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Coeur de roche & Ame de fer

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Lakdahr l'Edenteur
Artisan

Général
- Mestre fêvre -
Bâfreur & Guerrier

♦ Missives : 1389
♦ Missives Aventure : 121
♦ Age : 25
♦ Date de Naissance : 06/12/1991
♦ Arrivée à Westeros : 08/05/2012
♦ Célébrité : Kevin Tod Smith
♦ Copyright : Luchadora
♦ Doublons : Alrik Mallery - Séraphine - Jeyne Estremont
♦ Age du Personnage : 26 ans
♦ Mariage : Serenei ( Femme-sel )
♦ Lieu : Les Iles de Fer
♦ Liens Utiles :
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Message Dim 1 Juil 2012 - 16:29

Les dernières nuitées n'avaient été que frairies en la demeure Harloi, des cataractes de bonne gueuze alliées à des monticules de denrées grasses et bourratives. Lakdahr ne se faisait guère prier pour ripailler à s'en distendre la panse, abandonnant même la chaleur de son antre usuelle pour demeurer aux côtés de son cher ami et capitaine de la Jouvencelle. L'infrangible binôme qu'ils formaient fêtait alors la kyrielle de cette guerre entamée par le lord Ravage quelques mois auparavant, des raids qui se succédaient pour la liesse des marins et guerriers. Leur dernière razzia en date les avait mené jusqu'aux Terres de l'Ouest, nouvelle cible de leurs esprits antinomiques et qui n'eut été épargnée d'aucun tribut. L'îlot eut à subir la déferlante de rocaille et de fer, leurs autochtones pour la plupart occis, leurs femelles fauchées parmi les plus affriolantes, leurs logis transformés en feux de joie qui avaient obscurci le ciel de noires affres – celles d'innocents aux mains des pirates. Toutes leurs embarcations, lui semblait-il, avaient repris les flots leur pont chargé de butins en tout genre, de tout ce dont ils furent en mesure de s'approprier. Lui-même s'était engraissé d'intéressantes trouvailles par quelques exactions sanguinolentes, les poches emplies de profits dentaires dont des bribes de chair y étaient encore attachées, presque chaudes et moelleuses à souhait lorsqu'il avait rallié le boutre de Gabriel pour la retraite. La fréquence de leurs assauts lui permettait d'entretenir les réserves d'une collection somme toute macabre mais dont il tirait une indicible satisfaction, méditatif quant à la façon dont il en ornementerait ses prochaines oeuvres de forgeage. Néanmoins, là n'était point l'unique puits de sa faraude satiété, car ses trophées ne s'illustraient pas seulement par un lot de dents ou autres objets inertes, mais aussi par le doux galbe d'une donzelle. Pauvre captive coupable de lui avoir plu à la première oeillade, sa flavescente crinière dénotant à tel point des critères ethniques fer-nés qu'il avait défié quiconque de se dresser sur le sentier de sa rapine. Frayant son chemin à coups de brisures d'os et décapitations qui l'eurent maculé de sang, jusqu'à sa proie qui n'eut alors, plus l'espoir de lui échapper. La prodigieuse carrure du mestre fêvre ne parvint cependant pas à dissuader la sotte de résister, une attitude à laquelle le dos de sa dantesque paluche avait répondu d'une embrassade sans équivoque. Le corps atone de la jouvencelle jeté sur son épaule, ce fut la parfaite conclusion de leur incursion, la masse barbare quittant l'endroit pour regagner l'élément de leur essence : la mer.

Au retour à l'archipel de fer, pourtant, le titan n'avait fait que séquestrer la minuscule sylphide dont il était désormais l'unique détenteur, la reléguant au grade de bien-meuble avec le reste de ses trouvailles dans une pièce mise à l'écart. Par fortune, pour elle, il ne l'avait pas gratifié de sa présence depuis leur arrivée, préférant la compagnie de ses homonymes et celle de leurs beuveries. N'était pas exempt le fait qu'il ait simplement omis sa nouvelle possession, trop peu habitué à l'idée d'une femme-sel qui n'avait que faire si ce n'était patienter qu'il daigne se manifester. A dire vrai, ce n'était autre que Gabriel qui avait replacé ce blond détail dans l'esprit du colosse qui se mit enfin à y songer. Que faire, désormais ? Il n'avait aucune envie de délaisser son intarissable chope au profit d'une continentale qu'il aurait inexorablement à discipliner. Tant pis, elle ne larmoierait pas pour une sorgue supplémentaire placée sous le signe de l'ignorance et de l'angoisse qui s'y affiliait – les festivités continuaient ! Néanmoins, le lendemain serait l'occasion de faire plus ample connaissance puisque, aux prémisses de l'aurore, ils prendraient l'étendue maritime pour rejoindre l'île de Pyk et le bastion du même nom. Lakdahr avait des négoces à y traiter, des besognes qui le contraindraient à y demeurer pour un temps indéterminé, raison pour laquelle il se paraît de toutes ses affaires : concubine incluse.

Une fois ses esprits défrichés de leur excès éthylique, le fer-né rejoignit la jeune femme dont il n'avait que peu de souvenir si ce n'était un charmant minois. Parvenu face à elle, il eut tout loisir de la jauger des cimes de sa hauteur, si juvénile, si fragile qu'elle lui sembla être. Son observation s'était seulement accompagnée d'un long et pesant mutisme, alors même qu'il s'était promis de lui octroyer n'eusse été qu'une succincte discussion pour mieux entamer les fondements de leur relation. Mais que lui dire, à présent qu'il plongeait dans ses prunelles de bleu céruléen ? « Tu es à moi, catin ! »... Une réplique fortement reflet de la réalité et qui avait le mérite d'être exhaustive, mais à laquelle il ne put se résoudre. La violenter même psychologiquement était pour l'heure inutile, il aspirait par ailleurs à un voyage sans anicroche au moins jusqu'à ce qu'ils aient posé pied sur son île de naissance. L'opportunité d'entreprendre une conversation finirait par se présenter d'elle-même, il en était certain et ceci le persuada de ne pas d'avantage s'attarder. Ainsi, il ne fit que lui envoyer une chaude pèlerine à la figure, manteau dont elle serait particulièrement heureuse de disposer une fois que l'air marin l'aurait gratifiée d'une température de bienvenue. Puis, il la somma de le suivre sans plus d'explications, sachant pertinemment qu'elle ne pouvait faire autrement que lui obéir pour le moment. Ensemble, ils rallièrent le boutre qui naviguerait jusqu'à la demeure de la Seiche d'Or, et une fois encore, l'Edenteur abandonna la dryade au niveau de la proue sans plus lui léguer une quelconque attention. Les nombreux marins aux physionomies aussi hideuses que chamarrées de coutures et autres difformités suffiraient amplement à la résigner à la circonspection, quand bien même elle ne risquait absolument rien puisque déjà propriété d'un ostrogoth dont la notoriété ne faillait pas. Un détail qu'il n'avait aucun intérêt à lui apprendre pour l'instant, quelque part arrangé dans l'hypothèse qu'elle se drape de docilité.

Premier jour depuis qu'ils avaient levé l'ancre, et l'ébauche des roches de Pyk se dessinaient au loin. Les vents s'étaient fait favorables, bouffant les voiles de leurs bourrasques pour les conforter dans leur itinéraire et leur faisant donc gagner un précieux temps. Cependant et en ce début de journée, la mer était capricieuse, les vagues tumultueuses. Les heurts claquaient sur la coque du bateau qui ne cessait d'osciller entre bâbord et tribord , l'eau saumâtre humidifiée le pont et parfois même ses occupants, qui ne semblaient pas importunés pour autant. Seule, une certaine jouvencelle pouvait craindre pour sa stabilité tant elle se faisait balloter dans un sens, puis dans l'autre, sous les oeillades d'ailleurs gouailleuses des mâles affairaient à leurs occupations. Certains ouvrirent même les paris sur une éventuelle chute au coeur des ondes maritimes, suivant avec précision la mouvance de la demoiselle qui se rapprochait dangereusement de la barricade à chaque brimbalement. L'inévitable se produisit finalement à un impact plus puissant que les autres, ébranlant l'équilibre de l'infortunée dont le corps glissa par-dessus bord. Fort heureusement, des phalanges agrichèrent son blanc vêtement pour l'immobiliser dans sa cascade et lui éviter de s'en aller bécoter la poiscaille. Gambettes en l'air, la scène avait son apport de burlesque pour quiconque en était témoin, à savoir : l'ensemble de l'équipage dont les éclats de rire tonnèrent au grès de la mer.

« T'crois que tu vas aller où comme ça ? »

Le phonème était vraisemblablement accablé bien que rehaussé d'une pointe de raillerie. Lakdahr se félicitait de ce fulgurant réflexe qui venait d'épargner à la nymphette, une rencontre des plus déplaisantes avec leurs amis les requins. Néanmoins, il lui laissa l'agrément de profiter de la vue offerte, la plausibilité de contempler les bernacles conglomérées à la coque. Bienveillant pour l'occasion, il finit tout de même par la ramener sur ses pieds avant que toute son hémoglobine n'ait flué à son cerveau pour lui en exploser les méninges. Apparemment, la jeune femme ne pouvait se targuer connaître l'agressivité des eaux, aussi fallait-il admettre que celles-ci n'avaient pas la suavité des rivages ouestriens. Elle avait tout intérêt à prendre promptement le pli de la navigation au risque qu'il ne soit pas toujours apte à lui éviter le grand plongeon, car bien qu'elle l'ignorait encore, elle serait contrainte aux traversées bien plus fréquemment qu'elle ne pouvait le penser. Du moins, il songeait encore de ce qu'il ferait d'elle lorsque le devoir l'appellerait autre part, bien qu'il était d'usage que les femmes-sel ne quittent rarement voire jamais le logis de leur ravisseur. Dans son cas, les choses étaient quelque peu différentes, sa demeure étant le toit qu'on lui offrait pour ses services. Le forgeron savait qu'elle n'était pas responsable des humeurs de la nature, celles qui mettaient sa fixité à mal. Malgré cela, il ne put s'empêcher de gronder une fois qu'elle fut remise de ses émotions.

« Reste assise si t'es pas foutue de t'nir sur tes jambes ! La prochaine fois j'bouge pas, j'te regarderai flotter dans l'écume. » La commissure de ses lèvres se contracta en une mimique agacée, il abhorrait la gaucherie des gens. Il la toisa de haut en bas, puis rugit une dernière fois. « Fais gaffe ! »

Elle était désormais prévenue, il n'avait pas les yeux constamment rivés sur son charmant galbe qu'il aurait amplement le temps d'apprivoiser en d'autres circonstances. Aucun des quidams présents ne se mouillerait non plus pour la repêcher, certains semblèrent même déçus de l'intervention du titan. La belle n'avait de valeur qu'à la condition que son maître daigne lui en accorder, ce qui était pour l'instant le cas par la seule preuve de l'impromptu sauvetage.




" - On fait quoi ? - Valeurs sûres : on leur éclate la gueule. "
 " Barbare qui roule amasse coups de boule. "
" On dit que les fer-nés détestent toutes les races, c'est faux, on les aime toutes ! En ragoût, en civet, à la broche... "

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Message Dim 1 Juil 2012 - 19:18

Au matin il faisait beau. Le ciel était clair, bien qu'entaché ici et là de quelques petits nuages qui donnaient l’impression d'avoir été essuyés par une manche impatiente et l'automne s'annonçait paresseux et lent. Il y avait toujours de très beaux fruits et la saison toute délicate permettait encore à la Souris de dévoiler subtilement la peau de pêche de ses épaules et de ses avant-bras tandis qu'elle négociait le prix des pommes. Elle se souvenait en avoir chipé une sur l'étal, alors que son panier était moitié plein et que le marchand répondait aux cris d'alerte par les siens, bien plus effrayés. Elle lui était restée dans la main alors qu'une autre poigne, bien plus massive et calleuse, s'écrasait sur son visage. Le jour s'était changé en nuit, s'emperlant de petits points rouges de douleur et, quand elle s'éveilla dans une cale, au milieu d'autres trésors entassés, le simple fait de vouloir respirer lui confirma que rien n'était un rêve, pas même un cauchemar. Les Fer-nés avaient percé les défenses et elle avait été emmenée.

Elle eut tout le temps du voyage pour ramasser ses pensées et démêler ses bribes de souvenirs du rapt, en même temps que ses cheveux poisseux d'un sang venu de son nez. Le malappris en avait laissé échapper quelques braves et grosses gouttes suite au coup reçu. Rongeant le fruit volé et ses angoisses méritées au son du bois flottant qui craque, Violain se satisfaisait d'avoir presque réussi à gratifier l'espèce d'ogre qui s'était saisi d'elle d'une pichenette bien sentie, quelque part entre l'épaule et le menton. A moins que ça ne fut le bras ? En tous cas, elle avait frôlé quelque chose. La fierté était tout ce qui lui restait, avec sa robe, sa bourse emplie de trésors inutiles et son trognon de pomme duquel elle jouait pour occuper ses doigts. Elle se trouvait bien pauvre. Des gens avaient péri, des demeures avaient brûlé, elle était entraînée dans un destin sans doute funeste et, alors qu'elle se remémorait les récits de certains soiffards affirmant que les créatures à peine humaines vivant dans ces îles mangeaient la chair des jeunes filles en leur arrachant des lambeaux à dents nues comme des meutes de chiens, elle se surprenait à ne ressentir comme chagrin véritable que celui d'avoir manqué un beau bal, et d'être sans doute conspuée en son absence pour n'avoir pas su ramener les denrées désirées par ses maîtres de Belcastel. Allait-on la peler et la jeter à l'eau saline comme le vieux près du feu l'avait conté avec excitation un soir d'hiver ? L'équipage irait-il piller ses entrailles jusqu'à ce qu'elle en meure, comme avait ajouté en ricanant une vieille borgne qui affirmait avoir survécu aux cajoleries de deux boutres entiers dans sa jeunesse ? Allait-elle seulement revoir les côtes et la noble famille dans laquelle elle avait enfin fini par percer ? Sans doute jamais, et quand bien même elle ferait partie de celles dont on disait qu'elles servaient, avant d'être rendues dans le hasard des joutes, on ne voudrait plus d'elle. Personne ne souffrirait la présence d'une femme portant l'odeur du feu des pirates et de la sueur des marins sur tout son corps, jusqu'à son âme. Elle était finie, voilà, et si beaucoup étaient morts, elle s'estimait condamnée davantage. Quoi ! Elle vivait, elle, dans la disgrâce, dans la misère, dans le tumulte ! N'y aurait-il personne pour venir la secourir ? Est-ce qu'un preux chevalier – beau, si c'était possible, et fortuné, de façon indispensable – avait vu sa diaphane silhouette emportée par un monstre et, s'étant épris d'elle aussitôt, était en ce moment même occupé à rassembler une armée pour poursuivre le fantôme de ses beaux yeux ? Elle renifla, dégagea de son nez encombré une mèche collante et presque orangée, de lymphe, de morve et de sang mêlés et, après une grimace, contempla ses vains espoirs se déliter en une substance gluante et dépourvue d'élégance. Ces vils pillards n'avaient même pas eu la décence de l'assommer assez bien pour qu'elle reste digne. Elle jeta avec une rage inepte son trognon contre la porte de sa geôle dans un petit cri étouffé. Le reste de fruit rebondit, une fois, deux, percuta son genou. Elle soupira. Même les déchets se moquaient d'elle.

La première fois que la porte s'ouvrit, elle tressaillit, de tout son long : c'était l'heure de souffrir. Son supplice allait être entamé, la mer résonnerait de ses cris d'agonie, on allait l'outrager, l'éventer, l’équarrir ! Un marin chauve et plutôt malodorant lui jeta un demi pain rance et durci et à peine un regard, avant de refermer la porte. Elle resta immobile quelques secondes, coite et pleine d'une expectative frustrée. Elle était presque déçue. La seconde ouverture de porte fut récompensée par le même sursaut, peut-être un peu plus maniéré, et avec des cheveux mieux coiffés, on ne fit que la prendre par un bras et l’entraîner sans douceur ni égards, pour la pousser d'une prison à une autre, c'est à dire d'une cale à un placard. Des jours s'écoulèrent et elle ne sursauta plus qu'un peu, par acquis de conscience, quand la porte s'ouvrait brutalement pour lui lancer, dans un rai de lumière, de quoi faire taire sa faim. Ce qu'elle avait pu ressentir de fatalisme avait fondu devant ce qu'elle considérait comme aberrant : pourquoi la garder, si ce n'était pas pour profiter d'elle ? Elle valait tout de même davantage qu'une mule ou un cruchon ! Fallait-il qu'elle réclame qu'on se dépêche d'abuser d'elle, plutôt que de la laisser languir comme un vulgaire bout de viande pas encore assez sec ? Après un temps qu'elle ne parvenait plus à évaluer autrement qu'en trouvant qu'elle commençait à sentir un peu fort, ce qui était gênant, on rouvrit la porte encore, mais cette fois sans rien jeter immédiatement. Elle cilla, releva les yeux, battit des cils encore : c'était l'ogre. Le colosse qui lui avait offert un très beau bouquet de phalanges se tenait devant elle, mutique, immense, menaçant comme un ours dressé. Il ne disait rien, elle gardait silence, il ne broncha pas, elle restait coite ; rien ne se passa durant de longues secondes. Elle ne pensait plus, ni à un chevalier fortuné, ni à des meutes de brigands, son esprit était vide, ou plutôt simplement empli de la plus saine des terreurs. Après un temps interminable, l'ombre du colosse s'anima d'un mouvement bref et une mante recouvrit la Souris, la faisant, enfin, sursauter de nouveau. Ranimé par le contact, son corps stupéfait se souvint qu'il était de bon ton de trembler et, alors qu'il lui déclara sans ambages de le suivre, ses jambes lui obéirent sans que sa conscience ne déchiffre réellement les mots qu'il avait laissé tomber.

Le jour, le froid, l'air et le ciel fouettèrent sa chair endolorie d'absence et d'immobilité, elle emboîta le pas du géant avec un empressement rare, tandis qu'il marchaient depuis sa geôle de fortune jusqu'à un navire au dessin qu'elle n'avait vu qu'une seule fois de ses yeux, mais qu'elle reconnaissait fort bien pour être l'un des boutres qui s'étaient annoncés dans l'horizon clair de cette belle matinée de Belcastel. L'alerte lui semblait vieille d'un siècle, ou appartenir au récit d'une étrangère, sur l'instant. Son esprit s'éveilla brusquement sur le chemin et elle se mit à guetter de toutes parts : elle ne reconnaissait rien, ni les terres, ni les figures. Bien sûr, elle était sur les Îles de Fer, bien sûr, elle l'avait deviné depuis longtemps. Mais elle y était véritablement et un simple savoir n'a pas le même effet sur les nerfs qu'une vérité aussi cinglante et froide que le vent marin. Il la traîna jusqu'au pont d'un boutre, au beau milieu d'un équipage et les récits qu'elle s'était presque amusée à se remémorer venait percuter son imagination comme des éclats de verre coupant. Elle se voyait déjà taillée en pièces, sa peau ornant des gardes d'épées ou des tambours de guerre. Ils levèrent l'ancre, elle ne s'en aperçut presque pas, avançant ici, trébuchant là, frôlant le regard de quelques affreux natifs de ces rocs stériles. La danse du navire allait de pair avec celle de sa panique qui, cette fois, ne voulait pas céder, même dans l'attente, même dans l'absence d'une torture qui n'en finissait pas de s'annoncer sans venir et, tenant un équilibre qu'un ivrogne aurait moqué à raison, elle finit par percuter la rambarde étroite du pont. Avec un pauvre couinement, elle bascula, enfin ! Elle allait mourir ! Ça n'était pas trop tôt, mais c'était quand même bien minable de patienter autant pour simplement aller à l'eau. Elle songea à ses pommes, à une bague, à la robe qu'elle n'avait pas fini de coudre et à d'autres choses ineptes, puis une douleur soudaine rappela son esprit à des considérations plus terre-à-terre, malgré sa posture : on la tenait au dessus des flots, tête en bas, jambes battantes et sa robe mordait ses flancs tout en craquant gaiement aux coutures.

Elle s'offusqua presque verbalement du traitement de sa parure, lorsqu'elle aperçut dans l'onde les contours d'un poisson dont la taille n'était pas courante et signifiait sans doute qu'il n'était pas bien commode, aussi, ses protestations se changèrent en cri, ce dernier provoquant, avec ses gigotements ridicules, l'hilarité dans les rangs de l'équipage. Dans un chamboulement aussi brutal que celui de sa chute, elle fut reposée sur ses pieds, ce qui termina sur ses fesses, alors qu'elle tombait, ses jambes ayant achevé d'agir sans commande. Il lui avait parlé, lui, l'ogre, le colosse, la montagne, elle écoutait encore le bruit des flots et les rires des marins. Genoux serrés l'un contre l'autre, pieds largement écartés, robe flottant sans couvrir ses mollets et cheveux en pagaille, elle restait sotte, le fixant, sans sembler saisir. « Fait gaffe, » lui ordonna-t-il, elle hocha la tête par réflexe, les lèvres entrouvertes. Il lui fallut quelques secondes de plus pour rassembler ses nerfs et retrouver le bon sens du monde.

Ses yeux s'animèrent, soudain. Ah, il l'avait prise, il l'avait gardée, il l'avait emportée et maintenant, il la sauvait, pour une agonie plus longue, certes, mais il devait bien lui vouloir quelque chose, pour se donner toute cette peine. Est-ce qu'il l'avait capturée pour la ramener en présent à un autre ? Et qui était-il ? Un seigneur, un pervers, un bourreau, un fin connaisseur en femmes de valeur ? S'il la voulait elle, il aurait déjà goûté sa chair, d'autant que de son point de vue et maintenant qu'elle pouvait distinguer son visage, elle ne pouvait qu'admettre qu'il avait de belles dents. Dans sa posture toute basse, l'immensité du Fer-né ne lui paraissait que plus accablante. Plusieurs émois passèrent dans ses iris limpides. La peur avait disparu, elle était rageuse, de façon très franche, très soudaine, très complète. Elle se dit qu'il fallait qu'elle exige qu'on la mène à son maître, qu'on lui dise ce qu'on voulait faire d'elle, tout de même, que ça ne se faisait pas de faire attendre une demoiselle de la sorte, un peu de manières, à la fin ! Une seconde de considération pour l'épaisseur des bras du pirate face à elle la firent déglutir sa morgue et, presque curieusement, elle s'efforça de sourire. Bien présenter. Il fallait bien présenter. Elle passa des mains affolées dans ses mèches nouées par le vent, s'aperçut de la déchéance de sa mise, se redressa, tangua sous le roulis comme une barque dans une tempête et ne finit par se stabiliser qu'au prix d'un effort conséquent, qui lui faisait crisper les mâchoires. Les deux mains agrippées à sa chevelure dont quelques bribes continuaient à embrumer son visage, elle entrouvrit les lèvres, cherchant quelque chose d'élégant et de fier à déclamer à cet individu, afin de graver dans son âme forcément veule et étroite, puisque barbare, le respect viscéral de ce petit bout de grande dame.

Rien ne vint.

Elle continua de sourire, hochant la tête devant son propre désastre, glissant un regard prudent alentour, qui ne rencontre que des visages indifférents ou rigolards. Vite, enfin, elle n'allait pas rester sotte ! Une brusque envie de pleurer étreignit sa gorge, mais pas par crainte, désespoir ou idée d'inspirer la pitié, mais bien par dépit devant sa propre impuissance. Repassant fiévreusement ce qu'elle avait saisit des propos du massif Fer-né dans sa mémoire, Violain fouissait dans ses ressources pour au moins trouver de quoi parler. Elle passa sa langue furtivement sur ses lèvres encore très roses et leur trouva un goût de sel qui parvint à la surprendre. C'est d'une voix rauque qu'elle finit par souffler, plus bas et moins aigu qu'à l'accoutumée.
    « Hé, hm, oui, je vais m'y employer, d'accord, gaffe. Très gaffe, je veux dire, je vais faire très, très gaffe. Personne ne fera plus gaffe que moi. Je serai... Toute... Gaffée. »

Elle acquiesça de nouveau. Quel merveilleux désastre. Elle aurait cherché à faire plus idiot qu'elle n'aurait pas eu le talent de tomber aussi bas. Le pli aimable de sa bouche ne s'en étira que davantage, alors qu'elle consolait ce qu'il lui restait d'amour encore propre par la victoire plus que modeste de son équilibre sur le roulis, du moins, pour le moment. Elle reprit.
    « Vous, euh, oui, vous, hm, m'avez... Elle lâcha un très bref rire, qui était presque un soupir. Prise, c'est le mot, hm ? Vous m'avez prise, donc, et emmenée aussi, donc, je suis là, devant vous et... »

Elle remua le nez, ce qui souligna ce que ses traits pouvaient avoir de chafouins, et alla jusqu'à commencer à boucler une petite mèche sur l'un de ses index.
    « Ça ne serait pas trop vous demander de me dire ce que vous attendez de moi, au juste ? »

Si son timbre était resté mesuré et doux à l'entame de la phrase, sa fin avait été précipitée et agitée d'un léger vibrato qui ne pouvait que trahir la pointe aiguisée de sa colère latente, laquelle déforma son si mignon petit sourire d'un pli plus aigre aux commissures, dévoilant ses dents rondes et inoffensives. Se mordant la lèvre, elle voulut trouver la force de soutenir le regard du monstre face à elle, ce à quoi elle ne parvint qu'en lui fixant le menton, plutôt que les prunelles. Louchant en contre-plongée sur la montagne hostile, la Souris frappa d'une main impatiente un pan de son jupon que le vent voulait soulever.
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Lakdahr l'Edenteur
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Message Lun 2 Juil 2012 - 18:12

Quelle idée d'être édifiée d'une si frêle constitution ? Plus il la guignait, plus il s'interrogeait... « Où est passé l'reste ? » Une bonne question s'il en était, qui ne lui revenait que trop souvent lorsqu'il se trouvait en présence de drôlesses. L'impression de petitesse n'était que plus accrue alors qu'elle avait lamentablement chu, son habit encrassé par la désagréable moiteur du bois dont on aurait pu douter de la robustesse. Les continentaux devaient omettre de se sustenter convenablement, il ne voyait guère d'autres explications pour alléguer leurs silhouette lacunaires, pourtant – et pourtant ! - ces gorets avaient de quoi s'empâter à s'en faire imploser la panse. Leurs moeurs étaient bien trop disparates pour que le titan soit enclin à en comprendre le sens, il n'avait pas souvenir avoir déjà rencontré un antagoniste digne de lui depuis les prémisses de cette guerre. Les rapines étaient certes des exercices particulièrement agréables mais ô combien engendrées de facilité, cela en était déconcertant pour les guerriers qu'étaient les fer-nés. Les femelles des ouestriens, quant à elles, n'étaient éduquées qu'à écarter les cuisses une fois l'anneau nuptial enfilé à leur annulaire senestre, et nombre d'entre elles ne patientaient pas même jusqu'à cette union. Une réalité qui aurait pu être excusée, si seulement elles étaient aussi douées avec une arme qu'à la chevauchée d'une verge rigide de luxure, au moins les femmes des Iles-de-Fer pouvaient-elles jouir des deux notions. Néanmoins, il n'avait pas oublié avec quelle véhémence la petite chose s'était essayée à le repousser lors de l'assaut, une vaine défense qui l'avait amusé, une impudence dont elle était alors loin de faire preuve désormais. Contrairement à d'autres captives ayant fait parler d'elles, sa séquestrée s'était cloîtrée dans un mutisme de circonstance qui lui avait jusqu'alors permise de demeurer en vie – une intelligence à louer, mais la question restait celle-ci : jusque quand sa docilité durerait ? Les parfaites asservies étaient monotones, les insurgées, incapables à tenir. Une extrême dualité dont on se lassait bien vite des deux antipodes, raison pour laquelle il lui faudrait établir un certain équilibre des agissements. En premier lieu, il savait qu'il ne fallait jamais se fier à un charmant minois, surtout lorsque celui-ci se voilait de trop d'innocence pour que cela soit véridique. La survie encourageait en d'incroyables réactions, s'il appréciait volontiers l'éclat de ses prunelles azurines, il n'était pas dit qu'elle ne tenterait pas de lui arracher le coeur à la première opportunité. « C'est jamais rien qu'une greluche pas finie. » conclut-il de son analyse et à laquelle il avait manqué de décrocher la tête d'une simple gifle.

Ses calots rivés sur elle, il l'observa se redresser et chercher sa stabilité comme s'il s'agissait de sa première croisière – peut-être était-ce le cas ? Belcastel était un îlot non loin du littoral des Terres de l'Ouest, il lui paraissait improbable qu'elle n'ait jamais pris une quelconque embarcation pour se rendre sur le continent à proprement parler. Qu'importait, à dire vrai, elle aurait tout le loisir de se forger une âme de marin avant même qu'elle n'en prenne conscience. Il remerciait déjà le Dieu Noyé qu'elle n'ait pas rendu tripes et boyaux dans tous les coins du boutre, le propriétaire s'en serait certainement retrouvé... Agacé. Son teint blême n'était, il le subodorait, que le résultat d'appréhension excessive, d'épuisement et de manque d'apports nutritifs. Elle récupérerait inexorablement ses érythèmes une fois habituée à sa nouvelle existence, en supposant qu'elle sache se dérober à la mort en cas de crise. Puis, l'air nigaud qu'elle lui présenta le laissa particulièrement coi, à peu de choses près, il aurait juré qu'elle raillait de lui sans même que sa voix n'ait besoin de chanter. Cependant, un détail – futile pour d'autres mais accrocheur pour notre ami mestre fêvre – l'étreignit tout de go : la dentition de la sylphide. Opalines canines qui témoignaient de sa bonne santé, certes, mais quelle enjôleuse excentricité que cette marge entre ses premières incisives. L'écart était suffisant pour se faire remarquer à la première oeillade, mais guère trop présomptueux pour dénaturer le charme de ses risettes, aussi sources de nervosité qu'elles purent actuellement être. Les esquisses de ses traits physionomiques et les mimiques qui en découlaient lui faisaient furieusement penser à une petite souris, somme toute, une bonne gueule de rongeur. Ne restait plus qu'à espérer qu'il ne la retrouve pas à grignoter tout et n'importe quoi dans la demeure Greyjoy, la mort-aux-rats risquait d'être autrement plus létale que son nom ne l'indiquait.

