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L'esprit et la lettre [Jace]

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Message Ven 22 Juin 2012 - 15:51


Spoiler:
 

Accroupi devant la fenêtre, les avant-bras à plat sur le rebord, Alliser avait rabattu sa capuche sur sa tête de sorte à ce qu'il puisse observer ce qui se tramait dans la cour du Donjon Rouge sans être vu. Seuls ses petits yeux gris étaient apparents et ils ne manquaient rien du spectacle. La capitale fourmillante représentait un divertissement très instructif. Il n'était pas obligé de le faire car il ne se trouvait pas en mission à l'heure actuelle mais c'était une sorte d'automatisme. Même inconsciemment, le jeune homme gravait dans sa mémoire des éléments que d'autres auraient trouvé sans intérêt, comme le nombre de gardes, la fréquence des patrouilles, les blasons des personnes entrant et sortant de la forteresse... Ce genre de petites choses pouvaient avoir leurs utilités en temps voulu. Il était capable de s'en souvenir pendant longtemps alors c'était toujours bon à prendre.
Il resta près de deux heures ainsi, parfaitement immobile et muet, avant de ressentir une crampe au mollet gauche qui l'obligea à s'arracher à sa contemplation pour se relever et faire quelques pas dans la pièce. Il s'étira alors avec une souplesse paresseuse qui rappelait celle d'un chat et poussa un profond soupir. La réunion pour laquelle Jace l'avait laissé seul allait-elle durer encore longtemps ? Alliser s'ennuyait toujours quand il n'était pas en présence de son maître ou qu'il n'avait pas de mission. Le Maître des Navires était la seule présence humaine que le fils de Dorne recherchait. La seule valable selon lui. Son esprit affuté et sa naturelle bonne humeur le rendait très agréable à côtoyer. Il est vrai qu'il ne s'était laissé approcher par personne d'autres depuis maintenant presque trois ans mais il était tout de même persuadé que nul homme ne valait ce seigneur de La Treille qui l'avait pris à son service quand il n'avait nulle part où aller.

Alliser savait bien ce que les domestiques de l'île disaient de lui. Il avait été qualifié plusieurs fois par les termes de « chien du Redwyne » quand ces idiots pensaient être trop loin de ses oreilles pour être entendus. Un chien de chasse peut-être mais un chien néanmoins. Ses petits yeux gris clair inquisiteurs et ses lèvres toujours closes les mettaient mal à l'aise. Ils se doutaient qu'il n'était pas là pour entretenir les fleurs des jardins mais puisqu'ils ne l'avaient jamais vu occupé à quoi que ce soit, tous se demandaient à quoi il pouvait bien servir au seigneur des lieux. Il ne disait rien mais les domestiques savaient qu'il observait tout et ils éprouvaient la crainte ridicule de le voir rapporter leurs faits et méfaits à son maître, comme si leurs petites vies vaines pouvaient importer à un grand de ce monde. Quoi qu'il en fut, ils pouvaient lui donner les sobriquets les plus dégradants qui soient sans obtenir de réaction de la part du concerné. Même s'il n'avait été qu'un chien, il serait resté auprès de Jace, non pas à cause de la dette de vie qu'il avait contracté avec lui mais simplement parce que c'était une place offerte, quelque part, auprès de quelqu'un. Et avoir un endroit où demeurer ainsi qu'une raison de le faire, c'étaient les seules choses qui importaient pour le jeune homme qui s'était toujours demandé si le destin n'avait pas oublié son fil au moment de tisser le grand canevas de la vie.

Après s'être perché sur tous les endroits possibles et imaginables de la pièce, y compris le dessus du lit qui avait très bien supporté son poids-plume et le rebord de la cheminée qui avait représenté un réel exploit d'équilibre, il fit quelques acrobaties sur le sol et s'entraîna au lancer de poignard sur la porte en bois. Pas une fois il ne rata son coup alors il se laissa tomber par terre sur le tapis pour sortir un bout de corde de la besace qu'il avait en travers du corps et réviser les différents nœuds qu'il connaissait en imitant inconsciemment des chants d'oiseaux qu'il avait entendu dernièrement. Il s'assoupit quelques minutes, allongé par terre de tout son long, et quand il rouvrit les yeux, il eut l'intuition terrible que peu de temps s'était écoulé depuis la dernière fois qu'il s'était demandé quand son maître allait rentrer. Se ramassant en position assise, Alliser essayait de mettre en balance ses différentes possibilités de divertissement quand le pupitre devant la fenêtre attira son attention. Motivé par une idée qui l'avait déjà effleuré il y a quelques temps, il se leva et alla s'asseoir sur le banc, face à une pile de documents sans doute importants. Il les regarda d'abord avec méfiance, comme s'il envisageait vaguement la possibilité d'être mordu par eux, et finit par attraper la première page pour la porter devant ses yeux.
Le dornien n'avait jamais reçu d'éducation pour ce qui était de lire et d'écrire. Il pouvait abattre un lapin en pleine course à trente mètres de distance avec une flèche mais il aurait été incapable de reconnaître son propre prénom si on l'avait écrit sous son nez. Néanmoins, il était loin d'être stupide et il savait des choses sur les lettres. La petite ligne en haut à droite correspondait à l'année et les auteurs signaient de leur nom au bas. Partant de ce principe, il pouvait déduire certaines choses...

Alliser saisit une feuille de parchemin vierge et, après une hésitation, il attrapa la plume de Jace pour tremper l'extrémité dans l'encrier, comme il l'avait déjà vu faire cent fois. Après quoi, il recopia la signature de son maître. Se sentant peu à l'aise sur ce pupitre, il s'installa par terre juste à coté, en prenant bien gare à ne pas renverser l'encre sur le tapis. Posant le parchemin à plat devant lui, il fit fonctionner ses méninges. Si les lettres J-A-C-E se prononçaient « Jace », cela voulait dire que... Et studieusement, le jeune homme se mit à décortiquer le prénom du lord pour y associer des sons. Il fit pareil avec le nom et remarqua que le mot « Je » ressemblait un peu au début de « Jace ». L'écriture devait donc logiquement être proche. Il fit quelques essais sur le morceau de parchemin. Au bout de dix minutes, il avait écrit « Ja Cy » pour dire « Je suis », en se basant sur le son i du nom de famille. Malheureusement, le nom de son maître ne comportait pas tous les sons et donc certainement pas toutes les lettres utilisables. Il essayait de se rappeler d'autres mots mais, même si sa mémoire photographique lui permettait assez facilement de se rappeler ce à quoi ils ressemblaient une fois écrits, il ne savait pas comment il fallait les prononcer. C'était vraiment une sensation très frustrante de se dire qu'ils utilisaient peut-être ces mots tous les jours dans le langage mais qu'il était incapable de les reconnaître sur le papier.

Il était si concentré sur ce qu'il était en train de faire qu'il n'entendit le seigneur arriver qu'au moment précis où celui-ci ouvrit la porte de la chambre. Alliser releva vivement la tête vers lui. Il mit moins d'une seconde pour attraper l'encrier et le reposer sur le pupitre avec la plume. Honteux, il se releva souplement sans s'aider d'un appui et tenta de dissimuler le parchemin dans sa main le temps de rejoindre la cheminée. Elle n'était pas allumée mais il confia tout de même le papier à l'âtre, songeant qu'il disparaîtrait bien cette nuit si le maître décidait de veiller et faisait allumer un feu. Les seuls témoins de sa tentative était à présent les taches d'encre noire qui maculaient les doigts de sa main gauche, qu'il dissimula immédiatement dans son dos en faisant de nouveau face à Jace. A sa gêne de s'être fait prendre se mêlait la joie de le retrouver et cette dernière finit par l'emporter. Il étudia les traits de son visage afin de pouvoir déduire comment s'était passé la séance du conseil sans commettre l'indiscrétion de le lui demander. Il était très bon à ce petit jeu-là. Lorsqu'il eut sa réponse, il se dirigea vers une table pour servir un gobelet de vin et vint le proposer au lord. Au moment de le lui tendre, il dilata furtivement ses narines et dit d'une voix blanche :

_ C'est le vôtre.

Alliser était capable de reconnaître un vin de La Treille quand il en sentait un. Il identifiait beaucoup de choses à leur odeur et cela s'avérait parfois très utile. Surtout pour ne pas mourir bêtement en avalant des baies toxiques dans la nature ou pour déceler le poison dans les aliments.
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Message Dim 24 Juin 2012 - 18:10

L'automne offrait à qui savait voir des paysages délicieux, et Jace regrettait de n'être plus dans le Bief pour les contempler de ses yeux qui avaient vu tant d'horizons différents de la Treille jusqu'à Braavos. Depuis qu'il était de retour à Port-Réal et au Donjon Rouge, Jace n'avait guère plus l'occasion d'observer les belles choses de ce monde, et pour toutes les merveilles qu'il connaissait à l'extérieur de la capitale, il n'y voyait que ses rues boueuses et ses bâtisses délabrées. Il n'y avait bien qu'à l'intérieur du Donjon Rouge que la vue était supportable, et du haut des remparts il pouvait s'égarer à loisir dans la contemplation des eaux dormantes de la baie de la Néra. Toutefois, même au cœur de la forteresse, les pénibles et laides réalités de l'extérieur n'étaient jamais bien loin et un coup de nez suffisait à se les remémorer, car s'il y avait pire que la vue dans la capitale, c'était bien les odeurs que les vents polissons s'amusent à souffler dans les rues de la ville et dans les couloirs du château. Jace n'aurait su dire si les parfums de Culpucier étaient plus agréables que ceux s'envolant des alentours de la porte de la Gadoue. Il n'était pas rare de croiser, au Donjon Rouge, des notables qui, pour lutter contre ces infections olfactives, ne sortaient jamais sans avoir à la main une agrume piquée de clous de girofle, d'après une mode importée de Dorne où, disait-on, les princes de la maison Martell et leurs vassaux luttaient ainsi contre les incommodités de l'air. Quand il y repensait, un linge blanc plaqué sous ses narines pour s'épargner de vilaines nausées, Jace se souvenait d'un scandale qui avait fait grand bruit à Tyrosh quelques années auparavant. Sarella Adarys, une grande dame de la cité, souffrait pour son malheur d'une drôle de maladie qui s'apparente à l'incontinence, mais qui ne concerne que les flatuosités par l'arrière. Il n'y avait pas un moment de la journée sans qu'elle soit obligée de changer de vêtements à cause de cette odieuse condition, et les apothicaires, aux conseils toujours très éclairés, lui avaient prescrits de manger très souvent des agrumes et de dormir toujours avec, contre sa poitrine, un sachet plein d'épices achetées à quelque marchand venu du lointain orient. Ces soins furent malheureusement sans aucun effet, et la pauvre Sarella continua de « venter » à la ronde sans discontinuer, jusqu'à ce qu'un beau jour un voyageur originaire de Norvos lui suggère de piquer les agrumes avec des clous de girofle et de les disposer partout chez elle afin que toujours ces fétiches captent les mauvaises odeurs. Ainsi la très respectée Sarella put reprendre une vie mondaine à peu près normale, à ceci près qu'elle n'allait plus chez personne mais qu'elle invitait tout le monde, car chez elle elle pouvait laisser aller ses ballonnements sans craindre qu'ils indisposent quiconque, puisque les vents qu'elle promenait tout autour d'elle se trouvaient aussitôt neutralisés par les agrumes piquées qu'elle avait caché un peu partout.

