque en silence, laissant errer son regard au gré des ouvrages alignés contre le mur, avant de croiser de nouveau les iris sombres de Valencia. Elle était émouvante, quand elle était dotée d’émotions fortes. C’était si rare. On avait presque envie de la serrer dans ses bras.
    - Quand le temps qui s’écoule entre l’éclair et le tonnerre s’allonge, murmura-t-il sans la quitter du regard, c’est que l’orage s’éloigne. Le savais-tu ?
C’était une chose qu’il avait appris, il ne savait plus bien où, lorsqu’il n’était encore qu’écuyer et qu’il accompagnait Abelar dans ses voyages. Son frère lui avait souvent confié ce genre d’astuces utiles pour le métier Chevalier. Il lui semblait presque normal que Valencia bénéficie sans le savoir des connaissances de leur aîné défunt.
    - Tu entends ? reprit-il sur le même ton doux, sitôt après qu’un nouvel éclair eut surgit, suivit quelques longues secondes plus tard par le grondement familier. Bientôt, il ne restera que de la pluie… Et même elle s’éloignera avec l’orage, plus vite que tu ne le crois.
C’était certes une bien maigre consolation que de pouvoir prévoir que la fin de l’orage approchait. Mais celui-ci avait été fort bref, et Calvin savait bien que parfois, les orages se succédaient sans l’ombre d’un scrupule pour les pauvres humains impressionnables qu’ils étaient.
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Message Sam 4 Aoû 2012 - 19:09

Dans la poitrine de la pieuse jeune femme, à la mesure de ses battements de cœurs irréguliers, un sentiment croissait et engluait lentement sa vive terreur, la changeant en crainte poisseuse appesantissant sa nuque comme ses hanches : au delà de la frayeur, Valencia commençait à éprouver de la honte, une très sincère honte, qui couvrait la scène comme un linceul humide. L'hésitation dans le ton de son frère, son silence ensuite, qu'elle avait brisé sans réelle grâce ni alléger l'atmosphère, lui piquaient l'échine d'accusations morales. Elle manquait à ses devoirs envers les siens en gênant ainsi l'un des membres de sa famille, qui était, fait aggravant, celui d'entre tous qu'elle considérait traiter avec le plus de laxisme et de bienveillance. Ah, si lui-même éprouvait un tel émoi à lui parler, comment d'autres que lui pouvaient se sentir à la fréquenter ? Quelle tristesse était-ce d'incarner une sorte de poids pour ceux qu'elle chérissait. Et, grands dieux, s'il y avait un tel orage à Port-Réal ? Si les cieux se fendaient au dessus de la Capitale ? Serait-elle réduite à pleurer dans le premier recoin d'ombre qu'elle trouverait entre deux murs, priant que son tourment finisse au plus vite et que nul n'en soit témoin, pour le bien des siens ? Quelle infamie serait-ce et de quelle risée pathétique sa famille serait-elle la cible, une telle pierre d’achoppement placée sur le chemin de son clan pour une petite phobie ridicule – la foudre et la mort d'un frère, d'un père, et d'une... Suffit. Elle devait cesser d'y penser. Serrant le bois de la bibliothèque de ses doigts, les yeux rivés à la terrible fenêtre sur laquelle s'ébattaient de larges ruisseaux de pluie, interrompus par le fracas de larmes toujours aussi drues, elle cilla lorsque son frère reprit la parole d'une voix trop gaie, et donc forcée, pour lui parler du Septuaire et des visites à effectuer. Décidément, elle le mettait mal à l'aise, ce qui la peinait, profondément : elle se voulait si douce envers ce frère aimant, maladroit et touchant. Elle abandonna son regard entre la vitre et Calvin, ses yeux à présent vagues ne distinguant plus que le mur éclairé d'orange et de bleu mais surtout, projetée sur les tapisseries, ses propres pensées et accusations envers elle-même. Sa récente discussion avec Virginia lui revint en mémoire, non pas tant par les mots, mais davantage pour la leçon tirée : elle était bien trop froide avec eux et les blessait plus qu'elle ne les protégeait à se fermer. Ils étaient ses frères et sœurs, ils étaient droits, ils étaient nobles de sang et de cœur, ils voulaient aller vers elle et elle les condamnait à se heurter à une barricade de glace au travers de laquelle elle devait leur paraître déformée. Comme cette eau qui, inlassable, s’abîmait contre la vitre fermée.
    « Le Septuaire, oui, je n'en pouvais plus de joie lorsque Virginia m'a proposé de vous accompagner dans ce voyage. Au ton bien trop calme sur lequel elle le déclamait, voulant dissimuler tout effroi et assassinant tout émoi dans sa voix de ce fait, on aurait pu en douter. J'ai mille prières à y faire et bien des offrandes à apporter... »