Lakdahr ne releva qu'à peine le tâtonnement de ses paroles, pas plus que l'éloquente frustration d'être tenue éloignée du savoir de son propre devenir. Toute son attention convergeait vers ses dents timidement dévoilées, il ne put d'ailleurs résister plus longtemps avant une expertise menée par ses soins. Délicatesse à son apogée – c'est-à-dire, aucune – ses épaisses phalanges agrippèrent la mâchoire de la blonde vénus d'une fermeté tout de même contrôlée, il aurait été fâcheux de lui rompre ses jointures maxillaires par pure inadvertance. D'un simple mouvement de bras, il la ramena à lui, si proche qu'elle pourrait humer les effluences de ferraille et de sang coagulé imprégnées dans son gilet. Il l'obligea à relever la tête quitte à froisser les muscles de sa nuque et, de ses doigts, fit pression en d'exacts points pour lui faire ouvrir grand la bouche. Sa main libre s'occupa à retrousser la lèvre supérieure qui le gênait dans son étude, puis, penché sur elle, il observa minutieusement cette singulière denture. Nul sur le pont ne s'étonna de cette attitude pour le moins incongrue et dénotante d'étrangeté, tous étaient accoutumés à l'invraisemblance qui faisait de l'Edenteur une figure locale, peut-être même plus réputé pour son hobby dentaire que pour ses oeuvres forgées pourtant d'excellente facture. Il avait pour habitude d'examiner, même inconsciemment, les sourires des personnes avec lesquelles il conversait, personne n'avait échappé à son oeil affûté, pas même Elyn, pas même Gabriel. Si dans la plupart des cas il se contentait d'une évaluation seulement visuelle – il doutait que ses homonymes ne le laissent tripoter leurs gencives... - le statut de la donzelle lui permettait d'agir à sa guise. Ainsi, il ne se priva pas de ce plaisir, non mécontent de constater qu'aucune pourriture n'excavait l'émail de ses dents et que son haleine était loin du putride. Excellente nouvelle, si bonne que l'une de ses commissures labiales se contracta en un fin rictus amusé alors qu'il plongea ses noirs iris dans les siens. Finalement, il la soulagea de sa poigne, lui laissant la possibilité d'établir une distance de sécurité si tel était son désir.

« Tu. » Déclara t-il, inintelligible et sans la quitter du regard, avant de reprendre. « Dis-moi tu. Pas b'soin de faire d'manières avec moi. » Certains fer-nés aimaient être ainsi placés sur un piédestal totalement illusoire, dans l'orgueil de paraître plus importants qu'ils ne l'étaient réellement aux yeux de leurs amantes kidnappées. Lui, n'était pas de ceux-ci, son assujettissement, il ne le pratiquerait pas avec emphase. « Et appelle-moi Lakdahr. »

Au moins savait-elle maintenant, même de façon superficielle, à qui elle avait affaire. Etre un ostrogoth de souche ne signifiait pas occulter le dialogue, si le forgeron n'était pas un parangon de rhétorique, il avait tout de même dépasser le stade des grognements et du moi-pisser-partout-! en guise d'unique voie de communication. Le nymphette tâterait de ses poings seulement si elle le méritait – du moins, cette notion de mérite restait bien subjective. Sa pauvre arrête nasale devait irréfutablement se rappeler de leur rencontre, avec un peu de chance, cette première prise de contact la dissuaderait de réitérer l'expérience. Pour l'heure, il se décida enfin à considérer les questions qu'elle lui avait adressées : quelles furent-elles, déjà ? Ah ! Le destin qui l'attendait au coeur de ce havre de rocaille et de sel, une interrogation légitime alors que son eurythmie dansait toujours en sa poitrine. Cependant, la réponse pouvait être vaste, les femmes-sel se paraient de diverses valeurs selon les attentes de leur dits époux. Il n'était pas même certain de connaître la raison pour laquelle il l'avait expatriée de ses terres, devait-il y en avoir une ? Elle était, avant toute chose, un trophée de guerre, une livre de chair qui avait eu le malheur de lui plaire et esclave de ses moindres fantasmes. S'il en avait eu l'envie, il aurait pu la prendre ici, sur le pont à la vue de tous ses homologues, ou même lors des frairies sur Harloi-Dix-Tours dans un stupre orgiaque. Alors, que lui dire si ce fut qu'il s'était simplement servi par gourmandise ? Elle était de ces friandises auxquelles il était ardu de résister, de plus, la doctrine du fer-prix crée une propension à prendre ce qu'il y avait à prendre sans guère plus de réflexion. Sans doute était-ce le tort du valeureux peuple de fer : ne pas réfléchir ou si peu avant d'agir.

« Pour l'instant, j'attends que t'restes aussi sage que t'l'as été jusqu'ici et que t'évites de passer par-d'ssus bord quand j'ai l'dos tourné. Va pas faire d'vagues, t'aimerais pas que gaffe s'tranforme en baffe. » Le ton donné, il croisa les bras sur un torse à peine camouflé par son habit, et sur lequel trônait un pendentif bien peu commun. Un bijou de fer habilement fondu et dont le centre se distinguait par une canine acérée. Outre cette macabre fioriture, ses biceps, avant-bras et même mains étaient chamarrés de blessures en tout genre. Coutures et brûlures s'y mêlaient en une toile reflet d'un belliqueux passé, loin de l'élégant derme des seigneurs continentaux. Le seul physique du forgeron faisait état de l'ardeur guerrière qui brûlait en ses veinures, une raison pleinement recevable pour que la demoiselle ne lui cherche pas sciemment querelle. « On en r'parlera quand on s'ra arrivés. Dis moi plutôt ton nom, que j'sache au moins à qui j'parle. »

Il savait, d'expérience, que toutes les femmes-sel ne courbaient pas immédiatement l'échine à l'énumération des tâches qui seraient leurs. L'Edenteur jugeait inutile qu'ils se donnent en spectacle devant l'ensemble des marins, il se méfiait de la plausible mésintelligence qui les ferait monter crescendo, quand bien même devrait-il lui faire savoir qu'il rugissait – et mordait – bien plus fort qu'elle ne serait jamais en mesure de le faire. Il n'avait cependant aucune envie d'avoir à la ramener jusqu'au bastion de Pyk son corps inerte jetée sur l'épaule, comme il l'avait fait à Belcastel. Car il était avéré que la mutation de gaffe en baffe se ferait inéluctablement si elle osait lui faire une quelconque bravade, de quoi lui remettre les idées en place pour les jours à venir si nécessaire. Puis, demeurait aussi le fait qu'il était amplement capable de la faire passer de vie à trépas sans même le vouloir, lui qui ne régulait que difficilement l'amplitude de sa force brute. La souris avait de quoi se ronger les sangs.




" - On fait quoi ? - Valeurs sûres : on leur éclate la gueule. "
 " Barbare qui roule amasse coups de boule. "
" On dit que les fer-nés détestent toutes les races, c'est faux, on les aime toutes ! En ragoût, en civet, à la broche... "

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Message Lun 2 Juil 2012 - 22:39

La montagne regardait la souris s'enliser, dans le silence tout relatif du boutre, entre vagues se fracassant et marins se bidonnant. Elle dansait sur le bout des pieds au rythme des premières en maudissant intérieurement les seconds, se jurant sans y croire qu'elle trouverait un biais pour se venger d'eux tous, ou d'au moins l'un d'entre eux ; ils allaient souffrir, ces rustauds qui la raillaient, elle allait les rosser, du moins, les faire rosser, ou peut-être leur faire une remarque blessante... Oui, elle leur ferait un geste grossier dans le dos, et si possible dans le noir. Voilà, ça la vengerait. Là, elle ne pouvait rien faire de plus que de valser devant l'ogre immobile, que le roulis ne semblait pas toucher. Par quelle magie ces gens, pourtant si massifs et à l'aspect si gauche n'étaient-ils pas affectés par les cahots de ce sol indocile ? Étaient-ils donc baignés dans l'eau saline depuis si longtemps que leur fondement était relié à l'écume et se trémoussait en même temps ? Ça devrait être beau, à terre, les soirs de tempête.

La Souris n'eut pas le loisir de se gausser de son trait d'esprit intérieur : l'ogre se décidait à bouger. Elle capta le mouvement de bras et sa main se dressa en rempart avant même que ses yeux ne lui soufflent si ce poing magistral, sans doute de taille à lui englober la tête, était fermé ou ouvert. Las, sa petite pogne virginale ne fut pas un obstacle, à peine plus qu'une caresse appuyée sur le poignet qu'elle voulait saisir ; c'était de son visage dont il s'emparait. Saisie de la sorte, elle ne put trop broncher et sa protestation ne fut qu'un petit souffle chuintant entre ses lèvres contrariées, sa main, qui avait au second essai pu agripper l'attache du colosse, ne parvint même pas à fermer le bracelet de peau qu'elle voulait devenir. Elle tira avec autant d'espoir que d'effet sur l'avant bras qui l'enserrait, c'est à dire pas le moindre, et darda des prunelles enfiévrées dans la cendre du regard du Fer-né. Il allait l'étrangler ! Il allait lui arracher sa robe, puis sa peau, ou les yeux, peut-être bien les doigts, qui sait, et il n'avait passé ce temps à l'examiner que pour choisir quel morceau il lui déchiquetterait en premier ! Ce sadique démesuré ne récolterait par ces exactions aucune de ses larmes, seulement l'intégralité de ses injures, elle pouvait le jurer sur les Sept, sa volonté ne serait pas aussi facilement briser que ses os ! Sauf si, peut-être, ça apaisait les trombes ?... Pas le temps de débattre : il l'attira vers lui, força son cou à se ployer ; elle en gémit d'inconfort. Le parfum de meurtre et de sueur du pirate emplissait ses narines et seule la poigne qui se faisait plus forte et plus précise l'empêcha d'en grimacer, plus par réflexe que de sincère dégoût. Le doigt épais et calleux du monstre soulevait sa lèvre, la faisant, en contraste, passer pour plus délicate qu'un pétale ; Violain passa sa langue sur son palais avant de la rétracter lentement, persuadée dès à présent qu'il voulait l'arracher pour s'en repaître. Fourbe qu'il était, il ne désirait donc que priver sa proie de son droit le plus légitime, à savoir que d'agonir son bourreau d'injures. Elle hésita à lui cracher au visage, mais préféra garder sa salive avec sa langue, bien au chaud et au fond. C'était peine perdue : elle ne lui aurait guère que postillonné sur ce charmant pendentif – qu'était donc ce caillou bizarre en son centre ? – comme un enfant s’entraînant au babil. Autant rester féminine dans la torture, en espérant, cette fois, que son nez reste sage.

Les secondes s'écoulèrent et les yeux de la Souris avaient beau scruter ceux d'en face, ils restaient noirs, indéchiffrables en dehors d'une lueur d'intérêt et la main qui l'enserrait ne faisait qu'appuyer sa scrutation dentaire. Allons bon, qu'est-ce que c'était que cette fantaisie, encore ? Ne leur avait-on pas raconté les mêmes histoires de massacre qu'à elle ? Quand comptait-il la mettre à nu et passer aux outrages ? Cette absence de sauvagerie devenait presque indécente. Elle était une femme, tout de même, pas un cheval dont on guette les quenottes pour décider de son prix. Et encore, un canasson n'avait, lui, pas besoin de rappeler qu'il était l'heure de la monte ! Elle déglutit plutôt que de baver, de façon inconfortable, remua sur le bout de ses pieds devant un roulis qui tordait son échine entre son socle et son examinateur. Il la relâcha sans façons, ni coup, ni baiser forcé et si elle avait relégué les premières dans les geôles des souvenirs d'une autre terre, le défaut des seconds agaçaient son esprit avide d'un accomplissement prompt et, si possible, mémorable. Elle posa ses deux mains sur ses petites joues blanches et roses d'avoir été palpées, tout en lui dardant une œillade taillée à même l'hostilité, comme le défiant de lui imposer de nouveau ce genre de lubie si étranges et si peu éclatantes que pas un seul soiffard n'irait les raconter. Sincèrement, à qui feraient-ils peur, ces habitants des Îles, si la rumeur se répandait qu'ils capturaient des femmes pour les nourrir et leur frotter les gencives ? Au moins à elle, de fait, certes, elle balaya la pensée d'une bribe de rage. Il souriait, toutefois, avec quelque chose de satisfait dans l'allure, un nouveau heurt du boutre manqua de l'envoyer dans ses bras, ce qu'elle compensa à grand peine, effaçant la vigueur de son expression par la crispation plus commune de l'effort.

Ah ! Il avait un nom, un seul, bien entendu, il ne fallait pas être trop rompu aux jeux de cours pour comprendre qu'elle avait à faire avec un paysan de basse fosse, ou plutôt un rameur de basse cale, aussi haut de taille que bas de naissance. Violain avait beau convenir elle aussi parfaitement à cette description, elle n'en levait que davantage son petit menton qui refusait de perdre les traces des doigts épais qui s'étaient échoués là et qui se dévoilaient, vivaces, alors qu'elle avait terminé de masser sa peau fraîche. Elle aurait sans doute une ecchymose ou deux qui lui dessineraient un semblant de barbe, le lendemain. Quel lourdaud. De fréquents petits coups d’œil à sa musculature de titan étaient à peu près tout ce qui la retenait de l'incriminer pour sa robe, sa tenue et les traces dont elle aurait bientôt à rougir, car, à n'en pas douter, il aurait été un peu frêle, l'équipage aurait été omis devant tant d'indifférence devant la plus élémentaire des courtoisies, ou, à défaut, le sens le plus minimal du tragique. Il laissa filer quelques secondes que le navire mit à profit pour la remuer encore un peu et la Souris commençait à envisager de se servir de lui comme ancrage. Après tout, il n'y aurait personne ici pour s'offusquer qu'une dame ose toucher de sa main un homme qui n'était ni un père ni un mari et le souvenir des petits poissons qui flottaient dans ce grand bain n'aidaient pas ses quelques notions d'étiquette à s'imposer au dessus de la nécessité immédiate. Ce nouvellement présenté comme Lakdahr reprit la parole, pour lui énoncer des ordres simples, directs et de bon sens. Elle hocha la tête sans attendre, puisqu'elle était parfaitement d'accord et puisque les bras qu'il venait de croiser rappelaient à sa conscience hésitant entre provocation et transparence l'éclat d'une douleur aussi vive que rouge et poisseuse. Curieusement, la vue d'une petite veine battante à son bras lui aiguisait les dents et pressait ses mâchoires. Elle l'aurait bien mordu, par instinct, par dépit, par colère ; elle fit comme de coutume en ces instants : elle recommença à sourire, redressant sa tenue malmenée par les jours et les embruns sur son épaule dont elle commençait à glisser.
    « Quand nous serons arrivés. »

Répéta-t-elle à sa manière, avec son timbre ampoulé et une petite touche d'incrédulité qui devait paraître particulièrement effrontée, ce dont elle s'aperçut avec un temps de retard. Elle balaya l'air de cette même main qui s'occupait jusque là de la rhabiller bien et entreprit de donner à son visage une expression plus aimable, alors que ses yeux s'ouvraient plus grands et qu'il y passait un orage reflétant sa frustration.
    « Oui, j'imagine, enfin, oui, nous allons bien quelque part, et nous arriverons à un moment donné. Effectivement. Et là, je saurai, très bien. Pleine de gaffe, pas de baffes, j'ai compris, Lak... Dahr. »

Elle l'avait prononcé du bout des lèvres, comme si le patronyme les brûlait. Au juste, elle avait bien peur de l'écorcher et de finir à l'instar du nom dans la seconde, tout comme elle avait, soudain, réalisé qu'elle ne savait guère sur quel pied danser avec lui, même si pour l'application littérale de cette expression, le navire se chargeait de lui donner le ton. Mais voilà, il disait « tu », il réclamait « tu », et c'était un prénom simple. Pas de « maître », pas de « seigneur », pas plus d'indices sur la façon dont il se considérait vis-à-vis d'elle, ni d'à qui, exactement, elle aurait à faire ensuite. Elle était captive, sans nom et puisqu'il le demandait, ce n'était pas pour une rançon ou par méprise qu'elle avait été emportée. C'était bien, à l'évidence, qu'ils entendaient qu'elle serve et une dévotion forcée exigeait un donneur d'ordres. Si ce n'était cet ours à la crinière noire et à la belle petite veine saillante, qui serait-ce ? Enfin, il lui avait demandé son nom et si l'idée futile de se glorifier d'un patronyme lui passa un instant par la tête, elle ne l'avait pas assez creuse pour provoquer d'elle-même une déroute à venir.
    « Je m'appelle Violain. »

Fit-elle en baissant un peu la tête, le regardant par en dessous, couvrant sa gorge d'une main et ramenant son épaule vers sa joue, minauderie d'ordinaire plutôt efficace et appréciée, mais que ce fichu roulis gâchait à moitié. Quand bien même l'instant ne s'y prêtait pas, les présentations d'une dame se devaient d'être soulignées d'un effet. La révérence était hors de propos, quelques battements de cils et un petit air d'oiselle timide pourraient passer. Elle savourait son nom, elle appréciait de le déclamer comme de l'entendre mais s'était contentée, là, de simplement le prononcer en murmurant, sans l'enrober de trop de sucre, auquel de toute façon les benêts étaient souvent insensibles. Elle trébucha sur le bois sous une énième vague et lâcha un grognement aussi ridicule que mignon, alors qu'elle s'accrocha au Géant l'espace d'une seconde, pour se redresser au mieux et au plus vite. Retirant ses doigts promptement de la chair du barbare, elle inspira vivement, prit son courage de la main qui lui restait et jeta sa prudence de côté l'espace d'une tirade qui venait de lui passer à l'esprit et dont l'éclat la séduisait assez pour l'aveugler un instant.
    « Est-ce que le voyage sera long ? C'est que, Lakdahr, vous... Hem ! Tu, oui, tu, me sembles bien robuste, aussi, pour éviter que je tangue, je pourrais te prendre comme ancre ? Je suis bien légère, je ne te gênerai pas. »

Elle sourit de plus belle et s'efforça d'assaisonner son immense culot d'une pincée d’espièglerie que beaucoup avaient, jusque là, sur sa petite île de l'Ouest, trouvée plus que charmante, voire adorable. C'est vrai ! Cette fraîcheur, cette audace, cette si touchante sottise avaient ensemble quelque chose d'unique, de ravissant, qui allait parfaitement avec ses joues un peu creuses et ses cheveux très blonds. Aussi pimpante que crétine : un petit animal de compagnie sans coût exorbitant et sans danger véritable. Qu'était-ce que ce caprice de vouloir grimper sur la montagne de muscles, quand il lui ordonnait d'avoir le pied ferme ? Il l'avait bien assez pour deux, d'autant plus qu'elle ne faisait que la moitié de lui. Ses pommettes trouvèrent toutefois de quoi rosir un brin alors que sa prudence mordait les jarrets de sa conscience et que cette dernière, échaudée, faisait résonner en son esprit de forts beaux chapelets d'injures bien senties. Quelque chose lui hurlait d'ajouter qu'elle pourrait se débrouiller seule, qu'il ne fallait pas tenir compte de son idiotie, mais elle se contenta de lever les sourcils, pleine d'attente, s'appuyant mieux sur son audace que ses jambes. Il n'y avait aucun doute, quoiqu'il en soit, qu'elle n'avait plus que ce bouclier de fierté et de verve pour se protéger de la terreur qui rôdait encore en ses tripes et qui tirait indélicatement sur son cœur, lui faisant sentir chaque battement toujours un peu plus fort. Ses jupons voulaient s'envoler encore une fois, elle les frappa de nouveau, mais bien moins fort, comme pour se faire discrète.
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Lakdahr l'Edenteur
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♦ Missives : 1389
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♦ Age : 25
♦ Date de Naissance : 06/12/1991
♦ Arrivée à Westeros : 08/05/2012
♦ Célébrité : Kevin Tod Smith
♦ Copyright : Luchadora
♦ Doublons : Alrik Mallery - Séraphine - Jeyne Estremont
♦ Age du Personnage : 26 ans
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Message Mer 4 Juil 2012 - 17:07

Un derme à peine effleuré, selon lui, et d'ores et déjà congestionné à lui en rendre ses érythèmes. Sur les peaux d'albâtre, les réactions rubicondes et autres obscurités ecchymotiques n'étaient que trop promptes, trop apparentes, et il lui semblait même que ce réflexe cutané était surtout d'essence féminine et continentale. Peut-être était-ce l'atmosphère saline qui participait à la plus grande robustesse de leur peuplade d'avantage chamarrés de coutures que d'hématomes, comme si leurs pores ne pouvaient que vomir leur chair plutôt que se farder de bleus. Il avait ouï-dire que dans certaines contrées, l'on disait des fer-nés que leur sang ne coagulait jamais, tel l'éternel magma en fusion qui consumait leurs veinures, source de la rage galvanisée avec laquelle ils guerroyaient. Par d'autres, l'on disait qu'au contraire, leur viande n'était qu'un agglomérat de porphyre impossible à tailler et contre lequel les armes se brisaient, même qu'ils fusionneraient avec la rocaille de leur archipel dont ils étaient tous les progénitures. Les contes et légendes avaient toujours été des marottes que l'on se transmettait en toutes occasions, que l'on altérait selon sa propre vision ou alliait avec une seconde ou troisième version. Pourtant, en dépit de leur caractère proverbial, les mythes étaient encore les plus vieilles coutumes de ce monde dont ils en façonnaient les angles, que l'on certifiait avérés à défaut de pouvoir réellement les vérifier. N'était-ce pas le cas des Iles-de-Fer et son Antique Voie ? Une religion qui proliférait aux seules litanies des prêtres qui s'en étaient faits émissaires, sans aucun mémorial, à l'unique force de leur foi. Il se demandait de quels récits avait bien pu être fertilité l'imagination de la jouvencelle qui le guignait alors avec accusation, mais devaient-ils tous deux être forts de poncifs l'un envers l'autre. Des lieux communs qu'elle épousait, pour l'heure parfaitement, car à défaut de préparer l'insurrection, elle agissait avec un ridicule à en faire faner sa toison. Le temps allait être particulièrement long si elle s'amusait à reprendre le fond de ses mots pour en appuyer le sens, et pourquoi ? Simplement pour les corroborer. Il n'avait pas besoin d'être répété, la brûlante envie de lui enseigner que « le silence est d'or, la gueulante est de fer. ». Dans son cas, il préférait encore qu'elle soit une muse de dorures et qu'elle lui laisse le second rôle. Un simple oui l'aurait satisfait et épargné de l'étrange prolixité qui était sienne, oscillante d'une frustration suffoquée à une mièvrerie peu convaincante. Mais si le colosse pensait avoir tout vu, il se fourvoyait lourdement.

Echange d'identité dans les règles, elle l'imita dans l'aveu des syllabes qui composaient son prénom ou ce qui s'y apparentait tout du moins. Cependant, ce ne fut pas tant la sonorité de cet adjectif personnel qui désabusa le forgeron, parfaitement immobile malgré la houle martelant la coque, mais plutôt la mimique avec laquelle elle l'articula. Après les lacunes de son équilibre et son vain verbiage, voilà qu'elle s'essayait aux simagrées dans un dessein parfaitement inintelligible. L'Edenteur s'en fit sceptique, d'une physionomie neutre passa l'air interrogatif et incrédule qui miroitait son incompréhension : qu'était-elle en train de faire, au juste ? Un sourcil sensiblement surélevé, c'était bien la première fois que l'on se présentait à lui de la sorte, extasiée de tant de préciosité qu'elle aurait pu être une mijaurée de haute distinction plutôt qu'une simple indigente. Car sans patronyme, il conclut qu'elle ne pouvait qu'être issue de la roture, un fait potentiellement attesté par l'humilité de ses vêtements dispensés de fioritures. Néanmoins, ce qui semblait élémentaire ne l'était pas toujours, et il n'était pas exclu que Violain le mystifie quant à ses origines sociales. Peut-être préférait-elle camoufler un hypothétique patronyme par crainte que cela ne soit source d'ennuis ? Il n'était pas toujours facile d'alléguer le comportement des ouestriens, elle n'avait, à priori, aucune raison de lui mentir, mais la confiance était une notion qui n'intervenait pas encore dans leur relation naissante. Quoi qu'il puisse en être, cela ne changerait rien à la présente situation, elle n'était rien de plus qu'une femme-sel réduit à combler les moindres désirs de celui qui régentait sa vie. Trophée inutile s'il en décidait ainsi, livre de chair et de volupté s'il en concluait autrement, ou bien vite momie boursouflée par l'humidité et suintante de putréfaction si l'envie lui en prenait. A moins qu'elle ne finisse elle-même par se rompre quelque chose à force d'éviter la culbute de justesse. Car si leur diapason était relativement constant et accordé, elle continuait de s'exercer à la réalisation d'une danse marine dont elle ne maîtrisait nullement les pas. Elle n'était pas dénuée de potentiel pour autant, après tout, elle ne s'était pas encore brisé la denture sur le bois gavé de dépôts saumâtres.

Pour ne pas s'étaler de tout son long dans une mouvance d'ineffable grâce, elle se rattrapa à l'un de ses avant-bras pour se redresser aussitôt. De toute la conversation, les rutilants onyx du titan ne l'avaient guère quittée de leur quintal, et à dire vrai, il se demandait encore comment réagir sans perdre patience et la jeter lui-même par-dessus bord. Et pour ne surtout pas pallier à son indécision, il devait maintenant s'improviser point d'ancrage pour la belle risette qu'elle lui offrait. Innocence fallacieuse s'il en était, sa joliesse étirée ne faisait qu'ajouter à l'accablement du fer-né qui se contenta pourtant de l'observer dans un mutisme des plus mortifiants et complets. Son poitrail se gonfla à son plafond alors qu'il tourna un regard harassé sur les sinuosités maritimes, libérant son souffle par voie nasale en un interminable soupir. Il commençait à se souvenir de la raison pour laquelle il ne s'encombrait pas de femelle depuis le trépas de sa dernière concubine, elles avaient le don de le laisser interdit de toute action tant il se fatiguait de leur seule présence. Même sa propre mère, de ce qu'il s'en souvenait, l'eut importuné de la sorte au point qu'il ne trouve refuge dans les forges – au fond, peut-être devait-il l'en remercier pour la découverte de sa passion. S'il n'eut et n'avait toujours pas de compréhension pour celle qui l'avait mis au monde, il n'en aurait sciemment pas pour la sylphide qui lui faisait face. Pourtant – eh oui ! - il finit par s'extraire de son apathie lorsque le boutre fut sacré d'un nouveau heurt, appréhendant une fois encore la chute de la donzelle en agrichant l'habit de son échine. Bras tendu, la pauvre créature pendait lamentablement à son extrémité, flottant au-dessus du plancher avec l'impression qu'elle pourrait s'entraîner à la brasse dans les airs. Les yeux à demi-ouverts, une moue aux lèvres, Lakdahr affichait une expression outrageusement désespérée sous la risée de ses homonymes, amusés de voir une souris volante.

« Lève plus haut et ça nous f'ra d'nouvelles voiles, arrache la lui et j't'la colle à la proue ! T'vois qu'elle peut servir, nous l'abîme pas l'Edenteur ! »

« Ta gueule et rame. »

Marin remis à sa place bien qu'il perçait toujours les tympans de beuglements hilares, le jeune homme observa la vénus au bout de son perchoir. Pourquoi fallait-il toujours qu'il s'entoure de gens gauches ou immatures au point qu'il se devait de les chaperonner ? Les exemples ne manquaient pas dans ces catégories, dont le plus illustre restait encore son frère de coeur, Gabriel, qu'il considérait pourtant d'une incommensurable amitié. C'était à croire que moins il cherchait à faire ingérence dans l'existence d'autrui, plus les autres s'appliquaient à chancir la sienne, douloureuse iniquité. Son sens le plus intuitif lui laissait entendre qu'elle le lapiderait de revers et surprises en tout genre, en cinq minutes, il en avait déjà constaté plus qu'il ne l'aurait voulu. Dans quelle odyssée s'était-il encore lancé ? Malheureux ! Et maintenant ? Il ne pouvait décemment pas la garder en lévitation le reste de la traversée, et loin de lui la suspicion de lui ployer le droit de se conglomérer à lui comme une huître à son rocher. Elle aurait tout loisir de se juxtaposer à sa masse en de bien différentes circonstances et avec irréfutablement moins de désir à cela, cependant, ce n'était ni le moment ni l'endroit pour s'adonner à quelques pitreries sybarites – et elle ne mesurait pas sa chance qu'il en soit ainsi. A la place, il songea aux plausibilités qui s'offraient à lui pour ne plus la voir cahoter tel un dipsomane à la fin d'une orgie – il espérait d'ailleurs qu'elle ne cachait aucune propension à l'ivrognerie, au quel cas elle risquait de brimbaler de la sorte même sur le plus stable des sols. L'insérer entre deux rameurs à l'excessive sudation avait son taux de charme, tout comme la ficeler sous la figure de proue ou lui épargner ce mal – en toute miséricorde – en l'envoyant tout de suite aux flots. En dépit du lot de perspectives, il se résigna à la réalisation du plus agreste des choix en rejoignant le centre du bateau.

« Tiens, embrasse le mât. » Il la relâcha auprès du pilonne pour qu'elle puisse s'en saisir et enfin parfaire son équilibre, technique rudimentaire mais qui avait le mérite de fonctionner. Par mesure préventive, il attrapa une épaisse corde parmi l'arantèle de mêmes éléments et la glissa entre les phalanges de la demoiselle, qui pourrait ainsi longer le lien et revenir à son poteau si elle venait à malencontreusement le lâcher. Elle lui semblait bien peu dégourdie, peut-être se trompait-il mais il ne voulait pas prendre de risque et être contraint de la ramasser derechef. « On en a plus pour long, bouge pas d'là et garde toi d'ronger le chanvre... » Plus forte que lui, la vision d'avoir affaire à une souris. Sa tirade en suspens, il se pencha sur elle, jusqu'à son minois avant de ponctuer distinctement. « Violain. »

Son ton mourut dans un frêle ricanement alors qu'il regagnait la droiture de son gigantisme. Il la darda d'une ultime lorgnade avant de se détourner d'elle, repartant à l'avant du boutre pour partager la compagnie de ses congénères. Il l'abandonnait sans regrets à sa lutte contre vents et marées, préférant jauger l'auguste île de Pyk dont ils se rapprochaient. L'écume tonnait sur l'infertile rocaille tel un orage venu des mers, le chant tribal et patriarcal donnait lieu à des diatribes naturelles qui conviaient à la découverte de ces lugubres aspérités. Tout de brute argentite, l'îlot s'apparentait à un pan de vestiges maudites, une ingratitude environnementale qui s'élevait jusqu'à l'éponyme donjon du lord Ravage dont le titre n'était pas feint. L'illustre bastion se mêlait aux forteresses écorchées et misérables bicoques sur d'asymétriques façades de sombres squames, des lambeaux de roc chutaient des apogées dans des râles moribonds, si l'on tendait l'oreille, l'on pouvait prétendre aux stridentes tollés des mânes que l'on imaginait caboter dans ces eaux. L'embrun semblait affleurer de la demeure Greyjoy elle-même, le funèbre paysage se jaspait de stratus taquins qui s'amusaient à en estomper certaines saillies, pour en révéler d'autres là où l'on ne les aurait jamais soupçonnées. Pas une macule de végétal, pas un faisceau de soleil pour offrir à ces terres un semblant de mansuétude. Un univers de fragrances âcres et émétiques, d'esquisses maussades et grises, enclines à dissoudre l'espoir d'une humanité. Les frustes marins souquaient avec force et habileté en contournant les écueils, les grincements du boutre laissèrent bientôt place à l'effervescence barbare de la rive. A cela, Lakdahr répondit un prodigieux bâillement qui exposa un instant ses amygdales au monde, non mécontent d'être enfin parvenu à bon port et impatient de retrouver son antre. Ils côtoyèrent l'appontement auquel le bateau fut promptement amarré sous une liesse globale et tapageuse, les fer-nés tirant leur révérence les uns après les autres jusqu'à ce qu'ils ne soient plus que quelques-uns. Le mestre fêvre récupéra ses affaires emmaillotées dans une toile qu'il jeta sur son épaule, se remémorant cette fois qu'il était accompagné. Il pivota en direction de la dryade qui, vraisemblablement, n'avait guère quitté son mât devenu attitré depuis qu'il l'y avait délaissée. Quinze minutes, peut-être vingt, s'étaient écoulées depuis sa promesse de vite conclure à cette navigation, et il était temps qu'ils retrouvent la terre ferme.

