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Prisonnières ? | Violain

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Message Lun 2 Juil 2012 - 21:06

Si elle devait reconnaître une qualité aux femmes du château dont elle partageait l’existence, Aoife aurait probablement loué leur persévérance. Elles avaient fini par lui trouver une utilité, mettant à contribution sa tendance naturelle à la bougeotte. Depuis une semaine environ, la ménestrelle leur servait de coursiers. C’était une tâche dont elle s’acquittait relativement bien volontiers puisqu’elle lui permettait de quitter l’atmosphère délétère de la demeure dans laquelle elle était désormais prisonnière. On la chargeait de ramener de menues commissions, parfois de porter un message, d’autrefois d’amener quelque chose dans le port en contrebas. On ne lui donnait pas d’ordre et lorsqu’elle n’avait pas envie d’y aller, elle refusait tout simplement et l’on confiait alors la mission à un enfant ou une autre personne. La chose avait instauré un équilibre précaire dans les rapports qu’entretenait la femme-sel avec ses compagnes et lui avait permis de s’intégrer ne fut-ce qu’un peu à cet univers détraqué dans lequel elle devait maintenant évoluer. Elle avait aussi l’avantage de l’occuper sans qu’elle soit obligée de se reporter sur son art en permanence. Peu importait l’intérêt d’une activité. Si on la pratiquait trop souvent, l’on finissait obligatoirement par se lasser. Aussi Aoife accueillait-elle généralement d’un bon œil tout ce qui pouvait lui permettre de se sortir un peu de l’ennui et de la mélancolie que lui causaient la perte de sa liberté et sa déportation dans ce monde impitoyable. Ce matin-là n’avait pas fait exception. Elle s’était levée aux aurores, réveillée par le hurlement persistant d’un goéland qu’elle avait fini par faire taire en lui lançant des pierres depuis le haut des remparts. Elle s’était rendue dans la cuisine pour y chiper de la nourriture mais avait été accueillie à sa grande surprise par une cuisinière apparemment ravie de la voir… Chose d’autant plus étonnante que la Lysienne avait à plusieurs reprises provoqué son ire en razziant ses placards à l’occasion de fringales impromptues. Elle s’était vue servir une ration conséquente du petit déjeuner que tout le monde partageait puis lorsqu’elle avait eu fini, s’était vue demander si par le plus grand des hasards elle n’avait pas l’intention de descendre au port dans la matinée.

A ce moment-là, Aoife s’était sentie rassurée. Il ne s’agissait donc que d’un échange de bons procédés et non comme elle l’avait crue tout d’abord d’une tentative d’empoisonnement ou du signe que la cuisinière présentait les premiers signes d’une maladie mentale. Bien, bien, bien. Elle pouvait tirer avantage de cette situation. De grands avantages… Elle en était consciente, s’entendre avec la personne qui avait la main sur les ressources alimentaires était chose importante. Aussi se déclara-t-elle ravie de pouvoir prêter mettre la main à la patte si elle le pouvait. C’était pour cette raison qu’elle s’était retrouvée à descendre depuis le château vers le port en contrebas par ce qui passait pour une belle journée sur les Îles de Fer. Enveloppée dans une cape qui l’isolait un peu du froid et du vent glacé qui régnaient en maîtres sur ce bout du monde, elle parcourait la distance qui la séparait de la communauté qui vivait en contrebas de la demeure de l’oncle de Sargon.

Une autre surprise l’attendait lorsqu’elle atteignit finalement ce qu’on osait qualifier de village dans cette partie du monde, faute d’un meilleur mot pour évoquer le rassemblement pathétiques des quelques masures minables qui s’étaient agglutinées autour de l’anse à l’abri des flots que formait le port. Port qui ce matin-là accueillait la silhouette de sinistre augure d’un boutre inconnu. Qu’est-ce qui pouvait bien amener un autre capitaine en ces lieux, Aoife n’en avait pas la moindre idée mais les raisons pouvaient être variées. Ravitaillement, réparations d’avaries diverses et variées, commerce ou raisons « diplomatiques » étaient un échantillon de ce qui pouvait motiver la présence d’un étranger en ces lieux. De plus elle se devait de garder à l’esprit que le maître de maison, l’oncle de Sargon, était également un prêtre du Dieu Noyé. Si elle ne connaissait pas les détails de son office principalement parce qu’elle évitait de croiser son chemin, elle se doutait bien que de temps en temps des croyants devaient bien venir lui demander de célébrer une cérémonie ou une autre. Néanmoins, elle n’avait croisé personne en chemin aussi cette possibilité lui paraissait-elle hautement improbable…

Ramenant son esprit sur le but véritable de cette sortie matinale qui était de s’assurer un accès permanent aux ressources alimentaires de sa prison, la jeune femme traversa le quai où s’entassaient dans le désordre des cordages, des tonneaux et, sans grande surprise, un ou deux alcooliques qui finissaient de cuver le mauvais alcool qui parvenait jusqu’à son nez en relents malsains. Pénétrant finalement dans l’entrepôt où l’on stockait d’ordinaire les denrées récemment importées sur l’île, elle en ressortit quelques minutes plus tard pour constater la triste réalité. Le bateau chargé de rapporter la cargaison qu’elle attendait n’était pas arrivé… Et elle ne pouvait pas rentrer les mains vides sans être taxée de paresse et risquer de se voir frappée d’ostracisme dans une partie vitale de cette maudite ruine humide. Elle devrait donc attendre que le navire daigne faire son entrée dans la rade pour rentrer et retrouver le confort, tout relatif, et la chaleur, relative là encore, de la demeure dans laquelle elle était forcée de vivre.

Ne supportant pas l’atmosphère puante et confinée de la réserve, Aoife prit le parti d’aller se poster dans le seul endroit où elle pourrait à la fois satisfaire son penchant naturel pour le voyeurisme et surveiller l’arrivée de cette maudite barcasse en s’installant à l’extrémité du quai. Elle n’avait pas parcouru deux mètres qu’elle sentit une main agripper son postérieur. Se figeant brutalement, elle dut se faire violence pour ne pas gifler l’importun. Les Fer-nés pouvaient se montrer particulièrement violents et elle ne tenait pas à mourir bêtement sous les coups de l’un d’entre eux. Si elle voulait survivre à sa captivité et avoir une chance de retrouver sa liberté, elle avait tout intérêt à faire usage d’une certaine finesse. « Je vous suggère d’enlever votre main. Avant que Sargon Harloi ne vous la fasse couper pour l’avoir posée sur sa femme-sel. » La main disparut... Aoife ne se retourna pas pour vérifier que l’importun avait pris ses jambes à son cou, consciente que le nom de son geôlier avait atteint son but. Elle réalisa alors qu’il y avait eu un témoin à cette situation gênante.