Fort de ce souvenir, Jace avait quitté les appartements du Grand Mestre avec le sourire, car il s'était entretenu avec lui de ces questions vaines et pourtant essentielles. Il aurait bien sûr préféré parler avec lui de la question Fer-née, voire même convier à leur conversation l'ensemble des membres du Conseil Restreint et la Main du roi pour enfin la motiver à décider de la réponse du Trône de fer à la rébellion, mais hélas, il n'avait jamais pu que s'asseoir dans les appartements du mestre et palabrer avec lui autour de ces sujets sans importance mais qui font le sel des plus affligeantes conversations. Ils s'étaient quitté sur un éclat de rire, comme d'autres se quittent la larme à l’œil. Sur le chemin des appartements où il logeait en tant que Grand Amiral, Jace repensa à son voyage depuis Villevieille, à la rencontre qu'il fit là-bas et qui allait changer sa vie. « Lady Virginia Hightower n'est pas une femme comme les autres ». Ce sont les mots qu'il avait écrit à sa sœur quelques heures après l'entretien qu'il avait eu avec la sœur de son ami Clarence, et ces mots il les voyaient en lettres d'or dans l'obscurité de ses paupières closes à chaque fois qu'il fermait les yeux. Jace, quelque peu indécis, n'aurait su dire ce que donnerait sur le long terme leur mariage, et pourtant... il semblait clair qu'il n'y aurait jamais entre ces deux-là de passion brûlante et magnifique, mais ce n'était pas ce dont ils avaient besoin pour donner du relief au projet de leur frère et ami. Quand il ouvrit la porte de ses appartements, Jace était encore au cœur de ses réflexions, mais il vit aussitôt son bras droit Alliser qui relevait la tête dans sa direction et, avec l’agilité du chat et la célérité du rapace qui fond sur sa proie, reposait sur un pupitre un encrier et une plume. En pénétrant dans la pièce, Jace remarqua sans en donner l'air le manège du jeune homme qui s'affaira près de la cheminée un instant avant de revenir vers lui, son maître. Jace demeurait silencieux et se contentait de l'observer tout en avançant dans la salle. Il n'eut le temps de rien faire qu'Alliser avait déjà approché une table pour servir un gobelet de vin qu'il s'empressa de lui proposer. Il reconnaissait bien là l'homme qu'il avait tiré des eaux quelques années plus tôt, toujours si leste, toujours si vif ! Jace se saisit du gobelet et inclina la tête en signe de remerciement. Il but quelques gorgées du délicieux nectar et, effectivement, reconnut les arômes fruités de la boisson qui avait mûri quelques années dans les caves d'un des châteaux de la Treille.


« Il serait étrange qu'un Redwyne boive autre chose qu'un bon vin de chez lui, n'est-ce pas ? »

Tout sourire, Jace se détourna d'Alliser pour s'approcher, nonchalamment de la cheminée. Sur le manteau de pierre, il déposa le gobelet et jeta un regard dans l'âtre avant d'interroger de ses yeux intrigués l'autre homme présent dans la pièce et qui semblait lui cacher quelque chose. Haussant quelque peu les sourcils, Jace prit appui d'une main sur le manteau de la cheminée avant d'interroger son homme de main d'une voix légèrement fatiguée :

« Qu'est-ce, Alliser ? Aurais-tu des secrets pour moi ? »

Le Grand Amiral savait bien qu'il était inutile de se faire menaçant pour amener son interlocuteur à s'ouvrir à lui. Il n'ignorait pas non plus qu'Alliser n'était point trop bavard, mais Jace avait pour lui trop d'estime et d'affection pour le contraindre à des révélations qui n'étaient somme toute point nécessaire : il avait reçu ces dernières années bien assez de preuves de la loyauté et de la fidélité du jeune homme comme espion, homme de main et assassin, alors quand bien même il n'aimait guère l'idée que ce dernier puisse avoir des secrets pour lui, il savait cependant que le temps peut-être aiderait mieux qu'un autre Alliser à se confier à lui. Pour cette raison et pour tant d'autres, il ne comptait pas insister pour découvrir la vérité trop tôt. Parfois l'embarras seul suffit à motiver un mensonge bénin.

« Est-ce quelque chose que je devrais savoir ? Loin de moi l'idée d'être intrusif, mais il est assez inhabituel de te voir manipuler plumes, encres et parchemins... »

En effet, le domaine d'Alliser était plutôt les lames, les poisons et les ombres. Jace savait l'illettrisme de son bras droit, à vrai dire ces lacunes étaient fort répandues parmi la très grande majorité de la population de ce monde, et il ne s'était jamais inquiété de l'ignorance d'Alliser qui par ailleurs savait bien d'autres choses plus utiles à son emploi. Mais à réfléchir ainsi, Jace perdait de vue qu'il s'agissait peut-être d'une toute autre chose et que son homme de main n'avait pas nécessairement saisi la plume et l'encrier pour écrire quoi que ce soit, alors avant d'aller l'en questionner, il préféra laisser l'ombre s'éclairer pour lui.
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Message Dim 24 Juin 2012 - 20:52

Alliser esquissa un sourire complice en entendant la question rhétorique sur le vin. Il était certain qu'offrir une boisson d'une autre provenance à un Seigneur de La Treille aurait été fort inconvenant. Pas irréaliste toutefois ; les hommes commettaient bien souvent des erreurs d'une stupidité affligeante et celle-ci aurait été la moindre d'entre elles.
Quand le regard de son maître porta dans la direction de laquelle il revenait, l'agent parfaitement immobile dans la pièce n'eut aucune illusion sur la discussion qui se profilait à l'horizon. Sa tête était baissée vers le sol mais ses petits yeux gris suivaient le lord alors que celui-ci progressait vers la cheminée où il avait tenté de cacher une incompétence qui n'avait rien de réellement honteuse. Il suspendit sa respiration une seconde en le voyant poser le verre de vin sur le manteau de pierre et la perspective de le voir ensuite se pencher vers l'âtre pour en sortir le parchemin plié effleura son esprit avant de mourir, éphémère, consumée par les flammes de la Raison. Il était pratiquement impossible que l'Amiral commette contre lui un acte de suspicion. Voilà maintenant trois ans qu'il le servait avec une loyauté exemplaire. Jamais il ne s'était fait reproché quoi que ce soit. Nul doute qu'aucun seigneur ne pouvait en dire autant de ses serviteurs.
Jace souriait, comme souvent, mais le serviteur reconnut la pointe de fatigue qui perça sa voix lorsqu'il lui demanda s'il avait des secrets pour lui. Cette pensée saugrenue dessina un discret sourire sous les lèvres du Passager du vent qui inclina lentement la tête sur le coté, sans le quitter des yeux. Ce dernier avait toujours tout dit à celui qui l'avait sauvé des eaux. Jace n'avait qu'à poser les questions. Alliser n'avait en ce sens aucune demi-mesure d'ailleurs. Soit il se taisait indéfiniment, soit il s'ouvrait comme un livre. Son maître demeurait à ce jour le seul être capable d'en tourner les pages.
Appuyé d'une main contre le manteau de pierre, le seigneur de La Treille le regardait, toujours secret et silencieux, tout ce qu'une bonne ombre se devait d'être. Quand l'agent vit que son employeur ne changeait pas de sujet, il sut qu'il allait devoir lui expliquer à quelle scène il avait assisté en entrant dans la chambre. Il ne l'oublierait pas facilement et Alliser ne voulait surtout pas lui donner motif à soupçonner la nature de ses agissements. Un doute était quelque chose d'extrêmement puissant, capable de rompre les alliances les plus solides et de semer la discorde chez les meilleurs amis. Risquer de perdre l'alchimie qui existait indubitablement entre Jace et lui n'était absolument pas envisageable.

_ Je n'ai jamais eu de secret pour vous, mon Maître. Je n'en aurai jamais, assura-t-il avec une solennité doublée d'une affection sincère.

Pressant ses lèvres l'une contre l'autre, signe manifeste chez lui de gêne, Alliser s'approcha de la cheminée sans quitter son interlocuteur des yeux. Son pas était léger et silencieux. On aurait dit qu'il glissait plus qu'il ne marchait. A destination, il se pencha vers l'âtre pour récupérer le morceau de parchemin et le déplia en le gardant dans un premier temps vers lui. L'écriture avait un peu bavé mais l'ensemble était toujours lisible. Il eut une petite série de froncements furtifs de sourcils avant de se décider à retourner la feuille vers le biefois afin de lui permettre de voir son ébauche de réflexion. « Jace Redwyne » était inscrit en lettres tordues mais le propriétaire de ce nom pouvait aisément reconnaître les fioritures de traits qui accompagnent généralement une signature, la sienne, puisque c'était ce qu'il avait recopié. Le jeune homme désigna de son index maculé d'encre l'endroit où il avait écrit « Ja Cy » et souffla ce qu'il avait voulu formuler :

_ Je suis.

Alliser releva les yeux vers l'Amiral qui se tenait tout près et scruta attentivement les siens pour voir sa réaction. Sans le vouloir, le ton de sa voix claire avait été légèrement interrogatif. Honteux d'avoir essayé quelque chose qu'il ne maîtrisait pas, il remit rapidement le papier dans l'âtre avant de s'écarter pour aller se percher sur une chaise comme un oiseau sur une branche. Il entoura ses jambes pliées de ses bras et posa son menton sur ses genoux joints. Il laissa filer quelques secondes de silence avant de pousser un discret soupir et d'avouer, ses doigts fins lissant distraitement le tissu de ses braies :

_ Je voulais voir si je pouvais écrire et lire mais c'est trop difficile pour quelqu'un comme moi.

Sous-entendu : un moins-que-rien, quelqu'un sans aucune éducation autre que martiale. Il ne disait pas cela pour se plaindre ou être plaint. Ce n'était pas son genre. C'était plus une constatation indifférente, comme s'il énonçait seulement le résultat d'une expérience dans laquelle il n'avait joué aucun rôle. Cependant, il était assez amusant de l'entendre se déprécier de la sorte alors qu'il pouvait déjà accomplir tant de choses qui dépassaient la seule imagination de la plupart des gens.
Son maître l'impressionnait beaucoup par son savoir. Outre l'intelligence supérieure qu'il lui conférait sans mal, il avait également connaissance de choses parmi les moins évidentes, comme la lecture des cartes maritimes par exemple. Il se demandait à quel âge on enseignait aux enfants nobles à lire et à écrire. Il se demandait aussi si tous y parvenaient ou si les plus bêtes étaient contraints de jeter l'éponge. Dans son idée, Jace devait avoir su très tôt. Avec un esprit aussi affuté que le sien, cela n'avait du être qu'une formalité.
Alliser jeta un coup d'oeil du coté du pupitre avant de marmotter :

_ Je n'ai pas abimé la plume, mais je suis désolé pour l'encre et pour le papier. J'aurais du vous demander.