« Tu peux l'lâcher ton phallus, tu risques pu grand chose. » Dit-il tout en parvenant auprès d'elle, puis il lui tendit la main. « Allez viens. » Si les remous étaient plus dociles, le pont était glissant et encore secoué par quelques vagues, de quoi craindre qu'elle finisse tout de même par se faire mal. « Va falloir que t'apprennes à t'nir sur tes guiboles, j'voyage beaucoup et étant donné que t'es à moi maintenant, y a d'fortes chances à c'que tu m'accompagnes. Ce qu'on a fait là c'était une p'tite traversée, relativement calme d'ailleurs, j'espère que t'as plus le pied marin que c'que tu l'montres ou que t'es prête à adorer les mâts. »

Difficile, en effet, de l'imaginer dans ce genre de situation parfois plusieurs fois par semaines. Lui qui alternait les phases d'intense travail à ne pas mouvoir de sa place et les allées et venues entre les différentes îles allait devoir s'armer de patience quant à la donzelle. Autant dire que là n'était pas son principal acabit.




" - On fait quoi ? - Valeurs sûres : on leur éclate la gueule. "
 " Barbare qui roule amasse coups de boule. "
" On dit que les fer-nés détestent toutes les races, c'est faux, on les aime toutes ! En ragoût, en civet, à la broche... "

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Message Jeu 5 Juil 2012 - 20:54

Un soupir, c'était tout ce qu'elle récoltait pour le prix de ses mimiques amènes devant lesquelles pourtant, tant de bonnes gens par delà cette fichue mer changeaient d'humeur et s'ouvraient à elle comme si elle avait été un soleil et eux des fleurs. Un soupir, bien, soit ; elle en ferait son pain, au moins ne l'avait-il pas gratifiée de nouveau d'une caresse, qu'il avait plutôt fermes. Elle avait face à elle un butor taillé dans un bois des plus épais, et surtout au niveau du crâne. Violain se dit qu'il faudrait sans doute qu'elle se force à lui parler plus lentement, peut-être soupirait-il devant sa propre incapacité à comprendre les locutions raffinées qu'elle maniait à l'envi ? Elle n'avait pourtant pas eu l'heur de lui faire démonstration de tous ses talents vocaux, bien qu'elle douta qu'il sache apprécier un tour de chant ou un poème à leur juste valeur. La Souris répondait au regard qui s'évadait au loin et ne daignait plus n'appartenir qu'à sa seule personne d'une mimique aussi déçue que dédaigneuse et avant que ses lèvres entrouvertes ne trouvent réplique acerbe à envoyer à ce visage pour que les billes noires qui y roulaient veuillent la scruter de nouveau, ce maudit boutre remua son pont sous elle – Violain n'avait plus aucun doute, le navire lui-même faisait acte de malveillance envers sa grâce innée – et elle manqua une fois de plus de culbuter, frôlant le géant, elle allait embrasser le sol à ses pieds. Même devant un hypothétique bourreau, le mouvement était trop obséquieux pour son orgueil et le faible bruit qu'elle émit tenait plus de l'ire que de la peur.

Mais ah ! Dans un cri de tissu et de coutures, le pont du navire cessa d'en appeler à plus de proximité et, après une seconde, la Souris comprit – tant aux rires qu'à la sensation – que le mufle démesuré la tenait en l'air par le dos de sa robe, comme on aurait saisi un chaton pour qu'il s'apaise. La touche d'ironie fut fort peu à son goût, mais elle prit le parti de ne pas trop battre des jambes et de plutôt serrer ses mains à son col. Son corsage ne l'étranglait pas, il était trop bas aux épaules, mais elle sentait ses liens de distendre et elle préférait ne pas tenter le diable dormant dans les entrailles de ces hommes en leur exhibant malgré elle son petit cœur tendre et la peau blanche qui le couvrait. Comment l'un d'entre eux avait-il appelé cet ours hirsute qui la suspendait ? L'Édenteur ? Ravissant. Lakdahr fit quelques pas et elle voulu relever la tête, afin de chercher autour d'elle un indice du voyage – par les Sept, où l'entraînait-il ? Avait-elle trébuché une fois de trop pour que son barbare ne soit pas séduit par l'idée de la voir aussi culbuter dans l'eau ? Allait-il la jeter à son épaule pour l’entraîner en fond de cale et lui faire une démonstration au propos de qui allait grimper sur qui ? L'image de cette posture peu enviable de sac jeté sur le bras lui rappelait vaguement quelque chose, mais c'était trop flou et trop rouge pour que sa légère panique lui permette de faire la déduction la plus évidente quant à cette impression, mais, du reste, elle l'occupa jusqu'à la fin de l'odyssée qui ne dura qu'une poignée de secondes, avant qu'elle ne touche et sol et bois. L'ordre, une nouvelle fois, était lapidaire et de bon sens, la souris encore éberluée des secousses entoura aussitôt le grand mât de ses bras tous petits et, levant un regard agrandi où rôdait une stupéfaction ahurie vers le patient pirate, elle se fit confier un bout de corde et l'avertissement de ne pas s'y faire les dents. Serrant dans ses bras le bois dressé comme s'il eut s'agit du Seigneur de Feux-de-joie venu en personne la sauver, sa figure toute surprise se changea en expression amère et, alors que celui qui avait un sobriquet à effrayer les belles dents, elle montra les siennes et fit mine de mordre l'air, en rongeur agressif et acculé.

Elle lui tint tête alors qu'il lui jetait une dernière œillade, avant de lui préférer les roches grises qui se distinguaient encore mal tout à l'avant, lesquelles étaient sans doute sa destination prochaine. On lui avait conté, entre autres légendes, que sur les Îles de Fer, il ne pourrait rien d'autre que du chiendent et, quelque fois, des pirates, sortant de trous de pierre ; le minois à présent vide de toute émotion, elle contemplait, maussade, les contours infiniment gris et fades des roches stériles qui allaient devenir sa maison. Comment pourrait-elle célébrer le printemps, si elle n'avait pas la moindre fleur à glisser entre ses tresses d'or ? Comment pourrait-elle parfumer sa gorge en faisant mine de sentir très naturellement bon, s'il n'y avait aucune essence à broyer, même des plus simples et mésestimées ? Sur quelle herbe irait-elle courir sans s'écorcher ses petits pieds ? Sous quel arbre irait-elle se coucher, pour jouer entre ses doigts de la lumière tombant des feuilles, tout en rêvant à un lendemain riant dans un château confortable ? La Souris s'aperçut soudain de l'entièreté de sa situation et, si elle avait déjà subit toute sa peur à rebours à recroiser le Géant et à comprendre sa captivité, elle venait de réaliser, là, sur ces détails de végétation, ce qu'il en serait de son avenir. Elle était condamnée à devenir comme cette île vomie par l'océan : terne et inapte à provoquer le désir comme l'admiration, maudite, sans amour, sans suivant. Elle était finie. Plus un seul chevalier ne voudrait venir lui tirer un sourire ou un regard, pas un seul nobliau n'échangerait un mot d'esprit avec elle, comme si sa bouche et ses tripes allaient devenir putrides. Elle était maintenant déshonorée, alors même qu'elle avait toujours pu et pouvait même encore aller chaque jour dans le Temple de la Jouvencelle, sans avoir à s'en détourner lors de sa fête. Elle s'était réservée, elle avait pris garde à être digne, à lisser sa réputation aux à-côtés sulfureux et à laver ses pieds de la fange dans laquelle elle était née. Et tous ces efforts, cette science et cette ruse pour quoi ? Pour être gâchée en une gifle, dans un coup du sort aussi soudain qu'inévitable. Oui, elle y avait déjà songé, à tout cela, mais là, son âme avait compris ce que son esprit savait déjà ; après la terreur et la stupeur vint une colère aussi froide que la mer autour d'elle.

Elle n'en soupira pas. Aucune larme ne monta à ses yeux. Ses petits poings se serrèrent sur la corde qu'elle tenait toujours et ses yeux se plissèrent, tout comme son cœur se ferma. Non, elle ne pleurerait pas, pas plus qu'elle ne se donnerait la mort au nom d'un honneur dont les morts n'avaient que faire et qu'aucune famille ne viendrait lui réclamer. Ce stupide destin voulait l'écraser ? Il n'y parviendrait pas, voilà ! Ah, elle allait leur montrer, ah, elle allait leur en faire voir, plusieurs fois, ils allaient regretter. Elle ne savait pas comment, mais elle ne doutait pas qu'elle finirait par avoir une belle occasion. Elle ne passerait sans doute pas par le meurtre, même à l'aide d'un poison, devinant sans peine que sa vie était quantité négligeable et que le doute ne jouerait absolument pas en sa faveur. Il lui fallait attendre de jauger celui qu'elle allait servir – elle ignorait encore qui pouvait-il bien être, à part un homme de goût – et face à lui, elle aviserait, avec une lenteur venimeuse, de comment changer sa victoire sur une petite chose en déroute insensée. Elle ruinerait sa demeure, lui ferait perdre amis, terres, possessions, enfants même s'il en avait – qu'importe la vie de petits s'ils devenaient de grands ennemis ! Sur une dernière secousse, magistrale et sèchement interrompue, le boutre s'immobilisa, brisant le flot de ses ruminations bileuses. Elle cilla, releva son visage, le regard brillant d'une intelligence haineuse ; le premier qui vint à elle fut celui qui l'avait portée jusque là.

Il tendit la main, elle ne bougea pas la première seconde, ni la deuxième à vrai dire, l'avisant comme si elle était demeurée, ou occupée à chercher avec quoi elle pourrait lui crever les yeux. Elle ne releva pas sa remarque à propos de son roc phallique auquel elle était toujours arrimée, trop pensive pour en tiquer. Il lâcha quelques mots simples, comme à son habitude frustre, toutefois une note dans ses déclarations fit à la souris l'effet d'une foudre tombée sur sa tête. A lui ? Comment ça, à lui ? Il voulait dire – non, c'était ce morceau d'homme trop grand, comme taillé dans la masse par un sculpteur grossier, qui serait son possesseur ? C'était ce type taciturne, adepte des soupirs et des dents qui avait tous droits sur elle ? Mais enfin ! Elle s'était attendue à un Seigneur, à ce que ce soit quelqu'un ? Que signifiait son comportement ? Pourquoi l'avait-il saisie si ce n'était même pas pour la dévorer ou la violer sur le champ ? Est-ce que la Fatalité, jalouse de l'éclat de cette blonde perle jaillie des bas-fonds les plus obscurs, voulait briser son envol sublime et l'enfoncer dans la médiocrité la plus crasse, même dans la plus cinglante des déveines ? Elle était déshonorée, à jamais, et pour qui ? Pour quoi ? Pour un paysan peloteur de gencives ! C'était ridicule ! Personne ne voudrait conter cette histoire ! N'aurait-elle pas même la consolation d'être une figure de drame sublime et sanglant ?

Ce fut les yeux ronds qu'elle posa sa main sur la sienne, après avoir lâché la corde en retard et cillé plusieurs fois, blême, le regard rivé au sien. Sa petite menotte s'était déposée comme celle d'une dame sur le bras d'un chevalier, le premier pas – glissant – la rappela à l'ordre quant à sa triste réalité. Aucune élégance dans son avenir, ni dans le beau, ni dans le sanglant ; elle lui agrippa la pogne avec force, relevant ses jupons sans manières et martela le pont de ses talons, déterminée à ne plus offrir de dérapages hilarants. Puisqu'il était maintenant évident qu'elle n'aurait plus jamais de spectateurs de haut rang, autant de rien offrir aux reliquats de petites gens parmi la pire engeance de Westeros. Son petit pied délicat se posa sur les galets de la plage aménagée comme si la souris avait voulu les frapper ; elle se fit un peu mal, mais ne grimaça pas. Elle avait assez soupé d'humiliation. Ouvrant et fermant la bouche au rythme de sa frustration, avisant les alentours outrageusement mornes et d'un gris qui refusait d'être d'argent pour n'être que vieille suie, elle constata que la plupart des hommes d'équipages avaient déjà quitté la côte et que leurs silhouettes, ça et là, s'éloignaient petit à petit. En face d'eux, les masures d'un port, derrière, l'immensité bleue et blanche de l'océan. Il lui fallait suivre, elle n'avait pas le choix et, si séduisante qu'elle pouvait paraître, l'idée de se mettre à galoper et de vouloir comparer sa vivacité de rongeur à la lourdeur puissante de la carcasse de son « maître » était trop suicidaire, donc stupide, pour rester dans son esprit plus de temps qu'il ne fallait pour en concevoir l'idée. Quittant des yeux le paysage qu'elle ne prit pas le temps de décrire, tant elle le méprisait déjà de toute son âme noire, elle reposa ses iris d'azur sur le belître à son bras. Elle s'imagina alors lâcher avec hauteur et dignité une phrase simple et forte, qui forcerait son respect et ferait qu'il la traiterait en trésor, non plus en mule inapte, mais elle hésita sur les mots, le ton, la formule. Fallait-il qu'elle emploie des mots élevés, quitte à ce que tout son effet soit ruiné parce qu'il n'en saisira pas le sens – ou parce qu'elle se serait trompé d'emploi ? Et si elle parlait de façon trop simple, n'aurait-elle pas l'air de donner un ordre ? La mer n'était pas réellement loin... Mais elle n'était pas femme à garder le silence – hélas ! – et, impatiente, elle lâcha.
    « Pour les voyages, on verra, enfin, je m'habituerai, un peu, c'était la première fois. Pas que je n'aime pas la mer, hm ? Mais je ne voyageais pas. J'avais beaucoup à faire dans ma ville, d'ailleurs, je vais leur manquer.. Enfin, s'ils sont en vie, je ne sais pas. Hé, vous savez qui vous avez tué ? Hm. Je suppose que vous ne leur demandez pas leur nom. Oui, voilà, on verra, je ne suis pas trop nigaude et même plutôt agile, d'ordinaire. Tu verras. Je veux dire... Ah ! »

Elle se massa une tempe de la main libre, tout en serrant le rude poignet de ses doigts. Elle avait sous-estimé le trouble en sa poitrine et toute la désolation qui pouvait sévir en elle. Elle toussa, pour faire la monnaie des tremblements de sa voix, et rit. Elle voulait par là contenir et écraser ce tourment tout récent qui cherchait à s'assoir sur sa prudence jusque là à peu près victorieuse, mais alors qu'elle cherchait à se maîtriser et se rappeler ses quelques maigres espoirs qu'elle entretenait jusque là, comme un orage, elle explosa. Plus de chevalier à épouser, plus de seigneur ennemi à ruiner ! Allons ! Soyons heureuse de n'avoir comme avenir que de câliner des poutres et de servir un malfrat ! Elle haussa les épaules en jetant avec une brassée de vent tous ce qu'elle avait pu se rêver comme avenir, que ce fut dès l'enfance ou dans l'ombre de la cale qui l'emmenait loin de ses terres natales. Avec un ton trop joyeux pour ne pas trahir un cri plus silencieux, elle reprit.
    « Mais dis-moi, Lakdahr, fit-elle en allongeant les voyelles du nom, tu ne m'as pas encore dit ce que tu attendais de moi ! Hm ? Je suppose que tu m'as choisie au hasard, n'est-ce pas, donc, que tu n'as pas trop d'idée précise, c'est ça ? C'est bien ça ? »

Les trilles de sa voix commençaient à percer dans le miel de son timbre. Petite et aiguë, son intonation se faisait aussi rapide et désagréable que pleine d'une irritation rugueuse et farouche.
    « Oui, bien sûr, au hasard ! Au hasard, allons bon, pourquoi pas ! Alors, dis-moi, maintenant, comment puis-je te satisfaire, maintenant et pour tous les petits jours de toute ma petite vie que je vais passer à te servir ? »

Ses ongles courts et ronds s'appuyaient sans effet sur le tissu couvrant le bras qu'elle tenait, elle y tira, ripa, lâcha. Posant brièvement la main à son cœur, elle inspira de l'air, les yeux clos. Elle les rouvrit aussitôt sur son sourire très suave et une œillade étincelante de rage. La colère lui allait plutôt bien et c'est avec une intonation taillée à même le délice qu'elle ajouta, pour finir.
    « Oh. J'ai oublié de dire : avec plaisir, évidemment, Lakdahr. »

Elle hocha la tête, les mains croisées sur sa poitrine, dans une attitude mêlée d'enfant sage et de petite furie.
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Artisan
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Lakdahr l'Edenteur
Artisan

Général
- Mestre fêvre -
Bâfreur & Guerrier

♦ Missives : 1389
♦ Missives Aventure : 121
♦ Age : 25
♦ Date de Naissance : 06/12/1991
♦ Arrivée à Westeros : 08/05/2012
♦ Célébrité : Kevin Tod Smith
♦ Copyright : Luchadora
♦ Doublons : Alrik Mallery - Séraphine - Jeyne Estremont
♦ Age du Personnage : 26 ans
♦ Mariage : Serenei ( Femme-sel )
♦ Lieu : Les Iles de Fer
♦ Liens Utiles :
Feuille de Personnage
Feuille de personnage
Inventaire:
Jauge de réputation Jauge de réputation:
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Message Sam 7 Juil 2012 - 19:03

Qu'elle lui semblait pataude, la pauvre enfant. Pourtant, c'était pour lui que le titan était d'avantage inquiet, par ce pressentiment qui lui érodait les viscères tant il sentait le revers de providence se préparer. Tous les fer-nés n'avaient pas la plausibilité de ravir une rosacée des vertes terres, c'était là un emblème de prouesse, le vivant symbole d'une valeur guerrière et un gage d'intègre licence sur leur captive. De prime abord, les femmes-sel rimaient avec jouissance et servitude, elles étaient les gracieuses arabesques du fantasme, les chimères d'une féminité que la génétique des Iles-de-Fer semblait avoir occulté si ce n'était à quelques atavismes prés – Deirdre était une vénus à sa manière. Chaque rapt insufflait l'espoir d'une parfaite concubine, du moins, pour qui avait l'intention de préserver sa prise plus que le temps d'une sorgue de débauche. Car dans le méchef de Violain, tacite, la fortune chatoyait plus qu'elle ne pourrait alors y songer. Guère l'unique naïade à être tombée sous le joug des odieux pirates, certaines perles de Belcastel s'étaient offertes la mort d'une lame plongée dans leur artère, là où d'autres avaient préféré s'unir aux houleuses ondes maritimes plutôt que subir l'avilie macule de leur bourreau. Dans la pire des anathèmes, quelques-unes s'étaient faites crûment déflorer à même le pont des boutres, dans le sang, la violence et les cantiques barbares. Puis, il y avait celles qui, comme la souris, avaient échappé à ces géhennes pour putréfier dans leur cale en patientant pour leur sort, inconscientes – ou peut-être trop – de l'indue abîme dans laquelle elles étaient condamnées à sombrer. Lakdahr possédait une détenue non estropiée durant la rapine, en bonne santé si ce n'était l'émoi qui l'étiolait, inéluctable et impartial. Jusqu'alors, il avait durement réprimé son irascibilité congénitale en faveur d'un accablement aphone, simplement car il était en phase d'observation. Plus il furetait, plus se soulevait l'hypothèse que la sirène soit d'avantage une entrave à sa plénitude qu'un élément y contribuant. Ses prunelles aussi superbement scintillante d'azurin étaient-elles n'étincelaient en revanche pas de facultés intellectuelles, elle avait même l'air particulièrement bêtasse à le guigner comme dans l'appréhension qu'un aspic ne sorte subito de sa main pourtant tendue en toute accortise. La sotte, que pourrait-il bien faire d'elle si elle se méfiait même de son peu de complaisance ? Il n'avait point encore fait preuve d'hostilité depuis qu'ils avaient pris la mer et l'avait même épargnée d'une inopportune rencontre avec les squales. Les femelles, sans exception aucune, toutes des ingrates – alors qu'elle se devrait de se prosterner à ses chausses pour lui rendre grâce de ne pas l'avoir morcelée dès la première opportunité. « Qué salope. », en y réfléchissant, rien de bien effarant de la part d'une vulgaire continentale.

Malgré ces poncifs, le colosse voulait tout de même lui ployer l'occasion de se racheter une conduite et de – le cas échéant – lui prouver qu'il se fourvoyait peut-être la concernant. A l'orée de la patience, la raideur de son faciès devançait un feulement encore retranché dans sa cavité gutturale mais qui ne le serait bientôt plus, tant l'envie de la tancer pour sa lenteur de réaction lui torréfiait le gosier. Fort heureusement pour la belle, elle se résigna à juxtaposer ses graciles phalanges à l'immense paluche couturée du mestre fêvre. Pas trop tôt, mais cela n'empêcha pas sa maladresse de gouailler derechef en manquant de l'envoyer briquer le plancher, avant qu'elle ne se retienne à lui. Lui, d'ailleurs, n'ébaucha pas même une mouvance pour éventuellement pallier à sa glissade, il lui servait d'ores et déjà de point d'appui, une initiative amplement suffisante provenant de sa part. Il était plus que temps qu'ils retrouvent la terre ferme, n'eusse été que pour les gambettes de la sylphide qui abdiqueraient bientôt de si peu d'équilibre. Que les rats quittent le navire ! Il l'entraina donc consciencieusement avec lui à la traversée du pont qui souffrait encore de l'embrun, tout comme leurs deux galbes assaillis par le froid et scintillant poudrin qui amenait à leurs lèvres le goût saumâtre de l'archipel, l'amertume des flots bleuâtres qui bavaient leur spumeuse salive. Accoutumé à ce crachat des vagues, l'Edenteur se concentra sur les pas de la chafouine jusqu'à ce qu'elle soit, théoriquement, hors de dangers. Taillé à même le quartz de la muflerie, toute empreinte de galanterie fut à occultée alors qu'il emprunta la passerelle avant elle – après tout, pourquoi la laisser passer ? -, puis l'appontement en laissant son bras sensiblement à la traine pour que la dryade puisse s'y agricher à sa guise. Quiconque se ferait observateur jurerait que le quidam traînait derrière lui un prétendu boulet – Ah ! C'était à se demander lequel était le fardeau de l'autre. Une fois le débarcadère franchi, furent leurs premières foulées sur la plage toute de pierraille façonnée, au côtoiement d'insalubres bicoques. Ici, les rives n'étaient que la vomissure des augustes éperons, des sentiers glacés et au gravier parfois affilé qui avait raison des dermes les plus tendres. Prudence à la muse qui s'y pavanait, que ses petons ne soient pas les réceptacles de l'innée et laide turpitude de cette île.

Les calots de jaspe sombre du titan épousèrent les pourtours du port alors que son esprit errait dans ses usuels méandres : il avait des gens à rencontrer sur Pyk pour les besognes de sa forge, restait à savoir s'il s'acquitterait de cela dans l'immédiat puisqu'ils étaient dans le coin, ou s'il atermoyait jusqu'à ce que ce soit finalement les concernés qui viennent à lui. Sa réflexion, tranchée – tailladée vive par l'emphatique et fallacieuse joyeuseté qui carillonna des lippes de la donzelle vers laquelle il égara une succincte lorgnade. Sa prolixité martela diablement à ses tympans, par toutes les déités de Westeros, lui arrivait-elle de se taire plus de cinq minutes sans vrombir de la sorte ? Il abhorrait déjà cette intempestive propension à en prononcer plus qu'il ne le fallait, et le ton qu'elle empruntait n'était pas pour qu'il l'oigne de plus d'estime. Le pire ? C'est qu'elle s'enchevêtrait toute seule dans son propre imbroglio et que, par conséquent, il ne prêtait aucune foi au dire qui louait sa sagacité et son agilité. Une fois encore, il fut bien plus stoïque qu'ordinairement, comme persuadé que ce niveau d'ineptie était même trop bas pour que cela lui arrache une quelconque réponse. Cependant, la logorrhée ne s'arrêta pas ici et elle osa – elle osa ! - s'adresser à lui comme la plus condescendante des bourgeoises. Elle se railla même de lui, l'éhontée, l'impudente, la folle qui en plus s'amusait à rayer le cuir de ses manchettes par l'agression de ses ongles. C'en était trop, l'obélisque s'immobilisa et laissa choir au sol la toile d'affaires qu'il tenait jusqu'alors sur son épaule. Une moue profondément contrariée vint sertir ses lèvres pendant que ses yeux cherchait aux cieux la volonté de se contenir. Son organe lingual lustra son opalescente denture comme s'il eut voulu les récurer de bribes d'aliments, émettant un sifflement réprobateur en inspirant en même temps. Lui broyer le crâne, là, tout de suite, lui faire avaler toute la caillasse du rivage, l'écorcer par lambeau et la jeter de la plus haute tour du bastion Greyjoy. Il sentait sa fertile imagination ruer en tout sens, une débandade de châtiment, pour une même conclusion : il la tuerait pour son affront. Doucement, presque comme un macchabée soudainement revenu à la vie, il pivota sa physionomie en sa direction pour la darder d'une noire oeillade : s'il fallut désigner un moment opportun pour s'angoisser, c'était celui-ci. Puis, le géant harponna cette flavescente crinière qui l'avait séduit, mettant à l'épreuve la robustesse de ses racines capillaires et la souplesse de sa nuque en lui faisant sciemment basculer la tête vers l'arrière. La maintenant ainsi, il s'inclina sur son minois non plus voilé d'une quelconque morgue, crocs en avant comme prompt à lui déchiqueter la figure.

« Ecoute-moi bien pauv' chiure ! T'as pas intérêt à prendre c't'air là avec moi, j'peux me faire un collier d'tes intestins si j'en ai envie, t'faire bouffer la chair calcinée d'tes amis ou t'baiser au milieu du port jusqu'à c'que t'en crèves que j'serais dans mon droit ! J'peux encore te jeter au premier équipage qu'on croise, ils s'priveront pas d'te prendre par toutes les fentes pour que t'en chie tes boyaux ! » Les proses d'un fer-né outrepassaient toutes les lisières connues du lyrisme, il s'agissait d'une exaltation de grâce, dévotieuse rhétorique que celle d'une ode relatant l'obligeance d'une ethnie tant incomprise. Ces vers valaient bien plus que la psaume d'un chevalier, et pourtant, ils n'étaient que l'exorde de son discours. « J't'ai prise parce que ton cul m'plaisait, et alors ? Ca t'rend plus heureuse de l'entendre ?! T'es rien d'plus qu'une paire de miches qui m'appartient, tu m'fatigues à babiller comme une harengère alors que j'me montre plus patient que j'le devrais ! » Violain n'en avait peut-être pas conscience, mais son bourreau avait brillé d'une exceptionnelle tempérance tout au long de leur voyage, une pondération qu'elle harassait volontairement. « J'pourrais te tordre le cou tout d'suite, t'passer un fer chaud à travers la gorge pour être sûr que tu m'les casseras plus jamais... » Sa main libre dessina les cambrures de son col, si vulnérable, un fétu qu'il serait si facile d'écraser. Cette pensée de lui rompre les cervicales créa un rictus avide à sa commissure, une appétence carnassière lui suggérant de laisser libre cours à son désir. Cependant, il la relâcha brusquement, l'observant s'écrouler sur les galets. « Ouvre encore la bouche sans ma permission et j't'arrache la langue, tu veux m'satisfaire ? Alors ferme ta gueule et avance ! Ou reste ici si ça t'fait plaisir, j'm'en cogne complètement ! »

Malheureusement pour la nymphette, elle ne lui était ni indispensable ni irremplaçable, il n'avait pas pour habitude de s'encombrer d'indésirables charges, pas plus que de faire preuve de miséricorde envers une demoiselle aussi précaire pouvait-elle être. La bienséance était une nébuleuse notion qui n'avait jamais su excaver son trou dans les moeurs de Lakdahr, il avait toujours été l'archétype de l'ostrogoth et ne s'en offusquait nullement. Le fer-prix imposait sa dictature, il léguait au guerrier bénéficiaire tous les droits d'un démiurge sur un mortel, serf ou femme-sel, destiné à servir ou à être noyé selon leur ancestrale tradition. Aucune âme encline à apporter sa contribution à l'Antique Voie n'était gaspillée, les mânes damnées pouvait être fières de l'avoir été de la volonté d'un fer-né. L'orgueil d'un combattant était à l'amplitude de ses capacités, la peuplade des rocailles connaissait mieux que quiconque l'éclat de leur valeur, qu'ils n'avaient pas besoin d'exposer à travers parures et fioritures. Les Ouestriens n'étaient dignes que de ce mépris dont ils se paraient sans cesse, la souris aux mignonnes convexités l'en persuadait plus encore, il ne parvenait à croire qu'elle s'était octroyée un tel mimesis infatué comme s'il eut été un vulgaire roquet. Maudit ! Ces voilures toutes altières l'horripilaient, il n'y avait pire fiel en réponse à ce genre de minauderie, ses tripes s'en consumaient de furia, fiévreux de frustration : il haïssait cela ! La question restait en suspens : pourquoi ne se débarrassait-il pas d'elle ? Il eut presque l'espoir qu'elle ne se relève pas pour le talonner, alors qu'il avait ramassé ses affaires et traçait son sillon pour rejoindre ce qui aurait pu s'apparenter à une triste bourgade. Néanmoins, il crut ouïr les fugaces entre-chocs des cailloux piétinés rejoindre le propre chant de ses pas, non surpris qu'elle ait choisi de se plier à ses sommations plutôt que s'adonner à une attente moribonde parmi les sédiments. Elle avait eu une frêle démonstration de ce que pouvait être une colère du titan, plus proche de Dame Léthifère qu'elle ne le pensait, il espérait que cela suffise à épurer l'aigreur dont elle ourlait chacun de ses propos.

La dryade eut à donner de sa personne pour ne pas être distancée par la marche du forgeron, déterminé à rejoindre la forteresse de Pyk le plus furtivement possible. La belle aurait le loisir de s'extasier du paysage par une autre fois et il n'était pas certain qu'elle nourrisse l'envie de se faire de nouvelles accointances parmi les autochtones. Ils traversèrent les grands points de convergence de la faune locale, auprès des tavernes malfamées d'où tonitruaient des pléthores d'injures, dans lesquelles éclataient quelques insignifiantes rixes. Les containers de poiscaille, les fûts de breuvage, les simples cohortes de fer-nés rassemblés entre patriotes parmi lesquels, des femmes d'une même trempe que leurs mâles. La maussaderie de la plèbe allait de paire avec leur archipel, quel que continental se pâmerait devant tant de rusticité et de violence injustifiée, et pourtant, ce n'était là qu'un piètre déploiement de ce qu'était le quotidien des Iles-de-Fer. A son passage, plusieurs salutations se soulevèrent pour l'Edenteur qui rendit chacune d'entre elles, parfois saupoudrées de vulgarité amicale et même d'un commentaire habilement glissé pour la blonde vénus qui l'accompagnait. Puis, le binôme parvint jusqu'à l'éponyme domaine du lord Ravage, dans lequel ils pénétrèrent sans mal. Dans l'immense hall, siégeait une sombre tenture à l'illustre figure héraldique : une Seiche brodée d'or sur un fond de noirs ténèbres. Avisant de la draperie murale, Lakdahr jugea bon de renseigner la souricette sur un détail qu'elle se devrait de garder en mémoire.