Dernière édition par Aoife le Jeu 5 Juil 2012 - 19:23, édité 1 fois
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Message Mar 3 Juil 2012 - 21:51

Ah, l'odeur du poisson flétrissant et des filets pourrissants ! La grisaille éternelle du ciel tourmenté ! La vue de ces roches, nues et maussades, se répétant à l'infini ! Il n'y avait rien de tel que vivre un temps sur leurs Îles pour comprendre pourquoi, exactement, les Fer-nés étaient accablés d'un caractère aussi abominable et sec : comme disaient les sages, seules les ronces poussent sur les pierres noires. Alors qu'elle s'était évertuée tout le matin durant à arracher aux pierres de la pauvre campagne alentours tout ce qu'elle avait pu reconnaître comme herbes utiles à sa cuisine et à l'entretien de ses dents – un véritable sacerdoce, eut égard à son possesseur – Violain traînait ses petits pieds le long des gros galets choisis, gardant les masures des vagues et les boutres des écueils. Ces paysages désolés manquaient de tout, sauf de lichen et il était heureux pour elle que son « maître » fut assez généreux en longue de laisse pour la laisser gambader sans trop grogner tant qu'il était occupé ailleurs, et tant qu'elle était rentrée et apte à accomplir son devoir lorsqu’il avait terminé son labeur. C'était assez aléatoire et ses joues se souvenaient encore de quelques mauvais calculs de temps qu'elle avait pu faire, comme cette fois où son Édenteur n'avait finalement pas conclu marché et s'était retrouvé dans l'heure là où ils avaient trouvé à loger et qu'elle l'avait fait mariner le jour entier. Il lui aurait démis la mâchoire, sans doute, s'il n'y avait pas eu Gabriel pour intercéder. Mais de quoi se mêlait-il, celui là ? La Souris concevait à l'égard de ce Fer-né là une ingratitude confinant à l'acharnement dangereux. Du reste, il y avait quelques temps, maintenant, que les disputes entre elle et celui qu'elle considérait de façon tout à fait abusive et illusoire comme son époux s'étaient faites, non pas plus rares, mais plus harmonieuses, d'une certaine façon. Ils fonctionnaient ainsi. Elle fautait, il grondait, elle boudait, il hurlait, elle hurlait, il hurlait plus fort, elle minaudait, il grognait, elle révélait des trésors d'imagination pour le satisfaire les jours suivants et, lorsque Lakdahr croyait la paix arrivée, elle recommençait. Et ce n'étaient pas ses légères sautes d'humeurs actuelles qui allaient l'aider à se contenir.

Mâchant une herbe réputée pour ses vertus apaisantes, elle ruminait avec la sève ses pensées oscillant entre aigreur et gaîté. Elle avait été terriblement malade ces temps derniers et, pour la première fois, alors qu'elle s'était efforcée d'en avoir l'habitude, elle n'avait pas supporté le tangage du récent voyage en boutre et avait passé les quelques heures de mer à s'agripper de toutes ses maigres forces à la poupe pour rendre tripes dans la mer glacée. Ça devait être la lune qui ne lui revenait pas, ou bien les graines qu'elle avait trouvées – oui, soit, volées – au hasard d'une cargaison lui avaient rendu justice à leur façon, toujours était-il qu'elle avait passé quelques semaines abominables. Pour ne rien gâcher, la nature qui semblait l'avoir omise à la moitié de sa puberté paraissait se rappeler d'elle, brusquement : elle était serrée dans sa plus étroite chemise. L'avait-elle reprisée trop franchement ? Pourtant, l'accroc était à la taille, pas à la poitrine, gagnait-elle donc en mamelles ? Et pour quelle obscure raison ? Bah ! Peu lui importait, tant qu'elle en finissait avec ces nausées qui la prenaient chaque matin et avec ces bouffées de chaleur qui la rendaient sautillante au soir. Devoir marcher en ayant l'effroyable impression d'un poids pendant sur la nuque était suffisant. Son colosse lui-même finirait par être usé de son humeur encore plus atroce que de coutume et si elle adorait l'agacer, l'idée de le lasser lui était insupportable. Ainsi donc elle voguait le long du port, cherchant le calme et l'inspiration, trouvant dans le ciel et la mer une très grande monotonie agressive et, alors qu'elle passait de planche en planche et de masure en rogaton de demeure, elle se prenait à comparer les quelques visages qu'elle croisait et contemplait à la dérobée avant de faire mine d'être humble avec les divers poissons que quelques pêcheurs avaient suspendus à des crochets au dessus des eaux. Par les Sept, comme ça pouvait puer ! Ah, elle n'était pas étonnée que les Fer-nés aillent quérir femelle au delà de leurs Îles : hormis la Bonfrère et peut-être une ou deux exceptions, elle n'avait pas souvenir d'une dame insulaire dont la vue n'ait pas quelques qualités purgatives.

Toujours était-il qu'elle brûlait de l'envie sotte et irrésistible de faire grand plaisir à son propriétaire ce jour-ci, mais qu'hélas, ici, l'idée de troquer avec qui que ce soit sans son gardien était peine perdue et que l'élaboration d'une surprise était donc plus que délicate. Elle pouvait bien améliorer le quotidien alimentaire, mais elle s'y échinait assez régulièrement, ce n'était pas assez, bien que ce fut sans doute l'origine de la moitié de sa valeur au yeux du ventre-à-pattes ; elle voulait marquer le coup. Ne lui restaient que peu d'opportunités : soit elle ramassait quelques petits morceaux de lin abandonnés pour tenter d'en faire un quelque chose pour se décorer et se mettre en beauté rien que pour lui, un soir où il serait fourbu, soit elle allait prendre de quoi faire meilleur repas. Et puisque ça ne s'abandonnait pas, il faudrait le chiper. Là où Lakdahr l'avait menée était le domaine Harloi et la réputation des lieux avait percé jusqu'à sa tanière : ici, on avait autant de vertu que d'humour, c'est-à-dire pas.