Il ne doutait pas que l'Amiral pouvait se procurer de ces choses en quantité mais il était tout de même conscient d'avoir pris une liberté qui ne lui était pas acquise en se servant de ses affaires sans sa permission. « Mieux vaut demander pardon que permission », cet adage était à peu près tout l'inverse de la mentalité du jeune homme. Les initiatives, il ne les prenait que si son maître bien-aimé était en danger sans en avoir conscience. Dans tous les autres cas, il attendait docilement son ordre. Murmure pour l'ombre sur le mur.
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Message Ven 29 Juin 2012 - 22:50

« Je vois. »

C'est tout ce que Jace sut répondre quand Alliser lui montra ce qu'il avait maladroitement écrit sur le parchemin avant de rejeter celui-ci dans l'âtre où il connaîtrait certainement plus tard une crémation expiatoire qui l'emporterait dans les limbes des souvenirs partagés du maître et du valet. Le Grand Amiral observa l'ombre glisser jusqu'à s'asseoir sur une chaise, sans mot dire. Il n'y avait pas à commenter pour le moment et Jace se contentait de réfléchir à ce qu'il venait d'apprendre : Alliser souhaitait connaître les secrets de l'écriture et il s'y était essayé en suivant la méthode la plus spontanée et la plus immédiate qui soit, celle qui consiste à imiter le geste ou le résultat d'un autre plus savant et plus expérimenté. Mais pourquoi était-il animé de ce désir que Jace le voyait exprimer pour la première fois ? Que lui servirait-il de savoir maîtriser l'écriture, ce substitut dégradé du langage, cette « parole éternellement absente et muette », cet effort pour mortifier sur le parchemin et sous l'encre l'esprit et l'inspiration ? D'ailleurs son ami suggérait déjà que l'exercice serait trop difficile pour lui. Ce défaitisme étonna Jace qui arqua un sourcil, et dubitatif, il contempla Alliser de ses yeux fatigués et comme rougis par un chagrin d'enfant. Cet homme assis, recroquevillé plutôt, sur sa chaise était véritablement « son ombre », mais qu'y avait-il derrière ce sobriquet d'usage et fréquent à l'emploi ? L'ombre est ce qui s'oppose à la lumière, elle est l'image des choses fugitives, irréelles et changeantes, des choses qui passent et que l'instant ne peut saisir. C'est une chose qui ne se produit ni ne s'oriente, qui n'a pas d'existence ni de loi propre, qui n'apparaît qu'à la mesure des éclairages de ce monde, qu'ils soient naturels ou le produit de la main de l'homme : du feu naquit l'ombre, et dans le salut du genre humain sommeille son extinction. Réponse immédiate à la lumière, l'ombre est bien souvent synonyme d'événement funeste, et après tout Alliser n'avait-il pas déjà rempli quelques missions à l'issue funèbre ? Jamais Jace n'aurait imaginé son ombre capable de faire ainsi aveu de faiblesse, d'admettre son imperfection et surtout d’œuvrer silencieusement à la corriger pour se mieux parfaire. Il n'y avait rien de plus étonnant d'ailleurs à cela car Alliser lui avait toujours semblé sûr de ses capacités et confiant en lui-même, comme s'il avait atteint l'extrême harmonie entre le talent et l'emploi, entre ce qu'il savait faire et ce que son maître attendait de lui. Or ce dernier n'avait guère besoin qu'il sache écrire ou lire comme le parfait enfant de haute naissance qu'il n'était pas et chaque fois qu'une mission consistant en un vol de documents, le Grand Amiral avait toujours su conseiller Alliser de telle sorte que ses lacunes ne soient jamais un obstacle à la réussite de sa tâche. À vrai dire, il y avait même quelque danger à doter son homme de main de ces savoirs, car quand bien même il n'avait eu pour l'heure aucune raison de douter de la loyauté de son ténébreux valet, il était toujours risqué d'ouvrir un peu trop les yeux d'un domestiques déjà très impliqué dans les affaires privées de son maître.

Jace craignait qu'à savoir lire et écrire, Alliser n'en vienne à s'intéresser d'encore plus près au contenu des missions que le seigneur de la Treille lui confiait, jusqu'à s'en aller lire par exemple les parchemins dont Jace exigeait le vol ou la destruction, jusqu'à s'en aller écrire pour un autre des secrets portés par les ailes de la trahison. Ce risque semblait nul à ce jour, mais le serait-il toujours ? Le cœur des hommes est ainsi fait qu'il n'y a qu'un pas à franchir entre la loyauté et la félonie, et plus qu'un autre Alliser était à une place en ce monde où cette frontière est ténue, puisqu'il suffit que le soleil change de direction pour que l'ombre en fasse autant. Observant toujours Alliser d'un œil las, il se retint de dire quoi que ce soit encore quelques instants. Un véritable silence s'installa entre eux pendant quelques instants, à vrai dire Jace n'avait qu'une envie, se reposer, mais il voyait bien qu'il se devait de consacrer son temps et l'énergie qui lui restait à son homme de main dont la contrariété semblait bien réelle et surtout, fort pénible et presque tactile. Il aurait très bien pu faire fi de ces impressions, congédier Alliser et remettre à plus tard le traitement de ces questions d'ordre fort personnel, mais étant donné qu'il était d'humeur à distribuer les solutions quand tant d'autres problèmes éminemment plus importants tardaient à se résoudre, il préféra se concentrer sur Alliser et sur l'instant présent, car il voyait bien qu'une fois n'est pas coutume, son ombre avait besoin de lui.


« C'est la première fois, il me semble, que je te vois t'essayer à écrire. C'est la première fois également que tu agis ainsi dans mon dos, à couvert, pendant que je suis absent. Je ne te cache pas que je suis surpris d'un tel comportement de ta part, mais que serait la vie sans son lot quotidien de nouveautés. Oublions l'embarras et la gêne et dis-moi simplement ce qu'il en est. Pourquoi veux-tu apprendre à écrire ? »

Jace était bien entendu tout disposé à l'y aider, mais auparavant il devait comprendre Alliser et surtout ce qui l'avait poussé à agir de la sorte. Rien ne lui importait davantage que de bien comprendre son homme de main car c'était à ce prix qu'il pouvait toujours l'aiguiller au mieux pour les missions qu'il ne manquait jamais de lui confier. Or bien souvent, la préparation est le premier pas vers la réussite et pour bien se préparer, il faut bien se connaître. À dire vrai plus Jace en apprenait au fil des années sur Alliser, plus il pouvait au mieux utiliser ces mille et une capacités qui faisaient de lui un acolyte exceptionnel et qu'il garderait toujours jalousement auprès de lui. D'aucuns auraient dit qu'il y avait là quelque chose de mystérieux et sans doute auraient-ils eu raison, mais c'est là tout le sel de la confiance quand celle-ci se gonfle des feux que l'amitié allume à chaque fois qu'une preuve est donnée qu'elle n'est pas usurpée. Or à cet instant précis, c'était justement ce qui s'offrait encore à eux.
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Message Mer 4 Juil 2012 - 8:39

Recroquevillé sur sa chaise, Alliser avait accroché son regard gris sur l'âtre de la cheminée éteinte où reposait son forfait. Les minutes allant, il se sentait de plus en plus mal d'avoir tenté de palier son manque d'éducation dans le dos de son seigneur et maître. Sa gorge était serrée et il ne voulait plus rien dire. Cependant, lorsqu'ils n'étaient que tous les deux, il n'était plus question de se glisser dans l'ombre de Jace car entre ces hommes n'existait qu'une franche lumière. Lorsque le monde entier ne pouvait pas voir, eux ne manquaient rien.
C'était une chose fort étrange que de n'être une ombre. C'était ne pas avoir d'existence propre et être tributaire de la silhouette qui la projetait sur le mur. Toujours sur les talons, agile et muette. Quelque part, c'était comme si Alliser avait été prédestiné à ce rôle. Il le remplissait trop bien. Jamais une plainte, jamais une hésitation. L'échine courbée, il prenait ses ordres et menait ses missions à bien. Jamais il ne reparaissait devant son maître avant de les avoir accomplies. Il n'aurait pas été étonnant de le voir échouer parfois, devant la difficulté de la tâche. Mais non, victorieux il revenait toujours car c'était la condition qu'il s'était fixé pour continuer à honorer son sauveur. Une règle : réussir ou mourir en essayant. Si réussir ne l'emplissait pas réellement de joie, mourir ne lui faisait pas peur non plus. Tout ce qui le touchait personnellement avait le goût de la douce indifférence. Il n'aurait pas supporté de vivre tout en ayant échoué. La solution s'offrait donc d'elle-même. C'était presque une question de principes.

Quand Jace lâcha seulement « je vois », Alliser pensa qu'il allait être congédié. Il se serait bien levé pour prendre lui-même la porte, et ainsi s'épargner l'humiliation du silence gêné, mais il ne pouvait pas le faire avant que son maître n'en exprime la demande. Il ne pouvait pas. C'était comme si son corps physique répondait aux commandements de Jace, de la même manière que le ferait une ombre. L'agent se savait étroitement observé mais il ne leva pas les yeux. Question d'habitude. C'était une des premières choses que son mentor lui avait apprise à Dorne. Regarder quelqu'un dans les yeux, c'était déjà lui révéler une partie de nous. Une personne aurait plus de mal à se rappeler de lui si leurs regards ne s'étaient pas croisés. De plus, celui d'Alliser était assez particulier. Un gris clair, tirant légèrement sur le bleu. Pas exactement froid mais jamais chaleureux. Seulement impassible et perçant.
Malgré son intelligence certaine, il ne se doutait de la raison pour laquelle son maître semblait embêté de l'avoir trouvé une plume à la main. Il ne comprenait pas quelle importance cela pouvait avoir parce qu'il était tout bonnement inimaginable que cela change quoi que ce soit entre eux. Même s'il avait su lire les papiers qu'il volait pour lui et qu'il s'agissait de secrets du royaume, cela n'aurait rien changé. Il les aurait rapporté au Redwyne et n'en aurait touché mot à personne. A qui en parler de toutes manières ? Il n'avait que Jace.
Quand ce dernier se décida à ouvrir de nouveau la bouche, Alliser crut qu'il allait enfin être congédié et qu'il allait pouvoir aller étouffer cette honte au fond de son lit. Entendant que son maître n'avait pas décidé de changer de sujet finalement, il eut un froncement de sourcils contrarié et resserra davantage ses bras autour de ses jambes, comme pour se consoler lui-même. Sa « surprise » vis à vis de son « comportement » sonnait comme un reproche et le jeune homme détestait cela. Cette contrariété allait le rendre physiquement malade, c'était certain. Une seconde, songea-t-il penaud, c'est le temps qu'il faut à toute chose pour basculer. La confiance était en train de vaciller, il entendait presque ses rotations, comme celles d'une pièce sur le bois de la table alors que tous se demandaient si elle allait tomber côté pile ou côté face. Mais pour que le verdict tombe, il fallait abattre ses cartes.

_ Par ennui, lâcha-t-il finalement de sa voix toujours étonnamment douce, sans encore oser regarder Jace. Je ne fais que des choses que je sais déjà faire.