« Hé. T'es dans la forteresse des Greyjoy ici, l'suzerain des Iles-de-Fer alors j'te conseille de pas t'faire remarquer, il existe pire que moi dans c'te demeure. » Humble pensée pour son demi-frère, avait-il besoin de préciser que le même sang que ce dit suzerain fluait en ses propres veinures ? Violain serait certainement trop abasourdie de constater qu'il lui adressait la parole comme si rien n'eut jamais été. La jeune femme apprendrait que son ravisseur se pacifiait aussi promptement qu'il ne s'embrasait, et que contrairement à ce qu'il aurait été légitime de penser, il n'était que peu rancunier. « Au fait, t'as dit que t'avais beaucoup à faire là où t'étais ? T'es une roturière de c'que j'en sais, t'étais la boniche d'un noble ? »




" - On fait quoi ? - Valeurs sûres : on leur éclate la gueule. "
 " Barbare qui roule amasse coups de boule. "
" On dit que les fer-nés détestent toutes les races, c'est faux, on les aime toutes ! En ragoût, en civet, à la broche... "

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Message Lun 9 Juil 2012 - 1:50

D'ordinaire, aussi curieux que la chose puisse paraître, les hommes respectaient Violain. Depuis que l'âge et le temps avaient changé la fillette en jeune fille, des regards s'étaient posés, moins attendris, plus attentifs, sur ses épaules roses et sa gorge claire mais, que ce fut l'effet de la timidité de ses formes ou de la harangue amère dont elle démontra à quelques occasion la singulière vivacité, rares étaient les gestes la touchant et plus encore les coups. Il y avait des femmes de plus haute naissance qu'on trouvait, par l'attitude, plus abordables que cette demoiselle née de la fange, elle s'en faisait à la fois un but et une fierté absolue. Les heures s'allongeant jusqu'à devenir jours depuis sa capture, sans qu'un seul mouvement ne lui soit plus contraire qu'une caresse sur les dents – mais quelle aventure aberrante – ou ce qui n'était qu'une aide à la navigation, avaient renforcé ce que la Souris considérait à ce point comme une loi non-dite qu'elle n'y songeait même plus : elle était trop bien pour le commun, donc largement au delà de cette gente empestant le sang et la mer. La peur avait objecté un temps dans son petit crâne, mais elle n'avait pas su trouver assez de preuves pour justifier de se débarrasser de ses prétentions bourgeoises. Là, tête renversée en arrière, chevelure faisant office de lien comme si elle avait été une mule opiniâtre qu'on aurait saisie à la crinière, son monde se renversait davantage que lorsqu'elle avait été suspendue à l'envers au dessus des ondes gonflées d'écume et de désir de l'embrasser. Ses bras, qui avait été jusque là croisés, s'ouvrirent et brassèrent l'air une fois ou deux, avant de ne plus bouger autrement que par un petit tremblement irrégulier, tenant plus du spasme répondant aux éructations primaires de l'ours qui la tenait. Ses yeux écarquillés étaient fixés sur son gosier et ses dents, découvertes et si amples qu'elles lui semblaient pouvoir largement permettre au géant de lui croquer la tête sans trop d'effort, comme dans un compte pour enfant. Elle s'arma de tout son courage, le temps de constater son absence et, après avoir observé une fixité éberluée, elle ferma les yeux sans répondre, occupée à trembler et à attendre la fin de l'orage, que ce fut en étant foudroyée ou par lassitude des nuages. Elle sentit quelque chose de chaud et de rugueux passer sur son cou gracile et douloureux, sans doute la main de l'ogre ; une poignée de secondes plus tard elle était jetée au sol.

Piteuse, une jambe mal ployée sous elle lui faisait mal, l'autre s'était tendue et l'élan la basculait en arrière, sa jupe montrant la volonté de passer par dessus sa tête. Préférant sa pudeur à sa grâce déjà assez malmenée pour songer à ne plus jamais tenter de se montrer, elle joignait les deux mains pour rabattre le bas de sa robe sur ses genoux blancs, heurtant ensuite du dos les galets froids et moites. Elle avait les yeux fermés encore, lui, parla de nouveau, ramassa son sac et, au bruit que la souris percevait, s'éloignait à bon pas. Ses paupières refusèrent de s'ouvrir alors que la douleur, plutôt modeste au demeurant, clapotait contre son échine comme les vagues sur le rivage proche. Ah ! Elle était libre, si elle le voulait, elle était parvenue à lui imposer du dégoût, à défaut de respect, c'était une victoire modérée, mais une victoire tout de même, si toutefois elle se fiait au jugement de sa propre fierté adjointe au mépris profond qu'elle jetait en pluie sur l'île qui faisait son lit et, malheureusement, son avenir. Libre, donc ? Libre de quoi ? Elle pouvait aller assouvir le désir de cette mer de l'engloutir, choisir la mort plutôt que la misère, ou ne pas suivre ce pirate-là qui, elle voulait peut-être l'admettre, avait l'avantage à ce qu'elle en avait avisé d'être plus patient que sain d'esprit, elle pouvait tenter de se cacher, d'errer ça et là, jusqu'à ce qu'une flotte victorieuse sur les Îles perce jusqu'à son bout de galet et vienne opportunément la délivrer. Elle renifla, ouvrit des yeux limpides, qui rappelaient aux cieux qu'ils devaient être de ce bleu, et non aussi gris ; après un soupir, elle ramassa ses jupons, ses gambettes et sa hargne dans le même mouvement et courut après son geôlier, sans gronder ni crier, observant, fait rare, un silence distant que l'expression neutre de son visage n'entachait pas d'effronterie. Libre de ne pas le suivre, bah ! Non, elle n'était pas de celles qui considéraient la mort comme meilleure que quoi que ce soit, plutôt souffrir que rendre gorge ; quant à se cacher, elle était certaine de se vouer soit à la famine, soit à être dévorée, que ce soit par une bête ou un indigène en manque de peau fraîche. Pour motiver sa course et ne pas laisser le géant la distancer, elle imaginait ce bougre affamé comme vieux, fripé, un peu gras, borgne peut-être, en tous cas alcoolisé. Pourquoi pas la main déjà occupée à serrer sa virilité tandis que l'autre chercherait à l'agripper ? Tiens, elle lui ajouta un vilain bouton noir, reste de mal honteux venu poser sa marque sur ce qui lui servait de visage ; elle en était presque hilare alors qu'ils approchaient de ce qui était le cœur de la cité.

Toute ombre de sourire quitta ses lèvres, jusqu'à s'effacer de son âme et, toujours aussi pleine de courage, elle profita de la lenteur que les rues étroites et passablement peuplées contraignaient à tout marcheur d'adopter, son ogre fier y compris. Elle n'osa pas s'agripper à lui, mais elle s'était glissée dans son ombre et semblait vouloir s'en habiller, tant elle mettait d'allant à ne pas s'en détacher. Ses yeux craintifs fixaient le sol, plus précisément, l'arrière des chausses de l'Edenteur, mais quelques éclats de voix ou quelques mouvements vifs qui allaient pour la frôler les lui relevaient l'espace d'un instant de frayeur. Elle ne rougissait pas aux remarques les plus vulgaires, son sang se terrait trop en son ventre pour cela. Il avait quitté jusqu'à ses doigts qui se pressaient en poings, l'un contre l'autre, sur sa poitrine maigre, comme pour la rentrer en dedans, dans l'espoir imprécis d'être le moins femme possible. Elle vit pléthore de gens qu'elle trouva aussitôt laid, non pas tant pour ce qu'ils avaient de rudesse de naissance et de vie de cicatrices, mais parce qu'il se lisait aisément en eux qu'ils n'étaient ni bons, ni tendres, ni heureux ; Violain considérant de toute sa petite taille qu'une âme incapable de goûter au plaisir était condamnée à faire pousser une peau noire et sèche autour d'elle. Ils n'avaient rien de léger, rien d'un peu lâche, donc rien d'un peu rond. Même leurs rires lui parurent des poignards qu'ils se lançaient. Des chiens redevenus sauvages, voilà ce qu'ils étaient, des parodies d'hommes baisant des pierres et mangeant des algues ! Ce fut avec retard qu'elle s'aperçut que le pas du géant avait ouvert pour elle le chemin d'une forteresse dont elle avait manqué l'allure extérieure à force de contempler celle des jambes de son guide et propriétaire. Tout ce qu'elle aurait pu déclarer au propos de l'architecture de la ville entière était qu'elle méritait d'être reprisée aux genoux. Passant ses petites mains grêles l'une contre l'autre pour en dénouer la tension rémanente, elle accusa le retour de la voix de Lakdahr comme elle se serait apprêtée à un coup de fouet, le calme de son timbre la fit trop tiquer pour qu'elle sursaute dans l'instant.

Elle cilla, releva un visage encore très neutre et blafard vers le sien, les doigts entremêlés couvrant son menton, à sa recommandation, elle hocha la tête, une demie fois, sans trop appuyer le mouvement. Rabaissant les yeux, elle suivit le dessin des pierres jusqu'à celui du hall, plus écrasant que majestueux, la seiche héraldique captiva ses prunelles de ses entrelacs d'or. Elle n'était pas la première victime de cette guerre et, depuis son séjour ouestrien, on avait déjà averti des dangers flottant en mer : elle connaissait cette créature brodée. L'homme, dont elle avait omis les traits et la fonction, en avait présenté un croquis rapide et avait été bien plus long sur les descriptions orales, faisant peser sur chaque pseudopode esquissé le poids de mille massacre. Il sembla à la petite Souris d'avoir été entraînée jusqu'au ventre du plus pervers des monstres de Westeros, ce qui, après tout, ne l'étonnait pas au delà de cette constatation : elle allait souffrir ! La belle affaire, depuis le temps qu'elle attendait que ça se décide à venir – mais certes, elle ne s'attendait pas à cette tourmente-là. La terreur s'installait de nouveau en ses entrailles, appuyait sur son estomac, poussait son cœur et grattait son échine d'une langue froide, elle ne remuait pas. Elle était comme la biche, devant le loup, qui se contentait de le fixer, sans stupeur ni vraie peine, occupée à se dire, ah, bien, nous y voilà ? Par un instinct étrange, elle noua sa petite pogne au poignet massif qu'elle avait échoué à griffer, cette fois avec douceur et, peinant à détacher ses yeux de cette tapisserie, elle guettait l'instant où le monstre se détacherait de la toile pour l'enserrer. Rien ne vint d'autre qu'une question, elle releva enfin la tête, décrivant du regard le visage de Lakdahr comme si c'était la première fois qu'elle le voyait. D'un ton plus lent et articulé qu'à l'ordinaire, sa voix aigrelette sonnait plutôt caressante et délicate, et peut-être un peu trop faible pour être confortablement audible. S'il n'y avait eu le tremblement de fond qui la faisait sonner presque implorante, on aurait pu croire qu'elle faisait la conversation et murmurait à une oreille trop haut perchée, mais amie.
    « Oui, dernièrement, je servais dans une bonne famille. Je cousais, je cuisinais, je tenais compagnie, il m'arrivait de coiffer, de vêtir, de laver, ou de chanter à certains dîner, quand il fallait égayer un peu. Il faudrait reprendre ton lin, d'ailleurs, il a été accroché par là. »

Elle tendit le bras et ploya légèrement les genoux pour lui tirer le pantalon à l'endroit approximatif qu'elle incriminait, sans serrer trop, ne faisant que déformer le pli naturel qui se formait à cet endroit. Posant un ongle de pouce juste là où ses dents ne se joignaient pas, elle passa sa langue contre le bout de son doigt, le suçota légèrement avant de le retirer, maigre expression de la panique qui avait terminé de s'installer. Ses pensées, peu occupées par cette déclaration banale et sans substance, ne cessaient de revenir à la seiche, à ses membres, à tout ce qu'on lui avait rapporté qu'ils pouvaient faire et son petit crâne était désormais le siège d'immense cauchemars. Hurler et pleurer ne ferait que réveiller l'abominable créature qui siégeait là et, à tout prendre, elle préférait être le jouet d'un simple géant plutôt que celui d'un être qu'elle voyait comme l'incarnation de la douleur, qui plus est couronnée de fer, aussi, si elle voulait demeurer à lui, il fallait faire comme dit : ne pas se faire remarquer. Ce qui commençait par éviter de se mettre à crier et à courir vers une sortie qu'elle n'atteindrait probablement pas et qui s’ouvrirait sur les meutes presque animales peuplant les rues précédentes. Non, merci, l'ogre irait au final. Il fallait donc dominer son esprit ; elle le lança au hasard, accrochant le premier sujet qui revint à sa mémoire.
    « Tu voyages beaucoup, donc, c'est ce que tu m'as dit. Sais-tu quand sera ton prochain départ ? Et, si je puis me permettre, suis-tu une flotte ? Je veux dire, j'ignore un peu tout, d'ici, je ne sais pas tellement comment tu vis, alors, si je suis insultante, je m'en excuse d'avance. Mais, est-ce que tu es soldat sur un seul navire ? Ou est-ce que tu en changes ? Et, quand tu ne navigues pas, que fais-tu ? Hé, si tu veux, je pourrais recoudre. Et, si tu t'ennuies, chanter. »

Elle se demanda s'il était temps de grimacer un sourire ou de faire mine que tout allait très bien, qu'elle n'avait nulle peur et qu'elle n'était pas occupée, dans un coin de son crâne, à s'imaginer être suspendue par un crochet planté dans chaque poignet et écorchée comme elle avait pelé quelques lapins. Elle déglutit, lui offrit un sourire tordu pour couvrir la moue écœurée qui voulait déchirer ses lippes, et enchaîna.
    « Je suis un peu maladroite, mais tu verras. Je ne suis pas une mauvaise fille, puis j'apprends vite. On me l'a toujours dit. »

Le rictus se fit plus harmonieux, avant de se perdre, à mesure que l'idée se formait en son esprit qu'elle ne suspectait probablement que trop bien toute l'étendue des talents qu'il lui plairait qu'elle apprenne. Avalant de nouveau sa salive, elle chercha une façon de corriger ses dires sans paraître indocile, mais, trop occupée par les nouveaux dessins odieux qui dansaient devant ses prunelles, elle ne parvint qu'à coasser une syllabe s'achevant en soupir dépité.


Dernière édition par Violain la Souris le Jeu 12 Juil 2012 - 21:40, édité 3 fois
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Lakdahr l'Edenteur
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♦ Missives : 1389
♦ Missives Aventure : 121
♦ Age : 25
♦ Date de Naissance : 06/12/1991
♦ Arrivée à Westeros : 08/05/2012
♦ Célébrité : Kevin Tod Smith
♦ Copyright : Luchadora
♦ Doublons : Alrik Mallery - Séraphine - Jeyne Estremont
♦ Age du Personnage : 26 ans
♦ Mariage : Serenei ( Femme-sel )
♦ Lieu : Les Iles de Fer
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Message Mer 11 Juil 2012 - 13:24

Il espérait que l'information avait imprégné chaque filandre de son encéphale pour qu'il n'ait jamais à la lui ressasser, loin de lui la volonté de la seriner jusqu'à ce qu'elle daigne faire preuve d'une once de sens commun. En certaines circonstances, l'instinct de survie prévalait sur l'ineptie usuelle des individus, et ce n'était pas à une sinécure qu'il conviait cette dryade tout droit sortie de sa sylve. Il savait, d'expérience, que les gens n'ayant jamais eu à craindre pour la kyrielle de leur quotidien ne pouvait que mésestimer le squale, d'apparence repu, qui barbotait dans le marasme des eaux. Dans le cas de l'encornet doré, la prudence était d'avantage de mise alors que de l'octuor de ses appendices, résonnait la mélodie du Kraken – Créatures de mythes et d'effroi condamnée à demeurer alouvie de meurtres pour l'éternité et plus encore. Huit tentacules n'étaient pas de trop pour surprendre quiconque dans la lutte, alors que l'oeillade du monstre nous ankylosait, ses excroissances s'occupaient à étreindre, à morceler – tout simplement, à occire. Dagon était de ces notables qui, plus que de porter haut leur emblème armorial, en étaient tant imprégnés qu'ils illustraient leur écu plus que l'inverse. Si Lakdahr n'était pas en reste d'excentricité malsaine, il était loin sous son demi-frère dont la vésanie pouvait parfois outrepasser les cimes de l'intelligible. La Seiche ne payait pas de mine, mais elle possédait une chose que le forgeron n'avait pas : la macule d'un pur ichor Greyjoy, dont, lui, n'était infecté que de moitié. Néanmoins, peut-être pour cause d'orgueil malmené, l'Edenteur certifiait que le lord n'était rien de moins qu'un quidam comme la terre en était entièrement mouchetée, seulement gracié d'une bonne naissance et d'une propension à l'instabilité plus accrue que la moyenne. Le réalisme de ce fait – car oui, lame plantée à l'aine du suzerain le rendrait plus froid que roche n'était – n'était voué qu'à le persuader que son aîné n'était pas omnipotent quand bien même il se plaisait à flétrir sa vie d'ingrates délégations. Un retour de jeu particulièrement injuste alors que lui s'appliquait à ne pas importuner ce lien de partielle fraternité, son opinion à ce propos était bien trop alambiquée pour qu'il puisse d'ailleurs s'en justifier. Là où certains percevaient de la couardise chez un avéré titan, d'autres louaient son discernement de se tenir à mille et une coudées du « cercle familial ». Tout ce qui lui importait, à dire vrai, était que son fluide pulsait encore à travers veines pour qu'il puisse en conter, et cette vie, il y tenait pour encore quelques décades à venir.

Un remugle d'aversion fit gauchir les commissures labiales du colosse, guignant la tenture sous laquelle il avait pourtant vu le jour. Il fut surpris de sentir une frêle poigne s'agricher à lui comme dans un réflexe phobique, une souris épouvantée face au branlant massif qui menaçait de s'écrouler sur sa petite tête au moindre instant. Ainsi accrochée à lui, elle lui faisait penser à une enfant en quête d'un réconfort paternel, prompte à s'effaroucher d'un récit populaire que l'on relatait pour se prémunir des frasques enfantines. Incroyable ce qu'une vulgaire draperie pouvait avoir comme effet sur les simples d'esprit, il avait réellement l'impression que la donzelle était sur le point de se faire happer par la viscosité immanente à l'octopode. Devait-il lui faire savoir que ce n'était qu'une inoffensive broderie ? Elle aurait l'opportunité de se pâmer devant le lord Ravage si elle s'amusait à provoquer la contingence en se faisant badaude de l'éponyme forteresse, qu'elle couve son branle-bas jusqu'alors. Puis, la belle l'observa avec un certain effarement, presque béate de le trouver à ses côtés alors qu'il lui était difficile de passer inaperçu. Un calmar apte à occulter un obélisque, de quoi prendre ombrage du burlesque de la situation dont il préféra néanmoins faire fi, répudiant son comportement à l'éreintement accumulé depuis sa capture. Quoi de plus naturel alors qu'elle bruissait sa réponse comme s'il eut été question d'une confidence, qu'elle désirait préserver de l'ouïe des murs, qu'elle ne voulait confesser qu'au seul tympan du géant qui, intuitivement, s'inclina pour contribuer à sa discrétion. L'entendre aussi, car ses basses notes à peine expirées peinaient à gravir sa hauteur pour mieux chatouiller son oreille. Quelle étrange façon de faire pour seulement le renseigner sur l'existence qui fut sienne mais ne l'était désormais plus, ce qui ne l'empêcha pas d'être – pour la première fois depuis qu'ils conversaient – agréablement étonné de ce qu'il apprit. Ainsi donc, elle était façonnée à la servitude, une camériste de lady rompue aux arts ménagers et tout le nécessaire pour l'entretien d'une personne. Jolie risette de fortune, il n'aurait probablement pas besoin de la domestiquer comme il était souvent utile de le faire pour les podagres parfois ravies des côtes. Le Dieu Noyé savait que l'ensemble des continentales étaient percluses de niaiserie au point de ne pouvoir apprêter une pitance digne de ce nom, et s'il existait sur le globe un sujet sur lequel il ne fallait jamais gouailler en présence du mestre fêvre, c'était bien l'ambroisie qui cheminait à sa panse.

Soudain, elle pointa du doigt ses braies, victimes d'un accroc qu'il tenta d'apercevoir en se courbant d'un sens, puis de l'autre. Si l'on y regardait de plus près, l'entièreté de son vêtement était à ravauder en divers surjets voire à jeter sans incertitude tant le textile était élimé, la tissure sertie de sel et de limaille de fer. Il était éminemment délicat de se vêtir lorsque l'on mesurait plus de six pieds et demi et qu'attraper une aiguille entre pouce et index relevait de l'exploit. Certaines drôlesses avec lesquelles il entretenait un tant soit peu de connivence – Oui, cela existait – s'exaltaient parfois de compassion à lui rapiécer ses étoffes ou à lui fabriquer de nouvelles tenues. Que Violain soit encline à s'acquitter de cette tâche était un luxe qu'il accueillait non sans joie, bien que ses qualités avancées ne parvenaient guère à obvier cette volubilité revenue à la charge. S'il eut un instant pensé l'avoir vaincue par son admonestation, il commençait à comprendre que ce verbiage était inhérent à la personnalité de la vénus et qu'il ne s'en débarrasserait pas en donnant uniquement de son phonème. Pourrait-il seulement la faire taire un jour si ce n'était en l'emmaillotant dans un linceul ? Il y songea évasivement le temps que sa pléthore d'interrogations ne touche à sa fin, ne lui léguant pas même l'opportunité de considérer l'une d'entre elle avant que trois autres ne lui sautent à la barbe. Curiosité innée ou impéritie avide de réconfort comme combustible, il l'ignorait, mais elle s'embrasait sans qu'il n'ait besoin de la stimuler. Cependant, il ne pouvait fustiger la nature de ses demandes, à présent qu'il était, par défaut, sa rose des vents – sa seule boussole en cet archipel. Apprendre à se connaître était une astreinte somme toute inéluctable, elle qui n'allait plus que veiller à sa réplétion et tout autre désir à satisfaire. Logique que de lui céder la complétude de son identité, ce qu'il ne fit pourtant pas, jouant de constatations dans une franchise intrinsèque à sa personne.

« Répondre à une question sans cailleter comme une rombière, on t'a jamais appris ? Tu m'fous mal au crâne. » Traits rancis d'exaspération, il la guigna d'en haut. Sa voix de rogomme pouvait résonner comme belliqueuse aux délicates esgourdes de la naïade, mais elle ne l'était pas, d'avantage voisée par son habituel prosaïsme. Une distinction ardue à faire lorsque l'on ne connaissait rien ou si peu du titan, que l'on jugeait alors aisément acrimonieux de nature. La vérité toute nue était qu'il n'avait absolument pas conscience de l'impact de ses propos, n'ayant jamais eu à faire usage de tact. « Tu m'les casses déjà en parlant, alors en chantant... Oublie de suite. » Exemple supplémentaire de la légendaire courtoisie de l'Edenteur, qui pourtant, ne désirait pas être injuriant – seulement franc. Puis, un subit soupir passa la barrière de ses lèvres alors qu'il reprit, résigné. « Suis-moi. »

Absurdité de la chose. Violain ne pouvait que le talonner, pusillanime, si elle ne voulait pas s'égarer dans un dédale de corridors et être livrée à elle-même, avant qu'il ne la retrouve à sangloter dans un coin tel un bambin ayant perdu sa tutrice. Sitôt sa réplique ponctuée, Lakdahr se détourna enfin du céphalopode d'or pour reprendre son itinéraire initial, à savoir, ses appartements. En chemin, ses doigts frictionnèrent le côté senestre de sa tête sans classe aucune pour soulager une irritante démangeaison, s'enchevêtrant simultanément au crin de jais qui lui faisait office de chevelure et qu'il sentit gras dû à l'embrun. Il songea : peut-être que la jeune femme voudrait se tremper dans un bain tout en lui poussant la chansonnette ? Car même s'il avait dilacéré sa proposition de plain-chant, il était curieux de savoir s'il avait capturé l'hirondelle ou le corbeau de Belcastel et revendiquerait sûrement une prestation. Il doutait, cependant, d'être en mesure d'apprécier tout l'art des vocalistes tant sa fibre artistique se comparait au quotient intellectuel d'un bigorneau, pourquoi diable s'égosiller de notes épurées alors que le silence valait souvent tout l'or de l'univers ? Il ne parviendrait décidément jamais à comprendre les préceptes d'éducation des jeunes continentales, si ce n'étaient quelques cantiques grivois, lui, ne bramait sous aucun prétexte. Et si de l'alcool naissait l'idée de faire entendre son ramage, la dissuasion s'invitait en son visage en un coup droit offert par Gabriel.

« Pas une mauvaise fille. ». Il ne pouvait sciemment y prêter foi, mais pour l'heure, il n'avait d'autre choix que feindre d'y croire, au moins pour se rassurer sur le fait qu'il n'avait pas tort en lui ouvrant l'huis de son intimité car persuadé que nombre de ses effets personnels parleraient pour lui. Ainsi, le surprenant binôme arpenta divers pans de couloirs dans lesquels ils firent maintes rencontres – des comme lui, mais des comme Violain, aussi. Bien que non coiffées du titre de femmes-sel, elles étaient là, affairées à leurs basses délégations tel que lécher la crasse du sol d'étoffes déjà brunies. Flavescentes crinières pour certaines, les enlevées des toutes premières razzias qui peinaient à la tâche et levèrent une oeillade timorée et compatissante à la nouvelle venue, tels des animaux accablés qui se reconnaissaient entre eux. A la suite de quoi, ils obliquèrent à quelques voies, grimpèrent des escaliers puis atteignirent enfin leur destination. Le jeune homme poussa l'huis de bois qui piaula dans un horrible grincement, puis pénétra nonchalamment dans une pièce au haut plafond. Alors qu'il s'allégea de sa toile d'affaires, la dite pièce crachait ses bribes d'histoire parmi bézef d'outils désuets et de ferraille. Dans divers coins, des monticules d'armes, armures morcelées et rondaches toutes entreposées dans une petite pagaille. D'autres fatras de choses inutiles, de nombreuses récupérations dont le géant était convaincu de se servir un jour lorsque son inspiration le lui permettrait. Non loin d'un immense lit bricolé pour épouser ses deux mètres, un fût vidé de sa gueuze, des chopines abandonnées à ses alentours et un petit amas d'ossements prompt à corroborer la thèse d'un ogre vivant là. Sur la grand table aux visqueuses macules de breuvage et graisse animale, reposaient des chapelets de dents au milieu de fioritures destinées à en être ornementées et que l'on avait délaissés en plein travail. Pour ce qui était du mobilier, celui-ci était étonnamment varié bien que non utilisé à sa juste valeur, quant à la superficie de l'endroit, là encore, un point positif mal exploité. La raison de ces avantages était des plus simples : cette chambre eut naguère été celle d'une autre captive aux diffuses origines, Isabel, femme-sel de lord Balon Greyjoy et génitrice de l'Edenteur. Ce dernier était né, avait grandi puis partagé cet antre avec sa défunte mère, décédée à même la couche dans laquelle il sommeillait encore. A sa mort, il avait hérité de son espace privé et de ses effets personnels, habits et autres conneries de la gente aujourd'hui oubliés dans le rumen d'un coffre assoupi sous son bataclan. La dernière trace de sa présence s'illustrait en une sorte de commode aménagée en une piètre coiffeuse, centrée d'un miroir fissuré en toute sa diagonal et dont les côtés étaient ornés de tristes voiles diaphanes et défraîchis, laissée ainsi depuis plus de quinze années.

« J'suis forgeron. » Trancha net le caverneux phonème du mestre fêvre, interrompant sûrement la sylphide dans son observation. « J'récupère, j'répare, j'refonds, j'crée et tout c'que tu veux d'autre tant que ça m'fait travailler dans une forge. J'suis un batteur d'fer et fier de l'être. » Dans son élan il saisit une lourde hache dont il examina distraitement les ébréchures. « J'bosse pour qui veut, c'est pour ça que j'reste pas toujours au même endroit, j'crèche chez ceux qui m'sollicitent. Mais j'vais souvent sur Harloi, l'île de laquelle on vient car j'navigue beaucoup sur le boutre d'un frère. » Le fait qu'il n'ait pas utilisé d'adjectif possessif devant le mot frère prouvait que l'expression était d'ordre affectif plus que génétique, mais là n'était pas la question. « Tous les fer-nés sont des marins par définition, c'dans notre sang et j'fais pas exception. Alors quand j'forge pas, j'prends la mer aux côtés de qui veut encore une fois. J'suis chançard d'être sous l'joug de personne ici, et en plus, j'manque pas de besogne. »

Violain ne comprendrait peut-être rien de la fortune de laquelle il parlait, mais Lakdahr s'estimait particulièrement chanceux de ne dépendre de nul autre que lui-même sur cet archipel. Il était, à peu de choses près, son propre et unique capitaine, côtoyant malgré tout le pont des plus augustes embarcations du coin. Il restait à terre si tel était son désir, musardait d'un îlot à l'autre ou pouvait disparaître plusieurs jours durant sans que quiconque ne le rappelle à l'ordre. Une liberté qu'il avait façonnée de ses paluches et à laquelle il tenait pour les nombreux bénéfices qu'elle lui apportait. Sa notoriété de bon artisan et bâfreur lui suffisait pleinement, de la gérance d'un équipage ou toute autre affaire de grande ampleur naissaient de profondes responsabilités, desquelles résultaient alors d'innombrables coercitions et dangers. Des risques plus importants encore qu'une inopinée rencontre avec la flotte du lion, la plèbe des rocailles connaissait bien peu de mansuétude et la moindre bévue était sujette à l'estocade. Combien de têtes avait-il vues choir pour un simple mot trop haut déclamé ? Le meurtre était une notion de tous les jours, la mort, la compagne d'infortune des hommes et femmes procrées en cet enfer de roche et de poussière. Lui, était encore de ceux qui, oui môsieur, tenait à leur semblant de vie. Mais tout ceci dépassait plus que certainement l'esprit d'une continentale à peine sortie de sa chrysalide et il faudrait que le temps fasse son office avant qu'elle soit encline à comprendre ces faits. Il n'attendait pas d'elle qu'elle adhère à ses moeurs et choix, en particulier alors qu'elle ne savait rien des Iles-de-Fer et de leur firme. Conforté dans cette idée, le titan reposa l'arme qu'il avait en main et orienta ses noirs calots sur son joli minois.