Elle était donc réduite et résolue, nez au sol et humeur en pagaille, à scruter les abords du quai pour trouver de quoi rompre sa misère et user son inventivité à quelque chose de constructif et non à jouer de la lyre avec les nerfs des infortunés qui constituaient son entourage. Ah, ils l'avaient voulue, ces rustres ! Hé bien, ils l'avaient eue, avec tout son enrobage de sucre et d'arsenic. Elle distingua quelque chose qui parvint à la distraire un instant de sa rage enterrée si peu profond qu'elle ne demandait qu'à surgir comme un cadavre animé de mauvaise histoire ; gisait au sol quelques fragments moites d'un drap déchiré, non loin de caisses et d'amas de bois et de pierres divers. Ses couleurs délavées montraient qu'il devait s'agir d'une toile ayant arboré des armoiries étrangères et que ces pirates avait souillé en le déchiquetant et en s'en servant d'enrobage pour divers larcins. Désintéressés de l’œuvre après le débarquement, le tissu pourrissait tranquillement. Délicieux ! Elle pourrait s'en faire de jolis petits rubans, ce qui, avec sa vieille chemise retaillée, ferait quelques petites parures secrètes aussi ravissantes qu'affriolantes et, si elle tenait son Fer-né par l'estomac, elle savait qu'il y avait peu d'hommes qu'on ne pouvait encore mieux tenir au ventre que lorsqu'on s'occupait également de celui en bas. Elle fouilla les environs du regard : un badaud, une femme, le premier reluquant la seconde et cette dernière ne regardant nulle part. Parfait ! Elle accéléra le pas et s'accroupit vivement, agrippant de ses petites mains le tissu moisi dont elle se faisait un trésor, tira, coupa, arracha, finit par prendre un bon morceau qui n'éteignait pas sa gourmandise : ça avait remué sous la caisse, peut-être qu'en tirant sur ce pan coincé, le tissu abrité serait de meilleure qualité, donc d'une seule pièce, si elle parvenait à le prendre, elle pourrait coudre des merveilles... Son esprit s'échauffait de plans irréalistes et adorables, oui ! Elle se ferait une belle tenue qui éblouirait les yeux, Lakdahr n'en serait que plus inspiré, peut-être pourrait-elle attirer le regard d'un homme de goût dans ces terres sombres et lui vanter les mérites de son homme, qui en ferait affaire, qui deviendrait fortuné de fait, peut-être même propriétaire d'une masure, voire d'une maison, voire, hé, peut-être auraient-ils des servants, des vrais, rien qu'à eux – certes, à lui, mais à elle tout de même un peu ?

Elle était déjà établie en pensée et occupée à compter des chèvres qui fourniraient assez de viande et de lait pour engraisser son Édenteur, quand une phrase clamée par la femme non loin la fit sursauter et surtout, fit reculer l'homme qui s'était approchée de celle que Violain réalisait maintenant, pour y prêter plus attention, comme étant une étrangère. Et donc, une femme-sel, tout comme elle. La Souris avait beau séjourner sur cette triste terre à peine émergée depuis un an, elle n'en avait croisé que peu et avait échangé avec encore moins, la plupart étant cloîtrées et elle étant souvent sur les chemins, à suivre son géant et à se préoccuper surtout de lui mener la plus confortable des vies empoisonnées. Avait-elle dit Harloi ? Vite, en tous cas, il ne fallait pas que quelqu'un s'aperçoive de son larcin minable : ce serait honteux, déjà, et Lakdahr n'avait pas que ça à entendre que d'apprendre que son esclave volait des déchets dans les ports. Flanquant tout sous ses jupons prestement, elle fit disparaître dans les poches cachées près de ses cuisses son trésor de pacotille. Elle serait Fer-née, personne n'aurait pris garde à pareil détail, mais elle ne l'était pas et la Souris, bien que chafouine, était moins stupide qu'elle voulait bien le montrer. Voilà que l'homme qui avait sans doute tenté de démontrer à sa consœur qu'elle était bien à son goût de façon directe s'était éloigné, non vers elle, mais vers ailleurs ; Violain s'approcha sans s'en cacher, l'humeur à nouveau guillerette et pleine de curiosité. Son sourire était présent, à la fois sincère et ciselé : elle venait de piller, il fallait avoir l'air stupidement contente. On se méfiait des ahuris, mais pour que qu'ils pouvaient faire par maladresse, pas parce qu'ils pouvaient vous entourlouper.

Cette femme avait un éclat singulier, expliquant à lui seul le désir d'un homme et la prise d'un Fer-né. Tout comme elle, elle avait eu le tort de plaire, mais la Souris devait admettre aussitôt qu'elle avait approché qu'elle paraissait très grise face à la fleur exotique qui s'était presque empourprée. Son regard la guettait, elle s'attendait sans doute à être jugée, Violain, après avoir perdu un peu son expression aimable, retrouva un sourire plus tendre et amical, peut-être complice, alors qu'elle rongeait en dedans l'aigreur terrible et puissante que ressentait, elle en était certaine, chaque femme face à une beauté bien plus grande que la sienne. Ramassant ses mains devant elle et les joignant devant son giron, à la fois pour paraître humble et pour gonfler sa poitrine – ah, infecte jalousie – elle salua du menton et des épaules, avant de souffler de sa voix flûtée et un peu trop aiguë.
    « Hé. Tu vas bien ? Il ne t'a pas fait mal ? »

Elle s'approcha de trois petits pas, à la fois pour mieux la voir, fascinée et haineuse, tout comme pouvoir parler plus bas, et poursuivit.
    « Ne t'en fais pas, je ne vais rien répéter. Je suis une femme-sel, toi aussi, n'est-ce pas ? Je ne peux pas me tromper. Tu es belle. Les gens d'ici ne le sont pas. »