Avec prudence, il releva les yeux vers le Redwyne. Voilà. C'était une volonté inoffensive et il avait raison. Mais courir, grimper aux murs, se glisser dans ses appartements sans être vu, prendre une vie sans être entendu... cela n'était pas donné à tout le monde. Il fallait un certain art pour les accomplir. Ce qu'Alliser ne savait pas faire, c'était quelque chose d'aussi banal qu'écrire.
L'ombre se mit debout à la simple force de ses abdominaux et fit un pas en avant pour descendre de la chaise sur laquelle il s'était juché plus tôt. Dans un silence méditatif cette fois, il s'approcha de la fenêtre. Pas de face, comme l'aurait fait n'importe qui. Non, lui alla d'abord vers le mur et le longea lentement jusqu'à arriver à l'ouverture et pouvoir discrètement jeter un coup d'oeil à l'extérieur. Un garde passait en contrebas de son pas lent de ronde. Le jeune homme braqua son regard sur les remparts en face et se mit à compter dans sa tête. Dans quatre secondes, un autre garde apparaîtrait à l'angle du mur. Trois. Deux. Un. Maintenant. L'apparition de l'homme d'armes au moment précisément escompté ne le fit même pas sourire. Le Donjon Rouge, plus que n'importe quel autre endroit dans Westeros, était une mécanique bien huilée. Il apparaissait à Alliser comme une grande machine et, puisqu'il pouvait en voir tous les rouages, il lui était aisé de se glisser là où il voulait aller sans se faire voir. Aussi n'y avait-il donc rien d'anormal à ce qu'il s'ennuie comme la pierre lorsqu'il n'était pas en mission. Tout lui apparaissait clair et sans surprise. Lorsqu'il avait songé à apprendre une nouvelle discipline, l'écriture lui était venue assez rapidement à l'esprit, même si elle ne lui servirait pas, étant donné qu'il ne connaissait personne d'autre que son maître. Il y avait quelque chose d'intelligent et d'aiguisé dans l'écriture. Il aimait bien regarder Jace penché sur un pupitre, une plume à la main. Il avait l'impression de le voir créer quelque chose, au même titre qu'un forgeron une épée.
Alliser se détacha de sa contemplation du dehors en longeant de nouveau le mur pour revenir vers la cheminée et son maître. La tête un peu plus basse que d'ordinaire, il le fixa de son regard perçant et dit :

_ Je ne voudrais pas vous ennuyer. Souhaitez-vous que j'allume un feu avant de partir ?

C'était très rarement l'une de ses tâches mais cela faisait partie de ses nombreuses capacités. Et puis, poser la question lui permettait d'offrir métaphoriquement de tirer un trait sur la discussion en brûlant l'objet maudit qui l'avait lancée.
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Message Mar 10 Juil 2012 - 23:06

L'ennui. Jace avait connu les affres désespérément tumultueux de cette absence qui vous traverse ainsi que les rayons enflammés du soleil dans le désert. Malheureusement, il n'engraisse que les sots et trop souvent l'homme se retrouve impuissant face à lui. La plupart du temps d'ailleurs, loin de chercher quelque remède à la situation, on s'évertue à s'y enfoncer comme la mouche qui se débat sans hâte ni espoir dans la toile où tristement ses ailes sont engluées. Point de répit pour elle qui se fatigue au contact de cette colle infâme et ville ! Point de secours non plus, et l'issue ne peut qu'être fatale. Ô rage, ô désespoir, comme vous êtes inutiles à l'insecte qui ainsi se débat sans espoir, épuisant ses forces comme le marteau sur l'enclume, sans jamais rompre ni rien faire d'autre que frapper. S'ennuyer, c'est comme frapper le vide de ses poings fermés, c'est comme poser les yeux sur le lointain sans le dépasser, c'est comme n'entendre rien dans le silence éloquent d'une ville endormie qui peine à s'éveiller. Tout semble si grossièrement long, si terriblement fade. Respirer même devient pénible, car c'est une véritable suffocation de l'âme que l'ennui, qui n'est autre qu'un des nombreux visages de la mort. L'ennui, c'est l'attente qui pourrit, qui s'étouffe, qui se paralyse et ouvre la porte à mille parasites qui vont, viennent et tournent la meule affreuse de la patience qui s'étiole et s'éteint dans un silence maussade. L'ennui de l'huître produit la perle, dit-on, mais à quel prix ? Combien d'efforts, combien d'heures sacrifiées en vain ? Jace n'imaginait que trop bien ce que pouvait ressentir son homme de main, mais il se doutait que sous l'aveu se dissimulait autre chose. Il avait déclaré ne faire que des choses qu'il savait déjà faire, ce qui sous-entendait qu'il aurait aimé faire des choses nouvelles, et cela ne traduisait-il pas l'envie d'Alliser, sa convoitise aussi, pour ces choses nouvelles que d'autres font bien mieux que lui ? D'une certaine façon, les paroles du dornien auraient pu amuser le Grand Amiral si ce dernier n'avait point saisi toute la détresse contenue et muette de son ombre. Il l'entendait crier, gémir et hurler, cet homme docile et loyal qui ne l'aurait jamais trahi. Il saisissait son malaise et voyait très bien, dans le vide de ses expressions et la parcimonie de ses gestes, combien il se sentait mal d'avoir été pris sur le fait, et d'avoir ainsi révélé sans le vouloir une incompétence, une lacune qui était peut-être à ses yeux susceptibles de lui attirer les foudres de son maître car en plus d'avoir agi à son insu, il lui avait montré les aspérités d'une imperfection monstrueuse. Jace n'était bien sûr point dans la tête d'Alliser pour connaître le fil de ses pensées, mais c'est ainsi qu'il l'imaginait et le déduisait de l'attitude de ce dernier qui le déroutait quelque peu. Sans doute s'y était-il mal pris, ou peut-être son ombre n'avait-il point le goût de le « déranger » davantage. Mais cette pensée faisait sourire Jace. Alliser avait sans doute vu que son maître était fatigué et peut-être souhaitait-il lui laisser tout le loisir de trouver le repos qu'il méritait et nécessitait.

« Je veux bien que tu allumes un feu. » Jace cligna des yeux, sans se départir pour autant de son sourire qui ne le quittait plus. « Je vais me reposer un peu. À ton retour, nous prendrons un repas ensemble. Puis, j'aimerais commencer à t'apprendre à lire, et à écrire, avec ta permission, bien sûr. Qu'en dis-tu ? »

Cette idée enthousiasmait le Grand Amiral, mais ce dernier ne souhaitait rien imposer à Alliser. Il n'était pas sûr de le connaître tout à fait pour présager de sa réaction, et s'il devait essuyer un refus, il imaginait aisément que celui-ci serait poli, courtois et sobre, mais net et précis, comme Alliser du reste, dans son travail. Mais il espérait vraiment que sa proposition serait acceptée, quand bien même celle-ci pourrait paraître fortuite car après tout, rien n'obligeait ou n'inclinait apparamment Jace à rendre ce service à son agent, mais c'était là mal le connaître : malgré les réticences immédiates qu'il avait éprouvées et qui étaient davantage imputables à la fatigue de son esprit qu'à l'acuité de ce dernier, Jace, qui réfléchissait tout en agissant, entrevoyait avec de plus en plus de clarté les bienfaits de cette éducation qu'il souhaitait donner à Alliser, afin que ce dernier se voit doter d'armes nouvelles dans l'exercice de ses futures missions d'autant plus que la prochaine serait certainement d'un genre nouveau pour lui. Bien sûr, Jace ne voulait rien imposer à celui qui le vouvoyait toujours mais qu'il considérait du fond de son cœur comme un ami, mais s'il le fallait, il était prêt à dérouler pour lui ses arguments et d'ailleurs, anticipant toute intervention de la part d'Alliser, il ajouta ainsi, à dessein, mais sans éprouver aucune culpabilité d'aucune sorte :

« Loin de moi l'idée de t'y contraindre, mais pour ta prochaine mission, je me rends compte que savoir lire au moins et écrire un peu serait pour toi un atout. » Posant ses yeux sur Alliser, il ajouta en détachant volontairement les mots les uns des autres pour donner une musicalité presque tragique à sa phrase afin que celle-ci marque bien l'esprit de son interlocuteur. « De plus, connaissant tes grandes facultés d'adaptation, avec un peu de temps et d'apprentissage, je suis sûr que tu serais capable d'imiter n'importe quelle écriture manuscrite et naturellement, ce talent serait fort utile, si tu vois ce que je veux dire... » Glissée ainsi au débotté, la suggestion pouvait paraître anodine, mais il n'en était rien et Alliser avait sans doute compris aussitôt où son maître voulait en venir. Lord Redwyne présidait au commerce le plus lucratif des Sept couronnes, celui du vin, et très certainement un agent disposant des talents d'un faussaire confirmé lui était très bénéfique. Jace espérait donc qu'Alliser accepte de tromper l'ennui avec lui en se faisant son élève, l'Amiral s'engageant à lui enseigner la lecture et l'écriture, pour le bien de leur entente et de leur amitié.
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Message Mer 11 Juil 2012 - 14:31

Jace avait à peine achevé sa première phrase qu'Alliser se trouvait déjà accroupi devant la cheminée, les mains dans l'âtre pour organiser les brindilles et le bois qui s'y trouvaient. Il glissa furtivement ses doigts dans son dos pour attraper un de ses petits poignards au lancer, habilement dissimulé dans les coutures de sa tunique, et entreprit d'évider un V dans un rondin mort. Il dénichait une poignée d'écorce de bouleau dans sa besace pour la répandre sur les brindilles lorsque la proposition de son seigneur le surprit tellement qu'il dut interrompre son action. Le visage toujours tourné vers le sol et immobile, ses petits yeux gris allaient de gauche et droite, comme s'ils essayaient de prendre la relève sur ses oreilles qui l'avaient manifestement trahi. A moins que le Redwyne n'ait réellement offert de lui apprendre lui-même la science des lettres. Quand il retrouva une composition suffisante pour lui faire face, le jeune homme se dévissa le cou pour découvrir le sourire brillant de naturel de celui à qui il devait plus que la vie. Il y avait sourire et sourire, mais il savait après quatre années d'observation que ceux qu'il lui adressait étaient toujours sincères, à l'inverse de ceux qu'il esquissait parfois pour contenter ses homologues dans des affaires politiques et militaires.
L'agent dut passer trop de temps à contempler ce visage amical en silence car Jace poursuivit en argumentant, comme s'il avait craint que son serviteur ne refuse sa proposition. Les mots « nouvelle mission » firent naître un joyeux concert de percussions dans le cœur d'Alliser mais il ne s'agissait encore que d'un orchestre de campagne comparé à celui qui commença à jouer après qu'il eut entendu les compliments de son maître. Il n'ignorait pas que ce dernier le tenait en haute estime mais l'entendre dire était chaque fois un peu plus plaisant, parce que le temps passant qui dégradait bien des choses n’affectait apparemment pas les capacités qui lui valaient son emploi. Il ne rougit pas - mais c'était tout comme - et se tourna de nouveau vers l'âtre pour se saisir d'un pieu en bois et commencer à le faire rouler rapidement entre ses paumes, la pointe appuyée contre le bois mort qu'il avait coupé en V. Il fallut attendre plusieurs secondes pour qu'une petite fumée commence à s'élever. Il y eut quelques petites étincelles et l'une d'elles sauta sur le bout de parchemin honteux. La flamme se mit doucement à lécher le papier. Alliser abandonna le pieu pour promener lentement le papier sur les fragments d'écorce de bouleau qui prirent avec la même facilité. Son premier mentor qui avait enseigné le mystère de cette écorce. Il organisa l'âtre avec tout le bois qu'il avait à disposition, de manière extrêmement méthodique et précise pour faire durer le feu le plus longtemps possible sans entretien puisqu'il ne serait pas là pendant que son maître se reposerait.