Et combien de péchés et de failles à faire pardonner ! Elle ferma un instant les yeux, déglutissant alors qu'un mauvais tour de son esprit affûté lui soufflait, délétère, que l'orage n'avait pas craqué depuis quelques secondes et ne devrait pas tarder à le refaire. Elle se tendait, malgré elle, la main crispée sur la bibliothèque en appui dérisoire. Elle garda les cils clos alors qu'au travers de ses paupières, la lueur d'un éclair perça la pièce et, à ce qui lui semblait, sa poitrine également. Toute sa maîtrise fut employée à contenir tout cri et tout mouvement et elle s'aperçut en retard qu'elle avait suspendu son souffle, qu'elle laissa filtrer vaguement entre ses lèvres presque pincées. Rouvrant les yeux à l'ouïe des frôlements trahissant le pas de son frère, elle le considéra de front alors qu'il s'était approché, mais qu'il ne la regardait pas. Les petites rides au coin des yeux, une petite ombre de pli soucieux restant gravée au front, légère, un détour de la lèvre et l'arc de l’œil lui rappelèrent singulièrement son Abelar, ainsi qu'en filigrane, la course du temps. Ne le gâchait-elle pas à ne rien vouloir montrer, à devenir une statue de marbre et à refuser toutes les étreintes qu'elle avait eu jadis coutume de spontanément leur donner ? Elle était si vive, avant – mais c'était avant. Et elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait plus. Une culpabilité ardente se fraya un chemin au milieu du lit de sa honte et, lorsque Calvin finit par poser ses yeux dans les siens, les iris sombres de Valencia étaient devenus brillants. Elle restait digne pourtant, droite et un léger sourire absent aux lèvres, mais tout sa foi s'opposait à elle en cet instant : que croyait-elle accomplir pour les Sept en refusant à sa fratrie de la soutenir ? Se croyait-elle donc parfaite ? Se pensait-elle donc infaillible ? Certainement pas, la preuve rampait en ses entrailles, incarnée par la terreur aiguë et stupide qu'elle éprouva à entendre les cieux gronder. Son aîné lui parla alors juste après, d'un ton si doux et si prudent qu'il lui fendit le cœur mieux qu'un poignard. Dépourvue de masque, tout son esprit ayant ployé genou devant l'effort concédé pour ne pas sursauter une nouvelle fois, elle lâcha un soupir soulagé, qui valait autant qu'un sanglot à vrai dire. Elle prit une inspiration plus vive que les précédentes, auxquelles elle avait commandé d'être lentes, voulant lui prendre la main, geste qui avorta de lui-même, laissant ses doigts à peine tendus et pas même offerts. Il poursuivit, tandis qu'un nouvel éclair les lui fit trembler, ce qui l'affligea le temps de se river à ses propos comme au bois, qu'elle finissait par presque griffer. L'orage partait, alors ? Était-ce seulement une façon de le conjurer ? Elle décida de lui faire confiance, entièrement et, répondant pour une fois à l'une de ses rares impulsions, elle termina son geste, allant cueillir la main de son frère. Abandonnant son refuge d'étagère, elle serra sa senestre des deux mains, s'approchant d'un petit pas pour n'avoir qu'à murmurer, le regardant par en bas.
    « Comptons ensemble, en ce cas, pour le prochain éclair. Tu veux bien ? »