Elle se mordilla la lèvre ensuite, rongeant une peau morte que le vent avait séché tout comme quelques pensées hétéroclites. Il lui était donné une occasion rare de pouvoir deviser avec une dame partageant sa peine et sa charge, tout comme une autre, non moins précieuse, d'en apprendre davantage sur ce Harloi dont on se faisait des gorges chaudes et dont on disait tout, sauf du bien, ce qui attirait forcément l'oreille avide de ragots de la Souris inquisitrice. Est-ce que lui, mangeait de la chair humaine ? Est-ce qu'il jetait ses femmes-sel à la mer après la première nuit ? Était-il si dépourvu de vertu que l'herbe séchait sur ses pas ? Est-ce que des spectres murmuraient sur son passage ? Est-ce qu'il était aussi beau qu'on le prétendait, ce qui devait sans doute signifier qu'il était passable, au vu des standards plutôt bas d'ici ? L'un dans l'autre, la vivace jeune fille venait de découvrir un second trésor qu'elle crevait, certes, d'envie de défigurer, mais également de choyer et de cajoler. Que les jeux de cours lui manquaient ! Elle pourrait au moins, cet après-midi, pendant quelques minutes, faire semblant, faire comme ci ; son caractère exécrable des jours derniers penchant dangereusement vers l'éclat de l'excitation dont elle avait ressenti des pointes fulgurantes et incongrues. Elle crut bon d'ajouter, sur le ton dont on confie les secrets.
    « Violain, c'est mon nom. Je suis de passage, avec mon, tu sais, maître. »

Elle appuya ses quelques mots d'un petit acquiescement grave. Elles partageaient le même destin, la familiarité était de mise. C'était du moins ce que la minuscule petite chose se figurait, sous son sourire tendre et son regard embrasé.
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Message Jeu 5 Juil 2012 - 19:22

Aoife, malgré la répulsion et le choc que provoquaient invariablement le fait d’être agressée de cette façon par un homme, n’en était pas à ses premiers attouchements. La révélation de son statut de barde, comme son charme, certes peu conventionnel, mais exotique, lui avaient souvent attiré non seulement des commentaires peu amènes mais lui avaient également appris à faire face, par la force des choses, à un certain nombre de comportement tout aussi déplacés. Si elle n’était pas particulièrement farouche et qu’elle reconnaissait volontiers éprouver un intérêt bien naturel pour les choses de la chair, elle n’en était pour autant pas moins déstabilisée lorsqu’on envahissait son espace personnel de la sorte. Elle se sentait sale et éprouvait le besoin de récurer la partie de son corps qui venait d’être profanée en la frottant presque jusqu’au sang. Etre employée par les gens pour ses talents de ménestrelle ne la dérangeait pas mais se voir reléguée à l’état d’objets par un homme qui n’était pas capable de contenir ses pulsions la dérangeait profondément. Essayant tant bien que mal de retrouver une contenance, elle passa une main fébrile sur les plis de ses habits pour essayer de les lisser. C’était peine perdue bien sûr puisque la cape qu’elle portait, vêtement emprunté dans laquelle elle flottait comme un spectre famélique, semblait avoir la merveilleuse capacité d’avoir l’air toujours froissée et moisie. A vrai dire, elle en avait aussi le parfum. Un arôme rance et tenace de renfermé sans doute hérité de la vieille caisse vermoulue dont on l’avait tirée, irritant pour la gorge et désagréable pour les narines. La jeune femme supputait que si elle la portait trop longtemps des algues finirait par se développer sur son corps et qu’elle ressemblerait à toutes les Fer-nées qu’elle avait croisé jusque-là. Préférant ne pas s’appesantir sur l’évènement qui venait de se produire, elle préféra reporter son attention sur le témoin bien involontaire de son infortune…

La première chose qui la frappa était que la fille était jeune. Une gamine presque, fluette et maigrichonne comme le monde en produisait tant et tant. Une gamine comme elle-même en avait été sur les quais de Lys des années plus tôt. Une bouffée de mélancolie pathétique monta dans sa gorge alors qu’elle se rappelait un moment où le monde lui paraissait plus vaste, plus beau et la vie tellement plus simple. Un moment où bien qu’elle n’ait jamais eu de véritable foyer dans lequel rentrer Aoife vivait dans un luxe que bien d’autres de ses pairs ne connaitraient jamais. Elle avait eu l’occasion de se vautrer dans les indécentes richesses de maisons des Cités Libres, dans lesquels de riches marchands logeaient les bardes avec autant d’attention que leurs invités dans le seul but d’entendre chanter les louanges de leur hospitalité par la suite. Triste constat que celui-ci. Passer des soieries et oreillers de plumes des palaces d’Esos à la froideur humide et malsaine d’un quai des îles de Fer pour se retrouver devant un miroir de sa propre jeunesse. Pour cette raison, parce qu’elle ne pouvait pas manquer de reconnaître un peu de la personne qu’elle avait été dans cette fille inconnue, Aoife ressentit spontanément une bouffée de sympathie à son égard.

Un autre facteur vint encore ajouter à la chaleur dont pouvait faire preuve la ménestrelle envers la spectatrice était ses origines clairement étrangères à l’île d’Harloi. Enfin une nouveauté qui ne se résumait pas à l’attitude condescendante et vaguement méprisante des autres femmes de la maisonnée ou aux mains baladeuses d’un homme trop sûr de lui. Enfin une personne qui avait connu d’autres cieux avant d’atterrir dans ce coin d’Enfer. Elle réalisa soudain avec horreur que la raison pour laquelle la fille, cette étrangère qui n’avait rien de commun avec la gent féminine qui poussait plus qu’elle ne naissait véritablement sur cette île, était sur ce quai était probablement la même qu’elle. Elle avait affaire à une femme-sel. Une fille-sel. Dieux, fallait-il que ces capitaines fussent vraiment en manque d’une compagne du beau sexe pour razzier ainsi des fillettes qui avaient à peine atteint l’âge de la maturité. Ou bien les élevaient-ils en batterie en attendant qu’elles soient suffisamment âgées pour répondre à leurs besoins lubriques. A cette pensée, la jeune femme ne put réprimer une montée de bile et de haine toujours renouvelée envers ces geôliers. Comme elle priait parfois dans les ténèbres de sa chambre pour qu’une tempête se lève et nettoie enfin cet archipel du fléau de ceux qui le peuplaient. Elle y laisserait probablement la vie à cette occasion mais qu’importe. La vengeance primait parfois sur l’exécution de plans moins ambitieux. Comme s’échapper. La seule pensée que les capitaines des boutres puissent faire des prisonnières aussi jeunes pour assouvir leur désir la révulsait. Sa mâchoire à nouveau vint se crisper et elle ne parvint à la desserrer qu’à grand peine, consciente que son expression pouvait être mal interprétée par la pauvre malheureuse qui n’avait rien fait pour mériter une telle attitude. Elle parvint à se détendre tout à fait lorsque finalement un filet de voix plein de sollicitude lui parvint. Naturellement encline à se montrer chaleureuse et relativement confiante, tant qu’il ne s’agissait pas de confier sa vie à une étrangère, Aoife ne put que se réjouir de trouver une interlocutrice sympathique en cette matinée qui commençait si mal. Elle lui adressa un sourire plein de sympathie avant de répondre.