« V'là, j't'ai répondu. Y a encore des choses que tu veux savoir tant que j'suis décidé à perdre mon temps ? »




" - On fait quoi ? - Valeurs sûres : on leur éclate la gueule. "
 " Barbare qui roule amasse coups de boule. "
" On dit que les fer-nés détestent toutes les races, c'est faux, on les aime toutes ! En ragoût, en civet, à la broche... "

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Message Ven 13 Juil 2012 - 1:05

Justice n'était guère rendue envers ce que la Souris jugeait comme de très louables efforts dans le sens d'une compréhension mutuelle, bien que beaucoup d'autres l'auraient nommé comme étant davantage une hypocrisie de bon aloi. Devant l'auguste serment d'être accompagné par la dame que la petite blonde se figurait être, voilà que l'ogre se permettait de grimacer, la tançant d'un phrasé peu amène, sans même assouvir une once de la curiosité qui l'étreignait et qui, dans l'instant, lui paraissait être revêtu de l'aspect séduisant du plus strict nécessaire à savoir pour espérer respirer encore quelques jours durant. Elle se mordit la langue plutôt que de vertement répondre, comme elle l'avait fait parfois, ce qui ne lui avait jamais amené qu'un peu de soulagement et nombre de problèmes. Pourtant, elle brûlait en dedans de l'envie de cracher tout le venin qu'il lui inspirait de nouveau, parvenant, exploit notable, à la distraire en quelques mots de la saine terreur qui l'avait ceinte devant la sinistre héraldique du seigneur et maître de l'endroit. Ruminant une frustration impavide, elle emboîta le grand pas du géant de ses petits pieds pressés, hésitant, très vaguement, à discrètement tirer l'un des fils détachés de la toile difforme et élimée qui lui servait de pantalon. Le lieu sut toutefois la rappeler à une humeur plus raisonnable et, plutôt que de subir le courroux d'un ogre sans culotte, elle obéit à cet ordre auquel elle n'avait pas le loisir de s'esquiver. Ses poings grêles étaient serrés sur les jupons qu'elle avait passé bien du temps à repriser et qui, elle en désespérait sur le moment, étaient déjà tachés de sel et d'embruns et ne retrouveraient jamais leurs teintes intactes, pas plus que leur touché délicat. Violain croyait peu, mais elle trouvait bien assez de foi pour maudire sur ses sept dieux l'absence d'instinct artistique dans cet être-là. Son père avait du prier leur divinité saumâtre et réclamer pour son engeance une force qui avait dilaté son rejeton tout en l'amputant de son âme d'homme, pour lui donner celle d'un squale – ou d'un sanglier.

Le dédale de pierre n'en finissait plus d'être parcouru et, après avoir été tendue à l'idée de revoir l'image aux huit bras et aux cent tourments, la Souris, faute de dangers, avait laissé son esprit fureter dans les plaines fertiles de son imaginaire, projetant ses idées sur les gris murs de pierre. Elle en était à se figurer ce qu'avait pu être un tel rituel, ainsi qu'en filigrane, la mise bas d'un tel monstre, lorsqu'au détour des couloirs elle croisa un regard qui n'était pas celui d'un homme né du fer, mais d'une femme née de la chair plus tendre d'une contrée voisine de la sienne, peut-être bien la même. C'était une femme ternie, dont le teint n'avait sans doute pas été si semblable à la poussière il y avait de ça un temps que la Souris ne savait estimer en heures ou en siècles, l'esclave était agenouillée, occupée à laver le sol qui était foulé souvent et sale à jamais. Le pas de la demoiselle se ralentit à défaut de se suspendre, tandis que leurs œillades se rejoignaient. Si dans les yeux de Violain, il y avait un éclat aussi farouche que méchant, il y avait, dans celui de la femme penchée, surtout de la résignation et de la tristesse, deux choses qui ne touchaient jamais le vilain petit cœur moite de l'ouestrienne, surtout pas lorsqu'elles naissaient dans les entrailles d'un autre, aussi touchant et pathétique pouvait-il être. Non, ce qui figea presque la Souris, c'était cette façon dont ces prunelles qui passaient sur elle lui adressaient une salutation, sorte de bienvenue inversée, de compassion projetée, comme si elles allaient bientôt partager le même destin, voire la même niche, la même gamelle. Les iris aussi bleus qu'affolés se posèrent, successivement, sur les mains calleuses et abîmées, sur les lèvres sèches et figées, sur la chevelure terne et cassante, sur le triste corps rompu tant par le labeur que par les coups ; si Violain ne rechignait pas à la tache, jamais elle n'avait pu souffrir l'idée de perdre son éclat – coquetterie de jeune fille trop sûre de sa valeur – pourtant, la laideur qui se dessinait sur son avenir ne l'impressionnait pas : elle refusait, simplement, d'être regardée de la sorte par une femme qu'elle considérait comme une chienne. La cruauté de son jugement ne l'effleura même pas, après tout, c'était bien ainsi que tous voyaient les captives, d'un côté comme de l'autre de l'océan. Elle valait mieux que ça, point. Sur un plissement de lèvre qui du paraître comme venu d'une peur mal contenue et non de son mépris aussi féroce qu'instinctif, elle arracha ses yeux de sa contemplation morbide et, le nez un peu trop haut pour qui n'était guère plus qu'une nouvelle servante, admira le dos de son ogre attitré sans plus laisser les idées se perdre dans les horreurs des bas-côtés. Elle n'était pas absente, encore moins résignée : il fallait qu'elle puisse échapper à cette affreuse augure. Oui, mais comment ? Si elle connaissait l'art de s'adonner au travail sans trop y laisser de jeunesse, elle ne savait encore comment empêcher l'air délétère de ces Îles de toucher sa peau encore fraîche et virginale, si ce n'était en trouvant un échappatoire au désespoir qui semblait sourdre des pierres comme des âmes émergeant de ces eaux froides. Elle secoua la tête. Il s'était arrêté.

L'ogre poussa la porte de son antre qui ne put retenir l'inévitable grincement sinistre qui accompagnait l'ouverture de tout seuil dont le passage était définitif, sans doute les dalles des tombeaux sonnaient de même aux oreilles des morts. L'ombre de l'ours dressé cachait la vue de sa tanière depuis son orée, retenant un bref soupir, elle en franchit la frontière, les yeux au plafond, s'attendant presque à entendre un glas venu de quelque clocher incongru annoncer la mise à mort de sa jeunesse, qui serait bientôt aspirée par les roches jalouses et qui la laisseraient sèche comme l'autre femme croisée plus tôt. Rien d'autre ne sonna que les effets du géant lorsqu'il laissa choir son sac. Elle referma la porte derrière eux deux, après avoir vérifié qu'un spectre ricanant ne s'en occupait pas. Elle n'observa pas plus avant l'endroit que ce qu'il fallait pour en excaver les contours de quelques meubles et d'effets divers suffisamment variés pour en déduire que c'était une chambre, à en deviner le lit, et, qui plus est, un lieu personnel, sans quoi il ne serait pas aussi encombré. C'était donc près de sa couche qu'il l'avait entraînée, aussi prêtait-elle davantage attention à ses mouvements à lui plutôt qu'au mobilier, ce dernier risquant moins de se jeter sur elle pour lui faire subir tortures diverses et supplices inspirés. Tout juste sentit-elle, par l'espèce d'instinct que n'avaient que les femmes jalouses et les enfants empathes, qu'il y avait dans l'endroit quelque chose ressemblant à la marque d'une femme, empreinte ténue et si faible qu'elle ne perçait presque pas sous la crasse et l'odeur rance de la virilité mal aérée. Violain avait davantage la curieuse impression de se sentir observée que l'idée mieux faite et plus exprimée que cette pièce avait été la chambre d'une dame avant d'être un terrier. Elle était toute occupée à ôter ce regard fantomatique de sa nuque en y dérangeant ses mèches du bout des doigts lorsque Lakdahr reprit la parole, pour répondre avec bien du retard à ses interrogations. Elle avait presque oublié ses propres questions.

Ainsi était-il artisan, forgeron, qui plus était, la Souris hésita un bref instant à hocher la tête et à commenter le beau métier qu'il faisait là, avant de juger la chose inutile et inapte à traverser la calotte épaisse du géant qui venait de se saisir d'une arme de forte belle taille, dont le tranchant était proprement fascinant – du moins le fixait-elle éperdument. Hormis sur le boutre ou aux côtés des indigènes du coin, elle avait déjà observé, de loin, des choses ressemblant à peu près à ce qu'il tenait et ces outils-là servaient à couper des arbres. Elle supposait, à en avoir vus quelques uns pleins de sang à la ceinture ou à la main de pillards, que le modèle local tranchait davantage dans le vif que dans des troncs ; mâchonnant sa nervosité avec un petit bout d'ongle de pouce, elle avisait son propriétaire par en dessus, en s'efforçant de maquiller d'un léger détachement tout signe trop évident d'une nervosité qui ne voulait pas être tout à fait écrasée par la raison. Il ne l'aurait pas traînée si loin pour l'y équarrir s'il l'avait voulu, mais il restait un Fer-né particulièrement robuste qui s'amusait à faire tourner une lame entre ses doigts, ce qui aurait suffit déjà à faire rendre les eaux à plus d'une femme dont elle avait croisé le sillage sur la terre qui l'avait vue naître. Son ton tranquille, occupé à se décrire, n'y faisait guère, puisqu'il était courant dans l'imaginaire de Belcastel de voir ces barbares comme pouvant découper des enfants sans même interrompre leur dîner, si ce n'était pas qu'ils le constituaient ainsi. De fait, quand il reposa l'arme plus loin et le regard sur elle, Violain en était un peu harassée. Elle lissa une mèche entre ses doigts, pouce humide, index sec, il s'ouvrait à la conversation : il ne fallait pas manquer l'occasion. Hé, elle avait plutôt de la chance : elle était devant le lit d'un Fer-né et encore aussi vive que vierge. L'absence de sévices devenait décidément épatante.

Réanimant ses méninges statufiées par le fer de la hache, elle s'efforça d'évaluer au plus vite sa marge de manœuvre, afin d'élaborer la stratégie la plus fine. Il s'agissait donc de trouver là de quoi vivre, en plus de survivre ; si la seconde condition avait une réponse limpide – se taire et obéir – la première entrait en assez franche contradiction. Elle était une jeune pousse de liseron s'imaginant être une rose impériale, mais l'un comme l'autre flétriraient face aux embruns glacials. Elle allait devenir une ronce, sans saveur, sans couleur, sans biais pour se différencier de la poussière comme elle l'avait fait de la fange. Elle devait planter ses racines plus loin, pousser plus en secret, réserver sa floraison pour des choses moins éclatantes. Son royaume avait été une rue, c'était maintenant une chambre ; au moins pouvait-elle se consoler en se disant qu'elle ne serait pas toujours la même. Il était nomade, donc, en tirait une fierté qui était parfaitement inconcevable à la jeune fille, pour qui tout bonheur se construisait sur des possessions stables et si possible quelques visages envieux, lesquels faisaient le sel de toute richesse. Ces gens n'avaient décidément aucun sens commun, c'était effroyable – elle devait s'y faire. Soit, donc elle devrait s'adapter, n'aurait pas le loisir d'aménager totalement une souricière en annexe à une grotte qui resterait unique. Elle ne trouverait pas son bout de soleil dans le confort ou dans une accumulation parasitaire. Maigre consolation, son propriétaire semblait partager son goût du ramassage impromptu couplé à la science des tas et des remblais, avec un peu de chance, elle pourrait trouver de quoi améliorer son quotidien vulgaire. Qu'avait-elle d'autre ? Elle n'entendait rien en forge, ni en boutre, pas davantage en Harloi ou en mer, il ne lui restait plus que la plus universelle des solutions face à l'adversité : plutôt que vaincre, tenter de plaire. Mais comment séduire un individu aussi impénétrable à l'élégance et au raffinement dont elle se figurait parée ? Il s'agissait d'en revenir à ses souvenirs d'enfance, à ces ivrognes béats et puants qui avaient constitué son terreau. Point de poésie et de belles manières, donc, du moins pas dans les premiers temps – elle avait vérifié avec sa chevelure que les minauderies le rendait assez impatient. Du basique ! Et le basique était le domaine de sa mère : il convenait de s'adresser aux tripes plutôt qu'à la tête. Violain préférait l'idée d'emplir l'estomac plutôt que de vider le ventre un peu plus bas et, en bonne tavernière, finit par décrire les lieux d'une œillade plus critique et saisit, non sans une joie opportuniste, les contours du fût de bière. Mais voilà ! Mais bien sûr ! Un gaillard pareil devait manger plus que sa part, si ce n'était pas celle du voisin, ou le dit voisin avec les restes, elle hocha la tête pour elle-même, assise comme une reine sur le trône de sa nouvelle foi en la sainte bibine servie de ses mains. Il voulait perdre son temps à l'écouter ? Elle allait le ravir à lui répondre. Se penchant, elle s'excusa d'une moue faussement timorée dont elle avait tant la coutume qu'elle l'esquissait sans même plus y songer lorsqu'elle allait fouiller sous ses jupons pour en sortir l'un des secrets qu'elle y dissimulait. Cette fois elle n'en tira pas un trésor : c'était un chiffon, resté comme quelques autres petites choses perdues dans les revers cousus qui retenaient ses possessions. Elle agrippa l'une des choppes abandonnées et, en avisant le fond, elle se mit à la briquer.
    « Oui, beaucoup, s'enquit-elle enfin de répondre. Au moins pour tes goûts. C'est-à-dire, hm, outre tes vêtements, tu voudras peut-être que je m'occupe de faire ce que je sais. Il y a plusieurs façons de servir une bière et je crois voir que tu en es friand. »

De toute sa petite hauteur, elle se faisait experte, désignant le fût et les yeux tombant sur les amas d'os. Elle en leva légèrement les sourcils, déglutit sa première impression et chassa les images de bambins qu'on démembre avant de les croquer à cru, avec une pointe d'herbes pour l'agrément. S'il n'y avait que ça pour sa survie, après tout, elle se ferait même à l'idée de les farcir, les gamins, tant qu'ils ne bougeaient plus en arrivant devant ses mains – elle n'était pas un monstre, tout de même. Une curiosité tout autant morbide que féminine la poussa à s'enquérir plus avant de cet antre qu'elle n'avait fait que rapidement aviser, sans s'arrêter sur rien. Sa nervosité décidément profonde agaçait sa langue et la forçait à continuer de parler, alors que se dessinaient boucliers, épaulières, ventrières, gardes ouvragées ; elle n'en finissait plus de dénombrer les ustensiles divers qu'elle peinait à différencier avec les ramassis plus variés qui devaient servir à la récupération ou à l'acquis de conscience. Elle finissait par promener ses mirettes vers la table grasse qui lui évoquait des heures à s'extraire l'huile des coudes dans l'espoir utopique de revoir la couleur de son bois.
    « Et puis, si je te suis chez tes, euh ! Clients, savoir ce qu'il convient que je fasse et ce que je ne dois pas toucher, si je dois me proposer pour cuisiner ou juste me taire et regarder mes pieds. Tant que nous y sommes, comment veux-tu organiser ta journée, s'il y a un ordre, ou si c'est à l'envi, ou... Oh. Ah. Tiens. Ce sont des dents ? »

Le ton était courtois, presque semblable à celui duquel on commente le climat. Les couleurs s'étaient enfuies de ses joues, comme si le sang avait peur qu'on vienne les chercher ; ses propres gencives la piquaient à la mémoire du geste qu'il avait eu de les toucher et du regard qu'il y avait posé. La chope presque brillante d'un côté rejoignit le chiffon dans sa dextre alors qu'elle pointait la senestre vers l'accumulation dégoûtante sur la table qui ne l'était pas moins. Si elle n'avait pas reconnu l'ornement de poitrail du géant de prime abord, les contours d'une molaire lui rappelèrent ses propres petites dents que l'âge lui avait fait perdre, comme tous ceux qui avaient eu la chance de voir le jour se lever au delà de leur sept ans ; le dessin était trop typique pour que sa cervelle ne puisse ignorer décemment de l'analyser. Comment avait-il été nommé ? Ah !
    « L'Édenteur, ha, hé, euh, oui. »

Laissa-t-elle filer à voix haute, y ajoutant un rire maladroit, vibrant d'un burlesque immonde. Un arracheur de dents, ah, elle était là, la belle surprise qu'elle attendait depuis tout ce temps ! Il était là le vice, c'était donc pour ça, l'attente. Au moins était-ce original, ça aurait plu à cette carne habituée de son comptoir et qui semblait vouloir occuper toute sa vieillesse à conter son jeune âge et chacune des horreurs gluantes qu'elle avait pu croiser durant ce temps. Les yeux écarquillés, Violain continuait de battre l'air de la main, ravalant son rire sur un grognement guttural. Était-ce horrible ou ridicule ? Elle ne savait pas comment départager son jugement et, du reste, n'avait guère besoin de plaquer un mot sur cette découverte pour l'instant. Elle finit par lever sa menotte, envoyer deux gifles à une face imaginaire et tourna un visage blafard et souriant vers l'ogre dont elle avait découvert la malice.
    « Hé bien ! Hé bien, hé bien ! Je, ouh ! Oui. Donc ! Nous disons, je parlais, oui, voilà, qu'est-ce que tu aimes mâcher – je veux dire, manger, Lakdahr ? Je m'y connais en épices, je pourrais peut-être améliorer l'ordinaire, si tu n'as pas de dent contre... Euh, oui, enfin, si tu aimes les épices. Lakdahr. Tu aimes les... Épices ? »

Risible. Ridicule. Elle appuya son sourire, avant de se pincer les lèvres, comme si ses lippes roses et tendres pouvaient prémunir ses quenottes d'un geste de ce colosse avec lequel elle était enfermée. Elle avait elle-même clos la porte ! Cherchant cachette et fortune dans le fond de la chope, elle y détourna le regard vivement, avant de se faire à l'idée sotte de changer de sujet pour distraire l'abominable collectionneur de petites perles blanches de son rictus à elle. Tournant tête fiévreusement, elle tomba sur le miroir ébréché, fit un pas pour s'y voir. Elle était aussi pâle que les voiles qui le flanquaient, peut-être seulement moins froissée ; ses cheveux étaient affreux, tous noués, des petites mèches mousseuses formant des paquets d'un seul côté, là où sans doute elle avait le plus pris le vent, qui plus était, une longue boucle était encore collée d'un sang devenu un peu noir ; ses vêtements étaient mal mis, mal arrangés, tâchés et sales. Au final, seuls ses yeux luisaient d'une terreur haineuse qu'elle ignorait ressentir encore avant de la cueillir à fleur de miroir. Elle se trouva hideuse et belle à la fois, et fit volte face vers l'objet unique de son ire et de sa peur, terminant d'un geste d'essuyer les flancs graisseux de la chope, en tirant dans le même temps un grincement bizarre. Pleine d'une détermination de tragédienne, elle lança.
    « Si tu m'arraches les dents, commence par celles du fond, que je puisse toujours te sourire pendant ce temps ! »

Ah ! Voilà qui était belle tirade, digne d'être rapportée, peut-être même chantée. Dommage, sans dents, la voix sonnait moins bien, il fallait l'avouer.
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Lakdahr l'Edenteur
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♦ Age : 25
♦ Date de Naissance : 06/12/1991
♦ Arrivée à Westeros : 08/05/2012
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♦ Doublons : Alrik Mallery - Séraphine - Jeyne Estremont
♦ Age du Personnage : 26 ans
♦ Mariage : Serenei ( Femme-sel )
♦ Lieu : Les Iles de Fer
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Message Lun 16 Juil 2012 - 0:31

Il s'interrogeait : tapissait-elle cette loge comme la simple soue de son propriétaire, un cloaque pas si crade dans lequel elle n'aurait d'autre choix qu'insérer ses radicelles par survie intuitive, ou une véritable geôle d'argentite et de limailles dont le plain-chant de la rocaille ferait sa complainte ? Pourquoi choisir l'une de ces perspectives, alors qu'elle pouvait illustrer l'endroit comme une prison sur un lit de bourbe, dans laquelle elle devrait se vautrer pour plaire au capricieux fer-né. La décision de la souris se ramifiait en deux huis de sortie – l'ineffable tolérance de Lakdahr lui laissait en effet le loisir d'emprunter le sentier d'avenir qu'elle désirait, entre un couplet de plausibilités. - la première n'était autre que la servitude, que ses gemmes de bleu céleste épousent le morne du par terre s'il venait à la tancer, qu'elle corrobore ses déclamations même les plus fallacieuses, rotules au sol si lui venait un ardent désir de stupre et prompte à le flatter comme le plus altier des monarques. Le simulacre d'une parfaite zélée, car songe-creux à ses heures, comme tout quidam, le titan portraiturait l'idéal féminin qu'il savait pourtant de l'ordre de l'utopie. A défaut d'être né de sang-bleu, les hommes de son apanage pouvaient toujours espérer être couronnés par l'autre gente lorsqu'ils étaient en mesure de s'y acoquiner. A travers une affection rendue ou une domination inique , le dessein de toute relation de ce type était de jouir d'un tant soit peu de considération, mystifiée ou non. Mais pour les éplorées qui ne luisaient que d'un feu vindicatif, restait la seconde et dernière voie qu'était celle de l'essor mortifère. Si elle s'insurgeait, si elle refusait d'osciller à la cadence de ses ordres et lubies, alors le trépas pourrait toujours la soulager de ses affres et l'étreindre de toute sa superbe. C'était une éventualité, Violain n'échappait pas à la règle par la joliesse de ses traits ou ses indomptables logorrhées, lui ne s'offusquerait guère qu'elle lui préfère la mort si cela le prémunissait de vexations à endurer. Et si elle n'osait se trancher l'artère carotide ou adjoindre la taille d'une quelconque arme à son organe cardiaque, il se ferait un malsain et malin plaisir de lui porter une furtive estocade pour ensuite faire offrande de son macchabée à l'impétuosité des flots. Un honneur que de trouver sa dernière demeure dans les abysses subaquatiques, l'Antique Voie incantait, et les déités des îles se complairaient de cette nouvelle venue parmi les mânes aussi insignifiante pouvait-elle être. Avait-elle conscience de tout cela ? Il imaginait que c'était le cas, se remémorant sans mal qu'elle s'était hâtée à le talonner lorsqu'il avait manqué de l'abandonner sur la berge, preuve s'il en était qu'elle se savait inapte à survivre seule. « Pas si conne, tout de même ? ». Non, et elle allait le lui démontrer.

Les déclamations sur le métier qu'il exerçait semblèrent avoir distancé la blonde vénus, acculée quelque part entre l'incompréhension et une impromptue circonspection. Il avait comblé sa curiosité pour ne pas la laisser s'embourber dans une impéritie qu'il n'était pas bon d'avoir sur les Iles-de-Fer, cependant, il savait qu'une pédagogie s'imposerait s'il ne voulait pas subir l'hypothétique courroux d'homologues. Les femelles étaient coiffées d'une nimbe magnétique, aimants à problèmes même lorsque leurs intentions étaient des plus épurées, et dans le cas du statut de femme-sel, il n'était pas rare que ce soit le maître qui ait à endosser le litige. Or, le sempiternel labeur qu'était de se tenir neutre et éloigné de la flore d'antagonisme qui chamarrait l'archipel, le jeune homme y était rompu, plus chevronné en terme de gérance relationnelle qu'il ne le laissait croire. Respiraient certains vertébrés qu'il aurait été de mauvais augure d'installer dans la catégorie ennemis, et il était d'usage que les règlements de comptes se desquament en de meurtrières rixes, donnant lieu à de délicates vicissitudes. Il lui disloquerait la mâchoire si elle refusait de juxtaposer ses efforts aux siens, en particulier lorsque sa notoriété de mestre fêvre était en jeu. Pour ce qui était de Pyk, il avait comme l'impression de ne pas avoir besoin de la seriner quant à la discrétion à adopter, la tenture de l'encornet à la huitaine d'appendices s'acquittant de cette besogne pour lui. Pour une fois que la Seiche d'Or pouvait lui être utile, il ne maugréerait pas à son encontre et se contenterait parfaitement de l'effroi dont elle était source. Cependant, la viscosité de l'octopode lui parut aussi substantielle que sa dernière éructation lorsqu'il vit la demoiselle fureter sous la triste cloche que formait son vêtement. Intrigué par son comportement, le géant incurva l'un de ses sourcils dans une sensible inclinaison du crâne côté dextre, comme pour tenter d'apercevoir ce pour quoi elle quêtait sous ses propres jupons – un peu de patience, que diable, il n'avait pas omis son droit de cuissage et finirait par prospecter sous son habit défraîchi sans qu'elle n'ait à l'y convier. A moins que la belle ne se soit résignée à sa sépulcrale destinée et s'en allait récupérer une lame subtilement camouflée à son pilon, pour s'offrir à l'inéluctable ou céder à la tentation de la lui fourrer dans l'abdomen dans l'espoir qu'il n'en faudrait pas plus pour qu'il se pâme dans un soupir moribond.

Rien de cela, elle exhiba une étoffe comme lui l'aurait fait avec un bec-de-corbin – Mais sur quelle bougresse était-il encore tombé ? Il se consola en cette réflexion : si c'était là l'unique surprise qu'il était susceptible de trouver sous sa robe, cela lui convenait ! Puis, il observa sa mouvance avec un certain intérêt, conjecturant sur le rôle que jouerait cette bribe de tissu apparue de nul part. Mimant la parfaite tavernière, la petite souris se mit à lustrer l'une des chopines en agonie tout en l'avisant des détails qu'il serait judicieux de l'entretenir. Emprunt d'un vif scepticisme face à cette scène, les ongles du titan tracèrent les esquisses de sa barbe en une raboteuse mélodie, il resta coi. Voilà qu'elle se jetait à corps perdu dans sa besogne avec une ataraxie pour le moins effarante bien que probablement controuvée, et ses gestes miroitaient une exactitude preuve que ce n'était point la première fois qu'elle pansait une chope de sa mauvaise nuitée. Une thèse ratifiée alors qu'elle assurait qu'une bonne gueuze se servait d'un doigté précis, ce à quoi il adhérait inexorablement bien qu'aphone pour l'occasion. Il renâcla simplement en songeant à ce qu'il aimait véritablement déguster, lui lister ce qu'il abhorrait en bouche serait bien plus efficace tant ses papilles se plaisaient à toutes les saveurs tant qu'il s'agissait d'une pitance un tant soit peu comestible. En revanche, il garderait jalousement les talents culinaires si talents il y avait, nul autre que lui si ce n'était un lot de choisis ne pourrait se bâfrer de ses mets, possessif plus pour la forme que pour le fond, elle était à lui. Rien qu'à lui, de la tête aux pieds en passant par sa chair, ses organes et son âme, quintessence ou tares. Mais au moins avait-elle, finalement, l'intellect suffisant pour se renseigner quant à l'attitude de laquelle se draper, une brèche d'espoir dans un ciel jusqu'alors obscurci de sa balourdise.

Soudain, les chapelets de canines, molaires et incisives chatoyèrent de leur plus bel émail pour cajoler l'oeil de la donzelle, aussitôt imitée par l'Edenteur qui s'approcha de deux pas. Il attrapa l'un de ces rosaires qu'il enchevêtra entre ses doigts dans une macabre symphonie de percussions, toujours autant féru du remarquable ivoire qu'il sentait à son derme. En dépit de la spéléologie par laquelle il fouillait dans les méandres de son esprit, impossible lui était d'ancrer une raison à cette excentrique lubie connue et reconnue sur l'ensemble des îlots mitoyens. Il se souvenait sans mal de la perte de ses dents déciduales, comme tout bambin, qu'il avait par ailleurs conservées jusqu'à aujourd'hui. Nombre de ses homonymes se privaient de faire risette en sa présence tant cette folie avait pris de l'ampleur au fil des années, tel était le cas du sieur Sargon Harloi dont l'embarras était palpable lorsqu'il surprenait le colosse guigner sur sa blanche denture. Qu'importait le pourquoi de cet éréthisme, la jouissance de les extraire et de s'en vêtir ensuite lui convenait comme cela. Mais cette passion sembla irriter le gosier de la muse qui s'en retrouva toute turlupinée, prenant refuse dans sa gauche prolixité que Lakdahr n'écouta que d'une oreille distraite – pour le bien-être de son ouïe, il apprendrait à n'entendre qu'un demi de ses dires. Il laissa choir la guirlande dentaire sur le bois maculé de la table, lorgnant le déplacement de la jeune femme qui partit à la rencontre de son reflet. S'en retrouva t-elle effrayée ? Désappointée ? L'éreintement unifié à sa nutrition lacunaire, au climat des rocailleuses terres et au sel corrosif qui en faisait la poussière, l'avaient rudoyée. La vénusté était notion éphémère et somme toute subjective, mais si elle balançait encore du fessier sous son nez, c'était que le charme ne l'avait pas désertée. Aux yeux du geôlier, elle était une sirène arrachée à son royaume des mers et encore au bras de sa commotion, défaite de-ci de-là, dans la plus humble des robes, mais toujours digne de l'attrait qu'il lui avait trouvé.

Sa légendaire verve vint ponctuer l'acte I par une tirade des plus insolites, qui arracha au bélître une mimique ahurie et de longues secondes de flottement. Il ne fallut pas longtemps pour que la surprise se succède d'amusement, un ricanement gouailleur tonitrua subito alors que l'obélisque se frotta les calots avec incrédulité. Une fois remis de son émotion, il rallia les abords de la jouvencelle non sans se saisir de la dernière chope encrassée. Devant elle, le rongeur face à la montagne, il fureta son minois un brin trop exsangue auquel il adressa une risette mièvre. Son phonème se fit doucereux, un peu trop, beaucoup trop pour que cela soit vrai.