Son office fait, Alliser se releva souplement en remettant son poignard en place dans son dos et se tourna vers Jace. Un sourire doux étira ses lèvres. Le visage du serviteur était d'ordinaire voilé d'indifférence mais le Redwyne parvenait toujours à lui faire exprimer son bien-être. Il l'avait même déjà fait rire. En fait, malgré les crimes qu'il lui demandait de commettre parfois, c'était le seul qui pouvait le rendre humain. Le seul qui pouvait lui faire exprimer sa volonté propre également. Comme aujourd'hui :

_ J'aimerais beaucoup que vous m'enseigniez ce savoir, mon Maître.

Jamais « Maître », toujours « mon Maître ». Car être possédé par lui était une véritable fierté. Quand bien des roturiers maudissaient leur condition de serviteurs, Alliser louait la sienne. Appartenir à quelqu'un et avoir une place à soi, une raison d'être, c'était bien plus précieux que d'être libre d'aller au gré de ses pas. On ne pouvait être heureux sans but. En tous cas, l'agent ne l'imaginait pas. Alors le simple fait de trouver encore une manière d'honorer son sauveur en apprenant à lire et écrire pour ses missions l'emplissait de félicité sans doute incompréhensible aux yeux du reste du monde. D'ailleurs, le seigneur de La Treille avait raison. L'extraordinaire capacité d'observation de son homme lui permettrait certainement de mettre à profit ce nouveau savoir d'une manière que l'on imaginait sans peine. Alliser était déjà capable de dire si le rédacteur d'une lettre l'avait écrite de la main gauche ou de la main droite rien qu'en regardant le parchemin de plus près pour comparer la profondeur des symboles. Avec un peu de cendres, il pouvait même révéler une lettre écrite juste avant si le rédacteur avait superposé les papiers au moment de l'écriture. Copier une lettre ne devrait pas lui poser de problème une fois qu'il aurait la calligraphie bien en main. S'il s'exprimait plutôt bien aujourd'hui, c'était grâce au mimétisme qu'il avait toujours utilisé pour se fondre dans la masse. Il mémorisait des constructions de phrases qu'il entendait dans la bouche des lettrés. Il copiait la syntaxe et déduisait du vocabulaire. Cela n'avait rien de sorcier en somme. C'était juste de l'observation doublée d'un exercice de mémoire, domaine dans lequel l'ombre justement excellait.

Alliser inclina légèrement la tête pour saluer son maître comme il s'apprêtait à sortir et se dirigea vers la porte. Au moment de poser la main sur la poignée, il marqua une pause et se retourna vers Jace pour plonger ses petits yeux gris bleuté dans les siens et souffler :

_ Je suis content.

Il ne divulguait que rarement ses émotions mais il lui arrivait de traduire les expressions de son visage en mots lorsque ses traits impassibles peinaient trop à plier pour en faire montre. Il resta quelques secondes à contempler Jace en silence alors qu'un discret sourire naissait peu à peu sur ses lèvres minces et il sortit pour le laisser se reposer.
Sur l'île de la Treille, il n'aurait eu qu'à se glisser derrière une paroi amovible pour retrouver sa chambre mais il n'y avait rien de tel pour eux au Donjon Rouge. Le jeune homme avait eu l'intention d'aller se promener un peu dans la forteresse pour laisser traîner ses oreilles à la recherche d'informations utiles mais quand il vit qu'il n'y avait pas le moindre garde dans le couloir des appartements de son maître, il se mordit l'intérieur de la bouche et décida de rester pour en protéger lui-même l'entrée et ainsi veiller sur la sérénité du seigneur. C'est la raison pour laquelle il se planta à gauche de la porte, dos et pied droit au mur, les bras résolument croisés sur son torse, et ne broncha pas pendant ce qui aurait pu être une éternité.

Lorsqu'une servante vit à passer bien plus tard, Alliser la pria poliment de bien vouloir demander en cuisine qu'on fasse monter deux assiettes d'ici une heure. La demoiselle hocha vigoureusement la tête et disparut au détour du couloir. L'agent reprit son attente muette, essayant d'imaginer pour se divertir quelle pourrait être sa prochaine mission. Le sablier du Temps dut le prendre en pitié car l'heure eut tôt fait de venir à son terme et une nouvelle jeune femme apparut à l'angle, les bras chargés d'un plateau sur lequel reposaient deux assiettes de ragoût encore fumant, des cuillères en bois et une coupe avec quelques fruits. L'agent la libéra de son poids en la remerciant à mi-voix et gratta sur un panneau de la porte pour signaler sa volonté d'entrer au seigneur. Jamais il ne donnait de coups, aussi le lord pouvait toujours savoir avec certitude qu'il avait affaire à son agent.
Une fois à l'intérieur, Alliser déposa sans bruit le plateau sur la table. Il n'attendit pas davantage pour porter les assiettes à la hauteur de son visage et humer le fumet qui se dégageait de la nourriture. Il n'identifia que des senteurs qui appartenaient bel et bien aux aliments qui composaient le plat. Il n'y avait nulle crainte à avoir donc. L'agent reposa les assiettes en prenant garde à ne pas renverser la sauce et il écarta la chaise qui accueillerait son maître pour qu'il n'ait pas à le faire. Après quoi, il alla chercher le vin sur le buffet et resservit le gobelet de Jace pour le poser à cause de son assiette. Lui ne se servit pas. Il posa juste le pot sur le plateau à coté des fruits et alla inspecter le feu qui crépitait doucement dans la cheminée pour le remuer et replacer quelques branches, non sans se brûler un peu les doigts.

Alliser se doutait que tous les seigneurs ne prenaient pas de repas avec leurs serviteurs. Toutefois, il était également conscient de ne pas avoir une relation traditionnelle avec le sien. Ils se connaissaient trop. Ils se respectaient trop. Quelque part, ils s'estimaient trop aussi. Il y avait fort à parier que personne d'autre que le dornien n'aurait pu faire pour le biefois ce qu'Alliser faisait. Pas avec cette loyauté exemplaire. Pas avec cette infaillibilité humble. L'ombre se disait que c'était forcément cette particularité qui lui avait valu l'affection du seigneur de La Treille. Car, en dehors de son efficacité, il ne se prenait pas pour une personne réellement agréable à côtoyer. Il ne parlait pas beaucoup et ne recherchait pas le contact humain. C'était même l'inverse. Pourtant, il y avait quelque chose entre eux. Une amitié sincère qui échappait aux jugements et aux raisons. De son coté, Jace n'avait rien à faire pour s'attirer l'affection de son serviteur. Il lui suffisait d'être là et de le laisser travailler pour lui. Une parfaite entente qui n'exigeait rien qui ne coûte à donner.

L'ombre s'assit seulement après que son maître ait pris place. Avec le temps, il avait calqué sa manière de manger sur celle du Redwyne, copiant même la position de ses doigts sur la cuillère. Il faut dire qu'en quittant Dorne, il mangeait encore avec les mains. Il se souvenait encore très clairement de la première fois où le biefois l'avait invité à partager sa table. Il n'avait pas touché son assiette avant d'être bien sûr d'avoir compris comment se servir des ustensiles autour pour manger dignement sans passer pour un être sans éducation, ce qu'il était pourtant.

_ Est-ce que vous avez pu vous reposer ?

Un auditeur extérieur aurait pu croire qu'Alliser voulait seulement faire la conversation mais rien n'était moins loin de la vérité. L'agent n'était pas du genre à parler pour combler un silence qui le satisfaisait tout à fait la plupart du temps. Non, s'il le brisait, c'était parce qu'il le fallait et comme savoir son maître fatigué était un sujet d'inquiétude, il voulait s'assurer qu'il se sentait mieux à présent. Car Jace Redwyne était la seule personne qui ait quelque importance dans le petit monde d'Alliser.
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Message Ven 27 Juil 2012 - 20:18

« En effet. Je te remercie d'avoir fait venir de quoi nous sustenter. Pendant que nous mangeons, je vais t'expliquer comment nous allons procéder. L'apprentissage de l'écriture sera certainement long et fastidieux, mais c'est un mal nécessaire et qui sera très vite expédié si tu y mets tout ton sérieux et toute ton application. Je ne suis pas un mestre et mes méthodes seront certainement plus laborieuses et moins fluides que celles enseignées aux jeunes enfants des nobles familles de Westeros, mais j'ai l'intime conviction que le secret d'une écriture exacte et claire est la répétition de l'exercice. Je vais te préparer un lot de vingt-six parchemins sur lesquels tu vas me voir inscrire trois occurrences de chaque lettre. Il te faudra mémoriser chaque mouvement pour chaque caractère, car tu devras les reproduire et les répéter jusqu'à en noircir d'encre chacun des parchemins. Mais attention, ce n'est pas l'intensité de l'exercice qui portera ses fruits, mais sa régularité. Accomplis-le assidûment et en moins d'un an, écrire te sera devenu un jeu d'enfant. Il en ira de même pour la lecture ; seul l'exercice quotidien te sera secourable, et nous nous y adonnerons ensemble chaque soir à la veillée. Je sais pouvoir compter sur ta diligence, n'est-ce pas ? »

Tout en donnant ces explications résumées et qui demanderait quelques éclaircissements le moment venu, Jace avait pris place aux côtés d'Alliser et saisi une cuillère de bois pour goûter à l'excellent ragoût rapporté des cuisines du Donjon Rouge. C'était l'un des avantages à résider dans la demeure d'un roi : l'on y mangeait bien. Les aliments y étaient variés, la nourriture y était riche et la boisson généreuse. D'aucun aurait pu éprouver de la culpabilité à si bien vivre alors qu'à deux pas se traînaient les bas-fonds de Port-Réal, Culpucier, là où l'inconfort de la vie était la première cause de mortalité. Il s'imaginait mal, lui-même, vivre dans ces quartiers insalubres et pestilentiels construits le long de rues sales et couvertes de purin et de boue. Quelle horreur de songer à l'étuve que ce dut être durant les mois d'été caniculaire ! Véritable cloaque où proliféraient allègrement vermines et parasites de tout poil ! Dans le bruit et l'agitation de Culpucier, jamais il n'aurait pu se sentir à l'aise ou même « chez lui », d'autant plus qu'il y régnait la plus complète anarchie puisque ce quartier de Port-Réal servait de refuge aux voleurs, escrocs et autres brigands aux passés racoleurs et à l'avenir incertain. Une véritable jungle qui n'avait rien à envier aux mystères de ces forêts étranges qui bordent les rivages de la mer de Jade. D'autres se plaisaient à décrire Culpucier comme un animal mort dont les chairs pourries seraient creusées par les pires asticots et autres nuisibles que les Sept eussent créés. Jace était trop attaché à la douceur de vivre qui semblait faire la loi sur l'île de la Treille, où l'on ne trouvait aucune ville de taille très considérable, mais rien que des villages paisibles et des hameaux tranquilles égarés entre les longs vignobles monotones et gais.