Elle grimaça un sourire plus large qui, s'il était bien pâle, était tout à fait sincère. Elle se sentait redevenir une fillette, les cils lourds d'une fine rosée, la voix plus ténue et moins modulée. Elle n'était pas superstitieuse, mais elle voulait croire qu'il y avait là, dans ce moment, un message des Sept et la réponse du Guerrier, peut-être, incarné dans le mouvement de son frère au bras armé. N'en était-il pas un ? Ne voulait-il pas lui insuffler du courage ? S'il fallait oser se découvrir à lui pour trouver avec lui une façon d'exorciser sa peur, elle voulait bien y croire ; du reste, elle en était déjà persuadée. Si sa honte lui avait d'abord commandé de s'excuser, à présent, elle voulait surtout le remercier. Remontant leurs mains jointes entre eux, elle fixa son regard aux doigts de son frère, pressant son auriculaire de deux de ses doigts.
    « Il sera le un, souffla-t-elle tout bas. Nous allons compter les secondes et nous verrons bien qu'il... »

Une lumière vive et pulsante interrompit sa phrase, crispant ses épaules qui se haussèrent, voulant avaler son cou et abaisser sa tête. Sa fin de son souffle s'échappa en un soupir chevrotant, qu'elle fendit en serrant de nouveau son doigt et, religieusement, clama d'une voix un peu plus haute et à peine plus sûre.
    « Voilà. Un. D-deux. Trois... Quatre.. Cin-... Disons, quatre et demi. »

Le ton était très légèrement infantile, mais, hé ! N'avait-elle pas encore dix-huit ans ? Relevant ses grands yeux de jade, brillants comme des agates, vers le visage de Calvin, elle cilla, ce qui chassa une larme de ses cils, laquelle sauta sur sa joue ronde, rebondit à sa lèvre, vint mourir sur le taffetas de sa robe. Pour la première fois depuis des mois et peut-être même deux ans – elle n'aurait même pas su le dire elle-même, quelle pensée glaçante – elle rit. C'était un rire bien aigrelet, bien hésitant, mais il osait s'élever et rouler, répondant au grognement des cieux comme s'il était une moquerie, ou un défi. En son fort intérieur, Valencia remercia le dieu du courage, se jurant de lui faire un bel hommage pour cette réponse aussi vive et aussi poignante. N'étaient-ils pas si bénis d'être encore ensemble.
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Message Jeu 16 Aoû 2012 - 14:44

Calvin avait bien du mal à imaginer sa pieuse sœur « n’en plus pouvoir de joie », mais il acquiesça avec un sourire un peu rassuré. Oui, elle trouverait là-bas le repos et la spiritualité dont semblait se nourrir son esprit. Il ne faisait nul doute que Valencia était doté d’une fibre religieuse complètement au reste de la famille. Le jeune Chevalier s’imaginait cela comme une affinité particulière avec les Sept. C’était le don d’être en relation prononcé avec ceux qui jouaient avec leurs destins… Mais tout autant un fardeau, s’imaginait-il : celui d’être responsable des actes de sa propre famille devant les Sept, d’être corps et âme dévoué et soumis à eux. Pourtant, Valencia avait bel et bien l’air d’avoir choisi elle-même sa voie… Mais non, elle avait son propre destin auquel elle ne pourrait probablement échapper, et Calvin était profondément convaincu que cela aurait quelque chose à voir avec la prière pour les siens. Sa sœur était donc un don pour sa famille. Un honneur autant qu’une souffrance, se dit-il, et il réalisa combien grande était sa chance d’être un Chevalier, que presque seul son serment obligeait. Il était plus libre qu’elle, en quelques sortes. Plus libre que Virginia également, et peut-être même plus que son frère Clarence, que la politique tenait parfois enfermé dans son rôle, trouvait-il.