« Si j'avais l'intention d'ajouter tes quenottes à ma collection, j'me serais pas emmerdé à t'emmener jusqu'ici. J'ai toujours des tenailles avec moi, au cas où faudrait que j'édente un ou deux pleutres, et t'en as même pas vu la rouille. T'vois, t'as rien à craindre... » Ses commissures se détirèrent un peu plus, à la lactescente rangée de son sourire s'associa une espiègle flammèche dans l'ébène de ses prunelles, alors plongées au fond de la teinte océanique de la nymphette. Il savait son air peu propice à inspirer la confiance mais là n'était pas son but, bien au contraire. Le vil aimait jouer de cet halo patibulaire qu'il exhalait et lire la sourde crainte sur les faciès de ses vis-à-vis. Sa main libre vint musarder sur la pommette de sa captive avec une inconcevable délicatesse pour le fruste qu'il était, une caresse à l'orée du mirifique tant elle se faisait suave. « Ca m'ferait chier de t'esquinter la gueule sans raison, j'bande moins à l'idée d'te voir avec une mamelle à la place d'la joue tellement t'auras gonflé. » Sans doute n'imaginait-elle pas à quel point une gencive écharpée pouvait se tuméfier une fois que le chirurgien-dentiste des Iles-de-Fer s'y était attardé, et loin de lui l'envie de la défigurer outre mesure. Cependant, il ne put s'empêcher de bousculer le vice, son pouce s'isola sur l'autre rive de son visage alors que le reste de ses phalanges maintinrent leur position, de manière à pouvoir lui saisir la mâchoire. Sa poigne s'étrécit un peu plus, assez fort pour que sa chair se compresse de façon incommode et qu'elle se sente opprimée. « Mais j'vais p't'être revoir mes priorités si tu m'dis que tu peux sourire pendant que j'te charcute, parce que j'aimerais bien voir ça. Ouais, j'vais te prendre au mot, tant de poésie mérite que j'fasse un effort. En plus, celles du fond sont encore l'plus enracinées, j'vais devoir y mettre un peu de force pendant que les craquements t'résonneront aux tympans. Faudra que tu fasses gaffe d'pas t'étouffer avec ton propre sang parce que ça risque d'gicler dans tous sens, et j'veillerai à ce que tu t'évanouisses pas avant d'voir ta viande pendre à mes doigts, parce que dans l'action y m'arrive d'arracher un peu trop d'gencive. » A chaque parole articulée, il s'était un peu plus incliné sur elle, sans qu'elle ne puisse creuser la distance puisque retenue par son immense paluche. Son extrémité nasale frôlait celle de la pauvre martyre, la promiscuité ne léguant qu'un apport de malaise supplémentaire. Il la sonda sans gêne, étonnamment calme, puis s'humecta les lèvres tel un félin dont la faim n'avait été que trop titillée. Après un flot de lentes secondes passées ainsi, un rire soupiré, il se redressa de toute sa hauteur et la libéra de son carcan, renâcla une nouvelle fois pour la forme, puis posa la chope qu'il tenait toujours, sur la poitrine de la naïade. « Perds pas la main, Violain. »

Lakdahr paracheva la saynète d'une risette appuyée qui excava deux fosses de chaque côté de sa bouche, les feintes ébauches séraphiques d'un incube qui n'avait pourtant que peu argumenter sur l'étendue de sa sanglante vésanie. Il n'était pas un homme de bien, seulement un produit de plus dans l'ignominie fer-née et il se complaisait dans cette condition. Il fallait que la chafouine soit au fait de la stature de son compagnon d'infortune, qu'elle soit forte de cette terrifiante expérience et encline à arguer qu'il ne fallait jamais – Jamais ! - proférer de pareilles invitations sans savoir ce que son interlocuteur pourrait en faire. La tentation de mettre ses propos à exécution lui tiraillait l'entre-jambes aussi bien que la nue concupiscence d'une drôlesse, mais il n'était pas encore temps de se laisser rattraper par ses tendances malsaines et pernicieuses. L'échange l'avait délassé plus qu'il ne l'aurait imaginé, de quoi l'imprégner d'une certaine frivolité à laquelle il ne fallait néanmoins pas se fier sous peine qu'elle ne soit sitôt supplantée par une nouvelle colère. Aussi versatile que la houle sur laquelle l'ethnie de l'archipel bourlinguait, il était délicat – voire impossible – de se référer à la présente humeur de ce titan des forges. La finesse devenait un acabit de prime nécessité, un jeu dangereusement mortifère qui avait happé l'ingénue ouestrienne contrainte de s'y adonner. Que les Sept puissent l'avoir gratifiée d'une robustesse spirituelle à défaut qu'elle eut été sculptée dans un granit autre que précaire, car ses nerfs étaient voués à une rossée quotidienne. Et si elle n'était pas de pieuse sève, là était l'occasion ou jamais d'oser la contrition et de prier.

Désormais à quelques coudées de la sylphide, le forgeron pivota en sa direction pour vérifier qu'elle tenait encore sur ses frêles gambettes après la facétie dont il l'avait affublée. Puis, en quête d'un peu d'aise, il dégrafa les attaches de son gilet dont l'échancrure usuelle s'ouvrit alors en son entièreté. Se calligraphièrent, encore pusillanimes, les cambrures de son musculeux thorax cependant encore camouflées au revers de son habit – qui ne tarderait, de toute façon, point à choir. Avant cela, il installa son séant sur le premier siège venu et, dans un râle proche de celui d'un fauve en pleine veulerie, installa ses pieds sur la table. Ses chausses heurtèrent brutalement la surface pour faire bondir tous les objets s'y reposant – titanesque que ses jambes ainsi dépliées. De moitié avachi sur sa chaise, l'ogre au repos subodorait qu'il serait moins apeurant à présent que ses deux mètres s'étaient allongés.

« Ici, y a qu'moi que tu sers, personne d'autre ne peut t'donner d'ordres et encore moins te toucher. Je t'ai gagnée par le fer-prix, par la force durant la bataille, c'qui légalise ma possession. T'es un trophée d'guerre, une femme-sel, j'ai l'droit de vie et de mort sur toi en plus des choses dont t'soupçonnerais même pas l'existence. En gros, si y a quelqu'un que tu dois craindre ici, c'moi. » Ses bras se croisèrent sur son poitrail. « Mes clients, tu restes loin d'eux et tu t'contentes de déployer tes talents pour m'satisfaire. Fais pas d'vagues, j'suis pas du genre patient et te jeter du haut des récifs me dérangera pas. Mais obéis et j'serai vivable, j'peux l'être quand j'en ai envie. » Ses yeux jusqu'alors clos s'ouvrir pour guigner la donzelle. « J'attends rien d'extraordinaire, imagine-moi comme une sorte d'époux si ça peut t'aider. Ca t'changera pas de ton ancienne condition, t'as rien de plus à faire... A peu d'choses près. » Il la désigna d'un succinct redressement du menton, comme pour prouver qu'il s'adressait bien à elle tout en demandant. « Pucelle ? »




" - On fait quoi ? - Valeurs sûres : on leur éclate la gueule. "
 " Barbare qui roule amasse coups de boule. "
" On dit que les fer-nés détestent toutes les races, c'est faux, on les aime toutes ! En ragoût, en civet, à la broche... "

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Message Lun 16 Juil 2012 - 20:16

Le chant des tressautantes quenottes qu'il laissa retomber sonnait à ses oreilles comme les grelots d'une Camarde coquette, venue pour elle parée de beaux bijoux prélevés à d'autres femmes partageant sa destinée. Elle avait suivi du regard ces macabres trophées, avant de river ses prunelles azurées dans celles d'onyx du barbare, las, plutôt que d'être inspiré par sa dramaturge de captive, il fit éclater non pas un orage, mais son rire. Mais comment osait-il ? Il pouvait se moquer avant, que ce fut de son attitude ou de ses hésitations, mais de sa dernière diatribe, non ! Elle la trouvait si belle, si bien trouvée, c'était lui manquer du plus petit respect. Elle s'en offusquait, et son petit minois s'en contractait déjà lorsqu'il se penchait vers elle. Elle caressa de nouveau le fantasme orgueilleux et idiot de lui cracher au visage, souillant de sa salive la primauté de la domination virile et, probablement, lavant ensuite son honneur de son sang ; elle préféra ravaler l'humeur aigre qui lui était venue aux dents, lesquelles, prudentes, se tenaient de nouveau cachées derrière une moue pincée. Narines dilatées, menton en l'air, elle avait une belle figure de noblesse vexée ou de rongeur qu'on tenait par la queue et qu'on faisait se balancer. Le timbre que le Géant prit, toutefois, saisit toute sa morgue à la gorge et la jeta au loin. Il n'y avait rien d'aimable dans la douceur de son ton, rien de rassurant dans ses propos pourtant parés d'une sécurité qui, si elle n'était pas absolue, avait au moins l'élégance d'être assez raisonnée, mais elle était assez rompue à la perfidie pour savoir que le miel qu'il lui servait était empoisonné. Malheureusement, elle n'était pas en mesure de refuser quoi que ce fut de la part de cet ogre qui détenait les clés de son existence et, liqueur comme lie, il lui faudrait tout boire. La main passant à sa joue lui parut brûlante tout autant que glacée, d'instinct, immédiatement, elle su qu'elle aurait préféré recevoir un autre coup. La violence franche ne perçait que rarement la peau, elle savait résister à quelques rudesses ; les menaces plus sucrées se glissaient en sa chair, suivant le tracé de son visage pour faire trembler son échine d'une impression froide. Elle ne déglutit pas, ne remua pas, cilla à peine lorsqu'il lui ceignit la mâchoire. Quelle idée avait-elle eue de faire la bravache ! Si elle regrettait ? Même pas. Non, c'était très bien, enfin le monstre se dévoilait, et il se montrait une fois loin de ses semblables – une certaine tournure d'esprit lui faisait préférer être une proie unique plutôt que le sujet d'une curée. Tout éphémère qu'on soit dans les deux cas, le premier avait la grâce d'occuper entièrement son bourreau. Elle souffrirait peut-être davantage, mais elle préférait encore qu'il la menace et la rudoie plutôt qu'il lui répète cette ultime disgrâce : choisie au hasard, elle n'était qu'une parmi d'autres. Ça lui était insupportable, davantage que l'insécurité ou la douleur ; la sale gosse préférait être haïe plutôt qu'ignorée. Mais qu'avait-il dit ? Bander ? Une lente et prenante angoisse mordit ses reines, fit se sceller ses genoux en dérisoire défense, son esprit, lui, préféra oublier dans l'instant le vilain mot qui évoquait des choses auxquelles elle n'avait déjà que trop pensé.

Ah ! Il relevait sa poésie, enfin ! Partant dans une ode abjecte en l'honneur de son surnom sanglant, le colosse lui décrivait ce qu'il comptait lui faire. Son imagination à elle, très vite allumée, était un brasier ardent qui alimentait son sang devenu bouillonnant, pétillant à ses tempes et brouillant sa vision. Des images de stupre carmin s'esquissaient, s'étiolaient, se fondaient les unes dans les autres et toutes avaient le visage de l'ogre penché. Elle sentit des larmes venir au bord de ses yeux, elle les ravala, refusant de céder à cette humiliation là, réaction trop commune pour ce qu'elle s'imaginait être et devoir montrer. Un relent d'acre fierté fit rebondir son âme, qui avait chuté de toute la hauteur de la peur qu'il venait de lui inspirer. Il voulait lui montrer ses abominables talents ? Elle serait une sensationnelle Muse ! Ah, il en voulait, ah, elle allait lui en donner, des cris, des sourires, des silences, elle serait la plus merveilleuse des poupées de souffrance. Il ne pourrait jamais l'oublier, jamais, il ne retrouverait aucune femme comme elle ; face au silence qu'il laissa couler et à son regard étincelant d'une enthousiaste perversion, elle grimaça, voulut lui adresser une mimique sereine et digne, presque divine, ou au moins un rictus y ressemblant. Sa poigne l'en empêcha. Tant pis, elle gargouillerait un chant plus tard, en oiseau martyr. L'instant se suspendit, elle crut en étouffer, une chope s'appuya contre son sein : il l'avait relâchée. Elle cilla comme elle aurait gazouillé, surprise d'être encore une fois intacte, les mains refermées par réflexe sur le broc encrassé. Il s'éloignait, c'était fini, l'horreur s'était envolée et ne laissait à sa pommette que le fantôme d'un contact trop suave pour ne pas la piquer. Une envie de rire lui monta, comme elle avait eu celle de pleurer. Éclat pour éclat, c'était une question de laisser exploser le tourbillon qui tempêtait dans son corps bien trop grêle pour parvenir à le contenir. Elle resta coite, pâle et stupide tout autant qu'empêtrée de stupeur. Le géant put s'en assurer en lui adressant une œillade pour contempler son effet, les jambes de la souris ne cédaient pas, la demoiselle était, ironiquement, changée en statue de sel. Il s'asseyait, elle ne bougeait pas, l'esprit occupé par un bourdonnement qui l'assourdissait, reliquat de terreur trop profonde pour encore en avoir le visage et l'effet en mouvements et cris. Il reprit la parole, elle se frotta le nez, geste simple et anodin qui voulait, au juste, chasser son haleine et sa chaleur de ce museau à la fois traumatique et préservé.

Avec l'impression désagréable de retrouver un corps moite et flasque, suant sa peur et gardant les cuisses serrées faute de pouvoir s'enfuir, elle retrouva ses esprits et un soupçon de contenance, lustrant la chope et écoutant, tête basse, les quelques mots qu'il daignait poser sur son avenir plus étroit encore que les huis de la forteresse. Elle médita brièvement sur la portée de ses bravades, sur combien elle pouvait s'attirer de déboires et d'infortune par sa façon de lorgner sur les sommets des lions, quand elle était une si petite proie, mais son âme avide déracina cette pousse de raison d'un geste simple et d'un argument fort : il se souvenait de son nom. Elle l'avait donc marqué, il commençait à la considérer, qu'il le voulait ou non. Soit, elle avait été prise à sa vie par caprice, très bien ! Elle se ferait une place dans la sienne, en la rongeant avec les dents, s'il le fallait donc. Crachant dans son chiffon, elle s'échina sur le pot à bière pour y passer la colère qui revenait crisper ses doigts, sans en relever les yeux toutefois. Ainsi était-elle effectivement à l'instar des vases et des coffrets avec lesquels elle avait été rangée jusqu'à être exposé aux embruns et à la balade sur le pont : un trophée, un trésor dérobé qu'on pouvait soit montrer, soit oublier, soit briser, à la convenance du pillard qui s'en était arrogé la propriété. Ainsi était-ce cela ce qu'ils nommaient gracieusement le fer-prix, et l'esclavage était caché sous cet étrange surnom. Femme-sel, c'était curieux, était-elle censée donner une nouvelle saveur à la vie de celui qui tenait la sienne ? Elle releva enfin les iris, mais pas la tête, considérant par en dessous la montagne affalée qui faisait trembler la table de ses talons et montrait à demi les musculeuses parures de son torse puissant. Elle n'avait guère besoin de s'y risquer de nouveau pour savoir qu'il aurait tout loisir de lui faire subir le destin des mouches entre les mains d'un enfant – il tenait peut-être de la seiche davantage qu'une chambre dans son antre, tout bien considéré. Elle s'avança vers lui, d'un pas tremblant et mal équilibré, alors que son entre-cuisse refusait de se scinder. Levant sa petite main, elle déposa, comme en offrande devant l'autel de cet être qui était pour elle une sorte de virile et personnelle divinité. Il convenait de complaire, de séduire et d'écouter, au moins dans toutes les apparences, le cœur de Violain soupirant déjà d'une frustration aigre. Non pas qu'elle ne pouvait se faire à l'idée d'une prison. La liberté était une notion qu'elle ne chérissait pas, pour la considérer comme au mieux illusoire, au pire d'une arrogance imbécile, tout comme elle n'avait pas estimé plus beau qu'une geôle confortable le mariage avec un chevalier séduit par sa jeunesse et qu'elle s'imaginait aisément comme finissant par regretter d'avoir contracté bien faible hymen. Simplement, elle n'avait rien choisit, elle n'avait aucun pouvoir, elle ne sentait pas l'esprit de cet être lui céder en quoique ce soit et c'était ce qu'elle s'était toujours vue avoir, un homme à manipuler pour se faire un cloître confortable. Si elle ne pouvait ni convaincre, ni plaire, elle empoisonnerait, son air, sa vie ou ses entrailles. Elle saurait y faire et l’abîmer, trouver ses failles et les exploiter. Pour l'instant elle avait encore trop peur pour y songer davantage ; une occasion viendrait. Elle avait déjà l'accroche de la servitude qu'elle avait toujours connue, en petite intendante des désirs immédiats. Lakdahr glissa par ailleurs qu'elle pouvait l'estimer comme son époux, ce qui lui inspira, paradoxalement, un peu d'un calme soulagé qui ne dura que le temps qu'il lâche sa dernière et succincte phrase. Il questionnait sa virginité. Elle détacha ses doigts de la hanse de la chope en lui adressant un regard outragé.
    « Bien évidemment ! »

Elle en conçut aussitôt un léger regret. Certes, elle se faisait une fierté de n'avoir pas encore monnayé sa vertu contre des pièces ou de la compagnie, pas plus que des promesses d'alliances qui s'évanouissaient avec la chaleur des draps et un fiancé enfuit, toutefois, elle n'en comprenait que trop bien ce qu'il désirait savoir par là. Bien sûr ! Tous les hommes se valaient sur ce point-là et c'était bien la raison de sa farouche chasteté, les hanches d'une femme avaient une valeur incroyablement plus élevée lorsqu'elles étaient un territoire inexploré et ce questionnement n'ouvrait qu'une seule finalité : il voudrait être celui posant sa marque sur sa féminité. S'il devait être considéré comme un maître et un mari, il était tout à fait clair qu'il la mettrait dans son lit. Elle recula toutefois, comme s'il allait la brûler – ou la plaquer contre le bois sale pour l'y déchirer. Elle n'était pas naïve, même si elle n'était pas déniaisée, elle savait parfaitement qu'elle finirait par y être confrontée, mais un réflexe virginal la faisait vouloir disparaître dans la plus petite cache qu'elle pouvait trouver, même le chas d'une aiguille suffirait, tant elle se sentait liquide. Oui, elle y avait déjà songé, oui, elle avait déjà ressenti parfois quelque chose de savoureux monter de son ventre de femme, mais voilà, elle ne s'était pas figurée si proche, pas ainsi, pas de cette façon si plane – hé, il n'avait même pas emballé la question de plus d'un seul mot ! C'était à dire, elle croyait qu'elle aurait tout le temps de préparer ses noces pour abandonner sa vertu, elle n'avait jamais, jamais cru possible d'être ainsi enlevée et mariée, d'une si étrange façon et à pareil ogre – une pensée se fracassa contre les berges de son esprit qui s'en étoila d'un bris : par les Sept, il était si grand, n'allait-il pas l'en tuer ? Elle glapit en retard, bondit en arrière, les mains sur ses jupons ; percutant le bois du lit du dos, elle sauta encore, mais sur le côté. Dans une danse de biche paniquée, elle s'empêtra encore dans quelques objets au sol qui venaient sous ses pieds et oscilla jusqu'à retrouver les rebords de la commode au miroir ébréché. Elle en saisit le bois comme une noyée son rocher et le rire qu'elle avait retenu jusque là surgit de sa gorge, prenant des accents d'émoi incontrôlé.
    « Je, euh, je, oula ! Hé, je ne me suis même pas lavée et, oula ! Si, si nous sommes mariés, je, hé, hé ! Hé hé, si je me cousais une jolie robe ? Pour, pour l'instant, tu comprends, c'est que... Je vais me faire jolie ! S'écria-t-elle presque, subitement. Hein ? Qu'est-ce que tu en dis ? Pas maintenant, hein, pas maintenant, hé ! Ah, ho, mes dieux ! Mes dieux ! »

Elle couvrit son visage de ses deux mains, non pas pour retenir les pleurs que bien d'innocentes dames auraient versés alors, mais pour contenir cette hilarité incongrue qui secouait ses épaules et illuminait ses yeux. Par les Sept dieux qui l'avaient rejetée, mais à quoi était-elle contrainte de penser ! Son époux, elle était mariée, esclave, livrée ! Ah, décidément, elle aurait pu jurer devant un septon que l'Aïeule était ivre le jour où elle s'était décidée à écrire ce qui serait sa destinée. Un Fer-né ! Un pirate ! Un pillard ! Un batteur de fer et collectionneur de dents ! Et quoi d'autre, bientôt ? Faudrait-il qu'elle aille cultiver des poulpes, qu'elle cajole des harengs ? C'était absurde, ridicule, irrésistiblement ; elle n'en pouvait plus de rire, les mains maintenant plaquées à son ventre serré de l'angoisse d'être bientôt visité. Elle ne jugeait l'instant amusant en rien, riant comme elle aurait hurlé. Et puis, quoi ! Elle ne valait plus rien, à présent ! Pourquoi donner encore du prix à la vertu qui revenait à son conquérant ? Ah, il s'était cueilli une femme comme elle avait chipé des fruits, comme ça, parce que la couleur et le parfum plaisaient sur l'instant. Alors soit ! Tout comme elle s'était voulue la diva de son sadisme, elle serait la femme de sa vie, la meilleure d'entre toute, et, par dessus tout, la pierre de sa tombe ! Il lui ferait subir la petite mort, elle verrait la sienne, la grande ; elle le tuerait, d'une façon ou d'une autre, de bonheur, de temps ou d'une lame opportune. Peu lui importait, tant qu'elle gravait son nom, son visage et son essence jusqu'à son âme à lui. Elle contint enfin son fou-rire, lui adressant une œillade singulièrement haineuse, tout autant que complice. Les joues roses et le regard limpide, elle était curieusement ravissante, avec son beau sourire. Elle reprit.
    « Pardon. Je ne m'attendais pas à... Pardon, oui, Lakdahr. Oui, mon mari, mon cher mari, souffla-t-elle soudain plus bas, avec un regard fugacement attendri, ce qui ne dura pas. Tout pour toi, rien que pour toi, j'ai bien compris. »

Elle hocha la tête. Ah, il allait s'en gaver, de la Souris. Oh que oui. Il boirait la coupe avec elle, de la liqueur à la lie, tout comme elle s'y était apprêtée. Elle n'avait jamais envisagé l'amour autrement que comme une arme à sa main, affronter pareille union avait, finalement, une franchise qui satisfaisait bien son esprit mauvais et mesquin. Elle posa une main à ses cheveux, commença à les démêler comme elle le pouvait, avec lenteur, sans détacher ses yeux du géant avachi.
    « Pardon encore. Tu m'as fait un peu peur, juste un peu. Voilà, si j'avais de quoi me coudre une jolie tenue pour toi, et être un peu moins... Défaite ? S'il te plaît. Je, hé, je... »

Elle lorgna sur le lit comme elle aurait tancé un serpent.
    « Je veux dire, ça n'est pas précipité, je... »

Reposant lentement les yeux sur lui, elle loucha malgré elle sur ses jambes, puis la ceinture qu'elle entrevoyait. Elle rougit, blêmit, lâcha un glapissement. Par les Sept ! Ce serait un écartèlement !


Dernière édition par Violain la Souris le Sam 21 Juil 2012 - 13:30, édité 1 fois
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Lakdahr l'Edenteur
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♦ Missives : 1389
♦ Missives Aventure : 121
♦ Age : 25
♦ Date de Naissance : 06/12/1991
♦ Arrivée à Westeros : 08/05/2012
♦ Célébrité : Kevin Tod Smith
♦ Copyright : Luchadora
♦ Doublons : Alrik Mallery - Séraphine - Jeyne Estremont
♦ Age du Personnage : 26 ans
♦ Mariage : Serenei ( Femme-sel )
♦ Lieu : Les Iles de Fer
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Message Ven 20 Juil 2012 - 19:54

Docile, presque délicieuse dans le blême de son teint, quand bien même il songeait déjà à mille lascivetés pour lui rendre les érythèmes de ses pommettes. Il gambergeait en secret et s'interrogeait : à quoi pouvait donc ressembler cette anatomie une fois déchue de son textile ? Son corps semblait timoré de cambrures, le tissu chutait vertical si ce n'était sur de rares esquisses ogives qui tentaient de clamer leur féminité. Sa robe, se disait-il, certainement trop évasée d'origine, abîmée en plus, avec les dernières péripéties dont elle avait été victime. Il en omettait que la fonction d'un vêtement était de couvrir plus que de suggérer, lui qui exhibait toujours la sculpture de son buste n'aurait guère déprécié que la sylphide en fasse de même en cet instant. Il doutait cependant qu'elle en vienne un jour à tomber l'habit de sa propre initiative, alors que déjà elle grelotait comme si l'étendue maritime était devenue désert nival. Lui avait-il glacé l'ichor au point que toute chaleur l'avait quittée, l'ankylosant à l'instar d'un simulacre de granit qui s'ajouterait au piètre décors de son antre ? Non, son eurythmie valsait encore, elle s'échinait sur la persistante patine de la chope qu'elle vint ensuite déposer sur l'écorce de la table, à l'instar d'un dévot en pleine oblation face à une déité somme toute apathique. Une offrande qui aurait pu luire d'intérêt si seulement elle avait été pleine d'un frais breuvage, son gosier avait eu le temps de se tarir à la kyrielle de ses quelques explications. Un discours qu'il ne déclamait pas pour la première fois mais qui avait le don de l'ennuyer au plus haut point, avec la fallacieuse impression que ces femmes-sel rendaient leur impéritie volontaire. Il savait pourtant que ce n'était point le cas, si la réalité de leur avenir était bourgeon dans leurs esprits, elles avaient besoin des mots nutritifs de leurs geôliers pour que du caïeu naisse la rosacée et ses épines. Corolle de jais pour un parterre funéraire entre ronces et mucrons, et encore, les pierreuses terres des Iles-de-Fer étaient de cette infamie que la vie végétale refusait d'y prospérer et d'en épurer l'air. Qu'importait la variété de leur courtil, les faits de leur devenir lui apparaissaient comme tant limpides qu'en conter les détails l'importunait – une simple mixtion de mauvaise volonté et d'une patience lacunaire pour ne pas dire totalement inexistante. Mais encore, il ne se lamentait pas tant dans la mesure où, s'il eut en plus fallu enseigner ses tâches à Violain, il aurait réellement eu de quoi justifier son exaspération.

S'il n'avait donc guère à craindre pour la santé de son rumen ou de la vétusté bientôt pansée de ses vêtements, une toute autre forme de pédagogie naquit une fois son interrogation univoque considérée avec toute l'indignation féminine de Westeros. Etait-ce la verte franchise avec laquelle il avait abordé le sujet ou le caractère parfaitement incongru de la question qui la laissa se farder d'outrage ? Il n'avait jamais conçu cette pudibonde emphase avec laquelle les femelles mugissaient concernant la plénitude de leur hymen – quel homme irait donc s'enorgueillir qu'aucunes lippes n'aient jamais visité l'intérieur de ses braies ? La dissimilitude de genre était telle que leurs idiomes tant que la spiritualité qui s'y affiliait se situaient à l'antipode l'un de l'autre, et Lakdahr ne savait et n'avait point envie de converser en une autre terminologie que la sienne. La bégueulerie de la jouvencelle se désenchanterait de son innocence en choeur au jour où il la dépossèderait de sa virginité dont il humait déjà l'affriolante fragrance. Il concédait que l'obsécration d'un pucelage encore lactescent l'inoculait de la plus incendiaire des hérésies, il y avait en cela l'arcane de la conquête sous une forme originelle et essentiellement masculine, l'Orgasme triomphateur et la réplétion que s'être repu d'une ambroisie somme toute unique et spécifique. La mainmise de l'obélisque sur le frêle rongeur ne connaissait nulles lisières, une entière autocratie dont il jouirait de toutes les manières plausibles et imaginables sans jeûne aucun. En avait-elle conscience ? Le truisme semblait à peine se frayer un sentier à grands coups de hache dans la sylve cérébrale de la demoiselle, le minois de celle-ci se ravina de la plus absolue des déliquescences, si bien qu'il crut un instant qu'elle tournerait de l'oeil dans la seconde. Elle ne se pâma pas, mais jappa une fois, ce qui suffit pour surprendre le forgeron qui se fit pyrrhonien pour l'occasion. Languide, il ne mut point et la contempla dans son incroyable débâcle dont elle put s'admettre fortunée d'être sortie sans meurtrissure, si ce ne fut celle de son âme corsetée par l'effroi. Amusant, combien de fois avait-il vécu une scène en tout point similaire si ce n'était que lui brimbalait de la sorte pour retrouver sa couche plus que pour la fuir ? La seule nuance se dénichait dans son tantième d'alcoolémie même trop culminant pour qu'il reconnaisse son propre reflet dans le miroir fendu qui secourut d'ailleurs la dryade du naufrage. L'Edenteur se fit songeur : tant d'effervescence pour une simple prise d'informations, c'est l'infarctus qui pointerait le jour où il irait fureter sous ses jupons ! « Les drôlesses... Elles s'mangent toujours le coeur pour rien. »

Cinoque à ses heures, voilà que sa captive oscillait d'une émotion à une autre : après l'émoi, l'élan hilare lui fit prendre des airs d'aliénée à la démence spasmodique – cette fois il en était persuadé, il l'avait définitivement perdue. Dans les entrailles de la perdition, justement, elle fit usage du seul talent dont elle lui avait déployé l'acuité jusqu'à présent : la garrulité, et cette verve lui légua des reflux d'un profond accablement. Se gaussait-elle de lui ? Il en avait l'âcre saveur en bouche alors qu'elle gloussait à gorge déployée, comme incrédule, telle la gazelle qui se riait face aux crocs du lion. Elle osait ? C'était le mort qui se moquait de l'égorgé ! « Toutes des salopes... ». Son estime pour la gente opposée ne faisait que choir librement, mais plus qu'une aversion de ces brimades infligées, c'était en direction des continentales que son fiel bourlinguait – dire qu'en ses veinures fluait la génétique de l'une de ces créatures... Pour une fois, il adjurait que l'atavisme de la Seiche d'Or ait pris l'ascendant sur le reste. Peut-être apercevrait-elle des encornets en pleine ronde acrimonieuse dans les abysses de ses onyx, rutilants d'une contrariété ravigotée, ses agates oculaires la guignaient avec aménité éventrée depuis longtemps. Trop emporté dans sa vexation, pas un instant il ne conjectura sur la nature de son attitude peu opportune, qui ne résultait que d'une déferlante nervosité altérant ses sens au point que le corps empoignait le premier exutoire accessible. Ses nerfs larmoyaient d'être ainsi forcenés, elle vomissait sa tension avec une certaine frénésie qui fit éclat dans la mimique qu'elle lui offrit ensuite. Elle semblait aux cimes de la félicité à l'instar d'une personne venant de combler un déficit, soulagée. Il n'en était rien, irréfutablement, ce n'était qu'une apparence qu'elle se donnait et le charme qui en suintait n'atteignit guère le colosse, occupé à essayer de suivre la rythmique. Sa contingente abnégation carillonna comme affreusement controuvée – il y avait blatte sous cloaque ! Il n'avait encore jamais vu une femme-sel abdiquer si aisément, sans même jouer des armes qui lui étaient propres, et bien qu'il doutait que sa stature et sa causticité congénitale étaient notions dissuasives, il estima cela trop facile. Pis encore, que ces gemmes d'azur soutiennent d'une telle intensité son regard ne fit que le désaxer un peu plus, il percevait une moire de séduction qui lui rappelait la brûlante tentation charnelle à laquelle il n'avait, malgré lui, pas abruptement cédé. Peut-être n'avait-elle aucune intention de l'enjôler, mais ce fut l'impression qu'il eut de son pantomime.

Pour autant, son faux-semblant d'apaisée se heurta promptement à la dure véracité et au géant des forges qui faisait fonction de maître. Rattrapée par sa pudicité, elle vacilla sur les bases de son assurance après une vision qui eut raison d'elle. Les prunelles de jais du quidam suivirent l'axe qu'empruntèrent celles de la Souris, authentifiant l'exact endroit avec une telle stupeur qu'elle lui fit aussitôt ramener de ronds calots sur l'effarouchée curieuse. La réaction fut imminente : Lakdahr s'esclaffa de toute la puissance de son phonème à en faire fondre de terreur les rondaches qui se trouvaient non loin. Ses chausses basculèrent au sol pour qu'il puisse mieux s'avachir sur la table, son front en percutant le bois dans une marrade à l'en occire tout de go. Pourtant accoutumé aux franches rigolades notamment par l'office des frairies auxquelles il s'adonnait en compagnie de ses homonymes, il avouerait sans mal qu'il avait rarement atteint un tel paroxysme. La fieffée coquine ! Un mot, un seul et unique mot lui vint en tête, qu'il parvint à articuler avec une indicible peine.