Tout en dégustant le repas en compagnie d'Alliser, tout en lui divulguant ce qui serait le programme des prochaines soirées ensemble au Donjon Rouge, le Grand Amiral songeait à la stratégie qu'il avait mis en œuvre depuis quelques lunes pour ceindre les eaux territoriales du Bief d'une véritable ceinture navale qu'il avait conçue pour être impénétrable. Il se demandait très orgueilleusement si ce plan resterait dans les mémoires ou s'il serait comme tant d'autres choses égaré d'ici peu comme une vulgaire note griffonnée en bas de page d'un livre d'histoire. Les seigneurs de l'Ouest auraient été bien inspirés d'observer ce qui se faisait dans le Bief pour mieux organiser la défense de leurs côtes, et peut-être qu'il aurait dû prendre l'initiative de les contacter pour les aider et les soutenir même faiblement, car en tant que membre du Conseil restreint, il ne détenait aucun pouvoir réel de décision. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était préparer la flotte royale et la flotte du Bief pour le grand départ qu'il espérait imminent. Mais pendant un temps, plus que le sort des plages et des falaises de l'Ouest l'avait intéressé quand il avait posé les yeux sur le fief des Lannister. Il avait deux sœurs à marier et la perspective de l'unir à l'un des bannerets de Castral Roc, voire de l'unir à l'un des membres de la famille du Lion d'or, lui avait traversé l'esprit. Cette idée était née le jour où il avait appris pour les noces de l'héritier de Hautjardin, et depuis elle avait fait son chemin sans réellement porter ses fruits. La possibilité demeurait toutefois, mais quelle valeur avait une telle union pour Alessa ou Minella ? Il devrait y réfléchir encore et pourquoi pas recueillir les avis de ses proches.

Quand ils eurent terminé leur repas, quand les restes furent débarrassés, Jace invita Alliser à s'assoir sur son propre fauteuil, au grand bureau qu'il utilisait dans des appartements du Donjon Rouge. Il en vida la surface des cartes, documents et instruments de cartographie qui ne seraient d'aucune utilité pour l'exercice qui allait suivre. Jace, pour sa part, demeura debout et présenta la pile des parchemins qu'il avait préparés et qu'il avait présentés durant leur repas. Il précisa alors que chaque parchemin viendrait d'après l'ordre de l'alphabet que le roturier devait apprendre avant toute chose, et au prix de quelques efforts et de maintes répétition, le Grand Amiral le lui enseigna tout le révisant lui-même. Ainsi Alliser sut et comprit qu'il écrirait d'abord des rangées de A, puis viendraient les rangées de B, etc. Il ferait de la sorte de A jusqu'à Z, quand enfin débuterait la séance de lecture qu'ils répéteraient aussi souvent que possible. C'était une approche soignée et méthodique que nécessiterait beaucoup de travail sans doute, mais Jace avait bon espoir qu'elle soit porteuse des meilleurs fruits. Pour ce premier soir, les rangées de lettres effectuées par Alliser seraient certainement laborieuses et grossières, mais il affinerait son art avec le temps. Tel était le programme ! Alliser s'exercerait pendant que lui rédigerait quelques corbeaux pour diverses éminentes personnalités du royaume, du Bief et même peut-être de l'Ouest.


« C'est assez pour l'alphabet, à présent je vais te laisser à tes rangées de lettres. Si tu as la moindre question, je suis juste là. »
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Message Dim 7 Oct 2012 - 16:03

L'ombre suspendit le geste qui amenait la cuillère pleine de ragoût à ses lèvres lorsque son maître commença à parler. Avec une lenteur féline, il baissa le bras et se redressa contre le dossier de sa chaise pour plonger ses yeux gris dans ceux de Jace et l'écouter avec toute l'attention nécessaire. Vingt-six parchemins ? Ce nombre précis le laissa quelques secondes perplexes et il se mit à réfléchir rapidement pour essayer de déterminer lui-même sa raison d'être. La raison la plus plausible semblait être l'existence de vingt-sis lettres dans le langage, aussi se mit-il à compter celles qu'il connaissait pour savoir s'il avait vu juste. Alliser savait un peu compter. Son mentor le lui avait appris dans le désert afin qu'il soit toujours sûr que ses futurs commanditaires lui donnent la somme d'argent promise lors des contrats. Compter restait néanmoins un grand mot. Disons plutôt qu'il savait qu'il avait en tout et pour tout dix doigts et c'était là base de tous ses calculs. La question sans doute rhétorique de Jace le fit hocher la tête. Il pouvait compter sur sa diligence. Sur son attention, sur son application et sur bien d'autres choses. Sur tout ce qu'un être humain était capable de donner en fait, car Alliser lui donnait volontiers tout ce qu'il possédait.
Le ragoût était bon. L'agent n'était pas un fin connaisseur en matière de cuisine mais il était tout de même capable de reconnaître de la viande de bonne qualité lorsqu'elle était sous sa dent. Il mangeait très bien à La Treille également - son seigneur y veillait - mais c'était un peu différent. D'ailleurs, l'île qui l'avait accueilli sans regard pour ses origines lui manquait. Il avait l'habitude d'aller et venir sur tout le continent pour les missions que lui confiait Jace mais c'était toujours un grand soulagement de revenir au château qui abritait son lit après un long voyage solitaire. D'abord, sans doute, parce que c'était là que se trouvait la seule personne qui avait quelque importance pour lui mais aussi parce que la familiarité des lieux qu'il avait tant de fois arpentés le remplissait tout simplement d'une joie indescriptible et peut-être sotte. Le sentiment d'être chez lui, d'être exctement là où il devait être. Sa place.

Le repas achevé, Alliser repoussa les assiettes vides et les ustensiles sur un bord de la table pendant que le seigneur de La Treille s'affairait autour de son bureau. L'agent alla ensuite s'accroupir devant la cheminée pour placer de nouvelles bûches dans l'âtre et agiter le feu en prenant garde de ne pas s'y brûler les doigts. Il aurait pu se servir du tisonnier accroché contre le manteau mais il ne le faisait jamais, trop habituer à s'en passer en pleine forêt. Il avait depuis longtemps la conviction que l'abondance d'objets rendait les meilleurs hommes incapables. Bientôt, ils ne sauraient plus boire à la bouteille en l'absence de verre et c'était proprement ridicule. Une flamme lécha sa peau et il retira rapidement sa main, déposant ses lèvres contre son index légèrement touché pour apaiser la discrète douleur. Il resta quelques secondes immobile à contempler le brasier qui reprenait peu à peu de la vigueur avant de se redresser souplement pour s'écarter de la cheminée. L'expression de son visage afficha un tel désarroi quand Jace l'invita à s'asseoir dans son propre fauteuil qu'on aurait pu croire qu'il venait de se faire punir. L'agent s'exécuta néanmoins, penaud. A chaque fois que son seigneur rappelait par ses gestes ou ses mots qu'il voulait les voir égaux, Alliser se sentait mal. C'était probablement ce que tout serviteur aurait voulu de son maître mais le dornien ne parvenait jamais à s'en réjouir. Il voulait être son débiteur. Il voulait le servir, corps et âme. C'était sa fierté et son plaisir. Installé dans le fauteuil qui accueillait généralement le digne biefois, l'espion ne se sentait pas à sa place. Il contempla longuement les parchemins qui lui furent présentés et répéta consciencieusement leurs sons respectifs quand ils lui furent dits, à plusieurs reprises. Il avait à présent une vague idée de la manière dont devait s'écrire son prénom. Il devait en tous cas comporter plus de lettres que celui de Jace, en toute logique. L'ombre s'appliqua à mémoriser la forme des lettres associées au son produit lors de leur prononciation. Il était fort heureux que la nature l'ait pourvu d'un esprit aussi vif et d'une mémoire aussi bonne. La tache ne l'effrayait pas plus qu'elle ne l'inquiétait tant il se savait capable d'acquérir ce nouvel apprentissage. Après tout, il s'agissait seulement de bruit et de gestes de la main. Rien qu'il ne savait déjà faire au final. Vingt-six bruits et vingt-six gestes, couplés par deux.

Alliser profita d'un moment d'inattention de Jace pour se laisser glisser au pied du grand fauteuil, entraînant avec lui dans un froissement discret sa liasse de parchemins et la plume dont il devait se servir pour écrire les rangées de lettres. Craignant bêtement de se faire gronder pour ne pas vouloir rester sur le bureau, le jeune homme ne leva pas les yeux vers son maître. Il était assis sur les dalles juste à coté du fauteuil, dans une position qui aurait semblé très inconfortable à n'importe qui d'autres que lui. Ainsi, il était parfaitement à son aise même s'il ressemblait à un chien dont on pourrait flatter la tête en passant. Le chien du Redwyne. Il n'avait encore une fois pas volé son surnom. Silencieux et concentré, il commença à tracer un A sur le premier papier, juste à coté de celui en exemple. Il avait utilisé la même main que son maître mais la sienne tremblait un peu parce qu'il voulait trop bien faire. En contemplant le résultat hésitant et bancal, une pointe d'agacement se planta droit dans son cœur. Il n'était pas du tout habitué à ne pas réussir quelque chose du premier coup, tant il avait de l'entraînement pour toutes les autres disciplines dont il devait faire montre. Dire que ce premier essai imparfait avait blessé son orgueil aurait été trop dire. L'ombre n'avait nul orgueil, comme elle n'avait nulle estime. Toutefois, il eut une réaction qui l'étonna lui même en essayant de dissimuler sa lettre tremblante à la vue de son maître en mettant l'air de rien son autre main sur la trajectoire entre le papier et ses yeux. L'avis de Jace était tout pour lui. Montrer une faiblesse aurait été insoutenable sans doute. C'est sans pour autant se décourager – au contraire même – qu'Alliser fit un second essai, puis un troisième, un quatrième, et d'autres encore jusqu'à arriver sur l'autre bord du parchemin. Chaque lettre était améliorée comparée à la précédente et la dernière semblait être une copie parfaite du modèle tracé par son maître. Il hocha la tête pour lui même, comme s'il se félicitait intérieurement, et mit ce parchemin de coté pour s'attaquer à la lettre suivante. Le B représenta une difficulté supplémentaire avec ses arrondis. La lettre C le rendait perplexe. Il avait d'abord pensé qu'il s'agissait d'un O inachevé avant de se rendre compte que ce dernier ressemblait plus à un ovale quand le C s'apparentait plutôt à un rond. Régulièrement, il levait le bras pour tremper l'extrémité de sa plume dans l'encrier amené sur le bord du bureau. Quand son regard croisait celui de son lord, il se statufiait une seconde avant de lui sourire discrètement et de se remettre vivement au travail. Contre toutes attentes, la lettre la plus difficile pour lui à réaliser fut le S. Les premières de la ligne furent horriblement tordues et il se demanda s'il n'était pas en train de prendre des crampes à la main à force d'écrire pour faire de ci brillants ratés. Rembruni par ses échecs, il prit sur lui de faire une deuxième ligne sur ce parchemin-ci afin de pousser son effort. Sans doute qu'un autre se serait satisfait avant, parce qu'après tout, la lettre était tout à fait compréhensible en l'état. Seulement, l'ombre ne voulait pas abandonner avant que sa lettre ne ressemblait trait pour trait (ce qui était le cas de le dire) à celle du modèle. Cette obstination naturelle était largement plus fort que lui et, pour quelqu'un qui ne connaissait pas la paresse, l'idée de se contenter d'un résultat médiocre était vaine.