Quelques secondes, il resta là, à contempler le visage effrayé de sa jeune sœur. Il se sentait désemparé, vaincu avant même d’avoir combattu. Lui qui avait l’habitude de sortir son épée de son fourreau, de talonner sa jument, ou de simplement prendre son courage à deux mains pour se jeter à l’eau… Ici rien de tout cela n’était utile. Tout son courage et tout son honneur ne suffiraient pas à lui indiquer les quelques mots et les quelques gestes qui chasseraient la terreur du cœur de Valencia. Quel genre de Chevalier pouvait-il combattre ces maux-là ? Lui qui se pensait capable d’affronter tous les adversaires, il se sentait minuscule devant un ennemi qu’il ne pouvait que craindre, lui aussi : la peur elle-même, les souvenirs, les démons enfouis… Ou encore ressurgissant à la faveur de la nuit.

Mais Valencia elle-même connaissait mieux cet ennemi-là que lui. Elle prit sa main et il serra doucement ses doigts délicats dans sa paume chaude. Des images de son enfance se déroulèrent brièvement dans son esprit, lui rappelant toutes les blessures bénignes qu’il s’était faites en jouant au Chevalier. Combien de fois ses petites sœurs l’avaient-elles raccompagné au château, inquiètes alors que lui ne voulait pas pleurer pour se montrer fort et téméraire ?
Il ne savait pas précisément pourquoi il pensait à cela maintenant. Peut-être parce qu’à avoir toujours joué un rôle de rempart contre les aléas du destin –et alors que cela faisait rire les adultes- venait peut-être un temps où il faudrait assumer pleinement cette responsabilité : il était le protecteur de la famille, et celui sur qui il faudrait pouvoir compter lorsqu’il s’agirait de se battre. Ne lui restait plus qu’à lui apprendre à affronter ces nouveaux ennemis qu’il avait fui depuis toujours.
Il serra un peu plus fort les doigts de Valencia.
    - D’accord, d’accord. Je te suis et…
L’éclair qui illumina la pièce les avaient tous deux interrompus, et ils perdirent la première seconde. Ce n’était pas très important.
    - Trois, quatre…
Il essayait d’être régulier, de manière à ce que sa jeune sœur puisse se raccrocher à ses comptes, mais ils étaient déjà décalés. Il ne put s’empêcher de pouffer en même temps qu’elle, amusé par leur propre incapacité à aligner des nombres. Son naturel heureux reprenait doucement le dessus sur les sensations embarrassantes qu’il avait ressenties, et cela le rassurait beaucoup. Il aimait être à l’aise dans ses bottes, et rire aidait un peu.
    - Six –sept ? articula-t-il malgré tout.
C’était surprenant de voir le visage de Valencia illuminé par un rire qu’il n’avait pas entendu depuis des années ; c’était peut-être cela qui lui faisait perdre le compte. Certes, il n’avait peut-être pas été là dans les bons moments ces derniers mois –et puis il était souvent par monts et par vaux. Mais c’était une heureuse surprise, comme un secret que sa jeune sœur n’offrait pourtant que rarement. En fait, il ne se souvenait pas d’avoir partagé un moment comme celui-ci avec elle depuis plusieurs années.
Subitement, le grondement s’évertua à couvrir leurs voix, mais c’était peine perdue cette fois –ils étaient trop proches pour les empêcher de s’entendre.
    - Bon, hé bien, rit-il en haussant les épaules une fois que le roulement grave eut reculé, ça doit faire environ huit. Mais j’ai le regret de t’annoncer que notre compte n’est pas très… fiable.
Il rit de nouveau, ses yeux bleus semblant scintiller dans une joie plus franche. Ainsi donc, Valencia était toujours en possession de son cœur. C’était une bonne nouvelle, surtout que le sien était toujours touché de trouver un écho émotionnel chez l’autre –rien ne le désarçonnait plus que les personnes semblant être dépourvues de tous sentiments. C’était la crainte de ces gens tout particuliers qui l’avait probablement écarté de Valencia toutes ces années… Mais elle venait de lui prouver qu’il était –ou plutôt qu’ils étaient !- capable de vaincre aussi certaines de ces barrières invisibles qui l’avaient toujours poussé à se jeter corps et âme sur des ennemis qu’il pouvait, à son grand soulagement, toucher d’un coup d’estoc. Valencia ne se rendait pas compte qu’elle avait des choses à enseigner, songea-t-il…