« Je vais bien, je te remercie. Ce n’est pas la première fois qu’on m’attrape la croupe de la sorte et je m’en suis toujours remise. » assura-t-elle tout en frottant sa fesse endolorie par la poigne de fer du marin enthousiaste. « Il faut juste reconnaître qu’il y a été de bon cœur, cette crevure de charogne mal élevée. »

Utiliser un langage aussi ordurier n’était pas d’ordinaire dans ses habitudes. Mais elle ne se trouvait pas dans la cour de qui que ce soit et elle tenait à faire part de son avis sur ses manières à son agresseur ou à ses camarades si l’un ou les autres se trouvaient à portée d’oreilles. Elle espérait qu’il y gagnerait une réputation certaine, celle de s’être fait reprendre par une femme, et qu’il n’oublierait pas la leçon. Elle souhaita accessoirement que son fondement se mette à peler et ses bijoux de famille à se dessécher avant de tomber mais préféra garder ses pensées pour elle, par égard pour sa réputation à elle. Personne n’avait besoin de savoir que sous le masque de la ménestrelle se cachait encore une orpheline des rues au vocabulaire de charretier. Personne n’avait jamais cherché à en savoir plus sur ses origines, imaginant probablement que comme toutes les Lysiennes, elle était fille de prostituée et avait grandi dans un bordel des beaux quartiers de sa ville natale.

Se rapprochant, la fille continua tout en lui confirmant ce dont elle se doutait déjà. Elle était effectivement une femme-sel, elle aussi. Décidément, les Fer-nés les prenaient vraiment au berceau. Elle se demanda également si ils nourrissaient le même intérêt malsain pour les vieilles femmes puisqu’après tout les très vieux et les très jeunes finissaient par afficher une ressemblance étranges. La solidarité que la jeune inconnue afficha spontanément était rafraîchissante. Ainsi donc, son existence ici ne résumerait pas à une construction d’habiles alliances pour s’assurer l’accès aux ressources primaires ou à des provocations diverses pour exaspérer les plus extrêmes des Fer-nés, le tout avec la bénédiction d’un Sargon Harloi réjoui qui compterait les points. « Encore une fois, je te remercie. Mais je pense que si la chose venait à se savoir je ne serais pas la plus embarrassée, ou la plus en danger des deux. De ce que j’ai compris Sargon n’aime pas qu’on touche à ses jouets. Et oui je suis bien une femme-sel. Hélas. Tu es bien jeune pour pâtir d’un tel statut. J’espère qu’ils limitent leur avidité aux femmes faites qui avaient eu le temps de profiter un peu de l’existence. » Elle avait conscience que parler ainsi du jeune âge de son interlocutrice pouvait la vexer mais la répulsion qu’elle éprouvait face au rapt d’une si jeune fille par ce qui devait déjà être un homme d’un certain âge était sans bornes.

Son compliment sur sa beauté la fit sourire. Et elle eut le bon goût de s’empourprer un peu ainsi qu’on lui avait appris à le faire lorsqu’on lui faisait un tel honneur. Sa rougeur avait peut-être un caractère quelque peu feint mais avec le temps le réflexe s’était imprégné dans tout son être et elle n’aurait pu faire autrement. Si elle devait reconnaître que sa captivité était la pire expérience de toute sa vie, elle devait également avouer que c’était la première fois qu’elle recevait autant de compliments sur son apparence en si peu de temps. Elle savait que ses traits exotiques représentaient un certain attrait pour les Westerosii mais jamais au grand jamais la plupart des gens ne l’auraient considéré comme belle. D’ailleurs certains Fer-nés ne partageaient pas cet avis loin de là. Son interlocutrice, de son côté, pouvait se targuer de ne pas avoir hérité de la silhouette trapue et lourde qu’affichait une bonne partie des femmes du continent. A la voir ainsi, Aoife aurait pu la comparer à une pouliche. Tout en jambes et en bras, avec une certaine nervosité naturelle, elle n’était pas encore devenue totalement la femme menue qu’on voyait se profiler dans sa silhouette élancée. Elle était de ces créatures qui donnaient aux hommes l’envie de les prendre dans leurs bras et de les protéger de toute l’étendue de leur virilité exacerbée. Elle se demanda brièvement si elle avait déjà appris à se servir de ses charmes ou si elle ignorait encore tous les avantages que son corps pouvait lui assurer puis décida qu’elle ne voulait en définitive pas connaître la réponse à cette question. La vérité pouvait être bien trop perturbante et Aoife s’était déjà vue assénée trop de vérités perturbantes en peu de temps en prenant la mesure de l’âge de la jeune captive en face d’elle. « J’ignore si tous les Fer-nés sont aussi repoussants que certains des spécimens qui vivent dans le château en haut de l’île mais je me doute que la réalité ne doit pas être bien encourageante pour qu’ils soient obligés de voler leurs femmes plutôt que de leur faire la cour. C’est, en tout cas, un compliment charmant que de me complimenter sur mon apparence. Voilà bien longtemps que je n’avais pas entendu une chose aussi gentille. La plupart des femmes que je rencontre me qualifie d’osseuse qui ne pourra jamais enfanter. Et c’est un compliment que je vais te retourner, mon amie. Là d’où je viens tu ne manquerais pas de prétendants. » C’était vrai. Là d’où venait Aoife, les femmes ne manquaient jamais de prétendants. Ce dont elles manquaient en revanche c’était parfois de tranquillité.