Après avoir achevé sa rangée de Z, Alliser fit une pause et étala un peu devant lui les parchemins avant de pouvoir voir toutes les lettres en même temps. Les pointant tout à tour du doigt, il récita l'alphabet en les murmurant sans se tromper. Il les avait répété en boucle dans sa tête pendant qu'il les écrivait et l'exercice semblait avoir porté ses fruits.
Toujours assis au pied du fauteuil de son maître, l'ombre releva la tête vers lui et attendit un moment de vacance pour demander de sa voix basse et douce habituelle. « Sait-on qui a inventé ces symboles ? Les hommes écrivent depuis longtemps, je crois. Sans doute est-il mort depuis. »
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Message Ven 19 Oct 2012 - 19:24

Il avait écrit ce soir-là tant de lettres qu'il en avait la nausée. Pas un coin de tout Westeros n'avait été épargné et d'ici peu, on entendrait parler de lui à Blancport, à Port-Lannis, à Villevieille, à Goëlville, à Lestival, et même à Lancehélion. De l'autre côté du Détroit, de même, on aurait bientôt de ses nouvelles, quand le lendemain il porterait ses missives au grand mestre qui, avec diligence, se chargerait de les expédier sans délai. À son front demeurait quelques plis inquiets. Certaines lettres étaient urgentes, ne fallait-il pas les envoyer immédiatement ? Jace estima que l'occasion se prêtait à un surcroît de hâte, aussi décida-t-il d'abandonner pour quelques moments Alliser qui, d'ombre insaisissable, était devenu pour ce soir son élève. Il quitta les lieux sans bruit, gagna rapidement les appartements du grand mestre et après un échange poli de convenances déversées sans conviction, il lui remit les plis à expédier et le suivit jusqu'à la volière pour s'assurer que le spécialiste des corbeaux messagers ne remettrait pas au lendemain ou à plus tard encore l'envoi de ces courriers si urgents. Son empressement se révélerait peut-être inopportun dans les jours à venir et qui restaient à vivre, mais Jace préférait de très loin pêcher par excès de zèle plutôt que par défaut de diligence. Son esprit, vif au demeurant, lui suggérait toujours de ne jamais rien remettre au lendemain qui peut être fait le jour-même. Fort de ce principe, il l'appliquait religieusement, comme d'autres prient tous les matins, comme d'autres dorment nu, comme d'autres boivent chaque soir une rasade de vin frais. En ces temps bien sombres, prendre le temps était un luxe qu'il ne pouvait s'accorder et pour le bien du royaume, il se devait d'être sérieux et appliqué, tout comme Alliser devait l'être s'il voulait maîtriser rapidement la science de l'écriture. Ainsi quand il revint auprès de lui, Jace se réjouit de le voir toujours aussi soigneusement attentif à bien effectuer les exercices prescrits par lui. Sans s'inquiéter de l'inconfort de la position choisie par son agent qu'il laissait seul juge de ces questions très personnelles, Jace, dont le regard croisait de temps à autre celui d'Alliser, s'absorbait dans la contemplation de la nuit par l'une des fenêtres. Sans doute l'influence de lady Virginia Hightower, sa promise, y était-elle pour beaucoup, mais depuis quelques temps maintenant, il s'intéressait de plus en plus aux charmes éternels de la voûte obscure qui se paraît de mille diamants chaque nuit. Plus il s'abîmait dans l'observation des étoiles, comme l'on aime à s'enfoncer peu à peu et insensiblement dans les eaux tièdes et pures d'un grand lac, plus il lui semblait qu'il se découvrait lui-même, comme si du haut des cieux immémoriaux, il se regardait lui-même, les yeux penchés sur son cœur et l'oreille tournée vers les murmures de son âme.

Fait très étrange, il lui semblait même que le temps élargissait sa course pour s'allonger, se retenir, s'interrompre et la reprendre enfin, lui donnant ainsi l'impression d'avoir quelques instants rien qu'à lui pour détailler de ses yeux avides la brillance nacrée des étoiles qui semblaient disposées dans le ciel par la main même des sept divins. Quel mystérieux canevas que celui-ci ! La Mère aurait-elle écrit, avec les étoiles, des prières dans la nuit pour guider ses enfants ? L’Aïeule aurait-elle balisé dans ce même ciel le chemin qui mène aux secrets de sa grande sagesse ? Toutes ces questions qui fusaient en lui comme les oiseaux désœuvrés d'une forêt paisible le retournaient toujours plus sur lui-même, de sorte qu'à chaque fin de réflexion il n'était pas sûr de contempler l'azur noir et pailleté ou de s'observer lui-même comme dans le reflet d'une grande et tranquille flaque d'eau. Parfois même, quand un peu de vent soufflait sur les murs du château, il craignait d'entendre la voix des ancêtres venus ajouter leur musique à celle tourmentée de ses réflexions. Ainsi quand il entendit la voix d'Alliser, il crut avoir mal entendu tout d'abord, et ne répondit pas tout de suite, remuant la question posée en lui-même afin d'être bien sûr de sa réalité. Puis, d'une voix transie par une sorte d'émotion fatiguée, il déclama sans regarder Alliser, et toujours en fixant le vide nocturne, qui semblait l'aspirer, l'appeler, l'enlacer de son amitié silencieuse. Nul bras aimé n'aurait été, à cet instant, plus chaleureux que la douce quiétude des étoiles :

« Le créateur de notre alphabet s'est éteint depuis des lustres, c'est vrai. J'ignore de qui il s'agit, et ce qu'il était. Je ne suis pas sûr qu'on le sache, en fait... pas même à la Citadelle... sans doute sait-on d'où vient l'alphabet, mais quant à son créateur originel... c'est un peu comme si l'on demandait les raisons ancestrales du choix de l'étoile à Sept branches comme symbole de la vraie foi. Nous savons les raisons de ce choix, mais qui se soucie de savoir celui qui, le premier, l'a fait ?  »

Jace s'interrompit. Au loin, une étoile filait. Où était-ce la marche vive d'une torche se détachant du fond noir ? Difficile à dire, la ligne de l'horizon n'était que vaguement définie devant lui et la fenêtre donnant plein sud, il était difficile de distinguer la masse sombre des forêts de l'étendue du ciel. Dans son dos, Jace joignit ses mains et ainsi droit sur ses jambes, il fronça les sourcils. D'une voix juste et abandonnée, il posa à son tour une question qu'il ne voyait aucun intérêt de garder pour lui-même. Il n'était pas difficile de savoir où étaient les racines de cette interrogation, en revanche il était peut-être plus compliqué de dénouer le fil logique et conducteur de sa soudaine apparition. Mais Jace étant un homme raisonnable par nature, sans doute la confiance devait-elle suppléer le savoir à cet instant. Devant lui, un nuage énorme couvrit le ciel, mais sa course était vive, et sans doute les étoiles reviendraient bientôt.

« N'as-tu jamais regretté, Alliser, ce que tu étais autrefois ? N'as-tu jamais regretté le choix et la promesse que tu fis pour moi ?  »
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Message Dim 21 Oct 2012 - 17:31

Pour ce qui était peut-être la première fois depuis leur rencontre, Alliser avait une idée différente de celle de Jace. Il lui semblait que savoir qui avait inventé l'alphabet était d'une importance capitale car, pour créer quelque chose qui régirait la bonne compréhension entre tous les hommes, il fallait qu'il est lui-même été un homme exceptionnel. Le quand, en revanche, était à son avis bien plus anodin. L'ombre n'avait une tête à se poser mille questions mais l'identité du créateur de l'écriture l'interrogeait avec insistance. Il se disait que ce devait être un homme comme son maître, sage et charismatique. Dans son idée, Lord Redwyne avait l'envergure suffisante pour soumettre un grand nombre de personnes à ses décisions. Après tout, il commandait aux navires. Si Alliser avait su qu'à ce moment-là, il ressemblait à un fils en admiration devant son père, il aurait rougi. Il ne savait pas s'il croyait aux Sept mais, en tous cas, il croyait au seigneur de La Treille. Et le bénéfice qu'il tirait de cette croyance-là était bien plus grand.
Accroupi sur le sol, l'ombre regardait la silhouette de son maître posté bien droit sur ses jambes devant la fenêtre. Il avait déjà eu l'occasion de remarquer que le ciel attirait de plus en plus souvent son regard. Que voyait-il en regardant les étoiles ? Alliser aimait la nuit parce qu'elle lui permettait de dissimuler sa présence sans effort ou presque. Il aimait quand il n'y avait pas de lune dans le ciel et qu'il était alors entièrement noir et lourd. Menaçant. Il avait presque une épaisseur alors, et l'agent effilé le coupait au couteau pour se glisser au travers. Si Jace lui avait expliqué la poésie qu'il trouvait à cette voûte céleste, sans doute ne l'aurait-il pas comprise. Il ne savait pas apprécier la beauté. Enfin, pas vraiment. Pas pour ce qu'elle était du moins. Elle ne l’émouvait pas du tout. Rien ne l'émouvait. Ou presque...

Alliser ramassa ses jambes sous lui et se redressa de toute sa taille, laissant pour le moment ses vingt-six parchemins sur le dallage avec la plume qui lui avait servie à accomplir l'exercice de l'écriture. Il était plutôt petit. Plus que son maître en tous cas. Sa musculature très fine le faisait aisément sous-estimer par les observateurs extérieurs, ce qui était toujours un avantage face à ses adversaires. Il mangeait uniquement ce qu'il avait besoin pour maintenir sa forme physique à un niveau optimal. Jamais plus, même si le plat servi était particulièrement savoureux. Son mentor le lui avait enseigné, c'était la condition pour livrer le meilleur de lui-même. Cela et un sommeil suffisant également.
L'ombre glissa distraitement du coté de la cheminée pour remuer ce qui se trouvait dans l'âtre pour veillant à ce que le feu ne meurt pas. Quand il se brûla encore furtivement le doigt, il passa sa langue dessus pour apaiser la douleur. Aussitôt après, il tendit encore sa main vers la flamme, pour rappeler à son esprit qu'il ne craignait pas la souffrance physique. La phalange manquante à son auriculaire droit en témoignait sans peine, ainsi que les dizaines de marques de fouet qui zébraient son dos, souvenir d'une rude torture qu'Alliser ne pourrait jamais regretter. Car c'était à son issue qu'il avait été fait esclave sur un bateau et qu'il avait rencontré le seigneur de La Treille suite à son naufrage. Toujours au coin du feu, l'agent plissa ses petits yeux gris et les fixa sur la nuque de son maître avant de les faire glisser lentement le long de son épaule gauche. C'était un regard discret et léger, de ceux qu'on ne repérait pas forcément lorsqu'ils étaient sur nous. Bien pratique pour l'emploi qu'il occupait du reste.