Et dire qu’il avait failli oublier de venir la voir. Failli délaisser une sœur qui avait besoin de soutien. Il avait honte.
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Message Jeu 23 Aoû 2012 - 4:01

Comme elle se sentait jeune, sur l'instant. Son âme était pétrie de l'impression saisissante d'être devenue une enfant fragile qu'elle n'avait pourtant jamais été, alors que sa raison, elle, se taisait respectueusement devant cet apaisement subit né de la pression de leurs mains jointes. Le tonnerre roula, toujours aussi menaçant ; pourtant, si la frayeur ne s'était pas mystérieusement effacée, elle n'était plus aussi perçante. De flèche en pleine poitrine, sa terreur était devenue la boue qu'on porte aux pieds après une longue marche, rien de plus qu'une impression pesante, présente, mais dont on sait qu'on va bientôt se débarrasser. Déglutissant une nervosité humide qui embuait sa gorge, se retenant en femme de bien de renifler alors que l'émotion lui montait au nez après avoir emperlé ses yeux, la pieuse demoiselle sourit de plus belle face au rire de Calvin, sans laisser une nouvelle fois le sien rebondir. Il était vieux et poussiéreux, cet éclat qu'elle avait lancé, il lui avait un peu brûlé la gorge et une sorte d'étrange honte naquit de sa pudeur trop prononcée, qu'elle ne voulut pas écouter trop, toutefois. Elle s'assura que sa voix ne tremblerait pas trop en baissant la tête, l'espace de quelques secondes nécessaires pour elle à chasser les anneaux ophidiens de sa terreur rampante, combattue, bientôt vaincue, mais encore présente. Relevant le visage, la septième née lança d'un ton presque désinvolte, mais encore empêtrée de vibratos.
    « Oh, je fais confiance à l'orage pour tonner encore une poignée de fois. Voilà qui nous fera de l’entraînement, nous en avons besoin, visiblement. »

Elle força un soupir qui se voulait rieur, mais qui ne l'était qu'à peine, et encore, s'il était considéré avec un peu d'indulgence. Fermant les yeux ensuite, Valencia relâcha la pression de ses mains sur celles de Calvin, les abaissant légèrement, sans les lâcher ni les laisser retomber pour autant. Elle ne voulait par ce geste que détendre d'un rien ses épaules qu'elle découvrait raidies, répondant à sa poitrine tendue par son souffle irrégulier et superficiel. Imposant à son buste une respiration ample, il lui semblait sentir, par de légers frissons dans ses reins et le long de son échine, qu'elle avait un peu moins froid. Ce n'était pas le feu crépitant dans l'âtre qu'elle soupçonnait de l'avoir le plus réchauffée. Comment, oui, comment pourrait-elle un jour remercier assez son frère de l'avoir ainsi réconfortée ? Pas directement, pas en le lui affirmant ainsi, de but en blanc : il rougirait peut-être, il serait mal à l'aise sûrement, dans tous les cas il affirmerait sans doute ne pas avoir fait grand chose. Elle devait trouver mieux, et plus grand. Rouvrant les yeux pour retrouver de nouveau les siens, une part d'elle-même oublia un peu les promesses de son frère, jurant que l'orage finirait par disparaître et elle guettait malgré elle le prochain éclair comme une biche traquée guettait l'éclat des yeux du loup dans la pénombre après avoir entendu une branche craquer. Elle le contempla ainsi, sans mot dire, sans sourire, sans rien faire durant des secondes qui se décidèrent à se faire longues, peuplant le silence d'une farandole de gouttes de pluie sonnant contre les vitres et, plus lointaines, sur les toits dans un écho qui leur parvenait diffus, porté par les murs. Avait-elle conscience qu'elle pouvait le gêner, ou plutôt, qu'un regard aussi flou et perçant à la fois eut été à même de troubler presque n'importe qui ? Pas le moins du monde. Sans vraiment y songer, sans se questionner sur ce qu'elle entreprenait, elle avait le désir d'entrevoir l'âme de son frère et d'y lire, comme au fond d'un lac limpide, les pierres englouties de ses rêves lointains et d'aller en repêcher une pour lui, ou de lui en offrir une similaire qu'elle aurait été chercher dans son propre jardin. Avait-il une frayeur lui-même ? Comment un chevalier aurait-il pu avoir peur ? Que désirait le plus ardemment son cœur ? Ashlee, sans pouvoir en douter, mais elle ne voulait surtout pas se mêler de cette affaire, car elle se savait trop étrangère à l'Amour qu'un dauphin au sommet d'une montagne : si elle avait pu contempler, de loin, la blanche pureté de son pinacle, sa vue en était trouble et elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'était l'impression qu'on pouvait avoir à seulement entreprendre l’ascension de ce dangereux sommet, duquel il est si facile de tomber. Alors que son visage se réanima soudain, que ses prunelles retrouvèrent une lueur vive et que ses lèvres s'entrouvraient de nouveau sur un timide sourire, un éclair aussi fugace que puissant jeta dans la pièce une clarté crue et blafarde, qui lui fit refermer les mâchoires sur un petit claquement. Relevant les mains de Calvin presque à hauteur de ses lèvres et abaissant les paupières tout à fait, elle murmura sur le ton des prières comme elle venait de le faire.
    « Un... Deux... Trois... Plus lentement, quatre. Cinq. Et six. Voilà, sept, il s'éloigne. Sept, non, huit. Il s'est éloigné. Neuf. »