Son interlocutrice se présenta finalement répondant à une autre des interrogations de la ménestrelle. Oui la jeune fille avait bien un nom et non elle n’était pas noble. Ses vêtements laissaient bien présager qu’elle n’était pas de haute extraction l’absence de nom de famille ou de l’indication du moindre lignage indiquait que comme la très grande majorité de la population, Violain était une roturière. Probablement que comme Aoife, la jeune fille avait fait partie d’un groupe de captifs razziés sur la côte à l’occasion d’une expédition liée à la guerre absurde que menaient les Fer-nés. Elle avait eu la chance relative sans doute d’être choisie comme femme-sel d’un capitaine. Encore que. La Lysienne ignorait comment la majorité des capitaines traitaient leurs concubines. La présence de Violain prouvait qu’il n’y avait pas qu’une seule façon de considérer ses pareilles. « Je ne savais même pas que nous étions autorisées à voyager avec eux. je n’ai vu Sargon qu’une seule fois depuis que… » Elle réalisa qu’elle ne lui avait même pas rendu la politesse de lui dire son prénom avant de s’abîmer dans une détestable mélancolie ainsi que le faisaient tous les êtres qu’on privait de leur liberté. « Je m’appelle Aoife. Lysienne et barde de mon état. J’attends que la guerre se termine avant d’essayer de retrouver ma liberté. Je suis ravie de te rencontrer, Violain, toi qui es la première personne à me témoigner une gentillesse sincère depuis que je suis arrivée dans cet endroit maudit. » Elle hésita un moment avant de poser la question qui la taraudait. « Comment… comment t’ont-ils capturée ? »
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Message Ven 6 Juil 2012 - 23:27

Après avoir serré les mâchoires fugacement, les traits de la fleur d'ailleurs se détendirent et un sourire peignit ses lèvres d'un charmant attrait. Violain en plissa légèrement les yeux de contentement, la crispation de ses doigts s'effaçant pour préférer dessiner une posture plus détendue et une gorge plus ouverte. La femme éleva la voix de nouveau, mais cette fois sur un ton aussi doux qu'il était dépourvu de méfiance, ce qui sonnait étrangement aux oreilles de la Souris. Depuis combien de temps n'avait-elle pas devisé simplement avec une personne dénuée d'intentions peu louables ? Il y avait bien, oh, des siècles, ce temps appartenait à une autre vie et une autre terre. Oui, voilà, le dernier être gentil qu'elle avait croisé était le chevalier Gawain, avec son bouclier d'humour et son épée de verve, un charmant souvenir qui tempéra d'un rien son agitation interne, tout comme elle instilla l'ombre d'un sentiment qu'elle ne ressentait que très rarement. Il arrivait parfois à la jeune fille de songer à cette demoiselle qu'elle aurait pu devenir si elle n'avait pas été prise, si elle avait eu le réflexe de s'abriter au plus vite au lieu de voler un fruit et de courir l'offrir à ces bonnes gens qu'elle servait, pour leur plaire ; si cet exercice était fréquent et facile aux premiers temps de sa captivité, elle avait constaté avec un amertume dérangeante qu'elle y parvenait de moins et moins, et même n'y songeait presque plus. Quelques pans de sa vie devenaient brumeux : elle oubliait, tout simplement. Bien entendu, elle avait encore une mémoire parfaite de la cour qu'elle avait entrevue, de quelques unes de ses rencontres les plus notables, mais les contours de sa chère Belcastel ne lui paraissaient plus si précis en esprit qu'elle pouvait presque y marcher en rêve, elle confondait les dates et les successions d'événements, et cette famille aisée qui était venue dîner, l'été d'avant, comment était leur nom, déjà ? Leur blason ? Elle finissait par se faire si bien aux façons d'être de ces insulaires qu'elle avait presque omis qu'il y avait parfois des gens simplement bons et amènes, qui ne se sentaient pas dans l'obligation de s'abriter derrière une carapace de rudesse et un faciès que la porte du mausolée n'aurait dénigré s'il lui en avait fallu un. La Souris avait beau avoir gardé ses manières embourgeoisées par goût du jeu et surtout réflexe de défense, ne pouvant guère tenter d'imposer sa survie par le corps ou le charisme, elle en avait presque occulté les origines. Oui, c'était donc ça qu'elle feignait d'être : aimable et avenante, sans danger, sans conséquence. Cette connivence avait une saveur rance qui lui était curieuse et faisait glisser sur son échine une main glacée et insistante, allant jusqu'à lui tirer sur l'âme, comme si quelque chose en elle, pourtant soigneusement enfermé, était appelé par ces brèves pensées et voulait resurgir. Était-elle donc si désarmée, si faible, si dépourvue de force et d'ancrage, apte à être ballottée au gré des caprices de ceux à qui il faudrait plaire ? Peu adepte de la remise en cause, la Souris écrasa d'un talon mental ces doutes grouillants et lacunaires. Bah ! Lakdahr ne se débarrasserait jamais d'elle, il avait trop besoin de sa petite femme. Elle s'en sortirait comme elle s'en était toujours sortie, par ruse, par chance ou par lâcheté, il n'y avait pas davantage de questions à se poser. Elle en fut quitte pour un battement de cils, et riva de nouveau toute son attention à l'étrangère au destin si commun au sien.