Au moment où Alliser se remettait debout dans le dessein de s'écarter de la cheminée, la première question de Jace le statufia et il crut d'abord avoir mal entendu. S'il regrettait ce qu'il était autrefois ? Quand ? Lorsqu'il était à Dorne, sans attache et sans but ? La réponse lui paraissait tellement évidente à ses yeux qu'il n'avait jamais pensé que le Redwyne puisse s'interroger sur son agent au sujet d'un potentiel mal du pays. Il était vrai toutefois qu'Alliser n'avait pas été très bavard au sujet de son passé dans le sud du continent. C'était même un euphémisme magnifique que de dire cela. Peut-être songe-t-il qu'il n'en avait pas envie mais c'était un tord. La raison de la parcimonie de ses mots avait toujours été motivée par la certitude que rien de ce qui s'était passé là-bas ne serait susceptible d'intéresser son maître. Rien ne serait digne d'être entendu par lui d'ailleurs. Peut-être que si le maître des navires avait mieux su par quoi il était passé avant d'être repêché par son bateau, il aurait trouvé sa question absurde. Regretter ce qu'il était autrefois ? Autrefois, il n'était rien. Seulement un corps qui respire. Sans famille, sans amis, sans foyer, sans avenir et surtout, sans but. C'était la triste vérité. Son esprit avait enregistré la manière dont le seigneur avait prononcé son prénom et il se le repassa plusieurs fois dans la tête. Il ne l'avait jamais donné à personne d'autre depuis leur rencontre et, de fait, personne d'autre que le Redwyne ne l'utilisait.
Toujours debout, presque à l'opposé dans la pièce, Alliser entendit cette fois distinctement la seconde question de Jace et son cœur flancha un peu. Il réprima l'envie mordante de courir se réfugier à ses pieds afin de lui assurer avec ferveur qu'il n'y avait pas dans Westeros d'interrogations aussi absurdes sur celle-ci. Regretter la meilleure chose qui lui soit arrivé depuis sa naissance ? Il aurait fallu être fou, ce que le jeune homme n'était pas.

L'espion-assassin entama une marche lente et silencieuse en direction du seigneur de La Treille, sans quitter des yeux sa nuque. Quand il ne fut plus qu'à deux mètres de lui, il s'arrêta, prenant garde de ne pas se poster dans l'axe de la fenêtre afin de demeurer invisible à toute vue. « Regretter ce que j'étais autrefois, mon Maître ? » glissa-t-il de sa voix si douce qu'elle semblait provenir d'un autre que lui tellement elle contrastait avec ses habilités meurtrières et le mutisme dans lequel il se complaisait généralement. « Mais... Je n'étais rien. Seulement des pieds sur la terre et un souffle dans l'air. » Alliser baissa la tête et posa sa main sur la pierre du mur pour y promener ses doigts agiles. Il y eut une petite minute de silence avant qu'il ne reprenne la parole. « Survivre n'est pas vivre, vous savez ? Moi, je l'ignorai avant notre rencontre. Ce n'est pas des eaux que vous m'avez sauvé ce jour-là. C'était d'une chose que je peinerai à nommer, encore aujourd'hui. » Relevant ses yeux gris pour les accrocher sur le profil de Jace, l'ombre souffla encore : « Alors non, jamais je n'ai regretté le serment de fidélité qui m'unit à vous, mon Maître. Jamais je ne le ferai. Parce qu'il est tout pour moi. » Sans doute les autres gens ne comprendraient jamais à quel point on pouvait être aussi désespéré, pourquoi un lien de vassalité pouvait représenter un trésor pour le plus faible. L'agent retira sa main du mur pour s'y adosser. Il ne se trouvait plus à présent qu'à quelques pas de Jace mais il ne regardait plus dans sa direction parce qu'il pouvait être vu de lui. Le visage tourné vers le sol, il poussa un discret soupir de reddition. « Si vous ne m'aviez pas pris avec vous, j'aurai continué mon errance sans but sur le continent, libre mais vain. Vous me donnez une raison d'exister en m'employant et c'est ce qui me rend... heureux. » Alliser fronça le nez. Il ne savait pas pourquoi il avait dit tout cela. Il le pensait, bien évidemment, mais il n'était absolument pas du genre à dévoiler ses sentiments – surtout parce qu'il ne les comprenait que rarement. « Je ne sais pas si ces paroles ont du sens pour vous... » murmura-t-il, gêné, avant de tourner la tête à l'opposé du Redwyne pour tenter de lui dissimuler son visage troublé. Ses yeux gris à présent posés sur le feu de la cheminée, il réfléchit à ce qu'il venait de dire, aux questions de son maître et, soudain, un doute stupide naquit dans son esprit. L'agent se mordit l'intérieur de la joue, hésitant à poser la question qui le tiraillait, avant de céder finalement. « Vous ne songez pas à me remplacer, n'est-ce pas ? »
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Message Sam 10 Nov 2012 - 1:59

« Il te faudrait perdre les deux bras et les deux jambes pour que je songe seulement à te congédier. Allons, ne dis pas de telles sottises. Tu sais au fond de toi que cette question-là n'est pas à l'ordre du jour. Elle ne le sera sûrement jamais, mais tu sais mieux qu'aucun autre que ce mot n'a point de sens. Nul ne sait de quoi demain sera fait et les intempéries sont bien plus prévisibles que notre avenir à tous. Vois ce ciel si tranquille, qui devine qu'il cache des lendemains bien plus sombres que la Longue nuit ? Ne questionne jamais ma satisfaction, tu m'es plus indispensable que l'air que nous respirons. »

Jace était particulièrement sincère. Il s'étonnait qu'Alliser put interpréter de la sorte ses paroles, mais il devinait également que son état, sa grande fatigue, y était pour quelque chose. Que n'avait pris plus de repos ces derniers temps ? Un marin qui somnole est un homme mort, alors que dire du capitaine qui s'assoupit, la barre entre les mains ? Peut-être aurait-il dû garder sa question pour lui et se taire, pour mieux la poser un autre jour ? Il l'aurait sans doute mieux amenée. Son intention première n'avait pas été de mettre en doute la fidélité de son agent, mais plutôt, dans un élan de nostalgie du soir, de revenir sur leur expérience commune depuis tout ce temps. Jace se tourna pour contempler Alliser et le darda d'un regard amical et presque fraternel. Qu'il ne doute jamais de son affection ! Quelques pas lui suffirent et il se rapprocha de l'âtre, ses mains tendues pour les réchauffer au contact à la fois proche et lointain des flammes. Leur caresse ineffable lui procura un grand plaisir, à mesure que les vagues ardentes se propageaient sur sa peau.

« Je te prie de m'excuser. Ma fatigue est telle que je ne saurais même pas trouver la force d'accepter le baiser du sommeil. Je vais aller m'aérer quelque peu l'esprit et donner les dernières instructions. Tu devrais dormir. N'oublie pas que nous reprendrons les exercices régulièrement. Demain, nous approfondirons la lecture. Surveille le feu, si tu restes éveillé, et je ne veux que personne n'entre ici tant que je ne serai pas revenu. Je ne sais si je serai long, tout dépendra je suppose de ce que je trouverai sur ma route. »

Sur ces douces paroles, Jace prit congé, loin de se douter de l'étonnante rencontre qu'il ferait. Il se saisit de quelques document réunis sur un guéridon et quitta la pièce pour se lancer dans l'exploration tardive des couloirs du Donjon rouge. Il savait très bien où il allait, mais il avait ce soir-là le besoin de vagabonder un peu, comme sans but, comme sans destination précise. Il se promenait bien davantage dans les virtualités de sa conscience qui le poussaient à songer à la future bataille qu'il aurait à mener contre les Fer-nées. Jace ne pouvait s'empêcher d'éprouver de la crainte et de l'appréhension, et la récurrence de ces impressions le terrifiait chaque jour que les Sept faisaient. Chaque fois qu'il apprenait la nouvelle d'un récent pillage, d'une récente razzia, c'était une atroce défaite à ses yeux. Parfois, Jace se rendait au septuaire pour confier aux dieux son âme endolorie, mais il n'avait jamais eu beaucoup d'affinités pour les choses de la religion. Or en ces temps de troubles, le cœur de l'homme se tourne naturellement vers les sommités réputées détenir les réponses aux interrogations qui demeurent sans réponse. C'est un réflexe naturel, périlleux aussi, mais Jace avait trop voyagé pour succomber un jour aux tentations du fanatisme. Du reste, quand il visitait le septuaire, ce n'était pas pour questionner les septons ou les septas, mais bien pour interroger du regard les statues et les autels. La parole des clercs auraient eu moins de sens à ses yeux que le silence de la pierre et du marbre.

Cependant, quand il pria ce soir-là, ses pensées se tournèrent vers Alliser. Jace recommanda son âme aux Sept, et leur demanda de veiller sur lui. Il avait conscience, depuis longtemps, que, par fidélité pour lui, Alliser accepter de s'exposer à des dangers, à des périls et à des ennemis extra-ordinaire, ce qui était constamment la plus grande preuve de sa loyauté. Ce service exceptionnel qu'il ne cessait de lui rendre depuis leur rencontre, Jace souhaitait le louer et invoquer sur son agent la clémence des dieux. Il regrettait un peu de ne pouvoir faire davantage à cet instant que cette vaine récitation de psaumes au sens trop profond pour lui être évident. Il demandait au Guerrier de prêter sa force à Alliser, à l'Aïeule de lui prêter sa sagesse et au Ferrant de lui prêter son ingéniosité. Il sut alors que répondre favorablement à la requête du rescapé serait une façon de lui témoigner toute la gratitude qu'il méritait. Alors Jace se fit la promesse d'accompagner Alliser jusqu'au bout de sa quête pour la maîtrise de l'écriture et de la lecture. Il s'improviserait professeur tout le temps qu'il faudra pour mener à bien ce projet.

Jace ne revint que très tard dans ses appartements. Il pria une bonne partie de tout le temps qu'il passa à l'extérieur, et le reste il le consacra à l'errance dans les couloirs, s'arrêtant parfois pour discuter avec les gardes qui traînaient ici ou là, ou avec les actuels locataires de la forteresse, ou encore avec certains servants et domestiques affairés pour les occupations du soir. C'était une façon comme une autre d'évader son esprit de la prison fatigante où ses pensées le maintenaient captifs jusqu'à présent. Quel plaisir il éprouvait à laisser de côté le Grand Amiral pour n'être plus que Jace Redwyne ! Il regrettait de n'avoir pas plus souvent le temps d'agir de la sorte. Le devoir et le rang sont des carcans terribles, et si le jour invite à s'y soumettre avec fierté, la nuit peut-être en éloigne les fers et les maillons. Rien de tel qu'un peu de vaine activité pour s'oublier !
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L'esprit et la lettre [Jace]

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