La déchirure céleste gronda enfin, achevant le décompte ; sur l'instant elle voulait garder un visage noble et une figure digne mais, alors qu'elle entrouvrait les yeux pour contempler son aîné encore, un brusque élan d'affection lui étreignit le cœur et pressa son ventre. Elle rit de nouveau, mais cette fois plus amplement, de façon certes assez rauque, mais c'était un bel éclat, vibrant, sonore, peut-être même un peu trop fort. Elle était loin de s'esclaffer, mais son timbre avait une audace qu'on lui avait fort peu connue depuis quelques années. Ses prunelles en pétillaient et ses joues livides en rosirent, alors qu'elle retrouvait les belles couleurs vitales qu'elle affichait toujours – sauf pendant l'orage. Ses cils étaient de nouveau embués, mais les larmes ne tombèrent pas cette fois, elle en jeta même un dernier gloussement. Elle laissa filtrer d'une voix dont elle ne chercha pas, cette fois, à couvrir le frissonnement.
    « Il s'en va. J'en suis presque assurée. Du moins, il finira par s'en aller. N'es-tu pas fier de nos progrès ? Un sourire franc s'ajouta, alors qu'elle secouait la tête. Comme nous savons bien compter. On jurerait que nous allons bientôt fêter nos sept ans. »

Ses bras étaient pleins de l'envie de s'ouvrir et de ne plus être vides. Elle voulait l'étreindre, se serrer contre lui, lui souffler ce merci qu'elle ne saurait exprimer autrement ; sa pudeur éternelle la contenait encore, de crainte de brusquer ce frère envers qui elle avait été si peu démonstrative, alors qu'il était, de tous les vivants, celui qu'elle veillait avec le plus de tendresse. Tout ce qu'elle s'autorisa à entreprendre tint en un geste : elle détacha délicatement sa dextre de leur étreinte et, alors qu'elle écartait sa senestre qui elle tenait toujours tendrement sa jumelle, elle frôla l'épaule de Calvin du bout des doigts, avant de poser sa paume juste au dessus de son cœur. Regardant un instant sa main telle qu'elle était posée là, elle laissa son visage afficher tout l'amour fraternel dont elle était inspirée à ce moment-là et, après une dernière hésitation, sans relever les prunelles de ses doigts tremblants, elle murmura.
    « Tous les jours, je le dis aux Sept, mais je crois que j'ai omis de vous le dire à vous. Il n'y a pas plus grande bénédiction que d'être votre sœur à tous. »