Voilà qu'elle confirmait qu'elle appartenait bien à un Harloi, le très fameux Sargon, qui plus est. Violain n'enviait pas cette situation. Si son maître à elle était un sans-boutre, celui de la femme à la peau de miel devait sans nul doute être bien trop bouffi de lui-même pour laisser une dame prendre la place qui lui revenait dans sa vie, comme tous les hommes trop fiers qui finiraient trop seuls ou bien trahis. Alors qu'elle s'était rapprochée, la petite blonde fouineuse scrutait ses traits, intriguée par sa physionomie si particulière. Elle était tendue, étirée, sans faire sèche, elle la comparait volontiers à une de ses plantes poussant très vite en bord de mer, aux ramures très fines et un peu coupantes, et à la floraison aussi soudaine qu'éphémère. La sollicitude qu'exprima la femme à son égard surprit la demoiselle et seul son examen fasciné l'empêcha d'en tiquer aussitôt, elle se contenta alors d'en affirmer son sourire avec lenteur et un peu de retard. Jeune, oui, elle l'était, mais pas faite, donc ? Ah, maudites formes timides. Elle n'était pas gironde et, inspirant par un réflexe contrarié, elle croisa de nouveau ses mains à sa poitrine pour la gonfler, tâchant de se tenir un peu plus cambrée pour ne pas paraître juvénile davantage. Le regard de la Souris s'évada un instant sur le côté pour feindre la timidité ou une pointe de douleur absente, le temps de ne pas paraître trop vexée, au risque de souffler la petite flamme de complicité qui naissait. Les premières impressions faisaient toujours beaucoup dans une relation et elle n'avait aucun intérêt à se faire une ennemie pour un simple mot qui était, après tout, sans doute lancé avec une sincère attention. Évidemment, sa psyché revancharde ne pu s'empêcher d'en prendre note, scrupuleusement, mais rien n'exigeait vengeance pour un si ridicule affront. D'autant qu'elle ne se trouvait pas trop jeune, la petite. Elle ne s'était jamais jugée ainsi, avide qu'elle était de naissance de ronger les rares avantages que sa situation fangeuse lui avait offert. Tant le charme que le labeur s'y comptaient et n'étaient pas l'apanage de l'enfance.

La femme était flattée et, après une remarque sur ses propres contours osseux, glissa à Violain qu'elle aurait plu à beaucoup sur les terres lointaines de son origine, il n'en fallait pas davantage pour chasser l'ombre de sa vexation récente. Quant aux remarques au propos des atours trop limités des Fer-nés pour séduire plutôt que d'enlever les dames, elle ne pouvait que les agréer, pour les avoir conçues elle-même et se trouver encore au jour présent largement plus désirable que l'écrasante majorité des êtres rugueux et trapus qui tenaient plus de la pierre de taille que de la féminité charnelle et charnue. Elles pointaient la finesse commune des deux femmes-sel, peut-être, mais c'était sans doute pure jalousie. Leur seul statut de femmes choisies prouvait, aux yeux de la Souris, qu'elles étaient désirables au point qu'on parte en mer pour les cueillir, quant les autres restaient à s'agglomérer aux rochers – tournure d'orgueil que Violain chérissait chaque fois qu'une native la maltraitait un peu. Une confession soudaine fit s'agrandir ses yeux, qui pétillèrent d'un intérêt aussi vif que franc, alors que ses lèvres s'entrouvraient : quoi, barde ? Emplie d'un désir de liberté si grand que la mer n'était pas un obstacle ? Et ravie, ah, c'était moins surprenant, la petite blonde était si ravissante – douce illusion – mais, fi de son amour des ragots et des histoires, fi du Harloi, elle était menestrelle, elle devait savoir chanter, réciter, rimer ! Quelle joie ! La question qui s'ensuivit se perdit presque dans son éclat, alors que les mains de la pâle jeune fille cessèrent de s'échiner à lui prétendre un volume pour se joindre son son menton, les doigts couvrant à demi ses lèvres pour contenir son exclamation. Sa voix pincée s'éleva, sur un ton rapide et empressé.
    « Iffa. Iffa, je prononce bien ? »

Elle qui appréciait s'entendre les syllabes délicates de son nom lancées avec délice mettait un point d’honneur à rendre cette politesse à autrui, s'imaginant que tous partageaient cette marotte narcissique.
    « Je suis ravie également, vraiment, tu sais ? C'est tellement, ah ! J'ai toujours aimé les chants, la musique, et... Ça fait si longtemps ! J'en ai l'impression d'avoir une voix pierreuse à force de n'entendre que les vagues qui se plaignent et se fracassent... »

L'idée d'être soufflée de sa compagnie soudain inestimable s'imposa dans son esprit jaloux, car appréhendant la frustration, elle osa poser sa main sur celle d'Aoife, sans pour autant fermer ses petits doigts fins et légèrement calleux sur son poignet, comme pour ne pas l'effrayer. Le contact était doux et effleuré. Se dressant sur la pointe des pieds, elle se pencha sur l'oreille de la musicienne, murmurant d'un ton conspirateur.
    « Viens, il ne faut pas qu'on nous voie trop. Même si on ne fait rien de mal, il suffit qu'on ai l'air un peu contentes et ils viendront nous battre. »

L'emphase était peut-être un peu exagérée – et encore. Il n'aurait pas été incongru que les rires d'esclaves dérangent des individus plus puissants et moins heureux et que l'idée vienne à un robuste butor de leur passer l'envie de peindre l'air sinistre d'une joie qui n'avait rien à y faire. Elle l’entraîna sur quelques mètres à peine, juste de quoi quitter la plage de galets et l'horizon découvert d'où on pouvait trop vite les voir, préférant présenter le repli d'un mur nu et aveugle en guise d'abri plus sûr, quoiqu'un peu puant. Avisant les alentours avec la fièvre angoissée de ceux qui appréhendent qu'on ne leur vole leur trésor, sans s'en cacher ni chercher vraiment à se contenir. Elle ne retrouva qu'un semblant de manières qu'en reprenant sa menotte pour elle, enfermant son poing dans sa paume jumelle, comme pour s'empêcher de la toucher encore. Violain sourit, déglutit, posant dans les prunelles sombres d'Aoife l'océan lumineux de son regard plus brillant encore qu'au moment de l'annonce.
    « Je, ah, excuse-moi, on sera mieux ici. Je ne voudrais pas qu'on te châtie parce que tu me parles. »

La formulation était aimable, la vérité était un peu plus égoïste – mais l'empressement de la jeune fille avait quelque chose de touchant, dans le tremblement de ses mains et la rosée à ses joues. Elle levant les yeux au ciel gris, pinçant ses lèvres entre le pouce et l'index avant de nouer de nouveau ses doigts entre eux.
    « Oui, tu me disais : je voyage avec lui parce que, ah, il n'a pas de navire. Il est forgeron. Alors il va, il vient, je suis, je m'occupe de lui. Je suppose que tu sais ce qu'il en est de tout ça. »