« Dantesque ! »

Le mestre fêvre s'installa de profil pour mieux se laisser crouler sous le meuble, recroquevillé sur ses jambes alors que son poing martelait la surface derrière laquelle il faisait le dos rond, prêt à mourir en paix. Violain ne comprendrait absolument rien de sa référence, et pour cause, n'existait qu'un être enclin à se désopiler autant que lui à la prononciation de ce terme. Gabriel – évidemment ! - Gabriel ! Toutes ses pensées convergèrent vers ce frère qu'il se serait damné pour avoir à ses côtés en ce moment même, il songeait très sérieusement à reprendre le boutre pour Dix-Tours dans le dessein de lui narrer ce qu'il venait de vivre. « Dantesque ». Leur adage, leur adjectif fétiche, l'exhaustif résumé de ce que tous deux étaient et l'Edenteur en particulier. L'hypothèse d'une forfanterie exclusive aux mâles n'était pas à exclure, la gloriole d'un organe phallique à la mesure du propriétaire y était pour beaucoup nonobstant que la taille ne soit guère un critère d'excellence – allez dire cela à un homme faisant plus de six pieds et demi de haut ! Néanmoins, les entrecuisses de l'infrangible binôme des Iles n'étaient pas les primordiaux motifs de l'illustre formule : leur appétit, leur gigantisme, leurs algarades, leur belligérance, leur nimbe corrompue et tant d'autres choses. Depuis toujours, ils usaient de ce simple mot pour désigner une situation de grande ampleur, si c'était la première fois que la nymphette y avait droit, ce ne serait inexorablement pas la dernière. Les deux amis se comprenaient dans leur bêtise et c'était là tout ce qui importait. Pour l'heure, le forgeron essayait de survivre à la contracture de sa ceinture abdominale qui la lui ferait travailler pour le reste de l'actuelle lunaison – ah ! Il se gondolait, ah ! La rate, il se la dilatait ! Contrairement à la pauvre ridiculisée dont l'antérieure hilarité n'eut aucune prétention à gouailler, lui, y prit un malin plaisir, et il lui fallut un temps considérable pour s'en remettre. Epuisé, larmoyant, mais d'une humeur indéniablement égayée, il se redressa enfin, en quête d'oxygène pour se lénifier. D'un grand revers du bras, il essuya sa figure humidifiée, puis massa ses jointures maxillaires qui le faisaient désormais souffrir puisque trop sollicitées.

« Par les roustons du Roi Gris... On me l'avait jamais faite celle-là ! » Il manqua de récidiver, mais parvint à retenir son rire aux tréfonds de son gosier et recouvrit son sens commun. Pacifié par tant d'émotions, il en omit sa précédente frustration et put considérer la chafouine d'une oeillade neuve. Elle était bien plus délassante qu'il ne l'aurait jamais affirmé, et il savait sur quel sujet palabrer s'il désirait la voir ardente de cette même fièvre qui l'avait animée. Somptueuses érubescences que les siennes, qu'il voulut contempler de plus près. Il se leva donc et approcha, à pas lents et presque prudents, tout en mettant ses mains en évidence pour témoigner d'une effarante circonspection. Une fois devant elle, il fit risette de toutes ses dents. « Ca va, respire. J'suis pas en manque au point d'te tringler dans l'immédiat, ce serait d'jà fait sinon, et j'aurais pas attendu d'être dans cette chambre. »

Pas dans l'immédiat, certes, mais les circonstances étant ce qu'elles étaient, inéluctable serait la chose. Qu'elle ne lui soupçonne pas meilleur fond qu'il n'avait, il louvoierait tant que sa quiddité sybarite ne s'embraserait pas pour lui remémorer son bien-fondé et l'encourager à cueillir l'usufruit, mais cette restriction serait transitoire. Elle était sa femme-sel, en ce titre, il avait la tacite volonté de la garder en vie et en bon état psychologique, tout ceci auprès de lui. Etre arrachée à ce qui eut toujours façonné son existence était un traumatisme considérable, d'autant plus enlaidi par les informations qu'elle avait glanées et qui lui donnaient une idée de ce qu'il attendait de sa personne. Le point de mire était qu'elle biaise de son statut de muse décorative pour se rendre utile et agréable autrement qu'à la vue, si elle s'y refusait, elle perdrait les privilèges qui étaient siens – car oui, elle en possédait une ribambelle ! N'était-elle point encore intacte sur ses gambettes, là où d'autres n'étaient déjà plus que macchabée en putréfaction ? Il lui offrait un toit et sa protection, mais était apte à les lui reprendre si elle ne savait qu'en faire. Lakdahr pouvait être aussi extensif qu'égotiste dans sa compréhension, il tairait les ignominies dont il avait fait ses oeuvres : viols et sévices, assassines immondices qui ne l'importunaient jamais dans ses songes, il n'était pas un homme bon et ne se targuait pas de l'être. La réalité était dure mais elle était telle, nul en cette basse terre ne vivait dans l'un de ces opuscules chevaleresques, il serait des plus viciés si elle l'obligeait à être ainsi. Cependant, prétendre que le titan des forges se synthétisait par les poncifs que l'on attribuait à son peuple aurait été mentir, sur la toile de noir sang subsistait le chatoiement de quelques astres salvateurs qu'il fallait s'échiner à trouver.

« Par contre, sieur mon mari, t'évites. C'était imagé, va pas dire au premier qu'tu croise que t'es ma femme, y vont t'rire à la gueule tous. Et n'en fait pas trop non plus... Ceci dit si t'as envie d'te faire une nouvelle robe, fais-toi plaisir, j'te trouverai bien un bout de tissu à raccommoder. D'ailleurs t'as un accroc, là... » Tout comme elle l'avait fait plus tôt avec son lin, il pointa du doigt le défaut auquel il faisait référence, sur son épaule senestre. Le petit lombric de tissu se montrait trop ostensiblement pour que le colosse ne cède pas à cette tentation-ci, il eut alors le plus stupide réflexe dans un contexte tel que celui-là : il tira sur le vêtement. Point le temps de dire fer qu'une gracieuse brèche apparut, modique mais bien présente. « … Enfin, maintenant t'as un trou. »

Pertinence s'il en était, l'Edenteur ne trouva rien de mieux à faire que ricaner de sa propre bévue en se rehaussant instinctivement. Dans leurs tumultes, il en avait oublié l'exhibition d'une ligne de torse, du plexus au nombril, cambrures exposées sous l'oeil céruléen de la donzelle – oeil dont il surveillait désormais la trajectoire. Fort heureusement pour elle, Violain n'eut pas à demeurer dans l'ombre du mastodonte plus longtemps, celui-ci se détourna derechef pour retrouver le siège qu'il avait quitté quelques instants auparavant. Il saisit l'une des chopines qu'il inspecta évasivement, les méninges triturés par la réflexion : tout pour lui ? Rien que pour lui ? Elle avait compris ? Mais était-elle à la hauteur des acabits de camériste qu'elle se vantait posséder ? Une mise au défi s'imposait.

« Ecoute bien. » Reprit-il avec nonchalance. « En bas des escaliers, couloir de gauche, troisième entrée à droite. » Itinéraire annoncé, il la laissa s'interroger, avant de lui apporter une précision qui suffirait à lui faire comprendre le fond de sa pensée. « J'ai une fringale. »

Les réserves et cuisines, prochaine destination de la souris alors en charge de concocter un encas pour l'ogre qui lui servait de geôlier. L'épreuve était risquée, il priait tout d'abord pour qu'elle ait le sens de l'orientation quand bien même les pièces étaient plus proches qu'elles n'en avaient l'air, puis elle se confronterait aux lorgnades des domestiques, qui lui apporteraient son aide ou non. Retrouver son chemin et sublimer les papilles du bâfreur qui se languirait.




" - On fait quoi ? - Valeurs sûres : on leur éclate la gueule. "
 " Barbare qui roule amasse coups de boule. "
" On dit que les fer-nés détestent toutes les races, c'est faux, on les aime toutes ! En ragoût, en civet, à la broche... "

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Message Dim 22 Juil 2012 - 4:26

A peine son regard put-il se détacher de la boucle ceignant la menaçante virilité du colosse attablé, tout juste la Souris eut-elle l'instant de clarté suffisante pour saisir ce qu'il y avait de terrible dans les yeux déjà noirs de son geôlier que ce dernier changea d'expression, de posture, frappant le bois faisant son support du front comme des poings, pris d'une hilarité aussi subite que celle qui avait saisie la prisonnière – certes moins nerveuse et, hélas ! Moqueuse en partie. La petite dame acculée restait encore à épouser son repli plutôt que d'aller embrasser son presque-mari, suspectant que ce rire ne fut qu'une manière potache de sonner l'hallali, la peur la forçant à admettre la croyance qu'un ou deux mètres feraient une différence quant à l'imminence de son exécution. Il riait, riait et riait encore, faisait trembler les bibelots, vibrer les tympans de la petite, devait réveiller même quelques uns des monstres endormis qui, inévitablement, devaient loger dans les murs ou les soubassements - Violain risqua un prudent regard en arrière. N'y avait-il pas déjà quelques tentacules pour pouinter le bout de leurs pseudopodes, dérangés qu'ils étaient par une telle expressivité ? Rien ne vint, il n'y avait que ces trilles graves et puissantes, puis un mot, un seul – Dantesque, disait-il ! – et de nouveau, il se bidonnait, plié en deux et manquant de fracasser la table qui avait accueilli les premiers éclats de son émotion démonstrative. Il avait eu tant de haine dans l’œil pourtant, une poignée de secondes auparavant à peine, elle n'avait pas pu confondre. Comment pouvait-il rire de cette façon ? Il ne feignait ni sa joie, ni son manque de contenance ; la Souris devait se faire à l'idée d'avoir été une merveilleuse actrice de comédie, ce qui n'était guère son registre ordinaire, ni celui auquel elle aspirait tantôt, encore moins celui qu'elle goûtait le plus. Elle resta figée, rougissante, indignée qu'on maltraite ainsi ses efforts de tragédienne et eut brièvement une interrogation sur le caractère outrageusement démonstratif de son maître : allait-il donc ahaner de la sorte en venant la grimper ? Elle pouffa derechef, son angoisse bizarrement exprimée revenant à l'assaut de sa gorge alors que l'image lui paraissait nimbée d'un grotesque effroyable. Elle toussa pour camoufler le gloussement qui avait été, sans doute, la source d'une telle ire dans les iris du Fer-né. En vain, il était trop occupé à chercher son souffle manquant. C'était à croire qu'elle allait l'en tuer.

Il finit par survivre à ce tourment, retrouvant de l'air et du calme, alors qu'il essuyait des larmes joyeuses sous l’œillade aussi attentive que méfiante de la vierge en sursis. Presque radieux, il lui présentait un visage plein d'un enfantin amusement. Il fallait en conclure qu'il gambadait du sommet d'un émoi à l'extrême d'un autre, sans autre transition que les éclats acérés de sa voix puissante. Il beuglait, riait, s'apaisait tout à fait quelques secondes plus tard. Elle se saisit de ce savoir déjà éprouvé par deux fois pour s'en sculpter une armure : si d'aventure elle devait attiser sa colère, il lui faudrait se terrer le temps que la tempête passe au dessus de la souricière, et espérer que le calme d'après lui soit favorable pour qu'il accepte ses risettes et ne tranche pas son peu glorieux fil de vie plus vite que les roches n'allaient l'éroder elles-mêmes. Dans la misère la plus noire ou dans le faste le plus brillant, elle comptait bien vivre encore quelques longues années, peut-être même jusqu'à être assez vieille pour ne plus se rappeler de l'endroit où elle était née, et, à choisir, avec une préférence pour une vie baignant dans l'or. Mais, soit, elle se contenterait de pain et d'intellectuelles conquêtes, puisque les Îles de Fer semblaient préférer un métal plus sobre et plus dur et qu'elle n'avait pas voix au chapitre. Quelle médiocre tournure d'esprit que de préférer toujours les lames aux bijoux ! Les deux faisaient pourtant des armes tout aussi redoutables l'une que l'autre pour qui savait les manier. Brisant ses vagues pensées, il se leva. Elle redressa la mine, le museau tout tendu de concentration, les mains dans le dos, s'acharnant à ne pas trembler. Il l'approchait comme il aurait amadoué une petite bête blessée, présentant les paumes, découvrant ses dents – soignées – en un beau sourire adolescent. Elle y répondit du sien, plus faible, plus réflexe, davantage parce qu'elle s'était promis de lui adresser un faciès aimable alors qu'il la torturerait qu'au nom d'une confiance qu'elle ne lui vouait en rien. En quelques mots vulgaires – évidemment, maroufle ! – il prononça l'amnistie de sa virginité, du moins, disait-il, dans l'immédiat. Elle s'en serait outragée une seconde fois si elle n'avait pas été encore aussi ébranlée par ses sursauts derniers. Hé, quoi, il n'allait pas la prendre dans la seconde, certes, mais elle n'en était pas pour autant la moitié d'une femme ; à présent que l'idée s'était frayé un chemin dans son esprit – ou plutôt en avait fracassé les portes – c'était qu'elle y comptait bien ! Non mais, quelle idée ? Ses premières inflexions perfides revinrent à la charge, appuyées des plus récentes confrontations : il était un bourreau, elle était une merveille, ce serait gâcher de ne pas faire son office ! Elle valait mieux qu'une remise au placard ! Elle eut l'impulsion aussi idiote que prompte de lui réclamer le contraire, là, tout de suite. Fichtre ! Il suffisait d'attendre que tombe la sentence, elle n'avait plus la patience. Au travail, qu'il sorte son arme et qu'il se mette à l’exécution – et avec plaisir, s'il vous plaît ! Et qu'il le montre !

Au lieu de ça, tout ce qu'elle avait de timidité et qui s'était entièrement attachée à son statut de vierge l'empêcha de trouver des mots ou une posture, encore moins un point où fixer son regard – par pitié, pas la ceinture ! Aussi, elle serrait ses doigts, les nouait contre ses reins, l’œil allant et venant entre la figure et le torse du colosse penché sur sa rougissante déroute. Elle ferma les paupières un instant, inspira lentement, saisit une bribe de calme. Vers quelles extrémités ce titan l'entraînait-il ? Peut-être n'était-il pas si frustre, pour parvenir à l’aiguillonner ainsi, l'agaçant jusqu'à ce qu'elle finisse par préférer la défaite à la poursuite du conflit. Le faquin ! Le futé ! Elle y trouva une nouvelle source pour sourire, moins fausse, mais ô combien moins innocente, choisissant d'affronter les billes d'onyx du géant de ses prunelles d’azur, lesquelles étaient luisantes de cet éclat mauvais qu'elle ne savait cacher. Si elle avait cherché son étincelle de réconfort dans ses îles sombres, sa nature de cette flamme était maintenant affirmée : son trésor serait fait des malices échangées. C'était étrangement rassurée, se figurant, quelque part, qu'ils étaient des complices dans ce jeu pervers, qu'elle acquiesça à sa seconde diatribe. Elle ne devait pas se nommer épouse, bah ! Elle se contenterait de se comporter comme telle et de ne rien dire aux éventuels curieux. Dans femme-sel, il y avait femme et saveur et, il pouvait en être assuré, il allait déguster. Elle hocha la tête avec une fausse distraction lorsqu'il lui parla de robe à coudre, changeant en son for intérieur ce qui n'était sans doute qu'une proposition lancée au hasard en du à réclamer plus tard puis, suivant le mouvement de cette main massive qui venait chercher sur son épaule un fragment de fil qui s'était échappé, elle cilla lorsqu'il l'arracha, défaisant ses atours encore un peu plus. L'idée qu'il allait être appâté par la vue soudaine de cette peau pourtant maigre la traversa avec fulgurance, la retenant de protester comme une lavandière devant son linge foulé. Encore une fois, l'ogre refusa de se comporter en monstre et, s'étant redressé, il s'éloigna. Alors qu'il la lorgnait elle, puis sa chope propre une fois assis, elle s'occupait à ployer l'épaule sous son menton et à nouer les restants de fils entre eux pour limiter le désastre vestimentaire à une simple petite brèche, à défaut de temps à consacrer aux travaux de l'aiguille. A la fin de ses contorsions, elle releva le nez vers lui ; ayant cessé de projeter ses méditations dans son fond de verre, il reprit, décrivit, et déclara. C'était une direction et un ordre : le seigneur des rustres avait faim, il lui incombait de circonvenir à ce mal par ses talents. Elle hocha la tête, sans protestation – malgré toutes les vilenies de son caractère, jamais on eut témoigné d'une quelconque paresse de sa part – et, après s'être répété le trajet en elle-même, elle rajusta ses jupons, jeta sa tresse sur son dos ainsi qu'un coup d’œil au miroir – bouh ! Quelle mine affreuse, pour sûr, personne ne l'enlèverait une seconde fois – et se lança à l'assaut de la porte, qu'elle peina un peu à ouvrir. Avant de la clore, elle crut bon de lui darder une œillade enjôleuse et de souffler.
    « Ci-fait, sieur mon pas tout à fait mari. Au plus vite. »

Ce n'était pas tant une provocation qu'une expression joueuse de ce qu'elle s'imaginait avoir commencé à tisser, à raison ou moindre tort, avec son propriétaire affamé. Ses iris scrutaient le couloir, le visage à présent fermé – silence, pas de sourire, les krakens étaient aux aguets. Ployant la nuque, nouant ses mains au devant de son esquisse de poitrine, elle s'essaya à l'exercice particulier que celui d'imiter la terne et grise esclave qu'ils avaient croisée en allant jusqu'à la chambre, tout en comptant mentalement portes et points de repères, afin de ne pas s'égarer dans cet antre de tous les péchés. Toute sa morgue et toute sa récente joie se prirent dans les bras l'une l'autre et, d'un commun accord, allèrent se cacher au plus profond de Violain ; en quelques secondes et en une poignée de pas, la souris n'avait plus trop à être comédienne pour présenter un visage timoré et soumis. Vite, rejoindre les escaliers qu'il avait évoqués, trouver le couloir qui se trouverait à gauche, dénombrer les portes et prier pour que la bâtisse n'ai pas décidé de déplacer ses cuisines, voilà qui devrait être à sa portée. Remontant les pas qui l'avaient entraînée vers la tanière de l'ours qui attendait, elle s'enorgueillit de ne croiser personne, le temps de voir quelqu'un – Évidemment ! Fichu bâtiment, toujours à la contrarier. Elle eut l'envie prompte et motivée par la peur de faire demi-tour en hurlant et de se terrer dans les pattes du titan, pour le supplier de la traîner jusqu'aux cuisines, qu'elle avait peur, toute seule et que, bon sang ! Il ne s'en rendait pas compte, mais c'était plein de Fer-nés là dedans ! Elle se plaqua seulement contre le mur, n'étant que frôlé par l'homme qu'elle ne détailla pas, ne chercha pas même à regarder, et qui ne lui adressa en retour qu'un reniflement mauvais. Frottant son bras, mal à l'aise et frustrée de l'être aussi aisément, elle attacha son attention aux dalles et au trou dans son vêtement, cherchant dans les faits les plus bruts au moins une distraction pour ses nerfs, puisque le réconfort ou l'assurance étaient devenus des chimères. Elle trouva la porte, prit une grande inspiration avant de la pousser, comme si toute la mer et ses horreurs se cachaient là derrière : le battant de bois entrebâillé, il n'y avait en face d'elle qu'une cheminée.

Dardant un regard acide ça et là, elle s'agrippa à l'embrasure, hésitant avant de faire un pas. A droite, des étagères, à gauche, des étagères et des tonneaux, en face, de quoi trancher, broyer, découper, plus loin en arrière, la flambée destinée à faire cuire. Rien que de très classique en somme, pas même un tentacule pendant, pas le moindre enfant écorché, pas le plus petit hurlement de prisonnier qu'on salait encore vif ; décidément, il traînait sur ces îles nombre d'histoire immérités. Elle fit un pas, une femme sèche et rabougrie sortit d'un repli, les bras chargés d'un plateau de fromage et de pain. Elle se figea, tança la Souris sans mot dire. La demoiselle en fit de même. Tirant les conclusions qui s'imposaient naturellement de la blondeur et de la fraîcheur d'aspect du rongeur inconnu qui venait de trouver sa place la plus ordinaire, la vieille devina la nature de la petite bête effarée et lui lança d'un ton rude.
    « Té ! Ques'tu fait là ? Qui t'es ?
    _Hé bien...
    _Ferme-la. Dis juste à qui t'es.
    _Lakdahr,
    répondit Violain en esquissant un doux sourire et en la poignardant sauvagement en esprit, avant de préciser en un murmure. L'Édenteur.
    _J'sais qui c'est ! Apprends à pas piper plus qu'nécessaire, pauvresse. Y doit vouloir bouffer, hien ? J'vais t'guigner faire. Gare à ton cul blanc si t'fais un pet de travers. »

L'une comme l'autre venaient de se faire une ennemie : Violain par statut, jugée comme quantité négligeable mais bruyante, l'hybride de pruneau et d'humaine par un réflexe méprisant. S'inclinant très brièvement pour feindre la docilité la plus craintive – elle n'avait jamais eu peur de quelque façon que ce soit d'une femme, ce qui était une erreur, mais aussi un fait qu'elle ne comptait pas corriger – elle se dirigea d'abord vers la table présentant les outils, la plupart sales, les récipients utilisés et les quelques condiments qu'il y avait, puis, à petits pas, allait fureter sans toucher vers les viandes suspendues qu'elle entrevoyait à présent qu'elle s'était approchée. On avait du les entreposer là pour les saler et les sécher à la chaleur du feu. Avisant les carcasses, elle jeta son dévolu sur l'une des seules assez basses pour être à sa portée de taille ; ceci décidé, elle lorgna ça et là pour s'approprier ce qu'il y avait de matière et ce qu'elle pourrait en tirer. C'était un instant crucial, qui pouvait décider de beaucoup : si elle parvenait à séduire l'estomac de l'ogre, ses mains seraient plus dociles et ses oreilles moins vite fermées. L'une des seules assises du pouvoir à sa portée s'incarnait dans le pilier nourricier. Sa taulière ne disait rien, se contentait de siffler par le nez, de claquer de la langue ou d'émettre quelques grognements ; Violain, après quelques secondes, finit par l'oublier. Après une inspiration pleine, elle remonta ses manches et se jeta à l'assaut de sa tâche.

S'écartant légèrement de son œuvre après y avoir porté la touche finale, elle huma l'air, inspecta l'allure, jugeant que le tout n'était pas si mal, compte tenu des ressources à sa portée. Voyant qu'on y cuisinait l'oignon en tourte et la chèvre en bouillon, elle s'était mis en tête de varier et, après avoir taillé les pattes de l'animal écorché, elle les avait débarrassées de l'os, piquées d'ail, d'épices, entourées de rutabagas fendus et fait rôtir vivement le tout devant le feu. Entre deux tours, elle avait achevé de gratter les os et avait farci des oignons, qu'elle avait mis à la braise ; terminant par du fromage qu'elle avait choisi très frais pour y couler un peu de miel pour une part, un peu de sel et d'herbes d'autre part, elle avait retiré ses rôtis émincés, dressé un plateau, terminé de peler les rutabagas fondants afin de les broyer en purée. Ils étaient pleins de jus de viande et, malgré la rapidité dans laquelle elle se sentait contrainte de travailler, ils présentaient une belle texture – le beurre ne voulait pas se montrer sur cette table décidément trop austère. Ils étaient des rustres jusqu'à la tartine. Au moins, avait-elle d'appétissants oignons au cœur de chair fondante, une viande à l'allure moyenne, mais à l'odeur divine et des accompagnements que ses anciens maîtres ouestriens n'auraient pas dénigré. La femme fanée approcha alors que Violain avait trouvé la bière dont elle déposait une chope et, s'armant d'une cuillère, la vilaine servante s'apprêtait à défigurer son labeur. Se saisissant très vivement du plat entier, la Souris lui retira sous le nez, reculant aussi sec. La femme, brandissant son arme de fortune, éructa.
    « Tu m'as fait perdre du temps, je me paie ! Reviens d'suite, ou je vais t'arranger la gueule.
    _Je lui dirai.
    _Tu lui diras quoi ?
    _Il a très faim, ça va le mettre en colère d'avoir un tout petit plat. Je lui dirai que vous lui en avez pris.
    _Tu lui diras rien si t'as plus d'lèvres ! T'auras très bien pu en foutre au sol.
    _C'est comme vous voulez, mais je n'aimerais pas le voir affamé et en colère.
    _C'est moi qu'tu vas voir, bougresse ! Ramène ton cul que j'le botte, il va t'en tomber par terre ! »

Retenant un couinement – plus amusé qu'effrayé, mais elle supposait de bon ton de feindre la terreur – Violain, les bras chargés, reflua vers la porte mal refermée, que le choc put ouvrir assez grand. Lakdahr lui avait affirmé qu'il n'y aurait que lui pour la juger ou la punir, aussi se figurait-elle que la femme la menaçait sans appui, cherchant profiter de l'inexpérience d'une nouvelle esclave à rabrouer. Usant de l'élan donné par ses épaules contre le bois pour basculer, elle fila à petites foulées pressées, regardant la bière mousser et l'écume manquer de baptiser tout son ouvrage en maugréant intérieurement. Le périple n'était pas long, l'essentiel était sauf, le couloir était passé et l'escalier se dessinait. Un regard en arrière l'avertit que la laideronne n'avait pas renoncé à la lutte et, après un nouveau cri pour saluer l'adversaire, elle grimpa comme elle put les quelques marches la séparant de son but, se présentant de travers. Sans les années de service dans cette auberge et les nombreuses fois où elle avait du monter à son étage des seaux savonneux pour essuyer les vestiges de nuits parfois bien audacieuses, elle aurait sans doute chu, en tous cas pas distancé la matrone furieuse. L'approche de la porte suspendit le pas de la chasseuse de rutabagas et, à mi hauteur des marches, elle renonça à la poursuite, déclarant forfait en proférant un chapelet d'injures. Essoufflée, victorieuse, Violain termina l'ascension, vérifiant d'un œil expert l'état de son précieux labeur. La bière avait bavé sur ses rebords, la purée ne formait plus un si beau cône, la sauce avait légèrement coulé mais, bah ! Dans l'ensemble, ça n'avait pas trop souffert. Profitant d'un rebord de pierre pour y coincer un bout du plateau et se libérer un bras, elle sabra de l'index la chope pour redonner meilleure allure au breuvage et, inspirant profondément l'air, revint au devant de l'antre de son propriétaire. Qui pouvait-elle prier pour éclairer de ses mannes la première pitance sacrifiée à l'ogre ? Elle réfléchit une seconde, puis deux, renonça avec un haussement d'épaules à se fier à une autre déité que celle des ventres à satisfaire et, déposant à regret et avec précaution le plateau au sol, elle ouvrit la porte – en deux fois, la maudite se grippait en même temps que de grincer. Ramassant son trésor, étouffant un soupir de soulagement en l'ajustant sur ses avants-bras, elle entra enfin.

Intérieurement triomphante, elle maquilla son enthousiasme d'une modestie très fausse, mais habilement imitée, que la Souris jugeait adéquate pour habiller ses premières œuvres de jeune mariée. Elle s'approcha du colosse, esquissa un timide sourire, affecta même de rougir et, après avoir présenté l'ouvrage comme elle avait déjà fait offrande d'une chope propre, recula de quelques pas, s'inclinant légèrement.
    « Voilà, désolée de l'attente. J'ai fait au plus tôt. Bon appétit, Lakdahr. »

Elle affirma son sourire, qu'elle perdit aussitôt, préférant occuper ses lèvres à recouvrir le bout de son index sur lequel ses dents s'agaçaient. Refermant la porte sans oser jeter un regard dans le couloir, de peur d'y trouver une meute de cuillères avides de lui gâcher tout effet, elle s'accola au chambranle comme pour mieux le garder clos, une main au ventre, l'autre toujours rognée. Elle était nerveuse, suspendue aux expressions de l'Édenteur, avant même les premières bouchées : et s'il n'aimait pas la chèvre ? Si les oignons le répugnait ? S'il trouvait que c'était trop fade, ou, au contraire, trop relevé ? S'il mettait tout par terre, juste pour la voir ramasser et tester ses nerfs ? Que faire s'il prenait ombrage de son ajout de miel, parce qu'il jugeait le sucre trop efféminé ? Pire encore : s'il se fichait de ce qu'il bâfrait et terminait tout en trois mouvements de maxillaires, avant de lui réclamer la suite après cette petite entrée ? Avec un peu de retard, les bras lui piquaient, comme craignant à rebours de laisser tomber leur charge et cette angoisse éprouvée à mesurer tous ces risques récents qu'il lui faudrait revoir accentua son malaise. Elle se cassa un bout d'ongle entre les deux canines, sursautant presque face à cette pauvre surprise ; suçotant fugacement son doigt, elle leva les sourcils légèrement, fixant Lakdahr avec une mine pleine d'attente et de recueillement.
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Lakdahr l'Edenteur
Artisan

Général
- Mestre fêvre -
Bâfreur & Guerrier

♦ Missives : 1389
♦ Missives Aventure : 121
♦ Age : 25
♦ Date de Naissance : 06/12/1991
♦ Arrivée à Westeros : 08/05/2012
♦ Célébrité : Kevin Tod Smith
♦ Copyright : Luchadora
♦ Doublons : Alrik Mallery - Séraphine - Jeyne Estremont
♦ Age du Personnage : 26 ans
♦ Mariage : Serenei ( Femme-sel )
♦ Lieu : Les Iles de Fer
♦ Liens Utiles :
Feuille de Personnage
Feuille de personnage
Inventaire:
Jauge de réputation Jauge de réputation:
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Message Dim 29 Juil 2012 - 21:24

Sa stance de pourceau était peut-être prématurée – elle l'était même indubitablement. Voilà qu'il lui offrait les clés des geôles pour qu'elle en visite le dédale, quitte à s'égarer dans les innombrables et impromptues ramifications de l'éponyme bastion. Aux flots le fil d'Ariane ! Ne lui serait ployée qu'une cordelle gâtée de sel en partance du rumen de l'Edenteur et à destination du garde-manger, dont elle ne pourrait longer le vétuste chanvre que par la force de son imagination. Une carte presque vacante avec un humble lot d'informations cardinales, et qu'elle fasse son office avec seulement cela. Par-delà sa délégation nutritive, l'exercice était également voué à mettre son ressort à l'épreuve – et mieux valait que la sylphide sache bondir et rebondir tant par son truisme qu'anatomiquement parlant si elle espérait que son existence se décompte en décades plus qu'en semaines voire jours. Le quotidien de fer et de roche était un vortex de tribulations à outrepasser avec fort peu d'anicroches autorisées, la plèbe de l'archipel subsistait plus qu'elle ne vivait. Des géhennes salines à la sépulcrale sapidité pour qui n'en était point originaire, un purgatoire qui devenait la nécropole des infortunés y ayant échoué. La survie était une notion infuse de cette belliqueuse peuplade, et si elle l'était de façon théoriquement logique et patriarcale chez tous les êtres vivants, elle prenait tout son sens au coeur des Iles-de-Fer. Le forgeron possédait un exemple éloquent à cela, celle qui fut sa génitrice et dont il avait contemplé le lent mais graduel étiolement. Sous ses pantomimes de grâce hyperbolique et d'absconse vénusté, Isabel eut longuement camouflé une caducité tonitruante, une psychologie accablée et un corps moribond. Tous ses efforts n'eurent été que pour l'éducation de son fils, mais qu'avait-il hérité d'elle si ce n'était une analogie physique, de l'ébène de ses agates et de son crin à l'extrême hale de son épiderme ? Peut-être un sens de la réflexion secrètement plus accrue que la majorité de ses homonymes de la roture, peut-être, moins de zèle qu'il ne l'exprimait de prime abord pour le havre d'argentite qui l'avait vu naître, peut-être, une lasse morosité qui l'étreignait souvent et sans source apparente. Et pourtant, s'il avait un jour estimé cette mystérieuse muse qu'eut été sa mère, il n'avait rien ou peu exprimé à la cachexie qui l'avait fauchée après plus d'une décennie d'attente, de patenôtre et de fierté encore scintillante d'ardeur. Même la plus forte des femmes qu'il eut jamais connue ne l'avait pas été suffisamment pour vaincre la fatalité des lieux, une de plus parmi une pléthore, dans laquelle serait éventuellement buriné le nom de Violain.