Que pouvait-elle ajouter qui ne serait pas vain ou déplacé ? Oh, elle songeait déjà à lui faire parvenir, avec tact, un parfum pour lui, un autre à faire parvenir à sa très estimée Ashlee, elle pensait également à une prière qu'elle avait conçue alors qu'elle songeait à sa sœur et à son prochain mariage, mais quelques phrases lui étaient venues qui auraient convenu davantage à un homme amoureux qu'aux espoirs sages d'une femme avisée. Tout ceci, elle y songeait, mais ce n'était pas le moment de l'ajouter. Elle lui en ferait cadeau plus tard, pour l'heure, elle avait l'impression que son rire avait volé sa voix, tant il avait sonné fort et que si elle parlait encore, elle allait hurler tout ce qu'elle pouvait jusqu'à perdre son souffle et s'effondrer. Alors, simplement, elle se contenta d'esquisser une approche, d'ouvrir légèrement les bras, oh, à peine davantage, et de laisser son frère choisir s'il voulait étreindre sa peureuse petite sœur pieuse. Si sa pudeur était boudeuse, sa honte s'était enfuie : il avait ri, l'orage passait. Les Sept avaient agi ; il n'y avait que du bonheur à en tirer.
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Message Mer 5 Sep 2012 - 12:48

Il avait suffit de ces deux ou trois secondes pour que le malaise se soit envolé dans l’esprit du jeune Chevalier. Lui qui évitait toujours les situations désagréables de ce genre, de peur de paraître ridicule, venait pourtant inconsciemment de surmonter la gêne qu’il éprouvait parfois lorsqu’il était seul avec Valencia. Il fallait dire, elle était si pieuse, comment pouvait-elle ignorer tous les défauts de Calvin ? Certes, il croyait s’efforcer chaque jour d’avoir l’honneur que l’on attend d’un homme de son rang, mais il persistait en lui une impression d’indélicatesse et d’insouciance qui le rendait bien éloigné du comportement que l’on devrait vouer aux Sept. Et cela, avait-il toujours pensé, devait faire baisser l’estime que lui portait sa jeune sœur…
Aujourd’hui, pourtant, la carapace de Valencia s’était brièvement fissurée, à cause d’un orage dont les grondements la bousculaient pour que, finalement, elle soit elle aussi capable de se retrouver dans des situations plus ou moins inconvenantes. Cela avait suffit au Chevalier pour lui rappeler que la jeune femme était, finalement, tout aussi humaine que lui. C’était rassurant...

… Même s’il avait fallu pour cela la voir terrifiée. Il lui semblait qu’elle était maintenant plutôt apeurée –peut-être que ses arguments pour la consoler avaient fonctionné ?- et elle répondait avec un peu plus de calme. Et de naturel. Le silence entre eux devenait soudain supportable, presque agréable, et Calvin lui en était reconnaissant.

Il garda ses mains au creux des siennes, espérant garder au chaud les doigts pâles de sa jeune sœur, une mine pensive accrochée au visage comme un nuage d’été au milieu de ce noir orage. Leurs regards se croisèrent et Calvin songea que Valencia était sans nul doute la plus mystérieuse de ses sœurs. La plus profonde aussi peut-être, il fallait bien l’avouer…