Sans doute la Barde était-elle moins empoisonnée que la malicieuse mégère miniature et, de façon plus sûre encore, devait-elle être moins empressée de servir que la Souris si elle en croyait le fiel qu'Aoife jetait à chaque fois que sa bouche devait cracher le nom du Harloi, mais la petite blonde n'allait pas là faire étalage de son exception conjugale, d'autant que, de façon sincèrement hypocrite pour ainsi dire, elle voulait toujours se persuader elle-même qu'elle ne faisait que ce qui était en son pouvoir pour survivre au mieux, en distillant sa vengeance aux doses convenant à sa haine et à sa prudence. Elle n'était pas attachée à lui, ç'eut été une sottise que de penser pareille chose, aussi appuya-t-elle son ton d'une certaine gravité, insinuant par là toute la lourdeur de sa tâche. Puis, plus légère, elle reprit.
    « Mais ne parlons pas d'eux. Tu es Lysienne, alors ? Comment est-ce, par chez toi ? Je n'ai pas même idée d'à quoi tes terres peuvent bien ressembler. Elles sont fleuries ? Les fleurs me manquent. »

Elle cilla. Balaya l'air d'un petit mouvement de main et d'un rire qu'elle en étouffa, avant de guetter, penchée au coin du mur, si personne n'avait perçu ce son incongru. Rassurée, elle revint à la ménestrelle.
    « Ah, la guerre ! Tout ce qu'il m'en dit, c'est qu'ils vont la gagner. Tu crois qu'ils peuvent la perdre ? Est-ce qu'on pourrait rentrer ? »

L'idée lui fit écarquiller les yeux, ce qui pouvait sans doute passer pour de l'espoir étonné, comme si sa petite cervelle laminée par la servitude ne pouvait plus concevoir autre chose que la raison de ses maîtres, au juste, elle avait peur. La pensée du retour sur les Terres de l'Ouest, de perdre tout ce qu'elle avait pu construire au profit d'une vie de nouveau misérable et, à ses yeux, bien pire que ce qu'elle était devenue au jour où elle avait été arrachée à sa première existence, la plongeait dans un abîme d'angoisse teintée du même doute que celui qu'elle avait ressenti plus tôt, à considérer sa vis-à-vis comme un miroir. Être séparée de Lakdahr, son époux, non ! Son maître, bah ! Suffit ! Y penser était inutile. Que pouvait-elle faire ? Rien ! Alors autant ne pas même considérer la chose. Après avoir gardé sa mimique éberluée et le silence quelques secondes, elle toussa un peu, recommença son babillage.
    « La première à être gentille ? Depuis combien de temps es-tu là ? Moi, ça fait un an, je crois. Je ne saurais plus trop dire. J'étais... J'étais à Belcastel, c'est sur les côtes, plus au sud que celles qu'on voit d'ici, quand les nuages sont hauts et la lumière basse, fit-elle en pointant la direction vague, trahissant malgré elle la coutume qu'elle avait prise des voyages. Je servais dans une bonne famille, j'étais au marché... C'est idiot, ces souvenirs, non ? Je me rappelle même de la couleur de la pomme que je tenais, et que je m'étais dit, ah, Violain, rentre vite, si tu gâches les fruits ils ne seront pas ravis. Je crois que je plaisais bien à un chevalier. Je ne voulais pas être renvoyée, avec un peu de temps, il m'aurait peut-être demandée et j'aurais eu une bien jolie petite vie... »

Elle laissa échapper une grimace fugace, se tirant le lobe de l'oreille alors que, comme souvent lorsqu'elle songeait à ce jour, elle entendait les cris des enfants qui brûlaient, enfermés dans une demeure près du port. L'odeur d'une suie venue d'un feu éteint depuis longtemps, si ce n'était qu'il brûlait encore en elle, lui chatouillait le nez. Elle renifla ce parfum de rage ancienne et vivace deux petites fois, avant de se forcer à retrouver un sourire aimable, qu'elle voulait teinter d'innocence.
    « Et il y avait des fleurs. Pas tant, mais j'avais mes petits pots de terre et je les entretenais. J'aimais bien m'en tresser dans les cheveux, ça sentait bon et c'était joli, les dames appréciaient... Oh, pardonne-moi, Aoife, glissa-t-elle avec un nouvel effleurement de ses doigts sur le bras de sa compagne d'infortune, je suis bavarde, je dois t’assommer. Raconte-moi pour toi, mais surtout pour tes terres, et ce que tu étais, avant. Mais, oh ! Dis-moi, on t'avait peut-être demandé quelque chose ? Que je ne te retienne pas si tu es pressée. Ou... Ou peut-être pourrais-je t'aider, si tu as quelque chose à faire ? On pourrait discuter. Je resterai discrète, qu'on ne vienne pas dire que tu es paresseuse. Je ne sais pas comment il est, ton... Enfin, ce Harloi que tu dis. »

Le timbre empressé s'était fait enthousiaste, puis hésitant, presque timide, la Souris rougissait. Lakdahr aurait sans doute hurlé à la voir si docile et serviable et ce gratuitement, du moins en apparence. Intérieurement, elle n'en pouvait plus de joie envieuse. De la musique, enfin ! Des récits, des poèmes, des sourires et, ô Fortune fabuleuse, une femme qui ne se sentait pas contrainte de se coucher dans ses doigts pour ponctuer ses phrases ! Voilà bien de quoi faire la monnaie de l'étrange trouble qu'elle pouvait bien ressentir à voir Aoife en reflet déformé de sa personne, elle qui affectait de ne surtout jamais se poser de questions sur elle-même, de peur de trouver les réponses déplaisantes. Remuant les orteils dans ses chausses, tordant un peu le bout d'une de ses manches de ses doigts qui voulaient faire quelque chose, agacés par son impatience, elle ne put retenir davantage le murmure plein d'appréhension et d'attente qu'elle voulait crier sitôt que la femme-sel de Sargon lui avait affirmé ses talents.
    « Et tu chantes, alors ?... »

Il était rare d'entendre autant de supplique dans une si petite phrase. Le minois de la Souris était paré d'une expression d'admiration gourmande et retenue à grand peine. Si seulement elle pouvait chanter !
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Prisonnières ? | Violain

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