Etait-ce volontaire qu'elle lui apparaisse comme nigaude, tel un épigone – dont il ne connaissait rien de la véritable valeur – auquel l'on avait seriné ses astreintes sans lui en enseigner d'avantage. Méfiant, Lakdahr se souvenait d'une nymphette en tout point similaire à la chafouine qu'il avait naguère ravie dans les Cités Libres et, finalement, les facultés de la pauvrette n'avaient su le persuader de son utilité. Il tairait le sort qui eut été le sien après seulement une trinité d'aurores passés en sa compagnie, il abhorrait être contrarié et espérait que l'insulaire de Belcastel s'était imprégnée de cette évidence après qu'il l'eut vitupérée sur le rivage. Pour l'heure, il n'aurait pu attester qu'elle se préparait à assouvir son désir culinaire avec plus d'appréhension et de détermination à lui fournir la preuve de ses acabits, ou avec une plus haute résignation simplement saupoudrée de peur. Trop tôt, encore, pour qu'il parvienne à donner un sens à ses oeillades, mimiques et à son obédience voisée, quand bien même se complaisait-il dans cette volonté qu'elle avait de lui plaire. Il l'observa fondre sur l'huis, prompte à disparaître derrière après lui avoir expiré l'une de ces tirades que l'on savait de trop. L'ogre échappa un soupir rauque en se massant l'arcade sourcilière. « Putain... » Putain, la donzelle avait le don de l'affliger par son prodigue verbiage, ses ponctuations inutiles et burlesques, voire même à la touche sardonique. Son époux, il l'était, si l'on guignait les circonstances avec optimisme et sobriété pour lénifier le brasier de sa malchance. D'un point de vue plus pragmatique et surtout fer-né, il était son geôlier, son maître, et les choses s'arrêtaient à cette lisière. Sieur pas tout à fait mon mari, elle pouvait le songer, s'agricher à cette perspective maritale qu'il lui avait naïvement présentée, mais qu'elle préserve ceci pour elle seule au risque de devenir la cible des goguenardises – et par la même occasion, lui aussi serait éligible aux quolibets de ses homologues. Allait-elle être encline à réprimer sa loquacité entre cette chambre devenue sienne et les cuisines qu'il lui avait indiquées ? Le jeune homme serait presque étonné qu'elle n'ait provoqué aucun incident entre ses entrefaites, son intuition lui insinuait que cette demoiselle était de celles qui ne pouvaient être épargnées de revers entre chaque aube et crépuscule. Que la contingence ne se fasse point trop facétieuse, il doutait avoir la patience pour en endurer toutes les lubies.

Après de longues minutes de cagnardise, Lakdahr se décida à user de son temps avec profit et fureta l'ensemble de son cloaque. Cet endroit, il le côtoyait seulement lorsqu'il y était contraint, il n'aimait pas Pyk – Aucun endroit où Dagon se trouvait ne pouvait être aimé. L'appréhension d'être casuellement sommé pour une besogne dont il n'apprécierait pas l'aspect le laissait sempiternellement aux aguets, mais son frère parvenait encore et toujours à le surprendre. Dû à ses marottes d'itinérant, cela faisait de nombreux mois qu'il ne s'était pas occupé à soulager cette pièce de son bataclan, et avoir vu la souris s'empêtrer les pattes dans sa ferraille lui laissait entendre que ce sol envahi devenait hypothétiquement dangereux. Qui plus est, si une ample partie de son fourbi était de nature superficielle, certaines pièces de forgeage lui étaient précieuses puisque destinées à être remaniées de ses mains et exhumées par sa quintessence. La gaucherie de la flavescente vénus était susceptible de lui abimer ses ressources, mais comment pouvait-il en être autrement alors qu'il était délicat de marcher plus de trois coudées sans occire ses petons contre un bec-de-corbin, une rondache ou des spallières ? La voir meurtrie et inapte à se déplacer sans clopiner était une plausibilité à laquelle il ne voulait pas même songer tant elle serait véloce à l'agacer, il n'existait guère pire qu'une jouvencelle qui geignait sa déveine sans fin. Il se dégagea donc de sa farniente et, à défaut de procéder à un tri dans les règles de l'art, se mit à paisiblement désengorger les coins et pans obstrués. Son fatras était pour le moins massif – à son image ? - mais il eut d'agréables haut-le-corps en retrouvant des objets qu'il pensait avoir égarés depuis fort longtemps et qui firent pulser sa fertilité d'esprit. Pourtant, ces monceaux n'étaient point les seuls qu'il avait entretenus, d'autres sommeillaient au sein de sa forge patentée, ici même sur l'île mère, et également dans l'une de Dix-Tours qu'il fréquentait encore plus que l'initiale. Conservateur à outrance, Gabriel lui faisait souvent la remarque de cette fâcheuse tendance à entraver ses antres de trésors inféconds, le bougre finissant toujours par gouailler de voir le titan s'énerver sans aide lorsqu'il perdait l'un d'entre eux ou s'y prenait les pieds. Le colosse bibelotait sans s'en apercevoir et c'est ainsi qu'il se retrouvait, sans savoir que faire de sa pêche. Sa collecte, le temps qu'il en décrète la praticabilité, reposerait dorénavant dans une encoignure en d'immenses monticules, qui ne pouvaient plus prétendre avaler trop de superficie. Le guerrier observa la chambre derechef, dont il redécouvrait la surface nonobstant les quelques aménagements qui restaient à faire. Ses os de vieille pitance et le fût au fond spumeux patienteraient néanmoins, quant à l'âtre entièrement noirci, il dispenserait un ou deux serfs qui lui feraient une seconde jeunesse. Fort du devoir accompli, il rejoignit la table pour distraitement jouer avec l'une des chopines passés entre les phalanges de la continentale.

Celle-ci apparut d'ailleurs, non sans difficulté pour vaincre l'opiniâtre porte – et lui ne se déplaça pas pour lui porter secours. Nul besoin de la paterner, et Violain parvint malgré tout à s'en sortir pour finalement lui présenter son ouvrage avec toute la modestie de Westeros. Le sens olfactif du bâfreur fut dès l'abord tonifié, il huma à plein poumons l'alliance d'effluves dont il reconnut la plupart des origines.

« Ca emboucane pas si mauvais... Ca a pas l'air d'tuer les mouches, c'est d'jà ça. »

Tout bien considéré, les diptères et lui n'étaient pas des plus amis, en voir choir au fumet de ce plat n'aurait pas été insupportable. Sur cette fine philosophie, Lakdahr écarta les pans de son gilet et le retira, dévoilant sans complexe aucun la bâtisse de son torse. A la suite de quelques mouvements scapulaires pour détendre sa musculature, il offrit son habit à la naïade ou plutôt, le lui jeta littéralement dans les bras pour qu'elle l'en débarrasse. Qu'elle lui improvise un perchoir ou le lui plie en mille fois si cela l'enchantait, tant qu'elle ne tentait pas de se faire les ongles dessus. De son côté, tout son intérêt était d'avantage enjôlé par la fragrance et la flatteuse exposition des mets qui glapissaient en choeur pour l'incanter. Le goulu s'attabla donc pour la troisième fois depuis leur arrivée en ces murs, il rapprocha la gamelle et se plut à en admirer la disposition, à une année lumière d'imaginer le méchef qui avait eu lieu avec l'harengère du dessous. « Sans dents, l'est dur d'mâcher, faut avaler rond. ». Aurait-été l'invective de l'Edenteur face à un tel blasphème que celui-ci, nul n'avait la prétention d'excaver sa nourriture pour s'en repaître sans qu'il en ait avalisé l'action, ce qu'il ne ferait guère jamais pour cette rombière qui n'osait pas même lever les mirettes en sa présence. S'il lui avait en plus été confié qu'elle s'était essayée à abuser sa femme-sel, voire à la violenter si elle était parvenue à la rattraper, la conséquence aurait été bien plus sévère. Tenailles à l'affût du moindre martyr, une à une, quenottes spoliées pour en faire un pendentif et en faire cadeau à sa concubine. Dans ses pensées, il hasarda une lorgnade sur cette dernière et constata à quelle amplitude s'élevait son anxiété, détail déridant qu'il viola avec un sordide amusement.

Le temps, il le prit, la moue rétive tout en décortiquant visuellement l'ouvrage exhibé sous son nez. L'expertise s'étala sur la longueur dans le seul dessein d'éroder les nerfs de la cuisinière, puis enfin, il prit les armes pour lancer l'incursion. Bien qu'elle ne fut que la première, la lippée obtenue fut imposante et pourtant, il l'engloutit intégralement à s'en fissurer les joues. Il joua ensuite de ses maxillaires et authentifia chaque saveur qui s'inféoda à ses papilles, délicates, délectables et féminines. L'assiette se dénotait des ripailles auxquelles il était accoutumé, emplie d'exactitude, mitonnée avec la résolution de charmer le vorace et de braire les capacités dont elle s'était targuée. Alors qu'il mastiquait encore, le mestre fêvre octroya une oeillade incolore à la jeune femme qui se rongeait les sangs, l'abandonnant dans l'impéritie de la réussite ou de l'échec de sa concoction pour prendre une seconde bouchée et s'en gargariser. Il poursuivit sur sa lancée et ingurgita furtivement la moitié de son repas avant d'en faire de même avec le faro qui accompagnait sa pitance. Sa langue flâna le long de sa denture et il prit une grande inspiration pour aider son organisme à digérer ce qu'il avait déjà dévoré, la chopine encore au bord des lèvres et dont il déroba un gorgeon. Il se drapa ensuite d'une physionomie apathique, de profil à la blonde sirène, il s'adonna à la critique.

« Ca manque d'épices, j'préfère quand ça m'arrache le palais. Plus de gras, moins d'sucré j'suis pas une drôlesse de Belcastel, hein. » Le ton s'était montré placide mais péremptoire, qu'elle intègre ses paroles comme les sacro-saintes déclamations d'un septon et en fasse son cantique. L'ogre aimait les denrées qui lui agressaient la cavité buccale, les sapidités à vif et l'apparence adipeuse. C'était la première fois qu'on lui suggérait le nectar d'avettes dans ce genre d'alliage et, bien que l'audace l'avait séduit, il lui semblait qu'elle avait eu la main un peu trop lourde pour lui. Avant de reprendre de sa bonne gueuze, il échappa tout de même. « Mais c'pas mauvais. » Compliment alloué, mais même minoré, c'en était tout de même un. « Viens voir par-là. »

Le colosse souligna sa tranquille injonction d'une mouvance de la main qui l'encouragea à s'exécuter et donc, à le rejoindre. Alors qu'elle ravalait la distance qui les séparait jusqu'alors, ses onyx errèrent sur les pusillanimes cambrures de son anatomie, cachée sous l'opalin défraîchi de sa robe dont il aurait été bon de reprendre le textile de-ci de-là. En dépit de son exaltation lacunaire sur l'épreuve jugée, la peine qu'il avait décelée dans le travail accompli avait suffit à le convaincre sur sa bonne volonté là où d'autres auraient éventuellement tenté de l'empoisonner. Si elle le pouponnait comme le plus illustre des seigneurs en y mettant coeur et sueur, nul doute qu'elle obtiendrait sa considération et les bénéfices s'y affiliant. Elle fut là, au plus proche de la surface de bois et à portée de poigne. Toutefois, le forgeron ne fit que reprendre le cours de ses répliques sans la quitter du regard.

« Ca t'arrive de bouffer, des fois ? T'bien maigrelette pour une donzelle dans la fleur de l'âge... Tu dois pas avoir beaucoup mangé non plus d'puis que t'es sur les Iles. Prends un peu. » Il désigna sa becquée d'un haussement de menton, lui léguant l'autorisation de goûter à sa propre besogne, car elle eut probablement été trop angoissée pour songer à se remplir la panse tout en apprêtant. Des apports nutritionnels, elle en aurait inéluctablement besoin et peut-être lui confirmerait-elle les quelques erreurs culinaires qu'il avait pointé du doigt. Il l'observa se servir, timorée, et déguster du bout des lippes une bribe de son plat en guettant ses réactions. Tel un fauve aux abords d'une future proie, il patienta, impassible, qu'elle se lance dans un nouvel assaut pour agir avec célérité et lui saisir la main. Si elle avait tressauté de frayeur à son initiative, tant mieux, car tel eut été l'effet escompté. « Calme-toi... Pas la peine d'trembler comme si t'étais au bout d'ma lame. A part que'ques trucs dérangeants, j'suis plutôt satisfait. J'ai pas l'intention d'te bastonner la gueule pour rien, alors détends toi. La prochaine fois, pense juste à une plus grosse ration, j'ai l'bide de trois personnes et ça m'ferait chier de d'voir chercher plus de viande directement sur toi. Déjà que t'en as pas des masses... »

L'Edenteur se désopila un succinct instant avant de la relâcher sans plus de cérémonie. A dire vrai, elle avait de la chance que la famine ne lui broyait pas les viscères, au quel cas, les agapes auraient dû en être dignes. Un tel monument devait être nourri en conséquence, ce qu'il lui pardonnait pour cette première fois sous l'allégation qu'il avait fait bonne réjouissance en compagnie de son acolyte de toujours avant de quitter l'île d'Harloi. Un fait qui profitait à la nymphette, celle-ci jouissant de l'indicible droit de picorer à même l'assiette de son ravisseur puisqu'il la lui laisserait. Soudain, une triple symphonie résonna sur l'huis de la chambre et se précéda à l'appel du propriétaire des lieux. Intrigué par un hôte qu'il n'attendait point, Lakdahr délaissa sa chope pour rejoindre l'extérieur et découvrir un quidam venu le quérir. Tous deux échangèrent en leurs idiomes bien ardus à décrypter pour qui n'en savait rien ou peu, jusqu'à ce que la conversation se ponctue sur ce qui semblait être un commun accord. Une fois le visiteur congédié, le géant s'en alla récupérer son gilet.

« Faut que j'y aille, j'des affaires à régler à la forge. Bouge pas d'ici avant mon retour, t'amuses pas à faire une couille pendant que j'ai l'dos tourné, compris ? »




" - On fait quoi ? - Valeurs sûres : on leur éclate la gueule. "
 " Barbare qui roule amasse coups de boule. "
" On dit que les fer-nés détestent toutes les races, c'est faux, on les aime toutes ! En ragoût, en civet, à la broche... "

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Message Mar 31 Juil 2012 - 1:33

L'évocation des mouches brisa un nouvel éclat de l'ongle du pouce de la Souris, qui cilla, une fois, puis deux ; un sourire de guingois déchira ses lippes et elle afficha un air de stupidité profonde durant quelques longues secondes, tandis qu'elle méditait intérieurement sur la quantité de ces petites bêtes volantes qu'elle pourrait bien fourrer dans le moindre des orifices du Géant, si l'occasion miraculeuse lui en était donnée. Il serait beau, attaché sur quelque lit de torture, lacé de cuir épais et les narines bourdonnantes, pendant qu'elle lui crierait « Alors, mon grand, tu les trouves comment, vivantes ? » Elle en retenait son souffle, se refusant de justesse un imprudent éclat, préférant taire son indignation légitime devant un manque aussi criant d'une élémentaire gratitude, mordant sa lèvre en hochant très vaguement la tête, yeux écarquillés, pupilles agrandies, se concentrant sur ses idées de farce ailée. Le gilet qui lui tomba sur le nez chassa sa rage et sa moue d'un seul coup. S'ébattant dans le large habit qu'il venait de lui lancer, elle lâcha un grognement bref et tout juste audible, cherchant le haut du bas et surtout un rebord à agripper. Quelques gesticulations plus tard, le rongeur s'était extrait de son filet, qu'elle replia vivement, à gestes experts et crochus, plantant ses ongles discrètement dans le linge pour y passer ses nerfs d'une façon aussi puérile qu'efficace, avant de le poser sur le rebord du lit et de le lisser du plat des paumes, comme on aurait caressé un chat. Derrière elle, il n'avait pas entamé le plat, son oreille avide guettait le bruissement des couverts et la mélodie humide des mâchoires occupées, mais pour l'heure, elle n'ouïssait jamais que quelques reniflements épars. Hé, quoi, espérait-il excaver un poison par le nez ? Croyait-il qu'elle était stupide au point de tenter l'homicide seule à seul, par un plat qu'il n'y aurait eu qu'elle pour concocter – et ce dans le repaire même de la Seiche dorée ? Oui, bien sûr, l'idée l'avait saisie et Violain aurait même eu peine à concevoir qu'on ne puisse pas y songer, mais le danger sur ces Îles était moindre lorsqu'on était accolée à un geôlier et, l'Édenteur pouvait s'en rassurer, la leçon était bien apprise. Elle prendrait grand soin de lui, à l'instar d'un bel agneau qu'une matrone nourrirait de son propre lait en guettant l'âge où il serait le meilleur à égorger – à ceci près que son agneau à elle tenait davantage du bélier surdimensionné que de l'innocente petite créature blanche et tremblante sur ses pattes. Le gilet en fut plié et déplié quatre fois de plus en tout, avec un soin méthodique et névrosé ; elle ne se tourna que lorsqu’elle entendit enfin les couverts tinter. Le regard qu'il avait fait peser sur sa nuque lui vrillait encore les épaules, quand bien même il n'avisait plus rien d'autre que son plat entamé – et fort bien entamé. Par les Sept, ça n'était pas une bouche, c'était un puits ! Un gouffre ! Un abîme !

Elle suivait d'une œillade entre l'effarement et l'admiration le mouvement de la cuillère plus que chargée, se disant furtivement qu'il faudrait qu'elle lui procure une fourche la fois d'après. Il la tança brièvement, elle n'y réagit guère, toute à son étonnement comblé. Elle éprouvait une satisfaction digne des plus augustes rombières à le voir ainsi se gaver : quel brave garçon que la fatalité lui avait donné ! En voilà un qui ne se laisserait jamais mourir de faim, elle pourrait le gâter. Bien sûr, elle eût préféré qu'il se pâme à la première bouchée, qu'il la félicite, voire qu'il l'embrasse avec une émotion mal contrôlée – bah, il ne fallait pas rêver. Le maroufle n'entendait rien à l'art, c'était une vérité universelle, au même titre que le bleu du ciel et la course du soleil : les oiseaux volaient, les poissons nageaient, et Lakdahr dévastait – poésies, harmonies, destinées, tout ! Il finit par ménager une pause dans ses gloutonneries, passa sa langue sur ses dents – geste qui fascina la Souris pour quelque obscure raison – et lâcha enfin une bribe de jugement. Ah ! Pas assez d'épices ! Pas assez de gras ! Évidemment que oui, il préférait les mets dépourvus de subtilités, bien sûr, il fallait qu'elle s'en doute ! Elle prit note du fait, repliant ses mains sous sa gorge, opinant du chef, les yeux légèrement mouillés et un sourire à peine esquissé aux lèvres ; elle se mordait la langue pour ne pas protester. Pas de justifications, Violain ! Elle se devait d'agir comme au devant du plus grand des seigneurs, du plus accablant des nobles sangs : l'imprécision était une faute et tout échec revenait au pauvre servant, la dominance, elle, offrait la perfection et il n'y avait pas à contester – du moins, pas de front. Elle cracherait dans sa prochaine soupe, assaisonnant la sauce de salive épaisse et d'une double ration de poivre, puisqu'il aimait que ce soit corsé. Au moins, ses préférences lui permettraient de cacher une matière première un peu gâtée, une viande un rien trop faisandée, ou un poison un peu amer ; c'était parfait, ça l'arrangeait, une virile démonstration qui lui ouvrait bien des brèches par lesquelles se faufiler. Ah ! Si elle le tuait trop vite, il pourrait presque lui manquer. Ses noires pensées furent soudain illuminées devant la très faible flatterie, ce « C'est pas mauvais » qui ne s'avançait pas et ne signifiait pas bien davantage, toutefois, elle s'en fit le terreau d'une fierté renouvelée et d'une sécurité précieuse : il appréciait au moins la base, en lui touillant le tout à l'huile et aux herbes, elle saurait le charmer. Et un homme séduit était comme un agneau au cou tendu et aux yeux clos.

Soudain, et aussitôt, il lui commanda de venir auprès de lui. Elle s'aperçut presque qu'elle s'était acculée d'elle-même dans un recoin de la pièce, alors qu'elle avait avancé pour poser le vêtement de l'ogre sur sa couche mortifère. Sa propre peur la surprit et, levant le museau dans l'idée vaine de l'en dompter, elle vint vers lui, remarquant au hasard que la pièce était plus dégagée. Il avait rangé pour elle ! Si ça n'était pas une manœuvre attentionnée – ainsi qu'une marque d'intérêt, donc de pouvoir. Il était fait ! Frôlant le bois de la table du bout de ses mains, Violain s'attendit presque à ce qu'il l'encadre d'un bras et la jette sur ses genoux, mais il se contenta de la lorgner, sans la toucher encore ; elle finirait par s'habituer à cette vexante sobriété – ça n'était pas encore le cas. L'épiderme tressaillant d'attente et de crainte, elle se retenait péniblement de se dandiner pour passer cette nervosité galopante qu'elle ressentait à chaque fois qu'il laissait la place à une allusion sans jamais en chasser le flou. Brutalement, la vérité lui parut, tombant des lèvres de l'ogre massif : elle était trop maigre. Quoi ? Rustre ! Salopard ! Impuissant ! Elle n'était pas maigre, elle était raffinée, délicate, légère, une oiselle, voilà ! Il fallait singulièrement manquer d'élégance pour préférer des drapés dodus et tressaillants à la soie tendue de sa peau blanche. Hé ! Pardon ! Elle travaillait, monsieur, elle n'avait pas le temps de se pourrir les dents sur du sucre et de stagner sur un coin de canapé, ou de parler du beau temps et du dernier adoubé. Elle avait à faire, parfaitement, et elle était ravissante quand même ! Barbare ! Mufle ! Faquin ! Elle rougit, non pas de l’œillade appuyée qui cherchait sans doute les traces de formes timides qui se cachaient sous la robe défaite, au corsage mal ajusté, mais de colère renfrognée. Insensiblement, dans un réflexe contrarié, elle gonfla la poitrine, bascula les hanches ; il lui offrit de se servir de sa propre œuvre, abandonnant scrutation et goinfrerie. Ah, c'était donc ça, il préférait le gras jusque dans la chair vive, alors il allait la gaver comme une oie avant de la fourrer comme une dinde – mais à quoi pensait-elle ? Toussotant brièvement, les joues d'un bel écarlate où la colère s'était mêlée à la confusion, elle s'assit face au géant et commença à se servir précieusement.

Force lui était d'avouer qu'elle était douée. Si elle avait peu loisir d'ordinaire de se servir de ses ouvrages les plus élaborés – ses précédents maîtres avaient une certaine tendance à lorgner l'ouvrage et à battre les doigts grappilleurs – Violain était là ravie de pouvoir goûter à son labeur, lequel lui paraissait particulièrement réussi. Était-ce l'angoisse qui salait mieux les plats ? Ce n'était certainement pas la matière qui lui avait donné une bonne base, bien au contraire. C'était une fée, une artiste, une envoyée des Sept posée sur Westeros pour les palais les plus délicats – en tous cas, une bonne cuisinière. Qu'elle eut attendu ce repas et n'eut droit qu'à une pomme et du pain noir et détrempé ses jours derniers n'entrait pas en ligne de compte de sa langue égrillarde. Quelles saveurs ! Quelle merveille ! Son estomac gronda et elle n'en baissa que davantage la tête, alors qu'un appétit dantesque – oui, dantesque ! – s'emparait d'elle et lui faisait monter toute l'écume des Îles de Fer aux lèvres. Elle dut nouer ses jambes l'une contre l'autre, se pincer assez sévèrement la cuisse de sa main gauche, restée sous la table, pour contenir cette envie de se bâfrer au plus vite et au mieux, pour préférer garder une attitude minaudière d'oiseau picorant, se figurant qu'une femme débordante d'envies était tout à fait écœurante. Elle était tout à sa retenue lorsqu'il la saisit vivement et, oui, elle en sursauta, sans parvenir à se contenir, lui concédant volontiers cette victoire prévisible.

Elle posa ses iris dans les siens, lèvre tordue, mâchoire suspendue entre deux bouchées et bol alimentaire hésitant entre langue et fond de gorge. Elle battit des cils, tandis que cette grosse main sur son petit poignet lui paraissait sensiblement plus chaude qu’auparavant. Plutôt satisfait. Plutôt ? Ah, plutôt ? Ça n'était pas entier, mais c'était déjà pas mal, pour une situation comme la sienne. Mais ça ne suffisait pas ! Il lui fallait davantage, elle se devait de le fasciner, de le tenir tout entier, de se l'adouber et de renverser dans leur carcan d'intimité qui était le maître, qui était le dévoué, il faudrait qu'il cède de toute sa masse ! Elle hocha la tête avec vigueur, toujours sans déglutir et les joues gonflées, lorsqu'il lui ordonna par avance de lui porter de quoi ripailler mieux. S'il fallait un festin quotidien, soit ! Le défi était relevé, elle changerait le sanglier et pourceau de concours s'il le fallait. Il aurait des joues rondes et brillantes et des doigts épais. Ceux serrés à son poignet, calleux, avaient un contact dérangeant, presque électrique. Elle se figura, fugacement, cette main sur on épaule, sa joue, ou son ventre ; elle tressaillit de tout son long. Il l'avait relâchée, elle finit par déglutir. Il avait plaisanté, il riait à présent, elle, pour l'instant, était fascinée par son assiette et refusait de s'en détacher, alors que cette sensation étrange courrait le long de son échine pour se nouer dans ses reins. Quelle curieuse impression – mais, après tout, si ce n'était pour la secouer, ne l'avait-il jamais encore touchée ?

Quelqu'un frappa à la porte, brisant aussitôt tout ce que le moment aurait pu avoir de pesant si l'Édenteur avait saisit au vol le regard brûlant que la Souris commençait à relever vers lui. Il se leva, la contourna, elle réserva la primeur de son œillade pour le mur face à elle, avant de gratter le bout de poignet qu'il avait pressé, voulant chasser de sa peau la teinte curieuse et sanguine de cet émoi instinctif qui n'était pas une soudaine terreur. Elle passa brièvement ses mains à ses joues ensuite, frotta ses yeux, remua le nez et, enfin, darda un bref regard en arrière, pour assouvir sa faible curiosité envers l'arrivant. Il n'entrait pas, ils discutaient, en termes rapides et mâchés qui lui rappelèrent qu'un plat refroidissait. Profitant de la distraction de son maître, elle saisit une petite bouchée, qu'elle mastiqua bien pour la première, plus vivement pour la seconde ; enfin, après un dernier coup d’œil prudent à l'encontre du dos de Lakdahr, elle se fit fort d'achever le plat qu'elle avait si bien apprêté. Ah, ce miel ! Dieux, cette farce ! Oui, encore du fromage, là, un peu de pain. Qu'est-ce que c'était bon ! Si ça n'était pas réconfortant ! Les yeux clos, un doigt coincé entre les lèvres, elle était tout occupée à suçoter son ongle quand son ogre attitré vint repêcher son vêtement maintes fois plié. S'en recouvrant, il s'enquit brièvement de la prévenir de son départ, ainsi que de son immobilité ; sans retirer son doigt et les sourcils haussés, elle hocha la tête de haut en bas. Retirant finalement son index avec un petit bruissement lent et humide, elle souffla.
    « Compris. Je serai sage. »

Et elle ajouta un sourire mignard, lequel eut été encore plus charmant si elle n'avait pas eu un peu de farine en guise de fard sur sa rougissante pommette. Elle hésita un rien : fallait-elle qu'elle ajoute un au revoir ? Un à bientôt ? A très vite, plutôt ? Elle médita brièvement alors que ses prunelles suivaient le mouvement du colosse dans l'étroite chambre, lui faisant face fugacement, avant de suivre l'être dont elle n'avait pu distinguer que la voix. La porte fut close avant qu'elle n'ait tranché ses atermoiements, aussi fit-elle un petit salut de la paume au battant plutôt qu'à son bourreau.

Elle était seule, assez brutalement. Reposant sa main contre l'autre, entre ses genoux serrés, elle pencha la tête et garda une certaine immobilité, fixant le sceau de sa captivité des gonds jusqu'au seuil, louchant sur la poignée. Ce n'était pas pour s'enfuir, mais plutôt pour s'assurer qu'il reste fermé jusqu'au retour de son geôlier démesuré. Une ample tristesse la saisit, une sensation de vide, de mélancolie, de vision d'abysses alors que ses pensées revinrent effleurer le tournant que sa vie avait prit ; elle claqua des mains, renifla rapidement et se leva de son perchoir pour aviser sa cage d'un œil neuf, qui avait besoin de s'occuper. Il avait déjà un peu rangé, fort bien, elle n'avait qu'à suivre les directions données par les tas approximatifs et, qui sait, se coudre une ou deux trouvailles, si tout ce fatras voulait bien lui céder une aiguille. Inspirant profondément, elle ferma les yeux sur sa faible envie de pleurer, se pinça les joues pour faire fuir l'onde salée et se lança dans son labeur facultatif. Qu'il apprécie ou non l'initiative, la souris n'était pas âme à trop tenir en place, l'immobilité forcée la faisait trop réfléchir sur elle-même et elle n'avait nul désir de finir comme le miroir face à elle. S'arrêtant entre deux tas déplacés, elle se mira une nouvelle fois, saisissant les flancs de sa robe pour les tirer et souligner sa pauvre poitrine. Trop maigre ! Bah ! Il finirait par aimer. Elle ne comptait pas lui laisser le choix. Retrouvant son sourire, elle ajusta sa chevelure, mordit ses lèvres pour leur donner de la couleur et, après un clin d’œil à son reflet, retroussa ses manches derechef et entreprit d'aménager son nid.

Son nid à elle. Et un peu à lui.
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Coeur de roche & Ame de fer

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