Elle compta, et il resta silencieux. C’était son combat à elle, quelque part, et elle surmontait sa peur terrible avec la bravoure d’une Hightower. Son visage aux paupières désormais closes lui évoqua un instant fugace celui de son frère défunt. Il n’avait jamais remarqué auparavant ces détails qui prouvaient le lien familial entre elle et Abelar… Mais il ne pouvait lui en parler, et les traits de son frère, superposés de façon fantomatique sur ceux de Valencia, s’effacèrent peu à peu de son esprit, et disparurent brusquement lorsque la jeune femme rit de nouveau. Un nouveau sourire s’épanouit alors sur le visage du Chevalier.
    - Félicitations, fit-il tandis que ses yeux se plissaient de malice, je m’inquiétais de ton retard en matière d’éducation, mais me voilà rassuré.
Sept ans. Il aurait bien aimé avoir encore cet âge-là. S’il avait su ! Il aurait été plus attentif à l’époque à ses frères et sœurs ! Mais cela ne l’intéressait guère alors. A vrai dire, il n’y pensait même pas, enfant : avoir des frères et sœurs plus ou moins aimants et facétieux lui semblait être un fait naturel, que jamais rien ne pourrait défaire, et il s’occupait alors de ses jeux, de ses rêves et de ses progrès en matière de maniement de l’épée et des montures. Pourquoi donc personne ne l’avait-il prévenu que ses liens familiaux un jour pourrait disparaître ? Pourquoi personne ne lui avait-il dit qu’un jour ils ne seraient plus des enfants, qu’ils seraient forcés de se comporter en adultes, de prendre de la distance pour paraître bien élevé et que plus jamais les histoires drôles qu’il racontait au milieu de la nuit à ses sœurs pour leur faire oublier leur dernier cauchemar ne fonctionneraient plus ?
Il avait fallu un orage, et la mort de siens pour qu’il réalise que rien de tout cela n’était éternel. Que c’était même tout le contraire : un jour, cela nous échappait, comme si la fragilité de ce monde n’avait pu perdurer jusqu’à ce jour que grâce à un miracle des Sept.

L’aveu de Valencia lui tomba au creux de l’oreille et il ne put masquer sa surprise. Il n’était pas habitué à ce genre de déclaration intimiste –encore moins provenant de sa pieuse sœur. En fait, qui avait l’habitude de lui parler de choses si personnelles ? Les émotions, il était habitué à les vivre, non à en parler. Tout au plus avait-il parfois rappelé à son frère aîné que cela serait ennuyeux s’il se prenait un couteau entre les omoplates en guise de « fais attention à toi ». Mais ses déclarations d’amour fraternel s’arrêtaient là.
Pourquoi était-ce si différent de ce qu’il pouvait dire au sujet d’Ashlee ? Après tout, il lui livrait dans ses missives son cœur nu, sans fioriture, et toutes les émotions contradictoires que songer à Lady Cendregué lui inspirait. Mais quand on avait une personne avec qui on avait vécu toute sa vie, et que l’on aimait autant que l’on tenait à son propre corps ou ses propres souvenirs… Pourquoi était-ce si difficile d’avouer ses sentiments ?

Le silence perdura entre eux deux, tandis que la bouche légèrement ouverte de Calvin exprimait fort maladroitement qu’il ne s’attendait pas à cette déclaration et que, pire encore, il ne savait où trouver les mots appropriés pour lui répondre. Les crépitements du feu et des gouttes sur la fenêtre se chargèrent de rythmer leurs respirations calmes, et le Chevalier sentait une chaleur familière envahir sa poitrine et sa gorge, mais il ne parvenait pas à identifier ce dont il s’agissait : admiration ? Gêne ? Espoir ? Déception de n’arriver à trouver les mots pour lui répondre ou gratitude envers sa sœur de parvenir à formuler ce qu’il était lui-même incapable d’exprimer convenablement ?
Il n’avait jamais dit à Abelar ce genre de choses, lui, il n’en avait jamais capable… Valencia avait-elle ce même regret, et était-ce pour cela qu’elle avait trouvé le courage de s’exprimer ?

Mais décidément, aucun son ne pouvait sortir de la gorge du Chevalier, et il dégagea lui aussi une main de leur étreinte en refermant enfin les mâchoires. De manière un peu bourrue –autant pour surmonter sa propre appréhension de la situation que pour ne pas lui laisser le temps de s’échapper- le jeune homme passa son bras libre dans le dos de Valencia et la prit contre son manteau, sans autre forme de procès. Il la serra fort un instant, apaisé d’avoir trouvé un moyen de lui répondre autant que d’être parvenu à ne pas laisser s’enfuir ce rare instant de rapprochement entre eux.
    - Je n’sais pas qui a le plus de chance dans l’histoire, bougonna-t-il malgré lui, et de pudeur, il fut soulagé que Valencia ne puisse voir son propre regard, troublé.
Calvin se sentait à cet instant si minuscule face à sa jeune sœur, mais immense dans ce monde pourtant si implacable.
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Avant l'orage [Calvin]

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